‹ Histoire des parens pauvresChapitre 106 sur 111 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

La position de Lambert était étrauge. A tout moment il s'attendait à voir sa maison cernée, envahie, fouillée en tous les sens, et cependant, à mesure que 1 heure se passait et oue tous ces desagrémens ne lui arrivaient pas, il s'inquiétait ; car ses doutes sur la sagesse du parti qu'il avait pris, s'accroissaient par ce premier accroc l'ait à la vérité des renseignemens qui lui avaient été donnés. Si quelqu'un, dans le

moment, l'eût interroge pour savoir la cause de sa soucieuse déposition, il eût répondu sérieusement qu'un grand malheur lui arrivait : qu'il avait espère un mandat de perquisition, peut-être même un mandat d arrêt dirige contre sa personne et qu'il ne voyait rien venir, et que tout lui manquait à la fois.

Il passa ainsi la journée du lendemain dans une aixiete

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que chaque heure de tranquillité redoublait, et, sur le soir, ii était tellement désespéré de n'avoir vu se produire autour de sa maison aucune apparition suspecte, que, ne pouvant plus tenir à'cet affreux repos, il se résolut de partir pour Paris et d'aller faire une descente chez Mme Bouvard, afin de vérifier la sincérité des révélations qu'elle était venue lui faire.

Mais la consolation , qui n'est jamais plus proche que quand les souffrances de lame ont été portées à leur dernier paroxisme, vint enfin le visiter. Comme il avait déjà ordonné à sa servante de lui apporter son sac de nuit pour qu'il le disposât, il fut agréablement surpris par la nouvelle du retour de Mme Delauuay : on laisse à penser s'il fut empressé à se rendre chez elle.

— Dieu merci, lui' dit sa fiancée en la voyanlenirer. nous en sommes quittes pour la peur ; vous n'avez vu personne, n'est-il pas vrai?

— Mon Dieu, non, répordit Lambert.

— Tout est éclairci ; la police a enfin mis la main sur ce qu'elle cherchait et vous laissera désormais en repos.

— Comment, vous avez livré les papiers ?

— Du tout, repartit Mme Bouvard, et jevous les rapporte; il paraît qu'ils sont étrangers à la politique, et qu'ils concernent seulement une famille &ur laquelle votre ami Cousinot, au moyen de leur possession, a jeté une espèce de sort.

— Sans doute, reprit Lambert, c'est toujours ainsi qu'il m'efi avait parlé.

— Mais savez-vous, dit alors gravement Mme Bouvard, que cette conduite n'est pas très morale, et que vous vous êtes fait le complice d'un assez triste procédé ?

— Vous trouvez? dit Lambert, un peu inquiété dans sa conscience.

— Certainement, et je m'étonne comment un homme aussi solide que vous sur les principes aye pu s'associer à une pareille petitesse ; aussi à votre place, je sais bien ce que je ferais.

— Dites un peu, repartit le capitaine.

— Je prendrais ces' papiers qui, d'ailleurs, nous ont donné plus de soucis qu'ils ne valent, et je les renverrais à la famille à laquelle ils appartiennent.

— Eh bien! et Cousirjol?

— Eh bien! M. Cousinot se trouverait ainsi forcé de marcher un peu maigre lui dans le sentier de la veitu, et je ne vois pas le grand mal qu'il y aurait à cela.

— Oh! dit Lambert, je ne fais pas de pareils traits aux gens que j'aime. D'abord, vous jugez notre ami un peu tambour battant; qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son. Mme Bouvard vous a dit tout ce qu'elle a voulu, et vous voyez qu'il s'en est conté de belles, puisqu'on a même fait un grand complot politique de tout cela ; mais Cousinot, lui, prétend qu'il est dans son droit, et j'ai en lui, voyez-vous,

autant de confiance qu'en votre saltimbanque de Mme Bouvard.

L'inspiration de parler en termes aussi peu parlementaires de Mme Bouvard a Mme Bouvard, était dos plus malheureuses; aussi celle-ci répondit :

— Je ne sais pas si Mme Bouvard est une saltimbanque; mais ce qu'il y a de certain, c'est que votre Cousinot, qui l'a abandonnée pour aller porter le trouble dans une honnête famille, était très heureux de vivre de ses générosités.

— Ce sont des calomnies, s'écria Lambert avec exaltation, et tenez, Euphémie (c'était le nom de baptême;de Mme Bouvard, que nos lecteurs ne seront pas fâchés d'apprendre, quoiqu'un peu tardivement), il faut, une fois pour toutes, vous dire ce que c'est pour moi que Cousinot. Cousinot est un homme qui m'a sauvé plus que la vie, car il m'a rendu la santé, sans laquelle mon existence était pire que l'enfer, aussi je lui suis dévoué corps et ame, et non seulement je n'entends pas lui faire le tour que vous me conseillez, mais je ne peux pas supporter qu'on parle mal de lui en ma présence.

— Je ne puis pas vous empêcher de l'adorer ; mais vous ne me forcerez pas à avoir de lui une autre opinion que la mienne.

— Voyons, fit Lambert, allons-nous nous quereller, quand nous devrions être tout à nous revoir?

— Je ne me querelle pas, dit Mme Bouvard, mais seulement je m'étonne qu'on puisse s'aveugler pour quelqu'un au point de faire une bassesse,

— Une bassesse! reprit Lambert d'un accent de voix presque menaçant, une bassesse !

— Oui, Monsieur, car s'associer à une malhonnêteté par faiblesse, c'est comme si on la faisait soi-L-.ème.

En s'entendant accuser ainsi d'improbité, Lambert changea de couleur.

— Voilà, dit-il, la première fois que quelqu'un m'en dit une pareille I

Puis, affectant un grand sang-froid sous lequel il cachait un affreux déchirement :

— Voulez-vous, dit-il me rendre le dépôt que je vous ai confié?

— Le voilà, dit Mme Bouvard en lui remettant le paquet cacheté.

Lambert le prit sans mot dire et sans le regarder; puis, pinçant la bouche pour donner à sa ligure un aspect impassible, il le p!aça dans la poche de sou habit, qu'il boutonna par dessus; puis il rouvrit son habit, changea le paquet de poche et remit encore un à un tous les boutons qu'il venait de détacher; enfin, il fit tout le manège d'un homme que sa dignité blessée pousse à sortir, et que la crainte de consommer une démarche dont il se repente, relient néanmoins. Après avoir fait deux ou trois tours affairés dans la chambre pour chercher son chapeau, ce qui lui lit encore gagner du

CHARLES RABOU. — LE CAPITAINE LAMBERT

temps, voyant que Mme Bouvard n'avait pas une seule parole de regret, il se décida à accomplir sa retraite, et dit d'une voix étoufl'éc :

— J'ai bien 1 honneur de vous saluer, Madame.

— Bonsoir, "Monsieur, répondit Mme Bouvard d'union sec, et ils se séparèrent ainsi

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