CHAPITRE IX
S'étant fait annoncer chez celle qu'elle croyait sa rivale. Mme Bouvard n'éprouva, à être introduite, aucune des difficultés qu'elle avait supposées, et voici pourquoi.
Plus d'une fois Mme de Chabourot s'était arrêtée à une idée si naturelle, que ce serait à la prendre en pitié pour peu qu'elle ne l'eût point eue. Est-il donc impossible, s'était-clle dit, de savoir où notre persécuteur a lait le dépôt de ses papiers? Le receleur ne serait peut-être pas incorruptible, et une fois rentrés dans la possession de ces pièces de conviction qui pèsent sur notre vie, nous aurions bientôt fait d'avoir raison de ceL^j-^Mcs met eu œuvre. Mais comment s'y prendre pou^^e'goQArirljî^achelte'? par quel bout dénouer ce noeud
De faire parler Cousi^gJ. Hja'y àvailpas^pparencc.il élait
Irop rusé; du plus loin qu'on l'eût pressenti à ce si je'., on lui eût donne l'éveil, et l'on n'eut fait que le décider à redoubler de vigilance et à multiplier ses précautions I. excellente baronne, à l'époque du départ de son futur gendre , s'était bien avisée d'une habileté; elle avait tout simplement paye un homme habitué à ces sortes de soins et l'avait charge de s'attacher aux pas de laide-major toutes les fois qu'il sortirait. Il était, en effet, plus que probab'e. qu'avant de quitter la France pour un temps indéterminé, il voudrait donner ordre à la conservation de BOB arsenal, et l'on a pu voir que Cousinot avait de sur le point de tomber dans ce piège; car, s il se lut rendu à Mantes, comme il en avaii 1 intention, il aurait été suivi par sou argus : on aurait su ce que c'était que le capitaine Lambert, sa liaison intime
avec l'officier de santé, et d'encore en encore lamine était éventée.
Mais notre homme avait été sauvé de ce danger par son étoile, et, ainsi que nous l'avons vu , il s'était contenté d'écrire. Quant aux sorties d'ailleurs très peu fréquentes qu'i avait faites dans Paris, elles avaient été si parfaitement insignifiantes, que, sur les rapports qui lui avaient été transmis à leur sujet, Mme de Cbabourot n'avait vu aucune ouverture à imaginer même l'ombre d'un plan.
Une entrevue avec Mme Bouvard, que l'on savait dans d'intimes relations avec l'officier de santé , était-elle un fait sans valeur et dont il n'y eût aucun parti à tirer"? Ce ne pouvait être l'avis de la baronne, qui, au contraire, d'un coup d'œil et d'une conception rapides, entrevit la possibilité de faire causer la visiteuse, et d'être renseignée par elle, dans une proportion quelconque, touchant le secret dont la découverte aurait été particulièrement précieuse durant l'absence du traître Cousinot. Aussitôt donc que le nom de la maîtresse de pension fut dit à Mme de Cbabourot, celle-ci donna l'ordre de l'introduire, et la reçut, comme on dit au bas d'une lettre, avec la considération la plus distinguée.
La gracieuseté de cet accueil modifia sensiblement la forme que Mme Bouvard était résolue de donner àsouexorde. Maintenue dans toute la chaleur de son irritation par quelque blessure faite à son amour-propre, elle eût procédé ex abruptoiila, manière du fameux quousquè tandem, Catilina, abutere patientiâ nostrû, qu'un honnête régent de collège traduisait par : Ahç à, Catilina, aures-vous bientôt fini'? Désarmée par l'affabilité de la baronne, elle ne se trouva que le courage delà petite insinuation ironique, enveloppée de politesse aigre-douce, et commença ainsi :
— Je sais qu'il n'est pas d'usage, quand on n'est pas de la société d'une personne, de se présenter chez elle à l'imprévu, mais le souvenir de quelques relations que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous m'a fait espérer que vous ne vous formaliseriez pas de ma démarche.
Ce début, sans que la maîtresse de pension eût pensé à le rendre tel, était assez impertinent, car les termes dans lesquels elle s'était trouvée avec Mme de Cbabourot ne pouvaient pas s'appeler des relations. Néanmoins, la baronne ne se formalisa pas pins de la façon de parler que de la démarche, et elle engagea obligeamment Mme Bouvard à lui exposer l'objet de sa venue.
— Je désirerais connaître, reprit la visiteuse, si le Cousinot, qui est mentionné sur le journal comme accompagnant M. le baron de Chabourot dans son ambassade, est un officier de santé qui servait dans le régiment d'infanterie, caserne à l'Oursine.
— M. Cousinot a été en effet médecin militaire, répondit Mme de Chabourot; mais pourquoi cette question?
— Ah ! dit finement Mme Bouvard, c'est que ce monsieur a la mémoire un peu courte, ce qui peut bien lui être arrivé par reflet de la grande faveur qu'il paraît avoir troméc
ici, et je désirerais lui rafraîchir les idées à l'occasion d'un petit oubli qu'il a commis à mon égard.
— Est-ce une lettre qu'il s'agirait de lui faire parvenir? demanda la baronne.
— Ohl mon Dieu! je ne voudrais pas l'étourdir pour un rien pareil; mais si, dans le petit coin d'une de vos lettres, vous aviez occasion de lui glisser quelque chose sur Mme Bouvard à laquelle il se trouve redevoir quelque petite chose, je vous en serais spécialement obligée.
— Je n'ai pas, que je sache, occasion d'écrire à M. Cousinot, repartit la baronne; mais donnez moi une note des réclamations que vous pouvez avoir à exercer ; je la joindrai à ma lettre la première fois que j'écrirai à M. de Chabourot.
— Tiens! fit Mme Bouvard d'un air de bonhomie enjouée, je vous croyais en correspondance ensemble ; alors puisque vous ne lui écrivez jamais, je m'adresserai à lui directement, car ja ne voudrais pas avoir l'air de le dénoncer à son ambassadeur.
— Mais je ne crois pas que la constatation d'une dette laissée en souffrance puisse avoir ce catacrère. La présomption est qu'un oubli involontaire....
— Ce n'est pas mon opinion, interrompit Mme Bouvard, laissant malgré elle et contre une intention qu'elle avait cru plus solidement arrêtée, percer l'amère douleur de son délaissement; ce n'est guère quand on a été accueilli dans une maison comme M. Cousinot l'a été dans la mienne, qu'on peut oublier les obligations qu'on y a contractées; l'argent, sans doute, est quelque chose; mais, pour un homme bien élevé, les égards et la politesse sont le premier des devoirs, et l'on ne devrait se laisser persuader par personne d'y manquer. — Attrape ! se dit à elle-même la bonne hôtesse en finissant cette période qui lui parut un modèle d'insinuation à la fois sanglante et modérée.
Mme de Chabourot comprit bien que la pauvre hôtesse était ulcérée de son abandon; mais, étant à mille lieues de supposer qu'on pût lui reprocher d'y être pour quelque chose , elle n'attacha aucune importance à .toute cette trigauderie de paroles, dans laquelleMme Bouvard se délectait; aussi répondit-elle avec bonté :
— Je ne connais pas assez M. Cousinot pour me rendre caution de sa conduite; mais, a cause de vous, Madame, je regrette qu'elle n'ait pas été aussi convenable que vous auriez pu le désirer.
— Ah! vous ne le connaissez pas, reprit Mme Boavard, commençant de s'animer sous ces bienveillantes paroles, qui lui parurentun perfide et odieux persiflage ; je ne m'étonne pas alors de la grande protection que vous lui accordez.
Cette phrase, pour qui sait la pensée de la triste amatte, était une ironie; mais Mme de Chabourot n'eut, en aucune manière, la perception de cette intention malveillante; elle crut, au contraire, qu'elle voyait venir, touchant le pas^é de l'aide-major, quelque méchante révélation dont il pourrait y
CHARLES RABDU. — LE CAPITAINE LAMBERT
avoir à faire son pi otit. Voulant donc pousser au développement de celte confidence :
— En vérité, Madame, vous m'effrayez, dit-elle, et vous me laisseriez craindre que la bienveillance de mon mari, malheureusement surprise, ne se fût égarée sur un sujet qui en aurait été peu digne.
— Oh ! Madame, repartit plus aigrement encore madame Bouvard, ce n'est pas sur une recommandation aussi éclairée comme la votre, qu'une bienveillance quelconque peut s'égarer.
— Une recommandation comme la mienne, répéta la baronne qui, dans cetlc parole, surprit enûn, en continuant toutefois d'en ignorer le motif, une nuance de désobligeance ; mais je vous prie de croire que je ne me mêle en aucune façon d'influencer les choix de mon mari. Ce serait vous plutôt, à bien dire, qui auriez été auprès de lui l'introductrice de M. Cousinot, car il s'est présenté ici comme ayant été appelé par vous pour donner des soins à un homme auquel nous portions quelque intérêt : sous ses auspices, il a été accueilli par M. de Chabourot qui, n'étant pas fâché d'avoir auprès de lui un médecin français, l'a fait attacher à sa légation. Ainsi, ajouta-t-elle en souriant, vous êtes vraiment l'auteur de son petit bien-être, auquel vous paraissez maintenant avoir quelque regret.
— On sait que vous avez de l'esprit, et vous arrangez parfaitement les choses ; mais figurez-vous bien, Madame, que je ne suis nullement votre dupe, dit alors Mme Bouvard, arrivant a mettre, comme on dit familièrement, les pieds dans le plat.
— Qu'appelez-vous être ma dupe? demanda la baronne, commençant à craindre que son interlocutrice n'en sût, touchant la tentative de Cousinot, plus qu'il ne lui aurait convenu.
— Oui, Madame, reprit l'ex-Dugazon, qui avait sans doute souvenir que pareille chose lui fût jadis arrivée, on n'est pas l'objet de l'espionnage d'un homme sans qu'il ait ses raisons pour prendre tant de soucis.
Ce développement nébuleux venant augmenter la sollicitude de la baronne : Je vous jure, dit-elle, ma chère dame, que je ne vous comprends pas, et, si vous ne vous expliquez plus clairement...
— Suffit, Madame, reprit Mme Bouvard, que je m'entende ; mais tout ce que je puis vous dire, c'est que, si vous comptez sur la constance de M. Cousinot, vous aurez à rabattre de cette nclle opinion ; M. Cousinot est un homme sans délicatesse, ne payant pas mieux ses dettes de cœur que ses dettes d'autre chose ; il vous fera aller comme il en a fait aller bien d'autres, et vous me direz de ses nouvelles d'ici à quelque temps.
L'espionnage, la constance de Consinot étaient, pour Mme do Chabourot, deux mots parfaitement vides de sens, qui ne pouvaient suffire à la mettre sur la vog; des étranges idées de Mme Bouvard ; elle ne s'y arrêta donc pas, les prenant pour des termes vagues et impropres; mais, quant au reste
des deux phrases qui venaient de lui être dites, il lui parut indiquer dans la maîtresse de pension une connaissance assez avancée del'intriguc matrimoniale de 1 aide-major. Voulant donc al'er au fond de ce danger :
— Vous paraissez, dit-elle, être assez au courant de toutes les affaires de M. Cousinot .'
— Comme peut l'être une femme, répondit Mme Bouvard, pour laquelle dan» un tempj, quand il faisait son bon chien auprès d'elle, il n'avait point de secret.
— J'ai ouï dire, en effet, repartit la baronne, faisant allusion à ses renseignemens de police, que vous aviez été pour lui d'un grand dévoûment. Mais il y a des confidences d'une nature tellement grave, qu'on ne se les fait guère qu'à soimême.
— Aussi n'est-ce pas par lui que j'ai rien su.
— Ah ! fit en elle-même Mme de Chabourot en se précipitant sur l'idée que son interlocutrice pût connaître le dépositaire des papiers. Elle saura donc me dire!... Pois, elle reprit tout haut : Ainsi tout le secret est connu de vous?
— De moi et de beaucoup d'autres, Madame, répondit Mme Bouvard, toujours poussant la pensée de Cousinot adorant la baronne.
— De vous et de beaucoup d'autres, s'écria avecélonnement Mme de Chabourot, c'estimpossible! Mais voyons, nous entendons-nous, de quoi voulez-vous parler, au juste.'
— Parbleu! de ves amours avec ce bel oiseau, repartit Mme Bouvard en finissant avec toutes réticences et toutes circonlocutions.
— Mes amours avec M. Cousinot ! répéta Mme de Chabourot, vous êtes felle, et je vois bien que nous ne nous comprenions pas.
Ces paroles furent dites avec tant de naturel et accompagnées d'un sourire oc dédain si inexprimable, que la robuste conviction de Mme Bouvard en fut ébranlée, une autre de ces passions bien aussi fortes que celle de la jalousie, venant d'ailleurs d'être éveillée ; mais quelle serait donc cette autre confidence? demanda-t-elle alors à la baronne.
Celle-ci, voyant qu'elle avait été amenée à entamer son secret, trouva qu'une discrétion absolue aurait plus d'inconvéniens qu'une confidence relative ; aussi bien elle n'avait pas encore renoncé a l'idée que Mme Bouvard pourrait lui donner, touchant le lieu où étaient déposés les pap; Leduc, quelques indications indirectes. Elle répondit donc avec beaucoup d'adresse :
— Je savais bien que ce n'était point à vous dout ses folles idées blessaient tous les intérêts, a vous, pour qui il avait montré tant d'ingratitude , que ce méchant homme aurait fait une révélation d'une, aussi extrême gravite. Bailleurs , vous étiez connue de nous; vous n'étiez qu'une femme, cela ne lni présentait aucune garantie C est à une personne a> ec laquelle on a une ancienne et solide liai«ou . basée sur d autres londemens qu'une fugitive fantaisie de cœur . que l'en confie des secrets et des dépôts pareils : à moins dune qu à votre connaissance il n'ait quelque ancien ami d'un devoù-
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mont entier et absolu, il est inutile que nous cherchions , et voire sagacité aussi bien que la mienne sera en défaut.
Il aurait fallu une femme autrement profonde que Mme Bouvard pour se tenir en garde contre les excitations à parler que l'intelligence de nos lecteurs peut remarquer à chaque mot de cette phrase. Un secret qui blessait ses intérêts, secret que Cousinot avait dédaigné de lui confier ; le... il est inutile que nous cherchions , forme flatteuse pour l'amourpropre de la curieuse hôtesse , à laquelle , en l'admettant provisoirement en participation dans la recherche , on semblait promettre plus tard la confidence de tout le mystère ; sa sagacité a la lois proclamée et mise en demeare, c'étaient là autant d'habiles et traîtreuses provocations dont de plus fortes tètes que celle de l'interlocutrice de la baronne auraient eu peine a se défendre Aussi, après avoir un moment réfléchi :
— Il n'y a, fit Mme Bouvard, que le eapitaine Lambert auquel il peut avoir parlé de cela.
— Vous pensez? repartit Mme de Cliabourot avec une négligence, vrai prodige de puissance à se posséder lorsqu'une autre se serait jetée sur ce renseignement avec le cri d'une hyène engoutissant sa proie.
— Oui, je ne vois que lui, reprit Mme Bouvard d'un air capable. Mais de quoi s'agit-il, au juste?
— C'est un jeune homme.ee capitaine Lambert? demanda Mme de Chabourot sans rép'ondre à la question qui lui était adressée.
— Un jeune hommel dit Mme Bou»ard, il est en retraite.
— Ah ! ce n'est donc pas un autre Lambert qu'il a plusieurs fois mentionné devant moi ..et qui servait dans l'artillerie? c'était sans doute pour me faire prendre le change.
— Non, c'est un Lambert, capitaine de son régiment, et qui vint le voir durant qu'il était aux arrêts.
— Comment! il avait pu venir aussi vile? dit Mme de
Chabourot qui, a la tournure de la phrase de Mme Bouvard , devina que ce précieux homme n'habilait pas Paris.
— Mais pour venir de Mantes, fil Mine Bouvard, qui croyait causer quand on la faisait répondre, il ne faut pas tant de temps.
— Mantes I une cerla ne distance de Paris, un militaire en retraite, sans doute, homme grave et de résolution? Oui, les apparences sont pour ce choix, se dit à elle-même Mme de Chabourot; puis, n'ayant plus rien à tirer de Mme Bouvard, elle termina avec e'ic par une vraie scène de comédie:
— Ah ça ! ma chère dame, lui dit-elle avec une parfaite bonhomie, j'espère que vous êtes revenue de vos folles pensées d'une rivalité entre nous ; car, il ne faut pas vouloir me le cacher, vous avez de l'attachement pour ce garçon, qui, du reste, il faut en convenir, est un homme instruit et aimable. Loin de vouloir l'éloigner de vous, tous mes soins, comme vous le verrez quand j'av.rai achevé de tout vous dire, vont à le remener à vos pieds. D'ailleurs, conlinua-lelle avec une apparence de niaise crédulité, je sais qu'il n'y a eu entre vous que du pur platonisme, excellente condition pour avoir raison d'un volage, car c'est l'abandon de nousmêmes qui, auprès de ces affreux hommes, nous fait perdre nos meilleures chances. Dans deux jours au plus tard, quoiqu'ayant ma fille malade et que je ne quitte guère, je trouverai un moment pour vous voir, nous causerons à fond ; et véritablement, ma chère Mme Bouvard, /ous apprendrez des choses à vous faire tomber de voire haut.
Congédiée [de cette façon tout amicale, Mme Bouvard se leva, affriandée, comme on pense, par la promesse du beau secret qui lui était promis. Mais, entre nous, il nous semble, pour reproduire encore une fois son expression passablement hasardée, que la plus saboulée des deux n'avait pas été la baronne et que véritablement celle-ci avait montré sur les maîtresses de pension bourgeoise une grande supériorité.