CHAPITRE XIX
Si le dénomment (eventus) ne nous talonnait et que nous ne fussions pas sous l'ardente traction des incidens qui se précipitent, cous aurions pris quelque plaisir a peindre l'intérieur fortuné du malheureux Lambert dans le plein de sa lune de miel, et tandis qu'il ignore quelle est l'indigne compagne qu'il s'est donnée.
Mais serait-ce bien la peine d'essayer de donner un corps ï ce fugitif bonheur, à cette fumfe de félicité conjugale qu'une affreuse révélation va peut-être faire évanouir dans un instant?
Il pouvait être cinq heures de l'après-midi, par une journée du mois d'avril, quand la voiture de Cousinot s'arrêta à la porte du logis de Lambert
Ce ne fut point Marguerite, la servante qu'il connaissait, qui vint lui ouvrir : cette fille s'était trop violemment oppose à ce que son maître épousât Mme Delaunay, pour avoir pu conserver sa position dans la maison ; elle avait remis sa démission entre les mains du capitaine quelques jours avant la célébration de l'union qu'elle s'était permis de blâmer, et ions duvous dire que, secondée dans son opposition par l'adjoint de la mairie, qui s'était également prononcé contre ce mariage, elle l'avait, entraîné dans sa retraite, en sorte q e Lambert, servi par les domestiques de sa femme, n'ayant rigoureusement qu'elle pour socété, lui ayant tout donné
par son contrat de mariage, à l'exception d'une petite rente qu'il avait conservée pour en disposer par testament en faveur de Cousinot, était aussi complètement embmvarditi qu'il était p ssible de l'imaginer.
— Tiens! fit Cousinot, car souvent, même au sein des plus vives préoccupations, certains faits ont le privilège de fixer notre attention, quelle idée est donc venue à Lambert d'avoir une femme de couleur pour le servir! Comme il eut demandé en même temps si le capitaine y était, la femme de chambre de Mme Lambert répondit qu'elle allait s'en assurer, et. en attendant, elle introduisit le nouveau venu dans cette même salle où, quelques mois avant, avait pris naissance l'intrigue qu'il s'agit de dénouer aujourd'hui.
Lambert, occupé à travailler dans son jardin, où la saison du printemps lui donnait bien de la besogne, ayant été averti qu'un élranger le demandait, vint pour le recevoir, et, en reconnaissant Cousinot, il jeta uu cri de joie et se précipita da:s ses br. s
La situation d'esprit de Cousinot était trop passionnée pror qu'il pût songer aux convenances, lesquelles, peut-être, lui eussent conseil'é de ironlrer d'abord quelque curiosité de ce qui concernait Lambert avant de s'occuper de ses propres affaires.
— Vous avez les papiers que je vous ai confiés? deman-
CHARLES RABOU. — LE CAPITAINE LAMBERT
da-t-il après avoir à peine échangé quelques paroles.
— Parbleu oui, Repartit Lambert, ce n'e;t pas sans , que nous 1 s avons sauvés des mains de !a police, car elle a fait le diable pour nous les dérober; mais, grâce à Dieu, ils sont en lieu sur...
— Voulez-vous me les donner? dit alors Cousinot, i.yant toujours à la pensée le ton railleur avec lequel l'avait accu illi Mme de Chabourot, et soupçonnant quelque avarie arrivée à ce précieux dépôt.
— Ah ça mais! fit Lambert, en remarquant l'air préoccupé de Cousioot, est-ce qu'il y tairait du nouveau dans votre affaire?
— Clui, un peu repartit le diplomate, et je crois que le moment du bal n'est pas loin.
— Diab'c! dit.Lambert, ii faut cependant que nous causions un peu de la chose, car ma femme, sur ce que vous devez faire ou ne pas faire, a peut-clrc des. idées assez justes.
— EneUet, vous êtes marié? ditCcusinot; je suis si étourdi, que je ne vous eu parlais pas.
— Vous vous en seriez toujours bien rappelé, repartit le capitaine, quand je vous aurais présenté ma femme ; mais, dans ce moment, elle est sortie.
— Eh bien ! dit alors Cousioot, ne perdant pas de vue son idée, profitons de cela pour couler a fond l'affaire de ces papiers, dont je suis un peu inquiet, je l'avoue.
— Allons! je vais vous les chercher, repartit Lambert, et il monta dans une chambre haute où était pratiquée sa cachette, qu'il fut un peu de temps à déranger, parce qu'elle était faite fort artistement.
Dans i intervalle, Cousinot, resté seul, ayant par ha ard jeté les yeux du côté du jardin sur lequel donnaient les fenêtres de l'appartement où i! était alors, aperçut une femme fort coquettement vêtue et qui se dirigeait vers la maison. Eu regardant avec plus d'attention, et à mesure que l'apparition se rapprochait, il semblait bien à notre diplomate reconnaître une tournure, puis un ensemble de physionomie, puis enfin des traits qui ne lui étaient pas inconnus; du reste, son trouble ne devait pas tarder à être éclairci, car, montant lestement les marches du perron, l'élégante inconnue fut bientôt auprès de lui.
— Cousinot ! Madame Bouvard ! s'écrièrent en même temps les deux acteurs de celte scène, mis inopinément en présence.
— Par quel hasard ici ? demanda l'ancien soupirant de la maîtresse de pension.
— Au nom du ciel ! ne me perdez pas, dit celle-ci ; je vous expliquerai plus tard les circonstances qui m'ont amenée à accepter la main de votre ami.
— Vous, la femme de Lambert, continua Cousinot : mais il m'avait écrit qu'il épousait la veuve d'un colon, Mme Delaun; ■
— C'est mon nom de famille, report!
Au théâtre, j'avais pris celui de Bouvard, sons leq fus connue.
— Tout cela est bien étrange. Madame, dit Cousinot avec solennité.
— Encore un coup, Monsieur, dans l'intérêt de votre ami encore plus que dans le mien, gardez-moi le eecret jusqu'à ce que j'aie pu vous rendre compte de mes motifs. Cela m'est impossible maintenant, ^ar j entends mon mari.
Et en effet, dans le moment, Lambert vint à rentrer.
— Tiens ! fit.-il, par où donc êtes- vous passée ? je ne vous ai pas entendu sonner.
— J'ai passé par la porte du jardin dont j'avais pris la clé, répondit Mme Lambert.
— Mon cher Cousinot, dit alors 1 heureux époux, je vous présente Mme veuve Delaunay, qui a bien voulu devenir la capitaine Lambert.
— Enchanté de faire sa connaissance, repartit le diplomate croyant devoir déférer provisoirement à la prière qui lui avait été faite. Puis, voyant que Lambert tenait en paquet cacheté : — Est-ce là ce que je vous ai demandé? continua-t-il.
— Oui. repartit Lambert, voyez si rien n'y manque. Quand Mme Lambert s'aperçut que lasous'.rac'ioc cpérée
par la baronne allait être découverte, elle tenta de gagner du temps en allant au-devant de la vérité prête à apparaître.
— Vous ne trouverez pas là ce que vous cherchez, ditelle à Cousinot, qui s'occupait à enlever les cachets.
— Comment cela? repar'it vivement Lambert, est-ce que vous avez permis à Madame Bouvard d'y mettre le nez?
— Madame Bouvard ? demanda de son côté Cousinot en achevant de mettre à nu un vieux numéro du Drapeau
qui tenait la place de tous les papiers disparus; vois avez confié c . à Mme Bouvard ?
— Sans doute, repartit Lambert; c'est elle qui vint nous avertir des desseins de la po'ice, même que ma femme fit avec elle le voyage de Paris pour les déjouer.
— lue Madame Bouvard qui n'était pas vous? dit Cousinot s'adressant à Mme Lambert ; mais quelle est donc celle femme ?
Lambert était si loin de deviner la vérité, que ces paroles restèrent pour lui incomprses. Quant a sa femme, épouvantée de la révélation qui lui parut inévitable . elle changea de couleur et l'ut obligée de s'asseoir, car elle sentait ses jambes prêtes à manquer sous elle.
— Eh bien! parlerez- vous, continua Cousinot en s'approchant d'elle, et comme il la voyait prête r, il la secoua rudement par le bras.
— Cousinot, fit Lambert, un peu d'égard pour 1"? dames! celle-ci est la mienne.
— Oui, une btl!e acquisition qn repondit le diplomate ensemettaut à arpenter 1 appartement.
BIBLIOTHÈQUE CHOISIE DD CONSTITUTIONNEL
comme un homme qui se consulte sur un parti à prendre.
— Mais, saprebleu ! elle est tout à fait pâmée, s'écria le capitaine, et tous feriez bien mieux de la secourir que de m'insulter en sa personne. En même temps, s'agenjp auprès de la coupable, il lui frappait dans les mains afin de la faire revenir.
— Eh ! malheureuse dupe, laissez là cette femme, fil Cousinot ne se contenant plus ; vous parliez de Mme Bouvard, vous l'avez devant vous.
— Qui? ma femme! s'écria Lambert avec l'effroi d'un homme qu'on avertirait qu'il a dans sa poche un scorpion.
— Hélas ! oui, et selon toute apparence elle ne l'est devenue que pour vous dérober les papiers.
— Mais vous êtes bien sûre que c'est là Mme Bouvard? demanda une seconde fais Lambert que la profondeur de
: encore incrédule.
Voos me demandez ça à moi, repartit Cousinot d'un
significatif, si j'en suis bien sûr? moi.
Le pauvre Lambert baissa la lt;c sous cet argument, le plus crue! que l'on pût employer pour le convaincre; puis, ému par un reste de pitié, qui, nonobstant l'axiome célèbre était peut-être aussi un reste d'amour : — Oa ne peut cependant la laisser sans secours, se prit-il à dire, et il sonna la femme de chambre, à laquelle il donna ordre de prendre sein de sa maîtresse ; après quoi il passa aa jardin, suivi de Cousinot, pour tâcher de démêler avec lui tout le détail de l'intrigue dont ils avaient été mes, sauf à compléter l'instruction de l'affaire par les aveux que Von demanderait a la coupable lorsque son état permettrait qu'on l'interrog
Il ne fallut à Cousinot qu'entendre le récit de tous les iacidens dont la vie de Lambert avait été remplie, depuis le momeat où lui était parvenu l'insidieux avis de la baronne, pour comprendre qu'une vaste intrigue, dont le mariage de son malheureux ami n'était qu'un épisode, avait été ourdie par Mme de Chabourot, en vue de s'approprier les titres précieux dont il déplorait la perte.
Restait maintenant à savoir pour la direction ultérieure qu'il devait donner à ses démarches jusqu'à quel poiit le complot avait réussi, les paroles de Mme Bouvard quand elle lui avait dit: <-.e que vous cherchez ne se trouvera pas là, impliquant l'idée que les papiers déplacés de leur gîte Savaient pas été d truits et qu'on pourrait les retrouver.
Dans cette pensée, il demanda à entretenir Mme Lambert qui devait avoir repris ses sens ; mais le capitaine lui lit remarquer que, selon toute apparence, elle serait plus disposée à dire la vérité si lui, son mari, lïnterrogeait en tète à tète : donnant les mains à ce mode de procéder, le di-
plomate engagea son malheureux ami à user plutôt d'adresse que de violence, pour faire parler la dépositaire de tout le secret qu'il s'agissait de pénétrer ; c'est dans ce sens que Lambert promit de diriger la conversation.
Placée en présence d'un homme dont elle avait tant de raison de redouter la colère, l'ex-madame Bouvard se donna à tout h moins le mérite de la franchise, et en essayant de faire reconnaître à son profit des circonstances atténuantes, elle avoua toute la part qu'elle avait eue au rapt des papiers qu'elle déclara avoir laissés entre les mains de Mme de Chabourot.
Dans l'intérêt de Cousinot et dans celui de sa responsabi-
fortement engagée, le capitaine pensait surtout pour le moment à obtenir ce renseignement. Aussitôt donc que cette lumière lui eut été donnée, il retourna vers son ami, et lui racontant tout ce qu'il venait d'apprendre, se mit à sa disposition pour toutes les mesures qu'il croirait devoir prendre. Toutefois, comme Mme Lambert, en ne cachant rien de la vérité, n'avait pu lui dire les choses autrement qu'elle ne les savait, Lambert, mal édifié sur le contenu des papiers qui lui avaient été soustraits, crut devoir faire une petite morale à son ami touchant sa dureté à vouloir se servir contre une mère d'une correspondance dérobée a l'inexpérience de sa fille, et jeta ainsi un blâme indirect sur sa conduire.
i fort mal disposé, en recevant, comme il l'avait craiat l'assurance que Mme de Chabourot s'était emparée des titres qu'il avait mis tant de sollicitude à lui dérober, Cousinot s'offensa de 1 espèce de leç^n que lui donnait Lambert, et il lui répondit qu'un homme assez simple pour épouser le reste de tout le m nde, devait l'être assez aussi pour croire tout ce que sa vertueuse compagne voudrait lui conter. On compjend la douloureuse irritation de Lambert en entendant ces dures paroles ; et tout en essayant de conserver son sangfreid, il ne put s'empêcher de répondre avec un peu d'aigreur. De son côté , Cousinot mit de l'emportement à soutenir que le capitaine, auquel il expliqua le caractère véritable du dépôt confié à ses soins, n'avait pas apporté à sa conservation le dévoûment qu'on devait attendre de lui. Enfin, de vivacités en vivacités, les choses allèrent au point que Lambert se crut dans dans la nécessité d'offrir à son ami de lui rendre raison du dommage qu'il lui avait causé. A quoi Cousinot répondit qu'il avait pour le moment autre chose à faire que de se battre; mais que les intérêts par lesquels il était sans retard rappelé à Paris, une fois réglés > on pourrait reparler de cette proposition ; et presque aussitôt , malgré les humbles efforts qu'au dernier moment lit Lambert pour le calmer et le retenir, il remonta en Toiture et prit de nouveau la route de Paris.
CHARLES RABOU. — LE CAPITAINE LAMBERT