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CHAPITRE Xn

Il faut croire que les flatteries, les argumens et les promesses de Mme de Chabourot, combinés du désir de vengeance qui était au cœur de Mme Bouvard, parvinrent à triompher assez facilement des scrupules de celle-ci; car, huit jours après la conversation qui vient d'être rapportée, au coin du feu du capitaine Lambert, entre ledit capitaine et cet adjoint de la mairie qui avait accoutume de venir faire son piquet, avait lieu le devis suivant :

— Non, il y a des gens heureux, disait l'adjoint ; ma mai* sou, qui est située au centre de la ville, ne se loue pas, tandis qu'une bicoque plantée dans un quartier perdu, comme est la vôtre, sans vous offenser, se trouve colloquée à un très bon prix.

— Perdu, perdu! repartit le capitaine; ce quartier-ci a bien ses avantages, quand ce ne serait que de n'y presque pas entendre le carillonnage des cloches

— Ah! voilà une belle commodité que d'être loin de l'église, pour une femme surtout qui en use. car on dit que votre voisine a fait hier une sensation de tous los diables à la grand'messe par une tenue des plus flambantes; il est vrai aussi que le temps d'organiser cette toilette, joint à l'avantage d'avoir un long trajet à faire... elle est arrivée à YAgnus Dei.

— Eh bien! si une demi-messe lui suffit, à cette femme, dit très peu dévotement le capitaine.

— C'est justement ce qui vous trompe, car elle a entendu la fin de la grand'messe, et la messe militaire tout entière.

— Je ne blâmerai jamais une femme, repartit le capi-

taine, d'aller à la messe militaire; qu'on nous y fasse aller, nous, c'est pitoyable ; mais, quand nous y sommes, que les femmes y viennent pour nous contempler et pour entendre notre musique, je trouve qu'elles ont parfaitement raison ; d'ailleurs , comme a dit notre Béranger :

Qu'on puisse aller même à la messe.

Ainsi le veut la liberté.

— Tout ça, reprit l'adjoint, ce sont de? questions religieuses qui ne font pas (pic les maison? se louent . et puisque celte belle étrangère vient, dil-on. rétablir dans le pays, elle aurait beaucoup mieux fait de s'arranger de la mienne que devenir s'exiler ici.

— Mais vous comptez donc pour rien l'agrément de mon voisinage? fit gaîment le capitaine.

— Avec ça que vous êtes un galantin. reprit l'adjoint, et que les femmes vous occupent beaucoup'

— Plus que vous ne pensez, mon cher, repartit Lambert Tant que j'ai été torturé de cette maudite blessure, je ne dis pas; et la Vénus de Médicis elle-même aurait perdu son temps à me faire les yeux doux ; mais depuis que l'ami Cousinot m'a délivré, depuis surtout que j'habite ce pavs-ci. je ne sais pas si c'est l'air vif qu'on y respire, si c'est l'exercice que je prends à bêcher et à arroser, mais le fait est que je me sens des idées de jeunesse, et qu il y a chez moi comme un regain.

— Voyez-vous ça? fit l'adjoint, eh bien! voilà une occasion, lancez-vous auprès de cette Mme Delaunav

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— Elle s'appelle Mme Delaunay? demanda le capitaine.

— Mme Delaunay, n-a-y, repartit l'adjoint épelant la dernière syllabe ; elle est veuve, on la dit à son aise, ainsi c'est un parti.

— Ah cà, mais, dit Lambert, j'ai connu un Delaunay, chef de bataillon dans la jeune garde, et qui a péri au passage de la Bérézina; si elle allait être la veuve d'un frère d'armes.

— C'est possible à toute force, répondit l'adjoint, mais les Delaunay, c'est comme les Lefebvre et les Régnier, les rue» en sont pavées.

— Ce Delaunay, continua Lambert, n" abandonnant pas sitôt son idée, était un des hommes les plus braves qu'on ait jamais vus : grand, beau garçon, joueur comme les cartes, et sachant se faire bien venir des femmes; c'était là un séducteur 1 Un beau malin, pendant un congé de convalescence qu'il avait obtenu à la suite d'une blessure, il s'éprend d'une demoiselle qui pouvait bien avoir cinq à six mille livres de rente, ce qui était joli pour un officier de fortune comme lui; en un tour de main il vous l'épouse, passe trois mois avec elle, la laisse à moitié mère; puis, comme tant d'autres, s'en va mourir au milieu des glaces de la Russie. Je ne serais donc pas du tout étonné quand ce serait sa veuve que nous aurions ici.

La conclusion du capitaine, comme on peut le voir, n'était nullement rigoureuse , et son ami l'adjoint ne manqua pas de le lui faire remarquer; mais notre Lambert appartenait à cette classe assez nombreuse de monomanes, fléau de la conversation, devant lesquels vous ne sauriez prononcer un nom propre sans qu'aussitôt ils essaient de l'enrégimenter clans le cercle de leurs connaissances présentes ou passées. Il insista donc, et après avoir commencé par dire que sa voisine pouvait être la veuve de son chef de bataillon de la jeune garde, la contradiction le poussant, il en vint à soutenir qu'elle devait être cette veuve, et enlin qu'il était impossible qu'elle ne le fût pas.

Cette discussion, qui se prolongea plus qu'il n'était probable, eut pour Lambert un assez grand inconvénient, c'est qu'elle commença de lui mettre en tête cette femme qui, justement, cherchait à avoir accès dans son attention, et qu'elle lui créa une sorte de prédisposition lointaine à être victime de l'enlacement qu'elle méditait contre lui.

Du Teste Mme Bouvard n'avait pas eu l'heureuse inspiration de tomber dans la donnée qui l'aurait le plus naturellement recommandée aux sympathies du capitaine. Non-seulement elle ne s'était pas (aite la veuve du Delaunay mort à la Bérézina, mais elle n'avait rien admis de militaire dans le roman qui constituait sa position nouvelle. Moitié souvenir du théâtre, où l'on sait le grand rôle que jouent les provenances d'Amérique, moitié commodité plus grande pour mentir en arrivant de loin, elle s'était faite veuve d'un colon; ce qui lui avait permis, détail assez agréable à sou amour-propre, d'avoir une femme de chambre mulâtresse, qui ne pouvait manquer de faire une grande sensation dans la petite ville où elle prenait résidence. Un domestique et

une cuisinière complétaient la maison que lui avait montée Mme de Chabourot.

Au moyen de Marguerite sa servante qui se mit rapidement en rapport avec les nouveau-venus, le capitaine ne tarda pas à savoir les antécédens que se prêtait Mme Delaunay; mais, coffimeà ce moment il avait entrevu celte aimable voisine et qu'elle s'était trouvée fort à son gré, le démenti qu'elle lui donna touchant l'aperçu préventif et mal justifié qu'il avait eu d'elle ne la lui déprécia pas sensiblement, et il continua de rester un terrain assez bien préparé pour que la complice de la baronne y semât avec succès la fleur vénéneuse de ses avances.

Cependant rien ne s'était dessiné encore, et aucune sérieuse attaque n'avait été dirigée contre le cœur du capitaine , Mme Bouvard, avec la grande expérience qu'elle avait desrègles de lastratégieamoareuse, n'ayant pu pensera brusquer les approches et à sejeter àla tête de l'homme sur lequel elle avait besoin de poser solidement la main. Quelques apparitions mesurées et habiles faites a une fenêtre, deux ou trois rencontres dans !a rue arraugéss de manière à ce qu'on ne pût y deviner d'autre entremise que celle du hasard et traitées d'ailleurs avec une réserve et une modestie parfaites, tels avaient été jusque-la les seuls moyens de séduction essayés contre Lambert, et, d'après ce qui a été dit précédemment du manque absolu d'habitude et des façons empruntées qu'il apportait au commerce des femmes, on peut supposer que ces insignifiantes escarmouches se continuant, bien du temps se fût écoulé avant qu'on pût avoir avec lui quelque sérieux engagement.

Heureusement, l'arrivée dans la ville de Mantes d'une troupe de comédiens ruraux qui vinrent y donner quelques représentations, facilita à Mme Dilaunay une expression mieux saisissable de ses intentions bienveillantes. Après avoir eu le soin de s'assurer qu'il ne se trouvait parmi les acteurs qu'elle allait honorer de sa présence aucun ancien camarnde-k elle, pouvant la reconnaître et éventer son incognito, la belle créole, dans tout l'éclat de la plus splendide toilette, se rendit au théâtre, espérant que de son côté le capitaine y viendrait, et qu'elle aurait là une occasion commode et naturelle de se dévoiler à lui. Le calcul était juste : Lambert, dans une pensée beaucoup plus vague, mais néanmoins assez sympathique, de serencontrer avec sa voisine, donna dans le piège de ce rendez-vous tacite, et voilà bientôt les deux champions de cet amoureux duel, face à face dans une loge, n'étant séparés que par la largeur du parterre et se mesurant des yeux.

Rendu courageux par la distance, Lambert usa assez franchement de sa bonne fortune et son regard mit à solliciter celui de Mme Bouvard plus d'insistance audacieuse qu'on n'aurait pu l'attendre d'un timide amoureux comme lui ; mais celle-ci ne lit pas la faute de répondre directement à cette provocation. Qu'il y avait une habileté bien autrement cuivrante dans son manège de prendre le temps oii le capitaine s'absentait de sa contemplation, pour le faire à son tour

CHARLES RABOU. — LE CAPITAINE LAMBERT

l'objet d'une attention furtive ! puis, au moment où il revenait à la charge, au confluent pour ainsi parler de leurs deux regards, dans une certaine manière de baisser précipitamment les yeux, en simulant le pudique désordre d'une femme qui s'est laissée ^surprendre et qui s'en veut de s'être mal gardée I

Continuée pendant toute la durée du spectacle avec assez d'adresse et de naturel pour qu'on ne pût la soupçonner de préméditation, cette tactique donna à plein dans le cœur du pauvre Lambert , et y excita le trouble des plus séduisantes espérances et des plus douces émotions ; il vit même le moment où il était décidé, pour le moment où finirait la représentation, à s'approcher de son enchanteresse et à lui offrir son bras pour la reconduire chez elle ; manière un peu osée et cavalière d'entrer en connaissance ; mais que la circonstance de leur voisinage suffirait à justifier. C'était là un très beau projet sans doute, et très facile à exécuter ; il n'y fallait qu'un peu de cœur Le mal fut que justement notre séducteur ne sut comment s'y prendre, le moment venu : s'étant placé sur le passage de sa déesse , et le courage commençant de lui manquer, il capitula avec lui-même , et se dit qu'il ne lui parlerait qu'autant qu'elle l'y encouragerait par un regard : or, étant d'observation que les femmes qui risquent assez volontiers le langage des yeux à distance , n'osent pas le continuer, et le rengainent chastement à bout portant, il devait arriver que Mme Bouvard, jouant le rôle d'une beauté pudibonde, n'aurait pas même l'air de faire attention à lui ; ce voyant, notre innocent, moitié désappointé, moitié heureux d'être dispensé d'aller à l'abordage, laissa au domestique , qui était venu chercher sa belle, le soin de la ramener; pour son compte, il se contenta de marcher derrière elle et de la convoyer de loin jusqu'à son logis.

Le lendemain, pas de spectacle, on ne jouait que de deux jours l'un, et, durant toute, la journée, une pluie battante qui interdisait toute espérance de voir Mme Delaunay à sa fenêtre ou de la rencontrer hors de chez elle. Il fallut donc que l'amoureux prit patience, et il va sans dire qu'à ce contretemps, sa fantaisie, déjà ardente, ue se refroidit pas.

Une journée encore passée dans le néant de toute bonne occurrence, vint enfin l'heure du spectacle où Lambert ne fut pas l'un des derniers à se rendre. Mais la misère ! Mme Delaunay n'y est pas venue.

Un acte, deux actes s'écoulent ; dIus d'espérance de la voir ce jour-là. A la fin cependant, la porte de sa loge restée vide s'ouvre avec ^ruit. Le capitaine, qui tâchait, pour se distraire, à s'occuper de ce qui se passait sur la scène, tourne vivement la tète, et nous croyons même, s'il était franc, qu'il avouerait un léger battement de cœur ayant à ce moment agité sa poitrine. Bone I)eus I c'était bien la peine de s'émouvoir; cVst l'ouvreuse qui se trompe de porte et referme aussitôt la précieuse loge qui reste vide, comme précédemment.

A ce coup, Lambert achève de perdre courage ; il se dit que cette femme est une coquette qui a passe une soirée

à s'amuser de lui; en même temps, il trouve que les acteurs chantent faux, — ce qui était vrai, eût-il été en amour l'homme le plus heureux du monde; — que les quinquels fument, que la pièce est détestable, que la salle est à moitié déserte, et, honteux de lui-même, il se décide à quitter cette funeste enceinte, et à n'y pas continuer plus longtemps sa douloureuse attente. Mais qu'on voie un peu le caprice de sa destinée! Comme il était déjà dans la rue, il croit reconnaître au bras d'un homme celle qui lui avait fait si cruellement faux bond; elle se dirige vers le théâtre, et y entre accompagnée de son cavalier. Grand combat dans le cœur du malheureux Lambert qui, un instant avant, jurait d'oublier sa cruelle et de ne plus faire un pas pour elle; volera-t-il sur sa trace ou tiendra-t-il le serment qu'il vient de se faire à lui-même? La considération de cette compagnie masculine danslaquelle il l'a surprise^ lui servant d aiguillon, il retourne en arrière, et ne fût-ce que pour voir quelle est cette rivalité qui semble se révéler à lui, il va rentrer dans la salle ; mais, autre désagrément, il n'a pas pris de contremarque, et le voilà engagé avec le contrôleur dans une ridicule discussion. A la fin, il prend le parti de paver une seconde fois sa place, et se réintègre dans laloçe qu'il venait de quitter.

C'était bien là le cas, à ce qu'il lui semblait, pour l'aimable veuve, de s'apercevoir de sa rentrée, qui, ayant lieu la toile levée, avait fait sensation, et de montrer à quelque mue imperceptible qu'elle avait remarqué sa présence. Mais, ayant décidé ce soir-là qu'elle traiterait l'ensorcellement de Lambert par la jalousie, affectant d'être engagée dans une vive conversation avec le monsieur qu'elle veut lui faire tenir pour un rival, bien qu'il soit simplement un négociant de la ville chez lequel elle a un crédit ouvert, et qui lui a fait la politesse de l'inviter à dîner, seule de tous les spectateurs, elle n'a pas tourné la tête vers le capitaine au bruit qu'il a fait en îcprenant sa place. Pendant tout le reste de la soirée, c'est en vain que, les yeux cloués sur son insensible idole, il cherche à surprendre un regard ; le spectacle et son cavalier absorbent toute l'atteition de ladame qui ne semble pas le reconnaître, et n'en fait pas le moindre état; grande leçon, du reste, pour cestemporiseurs(Fai» cunctatorcs de la guerre amoureuse, lesquels, allant leur pas et ne trouvant jamais les occasions mûres, s imaginent qu'une beauté n'a qu'à attendre leur loisir et leur courage de se déclarer. Ce qui arrive aujourd'hui à notre capitaine arrivera de même à tout lanterneur qui ne finira pas de marchander avec ses bonnes fortunes; pendant qu'il tient conseil et délibère, le monde, il faut bien qu'il le sache, continue de marcher, et lorsqu'eutin il a pris sur lui d'oser et de vouloir, il est tout étonné de trouver la place prise par un autre plus alerie et plus décide. Seulement, ce qui n'est qu'un jeu joue avec Lambert pour le décider à aboutir, sera ailleurs une réalité fort douloureuse et dont il n'y aura plus à aj)peler. Les femmes, en effet, n'aiment pas qu'on fasse faire antichambre à leur bonne volonté; c'est leur heure qu il faut prendre et

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non la nôtre, autrement bon soir à la conquête, et comme dit Werther: « Un autre enlève la belle, et voilà le nigaud resté avec de grands yeux et un air stupidc. »

Furi,eux de jalousie, Lambert s'était bien promis , le spectacle finissant, de laisser Mme Dclaunay aux soins de sa nouvelle conquête et de ne pas prendre à la sortie plus de souci d'elle que si elle eut été le souffleur ou la duègne de la troupe; mais la Providence, qui tient dans ses mains nos résolutions grandes et petites, arrangea ou ne sait comment qu'au détour d'un corridor il se trouva face à face avec son inhumaine, et, soitcaprice, soit que, re sentant gardée et au bras d'un homme , elle ne craignît pas les suites de cette bonté provocatrice , la voila qui dépose en passant sur le désolé capitaine un long regard dont elle le pénètre jusqu'au cœur. Soumis à une fascination irrésistible ,

il est entraîné sur les pas de son inhumaine et marrhan1 discrètement à distance, à la lueur du fallot que porte devant elle le domestique de l'aimable veuve, il a l'inexprimable joie de la voir deux fois durant le trajet du théâtre à sa maison se retourner vers lui. Ob! alors il n'envie plus le bonheur de l'accompagner officiellement, la divine créature, car son rôle à lui est bien le meilleur, et par cette tacite complaisance à établir avec lui une intelligence mystérieuse, elle détrône en réalité son garde -du-corps avoué pour transporter à son chevalier de contrebande la couronne de son attention. Arrivée à la porte de sa maison, elle achève, en prenant presque aussitôt congé de celui qui l'a ramenée, de prouver qu'il ne lui est qu'une simple connaissance, et laisse l'heureux Lambert autorisé à croire et que décidément il a été remarqué et qu'il n'est pas le trop mal venu.

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