‹ Histoire des parens pauvresChapitre 103 sur 111 · CHAPITRE XIU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIU

Qu'on est enfant ! s'écrie en un autre endroit Werther, lorsqu'il raconte la joie dont l'a transporté une innocente faveur qu'il a reçue de Charlotte, et nous, à plus forte raison, nous disons : Qu'on est enfant I en voyant une barbe grise, un homme, que son âge et une ordonnance insérée au Bulletin des Lois, sembleraient devoir mettre à l'abri des jeunesses de l'amour, ayant perdu le dormir parce qu'une femme s'est retournée deux fois durant le temps qu'il marchait derrière elle, et, depuis ce moment, sur ce canevas, s'occupant à broder l'avenir en merveilleuses arabesques, complotant des lettres galantes, de tendres rencontres, des déclarations passionnées, en un mot, les moyens de se mettre en pleine possession du bonheur dont il entrevoit l'aurore et dont il caresse le rêve doré.

Du reste, ce fat là autant de style, d'éloquence et d'habiles projets dont il aurait pu s'épargner les frais , car son heure ctait venue sans qu'il eût la main à y mettre ; Mme Bouvard, une fois assurée de l'impression qu'elle avait produite, était décidée à ne pas le tenir plus long-temps aux enivrantes bagatelles de la porte , et à l'introduire décidément dans le sanctuaire de ses bonnes grâces.

Le jour suivant, qui fut une belle matinée du moisdemars, Lambert était dans son jardin, mêlant la fumée de sa pipe aux tièdes boudées de cette douce senteur végétale qui se répand dans l'air aux approches du printemps ; à l'unisson de l'harmonie générale qui faisait tout germer et tout sourdre autour de lui, il sentait la sève s'agiter dans tout son être, disposé, si jamais on le fut, à bien recevoir un message d'amour, quand sa servante vint lui apporter une lettre que la femme de chambre de Mme Delaunay lui remettait au moment même, demandant la réponse qu'il aurait à y faire.

On comprend l'empressement du capitaine à décacheter

celte épître écrite sur un papier rose parfumé : elle contenait ce qui suit, orthographié comme dessous :

« Monsieur,

a J'adore les fleures dont un ancien auteur a dit dans ses poisies quelle sont le rejeard de Dieu. Votre geardin et raiputée à tous les écôts d'alentour comme le plus çoigné de tout Mantes. C'est çurtout les geacintes et les tulippe qu'on dit que vous avait extror-dinères aux autres et supérieurs à M. Tr'ipez (1). Jetait que vous n'aite pas geardinier-fleuriste et que votre éla n'ait pas d en vandre Cornent faire ce pandent, pour avoir de vos ognons! moi qui voudrès tant en avoir pour mètre dans des vases de porslènc de Saxe que geai sur ma cheminée? Vandez en rien qu'une foi Monsieur, par charité, c'est une voizinc qui vous en pris dont ce titre l'authorise à la libellé de vousaterire et recevez mes salutation biensinsère.

» Femme Delaunay. »

Immédiatement le capitaine se mita son secrétaire, et il s'en voulut bien à lui-même, de ne se trouver pas mieux monté en papier-poulet qu'il ne l'était dans ce moment. Après avoir brouillé deux ou trois feuilles, sans arriver à se satisfaire, sentant que la messagère attendait, et qu'on trouverait ridicule de le voir passer une demi-heure à écrire quatre lignes, il s'arrêta à la rédaction suivante, quoiqu'il n'en fût pas absolument content.

« Non, madame, non, je n'en vend pas; j'en donne ; mais pas à tout le monde , et je fais mon choix. Pour une femme aimable, jamais elle ne sollicitera en vain , de moi , une fleur qui est, comme le dit si bien votre lettre, le regard de Dieu. J irai moi-même, si vous le permettez, vous

(1) Jardinier du temps, rélèbre par les piaules bulbeuses.

CHARLES RABOU. — LE CAPITAINE LAMBERT

porter un choix de mes tulipes, en vous priant de les agréer. » J'ai l'honneur d'être, avec respect, Madame, votre trèshumble serviteur,

» Joseph Lambert,

j> Capitaine en retraite, chevalier de la Légion-d'f lonoeur. »

Quoique bien et dûment autorisé à cette démarche, ce ne fut pas sans un certain embarras qu'après avoir donné à sa toilette un soin inaccoutumé, Lambert, portant dans un cornet quelque précieux échantillons de son industrie horticole, se présenta chez Mme Bouvard, qui, de' son côté l'attendait.

Après avoir commencé par se confondre en remercîmens et en excuses, la Circé, qui sentait le besoia de traverser rapidement le régime des vagues soupirs pour arriver à la cour en règle, et à cette intimité dans laquelle elle devait trouver les moyens d'exécuter son traître projet , commença d'aborder franchement la question, et, mettant presque aussitôt la conversation sur le ton de la galanterie, elle ménagea à Lambert trente occasions simples et faciles de se déclarer.

Tantôt elle parlait d'un certain goût naturel qu'elle avait toujoun eu pour la société des militaires, de leur franchise, de leur caractère gai et ouvert, de leur empressement aimable auprès des femmes, de la solide protection qu'ils savent leur accorder. Tantôt elle déplorait la virginité d'un cœur que, disait-elle, son mari n'avait jamais possédé, et qu'elle eût été si heureuse de donner à un homme qui l'aurait comprise; puis elle avait des phrases anciennement faites sur les tristesses de l'isolement, sur l'attraclion instinctive, sur les sympathies subites que l'on se sent pour certains êtres; mais au lieu de s'approprier cet épanchement, notre bon Lambert, emprunté comme un prix d'honneur à sa première bonne fortune, laissait flotter dans la généralité tout ce tendre lieu commun à son adresse, manquait chaque transition et chaque ouverture qui lui était faite, et

" A tous ces beaux discours était comme une pierre, Ou comme la statue est au festin de Pierre.

Lors donc qu'à la première rencontre il aurait pu se mettre sur le pied de soupirant révélé et accueilli, il resta dans les termes d'une connaissance à l'état d'ébauche, et ce ne fut qu'après un détour beaucoup plus long qu'il commença à sortir de cette sotte timidité où il s'était tout d'abord engravé.

Nous ne le suivrons pas dans ses longs méandres, la peinture des naïves gaucheries à l'aide desquelles il trouvait incessamment le moyen d'ajourner son bonheur menaçant de devenir monotone, et la noire pensée de trahison qui plane sur ses amours de lycéen, ayant d'ailleurs dérobé d'avance à la peinture qui aurait pneu être faite, la plus grande partie de son charme. Suffit de dire qu'après avoir montré une assez opiniâtre habileté à se faire pendant long-

temps le bourreau des meilleures occasions, le pauvre homme, grâce à une sorte de violence qu'exerça sur lui Mme Bouvard, en vint pourtant, que bien que mal, a s expliquer sur l'état de son cœur. Prenons donc son aveu pour fait, et voyons-le enlin dans la position de soupirant déclaré autour de laquelle il tournait depuis long-temps.

Dans celte situation nettement définie, il parut mieux à son avantage, et tout ce qu'il y avait en lui de probité et de chaleur d'ame, sa bonne humeur, ses sentimens d'honneur, son dévouaient à ses amis, sa disposition à compatir au malheur et à lui venir en aide, en un mot une foule de qualités solides et estimables, eurent occasion de se révéler à Mme Bouvard au moyen du commerce réglé qui s'établit entre eux; et véritablement la complice de Mme de Chabourot eut plus d'une fois besoin de se remettre en mémoire lé point de départ et le but principal des rapports qu'elle était parvenue à établir avec ce bon et honnête homme, pour ne pas lui laisser prendre dans son cœur la place qu'y perdait insensiblement le traître Cousinot.

Il suivit de lk que la comédie qu'elle jouait auprès du pauvre Lambert ne fut presque plus une comédie, et que, remplissant avec une ressemblance qui ressemblait de très près à la vérité, le rôle d'une femme qui chaque jour s'éprenait davantage, elle en vint à l'ensevelir d'une si étrange sorte, que l'amour du malheureux ne connut plus de bornes, et le poussa aux deTnières extrémités.

Ne se sentant ni l'audace ni l'habileté nécessaires pour dépasser le point où il avait amené sa bonne fortune, cependant que le contact journalier des charmes dont il enviait la possession, l'embrasait des feux les plus ardens, l'imprudent et infortuné capitaine ce vit qu'un moyen d'en finir, ce fut de demander a la légitimité le dénoùment qu'il n'esait pas attendre de l'amour; considérant donc qu'il jouissait d'une honnête aisance; que sa position sociale et sen nom, sans être fort relevés, élaient cependant honorables ; considérant que, malgré ses cinquante-six ans, il était pourvu d une santé vigoureuse et florissante qui ne lui défendait nullement l'espérance d'avoir, comme les héros de contes de fee, de nombreux enfans; considérant que, de son côté, madame Delaunay vivait sur un pied qui supposait quelque fortune: qu'elle paraissait lui montrer un vif attachement ; qu'il existait entre eux des rapports d'âge et d'humeur, gages assures de la plus heureuse union; considérant enfin que c'était là un moyen de lixer et d'éterniser dans sa vie le honneur incomplet et provisoire dont il jouissait dans le moment : r.ut eus motus, il proposa à l'aimable veuve de convoler avec lui en secondes noces et de l'accepter pour époux.

Cette proposition donna beaucoup à penser à Mme Bouvard, car le capitaine était pour elle positivement ce qu on appelle un bon parti, et quai,d même, au litre de sojpirani. il n'aurait pas commencé de trouver grâce devant elle, au titre de mari, sa recherche méritait la plus sérieuse atteclion ; aussi sod premier mouvement fut-il de l'accepter.

Mais, en y réfléchissant bien, il se présentait à cette heureuse occasion de faire une fm plus d'une difficulté.

Pouvait-elle penser raisonnablement à mener de front un mariage avec Lambert et la trahison qu'elle méditait contre lui ''Evidemment, il n'y avait à ce malhonnête arrangement aucune prudence, car il engageait l'avenir de la façon la plus dangereuse, son mari ne devant jamais lui pardonner un si monstrueux procédé quand il viendrait à en être instruit. D'un autre côté engagée vis-à-vis de Mme de Chabourot, tenant d'elle la plus grande partie de cette aisance qui était peut-être une des raisons déterminantes de la résolution du capitaine, Mme Bouvard devait-elle songer à rompre avec les bienfaits intéressés de la baronne, et se réduire à son avoir personnel? Dans cette situation était-elle sûre que son futur persisterait à la vouloir pour femme, et que, la dot venant à décroître, son amour ne subirait pas une égale dépression ?

Après avoir bien réfléchi aux embarras de cette situation complexe, Mme Bouvard vit bien qu'il fallait faire une option, et de nécessité sacrifier Mme de Chabourot à Lambert, ou Lambert à Mme de Chabourot. A la fin, se décidant à tout jouer sur la carte du mariage, elle dit au capitaine qu'elle était singulièrement honorée de sa recherche, mais que sans doute il cesserait d'y persister quand il saurait que son bien-être notablement diminué par des pertes récentes, était loin d'être aussi considérable qu il avait pu le supposer.

Cette objection fut repoussée de la manière la plus noble par le capitaine qui répondit qu'un mariage n'était pas pour lui une affaire de bourse, et qu'ayant déjà rigoureusement à lui seul de quoi soutenir honorablement un ménage, le peu que de son côté sa femme pourrait avoir était tout bénéfice, et qu'il n'y regardait pas/

Quand Mme Bouvard vit la généreuse manière dont en usait le capitaine, touchée d'un désintéressement si rare et flattée plus qu'on ne saurait dire de se voir ainsi voulue

pour elle-même, elle n'hésita plus à prendre parti contre Mme de Chabourot; et, après l'avoir minutieusement, et presque jour par jour, tenue au courant des progrès qu'elle faisait auprès de Lambert, et lui avoir sans cesse fait espérer le succès de leur entreprise, changeant tout à coup de ton, elle lui marqua, dans une dernière lettre que décidément elle trouvait à l'exécution de leur projet des difficultés insurmontables ; que Lambert était un homme incessamment sur ses gardes, et qui n'était attaquable par aucun côté ; en conséquence, elle priait la baronne de ne plus compter sur elle comme, de son côté, elle cesserai de prétendre à la réalisation des avantages qui lui avaient été promis.

En recevant cette lettre, Mme de Chabourot conçut quelque soupçon, car il n'était pas naturel que, sans s'être entendue avec elle, sa complice déclarât renoncer aussi lestement à leur commune entreprise. Elle fit donc prendre, sous main, à Mantes, quelques informations, et le fait du mariage, qui avait commencé de s'ébruiter, lui fut facilement révélé.

Comprenant a'ors la trahison dont elle était n»nacée ; blessée dans son amour-propre et dans le plus cher de ses intérêts , elle entra dans une grande colère , et se demanda si elle serait jouée par une femme de l'espèce de Mme Bouvard, et si tout le fruit de la découverte qu'elle avait faite en la personne de Lambert se trouverait perdu pour elle? A aucun prix elle ne pouvait admettre un dénoûment si misérable. Appliquant donc toutes les forces de son esprit à réparer la défection dont elle était victime, elle s'occupa plusieurs jours durant, à trouver quelque habileté qui la remit en possession d'un succès qu'elle avait cru facile, et qui était prés de lui échapper. La fertilité de son imagination et l'audace ordinaire de ses conceptions ne pouvant lui faillir en une occasion aussi importante, elle finit par arrêter un plan dans lequel elle prit quelque confiance; pour ce qui est de l'exécution, on verra comment elle s'y prit, m Ion veut bien lire le chapitre suivant

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