‹ Histoire des parens pauvresChapitre 107 sur 111 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Nos lecteurs ont compris la portée de cette scène. Mme Bouvard, en jetant sur la conduite de Consinot un blâme aussi énergique, s'occupait de se ménager une amnistie, et préparait Lambert à la révélation tôt ou tard indispensable du tour odieux qu'on lui avait joué. Elle espérait l'amener à regretter l'assistance qu'il avait accordée à son ami, et par suite se faire passer en compte, comme service rendu, l'espèce de violence qu'elle avouerait avoir pratiquée pour lui faire restituer les papiers dont laide-major abusait.

Plus tard, voyant la querelle s'envenimer, elle n'avait pas été fâché de mettre le capitaine un peu hors de lui-même, car, dans cette situation d'esprit, il y avait moins de danger qu'il s'aperçût que le paquet avait été ouvert et ensuite refermé. En effet, au milieu de la douloureuse animation à laquelle Lambert se trouvait livré à la suite de celte querelle, il n'eut garde de penser à vérifier minutieusement l'état des cachets qui avaient d'ailleurs été fort proprement adultérés par Mme de Chabourot, et il ne s'avisa de rien; mais l'autre résultat qu'avait poursuivi Mme Bouvard, ne fut pas de même obtenu.

Eile dut bien voir qu'elle avait mal mesuré la portée de son influence, quand elle avait compté prévaloir contre rattachement inviolable qui unissait Lambert à Cousinot; et, à raison de cet échec, elle fut un peu découragée de son ardeur à terminer l'affaire de son mariage, qui restait ainsi compliquée d'une inquiétante question d'avenir.

Cette hésitation, jointe à un certain ressentiment qu'elle avait de l'épithète brutale accolée à son nom, fut cause qu'elle apporta une grande raideur à traiter la diplomatie d'une réconciliation avec le désolé Lambert, qui, partagé entre les excitations ardentes de son amour et la morgue réfrigérante de son amour-propre, se mourait du désir d'une explication el ne voulait cependant pas revenir le premier.

Mais, dans ces sortes de luttes, celui qui aime le plus a toujours le dessous; aussi, après avoir taarchandé pendant plusieurs jours, Lambert finit par se dire qu'il était trop malheureux et ne pouvait vivre ainsi; il traversa donc le Rubicon, c'est-à-dire la rue, et se rendit chez Mme Bouvard, qui, en le voyant, ne s'étonna que d'une chose, à savoir qu'il eût tant tardé.

En le voyant entrer, elle remarqua qu'il était si triste e si défait, qu'elle en eut pitié: si donc Lambert eût d abord avoué avec franchise qu'il venait pour se remettre en bonne intelligence avec elle, tout aurait été dit au premier mot. Mais on sait, en pareil cas, les subtiles habiletés de l'amour propre; on revient, mais du moins que l'on peut, en cherchant à donner à son retour un prétexte un peu fier et qui dépayse bien loin celui auquel on se rend, de 1 idée qu il vous a amené a composition.

— Vous m'excuserez, Madame, lit donc Lambert d'un ton très composé, si je viens vous interrompre , mais vous voulez vous fixer dans ce pays, et étant, moi, sur le point d'en partir. . .

— Vous quittez Mantes, demanda Mme Bouvard en le regardant avec attention pour voir s il parlait sérieusement.

— Oui, Madame, je le quitte, repondit le capitaine de l'air le plus indifférent qu'il lui fut possible, et j'étais venu

— C'est une résolution que vous avez prise bien subitement, dit sa prétendue en l'interrompant.

— Non, repartit Lambert, et j'\ ai assez rdleclii : mais quand on se trouve mal quelque part .. Je vous disais donc que j'étais venu pour vous parler d'une affaire.

— Une affaire? demanda Mme Bouvard.

— Oui : vous ayant entendu dire que vous vous trouviez mal logée, je voulais vous demander s'il vous serait agreable de louer ma maison ?

— Votre maison, répondit sèchement la dame, ce serait beaucoup trop considérable pour moi.

— Je vous la laisserai à bon marché : c'est plutôt pour qu'elle soit occupée que pour en tirer argent.

— Je vous suis très obligée . mais c'est bien dans la ville la dernière que je voudrais habiter.

— Pourquoi ? dit Lambert ; elle est commode, le jardin en est très agréable, et puisque vous aimez les fleurs

— Monsieur, lit d'un air de mélancolie .Mme Bouvard, il y a des souvenirs qu'il vaudrait mieux ne pas rappe'. r

— C'est jtisle. reprit le capitaine abordant l'explication, vous vous êtes reproché sans dou.e d'avoir écrit l un homme capable d'une bassesse.

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE DD CONSTITUTIONNEL

— C'est bien garder le souvenir d'une parole qui a pu échapper dans un moment de vivacité, repartit la triste fiancée.

— Oh I quand on dit ces choses-là, on les pense.

— Si je les avais pensées, je ne regretterais pas de les avoir dites.

— Avec ça que vous avez bien montré vos regrets, dit Lambert amèrement.

— Et cornaient vouliez-vous que je les montre ? (Elle aurait aussi bien pu dire que je les montrasse.) Il l'aut voir les gens pour leur parler.

— On peut leur écrire.

— Oui, pour qu'après cela ils vous reprochent vos lettres.

— Moi, vous reprocher une chose qui me rendit si heureux quand elle m'arriva. Il est vrai que je ne m'attendais pas que plus lard... Et il n'acheva pas.

— Eh bien! quoi, plus tard"? fit Mme Bouvard d'un ton de tendre reproche.

— Que vous me retireriez votre estime, dit le pauvre Lambert sentant venir des larmes dans ses yeux et son cœur se gonfl er.

-- Pouvez-voas croire de pareilles choses ?.. .

— Vous me l'avez dit, répondit le capitaine.

— Mais si je ne le dis plus, et si je suis fâchée de l'avoir dit, partirez-vous encore?

— Je crois que c'est toujours le p^us sage, répondit Lambert tâchant de mtttre à se rendre quelque transition.

— Partez alors, Monsieur, dit Mme Bouvard, qui ne voulait pas aussi par trop supplier ; vous n'étiez peut-être pas fâché d'avoir un prétexte de rompre.

— Moi, j'ai voulu rompre! s'écria le capitaine.

— Comment ne le croirais-je pas, quand pour une simple parole...

— Vous appelez cela une simple parole; dire à quelqu'un qu'il est un ma'honnête homme.

— Certainement, j'ai dit et je le répète, que vous êtes fasciné par un étourdi qui vous a embarqué dans une affaire où il n'y a eu pour vous que des désagrémens.

— Oh ! si vous aviez tourné la chose comme cela, ce serait bien différent I

— Mais puisqu'on vous l'explique, faut-il donc se mettre à deux genoux pour vous demander pardon?

— M'avoir tant fait souffrir, dit alors Lambert d'un ton qui voulait dire qu'il ne résistait plus à se réconcilier.

— Et moi, vilain rancuneux, fit Mme Bouvard en lui tendant la main, croyez-vous que j'étais à la noce?

— Vous y serez bientôt si vous voulez, reprit Lambert, souriant entre deux larmes qui descendaient le long de sa mâle figure.

— Ce n'est peut-être pas ce que je ferai de mieux, repartit la fiancée, car vous n'êtes pas aimable, savez-vous?

— C'est vous qui êtes une méchante, car si je n'étais pas revenu, vous n'auriez pas bougé.

— Ah! pour cela non, dit d'un air capable Mme Bouvard, une f>-mme ne doit jamais revenir; mais dites donc, votre maison, vous ne me dites pas ce que vous voulez me la louer.

— Voyez-vous, la vilaine qui se moque de moi, dit Lambert, déposant sur la main ult. à potelée de Mme Bouvard, un baiser tendre et respectueux.

Et ainsi, après l'orage le beau temps étant revenu, on peut facilement supposer qu'un long délai ne séparera pas leur mariage et cette réconciliation.

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