SCENES DE HAUTE COMEDIE FEMININE
— Tu ne>'aimes plus , Henri! je le vois , dit madame Marneffe p n se cachant le front dans son mouchoir et fondant en larmes.
C'était le cri de l'amour vrai. La clameur du désespoir de la femme est si persuasive, qu'elle arrache le pardon qui se trouve au fond du cœur de tous les amoureux, quand la femme est jeune , jolie et décolletée à sortir par le haut de sa robe en costume d Eve.
— Mais pourquoi ne quittez -vous pas tout pour moi, si vous m'aimez? demanda le Brésilien.
Ce Naturel de 1 Amérique, logique comme le sont tous les hommes nés dans la Nature, reprit aussitôt la conversation au point où il l'avait laissée, en reprenant la taille de Valérie.
— Pounpoi?... dit-elle en relevant la tète et regardant Henri qu'elle domina par un regard chargé d'amour. Mais , mon petit chat, je suis mariée. Mais nous sommes à Paris, et non dans les savanes, dans les pampas, dans les solitudes de l'Amérique. Mon bon Henri, mon premier et mon seul amour, écoute-moi donc. Ce mari, simple sous-chef au ministère de la guerre, veut être chef de bureau, et officier de la Légiond'Honneur,puis-jcrempèchcr d'avoir de l'ambition? Or, pour la même raison qu'il nous laissait entièrement libres tous les deux (il y a bientôt quatre ans, t'en souviens-tu, méchant?) aujourd'hui, Marneffem'impose monsieurHulot. Je ne puis me défaire de cet affreux administrateur, qui souffle comme un phoque, qui a des nageoires dans les narines, qui a soixaulphuit ans , qui depuis trois ans s'est vieilli de dix ans à vouloir être jeune, qui m'est odieux, que le lendemain du jour où Marneffe sera chef de bureau et officier de la Légiond'Honneur. ...
— Qu'est ce qu'il aura de plus, ton mari ?
— Mille écus.
— Je les lui donnerai viagèrement , reprit le baron Montés, quittons Paris et allons...
— Où? dit Valérie en faisant une de ces jolies moues par lesquelles les femmes narguent les hommes dont elles sont sûres. Paris est la seule ville où nous puissions vivre heureux. Je tiens trop à ton amour pour le voir s'affaiblir en nous trouvant seuls dans un désert. Ecoute. Henri, lu es le seul homme aimé de moi dans l'univers. Ecris cela sur ton crâne de tigre.
Les femmes persuadent toujours aux hommes de qui elles ont fait des moutons, qu'ils sont des lions, et qu'ils ont un caractère de 1er.
— Maintenant, écoute-moi bien : monsieur Marneffe n'a pas cinq ans à vivre, il est gangrené jusque dans la moelle de ses os; sur douze mois de l'année, il en passe sept à boire des drogues , des tisanes; il vit dans la flanelle; enfin, il es' , dit le médecin, sous le coup de la fawlx; à tout moment la maladie la plus innocente pour un homme sain , sera mortelle pour lui, le sang est corrompu, la vie est attaquée dans son principe. Depuis cinq ans, je n'ai pas voulu qu'il m'embrassât une seule fois, car, cet" homme, c'est la peste! Un jour, et ce jour n'est pas éloigné, je serai veuve , eh bien! moi, déjà demandée par un homme qui possède soixante mille francs de rentes; moi qui suis maîtresse de cet homme comme de ce morceau de sucre, je te déclaû c que tu serais pauvre comme Hulot, lépreux comme Marneffe, et que si tu me battais, c'est toi que je veux pour mari, toi seul que j'aime, de qui je veuille porter le nom. Et je suis prêle à te donner tous les gages d'amour que tu voudras...
LES PARENS 1'AORES.
— Eh! bien, ce soir. .
— Mais, enfant du Rio, mon beau jaguar sorti pour moi des forêts vierges du Rrésil, dit-elle en lui prenant la main et la baisant et le caressant, respecte donc un peu la pauvre créature de qui tu veux faire ta femme .. Serais-jc ta femme, Henri?...
— Oui , dit le Rrésilien vaincu par le bavardage effréné de la passion.
Et il se mit à genoux.
— Voyons, Henri, dit Valérie en lui prenant les deux mains et le regardant au fond des yeux avec fixité, lu me jures ici, en présence de Lisbeth, ma meilleure et ma seule amie, ma sœur, de me prendre pour femme au bout de mon année de veuvage?...
— Je le jure.
— Ce n'est pas assez! jure par les cendres et le salut éternel de ta mère, jure-le par la vierge Marie et par tes espérances de catholique?
Valérie savait que le Rrésilien tiendrait ce serment, quand même elle serait tombée au fond du plus sale bourbier social. Le Rrésilien lit ce sermsnt solennel, le nez presque touchant à la blanche poitrine de Valérie et les yeux fascinés; il était ivre, comme on est ivre en revoyant une femme aimée , après une traversée de cent vingt jours !
— Ehl bien, maintenant, sois tranquille. Respecte bien dans madame Marneffe, la future baronne de Montéjanoc. Ne dépense pas un liard pour moi, je te le défends. Reste ici dans la première pièce, couché sur le petit canapé, je viendrai moi-même t'avertir quand lu pourras quitter ton poste. . . Demain matin nous déjeunerons ensemble, et lu t'en iras sur les une heure, comme si tu étais venu me faire une visite à mMi. Ne crains rien, les portiers m'appartiennent comme s'ils étaient mon père et ma mère... Je vais descendre chez moi servir le thé.
Elle lit un signe a Lisbeth qui l'accompagna jusque sur le palier.
' Là Valérie dit à l'oreille de la vieille fille : — Ce moricaud est venu un an trop tôt t car je meurs si je ne te venge d'Hortense!...
— Sois tranquille , mon cher gentil petit démon , dit la vieille fille en l'embrassant au frout , l'amour et la vengeance, chassant de compagnie, n'auront jamais le dessous. Hortense m'attend demain, ils sont dans la misère. Pour avoir mille francs, Wenceslas t'embrassera mille fois!
En quittant Valérie , Hulot était descendu jusqu'à la loge , et s'était montré subitement à madame Olivier.
— Madame Olivier?...
En entendant cette interrogation impérieuse et voyant le geste par lequel le baron la commenta, madame Olivier sortit de sa loge, et alla jusque dans la cour à l'endroit où le baron l'emmena.
— Vous savez que si quelqu'un peut un jour faciliter à votre fils l'acquisition d'une Etude, c'est moi.
moi que le voici troisième clerc de notaire . et qu'il achève son Droit.
— Oui, monsieur le baron ; aussi, monsieur le baron peutil compter sur notre reconnaissance. Il n'y a pas de jour que je ne prie Diuu pour le bonheur de monsieur le baron...
— Pas tant de paroles, ma bonne femme, dit Hulot , mais des preuves?..
— Que faut-il faire ? demanda madame Olivier.
— Un homme en équipage est venu ce soir, le connaissezvous?
Madame Olivier avait bien reconnu monsieur Montés. Comment l'aurait-elle oublié? Montés lui glissait, rue du Doyenné, cent sous dans la main toutes les fois qu'il sortait, le matin, de la maison un peu trop tôt. Si le baron s'était adressé à monsieur Olivier, peut-être aurait-il appris tout. Mais Olivier dormait. Dans les classes inférieures, la femme est, non-seulement supérieure à l'homme, mais encore elle le gouverne presque toujours. Depuis long-temps, madame Olivier avait pris son parti dans le cas d'une collision entre ses deux bienfaiteurs, elle regardait madame Marneffe comme la plus forte de ces deux puissances.
— Si je le connais?... jepondit-elle, non. Ma foi, non. je ne l'ai jamais vu !.. .
— Comment! le cousin de madame Marneffe ne venait jamais la voir quand elle demeurait rue du Doyenné?
— Ah! c'est son cousin!... s'écria madame Olivier. Il est peut-être venu, mais je ne l'ai pas reconnu La première fois, monsieur, je ferai bien attention...
— Il va descendre, dit Hulot vivement en coupant la parole à madame Olivier...
— Mais il est parti, répliqua madame Olivier qui comprit tout. La voiture n'est plus là...
— Vous l'avez vu partir ?
— Comme je vous vois. Il a dit à son domestique : A l'ambassade I
Ce ton, celte assurance arrachèrent un soupir de bonheur au baron , il prit la main à madame Olivier et la lui serra.
— Merci, ma chère madame Olivier; mais ce n'est pas tout! Et monsieur Crevcl?...
— Monsieur Crevel? que voulez-vous dire? Je ne comprends pas, dit madame Olivier.
— Ecoutez-moi bien! Il aime madame Marneffe...
— Pas possible ! monsieur le baron, pas possible ! dit-elle en joignant les mains.
— Il aime madame Marneffe! répela fort impérativement le baron. Comment font-ils ? je n'en sais rien : mais je veux le savoir et vous le saurez Si vous pouvez me mettre sur les traces de cette intrigue, votre fils sera notaire
— Monsieur le baron, ne vous mangtz pas les sangs comme ça. reprit madame Olivier. Madame vous aime et n'aime que vous, sa femme de chambre le sait bien, et nous nous disons comme cela que vous êtes l'homme le plus heureux de la terre, car vous savez tout ce que vaut madame... Ah! c'est une perfection... Elle se lève à dix heures tous les jours: pour lors.
DE BALZAC
elle déjeune, bon. Eh! bien, elle en a pour une bonne heure à faire sa toilette, et tout ça la mène a deux heures; pour lors elle va se promener aux Tuileries au vu et au su de tout le monde , elle est toujours rentrée n'a quatre heures, pour l'heure de votre arrivée... Oh l c'est réglé comme n'une pendule. Elle n'a pas de secrets pour sa femme de chambre, Reine n'en a pas pour moi, allez! Reine ne peut pas n'en avoir, rapport à mon tils pour qui n'elle a des bontés. . . Vous voyez bien que si madame avait des rapports avec moncieur Crcvel, nous le saurerions.
Le baron remonta chez madame Marncffe le visage rayonnant, et convaincu d'être le seul homme aimé de cette affreuse courtisane, aussi décevante, mais aussi belle , aussi gracieuse qu'une syréne.
Crevel et Mamelle commençaient un second piquet. Crevel perdait, comme perdent tous les gens qui ne sont pas a leur jeu. Marneffe, qui savait la cause des distractions du maire, en profitait sans scrupules: il regardait les cartes^ prendre, il écartait en conséquence ; puis, voyant dans le jeu de son adversaire, il jouait à coup sûr. Le prix de la liche étant de vingt sous, il avait déjà volé trente francs au maire au moment où le baron rentrait.
— Eh bien ! dit le Conseiller-d'Etat , étonné de ne trouver personne, vous êtes seuls ! où sont-ils tous?
— Yotre belle humeur a mis tout le monde en fuite ! répondit Crcvel.
— Non, c'est l'arrivée du cousin de ma femme, répliqua Marneffe. Ces dames et ces messieurs ont pensé que Valérie et Henri devaient avoir quelque chose à se dire, après une séparation de trois années, et ils se sont discrètement retirés... Si j'avais été là, je les aurais retenus ; mais* , par ayenture , j'aurais mal fait, car l'indisposition de Lisbeth , qui sert toujours le thé, sur les dix heures et demie, a mis tout en déroute...
— Lisbeth est donc réellement indisposée? demanda Crcvel, furieux.
— On me l'a dit, répliqua Marneffe avec l'immorale insouciance des hommes pour qui les femmes n'existent plus.
Le maire avait regardé la pendule; et , à cette estime, le baron paraissait avoir passé quarante minutes chez Lisbeth. L'air joyeux de Hulot incriminait gravement Hector, Yalérie et Lisbeth.
— Je viens de la voir, elle souffre horriblement, la pauvre fille, dit le baron.
— La souffrance des autres fait donc votre joie, mon cher ami, reprit aigrement Crcvel, car vous nous revenez avec uno figure où la jubilation rayonne! Est-ce que Lisbeth est en danger de moit? Votre fille hérite d'elle, dit-on. Vous ne vous ressemblez plus, vous êtes parti avec la physionomie du More de Venise, et vous revenez avec celle de Saint- Preux!... Je voudrais bien voir la ligure de madame Marneffe? '
— Qu'enlendcz-vous par ces paroles?... demanda mon-
sieur Marneffe à Crevel en rassemblant ses cartes et les posant devant lui.
Les yeux éleiats de cet homme décrépit à quarante-sept ans s'animèrent, de pâles couleurs nuancèrent ses joues fiasques et froides, il entrouvrit sa bouche démeublée aux lèvres noires, sur lesquelles il vint une espèce d'écume blanche comme de la craie, et caséiforme. Cette rage d'un homme impuissant, dont la vie tenait à un fil, et qui, dans un duel, n'eût rien risqué là où Crevel eût eu tout à perdre, effraya le maire.
— Je dis, répondit Crevel, que j'aimerais à voir la figure de madame Marneffe, et j'ai d'autant plus raison, que la vôtre en ce moment est fort désagréable. Parole d^honneur, vous êtes horriblement laid , mon cher Marneffe...
— Savez-vous que vous n'êtes pas poli?
— Un homme qui gagne trente francs en quarante-cinq minutes ne me parait jamais beau...
— Ah ! si vous m'aviez vu, reprit le sous-chef, il y a dixsept ans..
— Vous étiez gentil? répliqua Crevel.
— C'est ce qui m'a perdu; si j'avais été comme vous je serais Pair et Sîaire.
— Oui, dit en souriant Crevel, vous avez trop fait la guerre, et, des deux métaux que l'on gagne à cultiver le dieu du commerce, vous avez pris le mauvais, la drogue !
Et Crevel éclata de rire. Si Marneffe se fâchait à propos de ton honneur en péril, il prenait toujours bien ces vulgaires et ignobles plaisanteries, elles étaient comme la petite monnaie de la conversation entre Crevel et lui.
— Eve me coûte cher, c'est vrai; mais, ma foi, courte et bonne, voilà ma devise.
— J'aime mieux longue et heureuse, répliqua Crcvel. Madame Marneffe entra, vit son mari jouant avec Crevel,
et le baron, tous trois seuls dans le salon; elle comprit, au seul aspect de la figure du dignitaire municipal, toutes les pensées qui l'avaient agité, son parti fut aussitôt pris.
— MarneffoJ mon chat! dit-elle en venait s'appuyer sur l'épaule de son mari et passant ses jolis doigts dans des cheveux d'un vilain gris sans pouvoir couvrir la tète en les ramenant, il est bien tard pour toi, tu devrais t'aller coucher. Tu sais que demain il faut te purger, le docteur l'a dit, et Reine te fera prendre du bouillon aux herbes dès sept heures... Si tu veux vivre, laisse là ton piquet...
— Faisons-le en cinq marqués? demanda Marneffe à Crevel.
— Bien. . . j'en ai déjà deux, répondit Crevel.
— Combien cela durera-t-il? demanda Valérie.
— Dix minutes, répliqua Marneffe.
— Il est déjà onze heures, répondit Valérie. Et vraiment, monsieur Crevel, on dirait que vous voulez tuer mon mari. Dépêchez-vous au moins.
Celte rédaction à double sens fit sourire Crevel, Hulot et Marneffe. Yalérie alla causer avec son Hector.
Ui
— Sors, mon chéri, dit Valérie à l'oreille de son Hector, promène-toi dans la rue Vanneau , tu reviendras lorsque tu verras sortir Crevel.
— J'aimerais mieux sortir de l'appartement et rentrer dans la chambre par la porte du cabinet de toilette, tu pourrais dire à Reine de me l'ouvrir.
— Reine est en haut à soigner Lisbelh.
— Eh bien ! si je remontais chez Lisbeth?
Tout était péril pour Valérie qui, prévoyant une explication avec Crevel, ne voulait pas Hulot dans sa chambre où il pourrait tout entendre. Et le Brésilien attendait chez Lisbetli.
— Vraiment, vous autres hommes, dit Valérie k Hulot, quand vous avez une fantaisie , vous brûleriez les maisons pour y entrer. Lisbeth est dans un état à ne pas vous recevoir. . . Craignez-vous d'attraper un rhume dans la rue ! ... allez-y... ou bonsoir!...
— Adieu, messieurs, dit le baron à haute voix.
Une fois attaqué dans son amour-propre de vieillard, Hulot tint à prouver qu'il pouvait faire le jeune homme en attendant l'heure du berger dans la rue, et il sortit. Marneffe dit bonsoir à sa femme, à qui, par une démonstration de tendresse apparente, il prit les mains. Valérie serra d'une façon significative la main de son mari, ce qui voulait dire : — Débarrasse-moi donc de Crevel.
— Bonne nuit, Crevel, dit alors Marneffe, j'espère que vous ne resterez pas long-temps avec Valérie... Ah! je suis jaloux. . . ça m'a pris tard , mais ça me tient . . . et je viendrai voir si vous êtes parti.
— ■ Nous avons à causer d'affaires ; mais je ne resterai pas long temps, dit Crevel.
— Parlez bas! — que me voulez-vous? dit Valérie sur deux tons en regardant Crevel avec un air où la hauteur se mêlait au mépris.
En recevant ce regard hautain, Crevel, qui rendait d'immenses services à Valérie cl qui voulait s'en targuer, redevint hu«ble et soumis.
— Ce Brésilien...
— Après?...
— Ce cousin . .
— Ce n'est pas mon cousin, reprit-elle. C'est mon cousin pour le monde et pour monsieur Marneffe. Ce serait mon armant, que vous n'auriez pas un motàdire. Un homme qui ?chète une femme pour se venger d'un homme, est au-dessous, dans mon estime, de celui qui l'achète par amour. Vous n'étiez pasépnsde moi, vous avez vu en moi la maîtresse de monsieur Hulot, et vous m'avez acquise comme o« traite d'un pistolet pour tuer sou adversaire. J'avais faim, j'ai consenti!
— Vous n'avez pas exécuté le marché, répondit Crevel, redevenant commerçant.
— Ah! vous voulez que le baron Hulot sache bien que vous lui prenez sa maîtresse, pour avoir votre revanche de l'enlèvement de Josépha... Rien ne me prouve mieux votre bassesse. Vous dites aimer une femme, vous la traitez de duchesse, et vous voulez la déshonorer? Tenez, mon cher,
vous avez raison : cette femme ne vaut pas Josépha. Cette demoiselle a le courage de son infamie, tandis quemoijesuis unchypocrite qui devrais être fouettée en place publique. Hélas ! Josépha se protège par son talent et par sa fortune. Mon seul rempart , à moi, «c'est mon honnêteté : je suis encore une digne et vertueuse bourgeoise; mais si vous faites un éclat, que deviendrai-je? si j'avais la fortune, encore, passe. Mais j'ai maintenant tout au plus quinze mille francs de rentes, n'est-ce pas?
— Beaucoup plus, dit Crevel , je vous ai doublé depuis deux mois vos économies dans l'Orléans.
— Eh bien ! la considération à Paris commence a cinquante mille francs de rentes , vous n'avez pas à me donner la monnaie de la position que je perdrais. Que voulé-je? faire nommer Marneffe chef de bureau: il aurait six mille francs d'appointemens . il a vingt-sept ans de services, dans trois ans j'aurais droit à quinze cents francs de pension, s il mourait. Vous, comblé de bontés par moi, gorgé "de bonheur, vous ne savez pas attendre ! Et cela dit aimer! s'écria-t-«lle.
— Si j'ai commencé par un calcul, dit Crevel, depuis je suis devenu votre toutou. Vous me mettez les pieds sur le cœur, vous m'écrasez, vous m'abasourdissez, et je vous aime comme je n'ai jamais aimé. Valérie, je vous aime autant que j'aime Célestine! Pour vous, je suis capable de tout... Tenez! au lieu de venir deux fois par semaine, rue du Dauphin, venezy trois! Laissez-moi renvoyer Hulot, lhumilier, vou3 en débarrasser; n'admettez idus ce Brésilien, soye?. toute à moi. vous ne vous en repentirez pas D'abord, je vous donnerai une inscription de huit mille francs de rente, mais viagère; je ne vous en joindrai la nu-propriété qu'après cinq ans de constance.
— Toujours des marchés ! les bourgeois n'apprendront jamais à donner ! Vous voulez vous faire des relais d amour dans la vie avec des inscriptions de rentes" . Ah ! boutiquier, marchand de pommade! tu étiquettes tout ! Hector me disait que le duc d'Hérouvillc avait apporte trente mille livres de rentes à Josépha dans un cornet à dragées d'épicier! je vaux six fois mieux que Josépha ! Ah ! être aimec ! dit-elle en refrisant ses anglaises et allant se regarder dans la glace Henri m'aime, il vous tuerait eonime une mouche à un signe de mes yeux ' Hulot m'aime, il met sa femme sur la paille Allez, soyez bon père de famille, mon cher. Oh! vous avez, pour faire vos fredaines, trois cent mille francs eu dehors de votre fortune, un magot enfin, et vous ne pensez qu'à laugmenter...
— Pour toi, Valérie, car je t'en offre la moitié, dit-il en tombant à genoux
— Eh bien ! \ous êtes encore là. s'écria le hideux Marneffe en robe de chambre. Que faites-vous?
— Il me demande pardon, mon ami. d'une proposition insultante qu'il \ient de m 'adresser. Ne pouvant rien obtenir de moi, monsieur inventait de m'achète*
Crevel aurait voul» descendre dans la ca\ e par une trappe. eomme cela se fait au theàlr».
DE BALZAC
— Relevez-vous, mon cher Crevel, dit en souriant Marneffe, vous êtes ridicule. Je vois, à l'air de Valérie, qu'il n'y a pas de danger pour moi.
" Ya te coucher et dors tranquille , dit madame Marneffe.
— Est-elle spirituelle! pensait Crevel, elle est adorable! elle me sauve!...
Quand Marneffe fut rentré chez lui. le maire prit les mains de Valérie et les lui baisa en y laissant trace de quelques larmes.
— Tout en ton nom ! dit-il.
— Voilà aimer, lui répondit-elle bas à l'oreille. Eh! bien, amour pour amour. ïïulot est en bas, dans la rue. Ce pauvre vieux attend, pour venir ici, que je place urie bougie à l'une des fenêtres de ma chambre a coucher; je vous permets de lui dire que vous êtes le seul aimé, jamais il ne voudra vous croire ; emmenez-le rue du Dauphin, donnez-lui des preuves, accablez-le. Je vous le permets, je vous l'ordonne. Ce phoque m'ennuie, il m'excède. Tenez votre homme rue du Dauphin pendant toute la nuit, assassinez-le à petit feu, vengez-vous de l'enlèvement de Joscpha: Hulot eh mourra peut-être; mais nous sauverons sa femme et ses enfans d'une ruine effroyable. Madame ïïulot travaille pour vivre !...
— Oh! la pauvre dame! ma foi, c'est atroce ! s'écria Crevel chez qui les bons seuîimens naturels revinrent.
— - Si tu m'aimes, Célestin, dit-elle tout bas dans l'oreille
de Crevel qu'elle effleura de ses lèvres, retiens-le, ou je suis perdue. Marneffe a des soupçons, Hector a la clé de la portecochère et compte revenir!
Crevel serra madame Marneffe dans ses bras, et sortit au comble du bonheur, Valérie l'accompagnatendremcnt jusqu'au palier. Comme une femme magnétisée, elle descendit jusqu'au premier étage ; puis elle alla jusqu'au bas de la rampe.
— Ma Valérie ! remonte, ne te compromets pas aux yeux des portiers.... Va, ma vie et ma fortune , tout est à toi... Rentre, ma duchesse !
— Madame Olivier! cria doucement Valérie lorsque la porte frappa.
— Comment ! madame, vous ici ! dit madame Olivier stupéfaite.
— Mettez les verroux en haut et en bas à la grande porte, et n'ouvrez plus.
— Bien, madame.
Une fois les verroux tirés, madame Olivier raconta la tentative de corruption que s'était permise le haut fonctionnaire à son égard.
— Vous vous êtes conduite comme un ange, ma chère Olivier, nous causerons de cela demain.
Valérie atteignit le troisième étage avec la rapidité d'une flèche . frappa trois petits coups à la porte de Lisbeth, et revint chez elle où elle donna ses ordres à mademoiselle Reine.
GHÀPITR XX.
DEUX COXFRÈRES DE LA GRAXDE CONFRÉRIE DES COATRÈRES.
— Non! saperlolle. il n'y a que les femmes du monde pour savoir aimer ainsi! se disait Crevel. Comme elle, descendait l'escalier en l'éclairant de ses regards, je l'entraînais ! Jamais Joscpha... Josépha, c'est delà gr.ognotc! cria l'ancien commisvovageur. Qu'ai-je dit là? gno$note... Mon Dieu! je suis capable de lâcher cela quelque jour aux Tuileries... Non. si Valérie ne fait pas mon éducation, je ne puis rien être... Moi qui tiens uni à paraître grand seigneur... Ah! quelle femme, elle me remue autant qu'une colique, quand elle me regarde froidement... Quelle grâce! quel esprit! Héloïse n'avait que de la .dague! Jamais Josépha ne m'a donné de pareilles émotions. Et quelles perfections inconnues! Ah! bien, voilà mon homme.
H apercevait, dans les ténèbres de la rue de Babylone, le grand Hulot, un peu voûté, se glissant le long dis planches d'une maison en construction, et il alla droit à lui.
— Bonjour, baron, car il est plus de minuit, mon cher! Que diable faites-vous là'?., vous vous promenez par une jolie .petite pluie fine. A nos âges, c'est mauvais. Voulez-vn;
je vous donne un bon conseil ? revenons chacun chei car, entre nous, vous ne, verrez p ici imière à la croi
En entendant celte dernière phrase, le ba I qu'il
avait soixante-n-uf an- el quesoD manteau était mouillé.
— Qui donc a pu vous dire...'? demanda-t-il.
— Valérie! parbleu, notre Valérie qui veut être uniquement ma Valérie. Nous sommes manche à manche, baron, nous jouerons la belle quand vous voudrez. Vous ne pouvez pas vous fâcher, vous savez que le droit de prendre ma revanche a toujours été stipulé. Vous avez mis trois mois à m'enlcvcr Joscpha, moi je vous ai pris Valérie en... Ne parlons pas de cela, ieprit-il. Maintenant, je la veux toute à moi. Mais nous n'en resterons pas moins bons amis.
— Crevel, ne plaisante pas , répondit le baron d'une voix étoffée par la rage , c'est une affaire de vie et de mort...
— Tiens? comme vous prenez cela?... Baron ne vous rappelez-vous plus ce que vous m'avez dit le jour du mariage d Hortense: Est-ce que deux roquentins comme nous doivent se brouiller pour une jupe? C'est épicier, c'est petites gens... Nous sommes, c'est convenu. Régence, Juste-nu-corps bleu, Pompadour, Dix-huitième siècle, tout ccrfu'il y a de plus maréchal de Richelieu, Rocaille, et, j'ose le dire, Liaisons Dangereuses.
Crevel aurait pu entasser si s mots littéraires pendant longtemps, le baron écoutait comme écoutent les sourds dans le commencement de leur surdité. Voyant, à la lueur du gaz le de son ennemi devenu blanc, le vaiw il un coup de foudre pour le baron, après les déclaralions de madame Olivier, après le dernier regard de Valérie.
— lo?» —
— Mon Dieu ! il y avait tant d'autres femmes dans Paris! s'écria-t-il enfin.
— C'est ce que je me disais quand lu m'as pris J/osépha, répliqua Crcvel.
— Tenez, Crevcl, c'est impossible. . Donnez-moi des preuves? avez-vous une clé comme moi pour entrer ?...
Et le baron , arrivé devant la maison , fourra la clé dans la serrure; mais il trouva la porte immobile, et il essaya vainement de l'ébranler.
— Ne faites pas de tapage nocturne , dit tranquillement Crcvel. Tenez, baron, j'ai, moil de bien meilleures clés que les vôtres...
— Des preuves! des preuves! répéta le baron, exaspéré par une douleur à devenir fou.
— Venez , je vais vous en donner, répondit Crevel
Et, selon les instructions de Valérie, il entraîna le baron vers le quai, par la rue Hillerin-Bertin.
Arrive rue du Dauphin qui , dans ce temps, n'était pas encore élargie , Crevel s'arrêta devant une porte bâtarde. Cette porte ouvrait sur un long corridor pavé en dalles blanches et noires formant péristyle , et au bout duquel se trouvait un escalier et une loge de concierge éclairés par une petite cour intérieure.; comme il y en a tant à Paris. Cette cour, mitoyenne avec la propriété voisine , offrait la singulière particularité d'un partage inégal. La maison de Crevel, car il en était proprié taire, avait un appendice à toiture vitrée, bâti sur le terrain voisin, et grève de l'interdiction d'élever celte construction, entièrement cachée à la vue par la loge et par l'encorbellement de l'escalier
Ce local, comme on en voit tant à Paris, avait long-temps servi de magasin, d arrière-boutique et de cuisine à l'une des deux boutiques situées sur la rue. Crevel avait délaché de la location ces trois pièces du rez-de chaussée, et Grindot les avait transformées en une petite maison économique. On y pénétrai! de deux manières, d'abord par la boutique d'un marchand de meubles à qui Crevel la louait à bas prix et au mois, afih de pouvoir le punir en cas d'indiscrétion, puis par une porte cachée dans le mur du corridor assez habilement pour être presque invisible.
Ce petit appartement , composé d'une salle à manger, d'un salon et d'une chambre à coucher, éclairé par en haut, partie chez le voisin, partie chez Crevel, était donc à peu près introuvable. A l'exception du marchand de meubles d'occasion, les locataires ignoraient l'existence de ce petit paradis. La portière, payée pour être la complice de Crevel, était une excellente cuisinière. Monsieur le maire pouvait donc entrer dans sa petite maison économique et en sortir à toute heure de nuit, sans craindre aucun espionnage.
Le jour, une femme, mise comme se mettent les Parisiennes pour aller faire des emplettes et munie d'une dé, ne risquait rien à venir chez Crevel; elle observait les marchai-, dises d'occasion, elle eu marchandait, elle entrai; dans la boutique, et la quittait sans exciter le moindre 3 quelqu'un la rencontrait.
Lorsque Crevel eut allumé les candélabres dans le boudoir, le baron fut tout étonné du luxe intelligent e! coquet déployé la. L'ancien parfumeur avait donné carte blanche \ Grindot, et le vieil architecte s'était distingué par une création du genre Pompadour qui, d'ailleurs, coûtai" trente mille francs.
— Je veux, avait dit Crcvel à Grindot qu'une duchesse en entrant la soit surprise..,
Il avait voulu le plus bel Eden parisien pour y posséder son Eve. sa femme du monde, sa Valérie.
— I! y a deux lits, dit Crevel àllulot en montrant un divan d'où l'on tirait un lit comme on tire le tiroir d'un» commode. En voici un , l'autre est dans la chambre. Ainsi nous pouvons passer ici la nuit ici tous les deux.
— Les preuves? dit le baren.
Crevel prit un bougeoir et mena son ami dans la chambre a coucher, où, sur une causeuse, Hulot vit une robe de chamT bre magcilique appartenant à Valérie, cl qu'elle avait portée rue Vanneau, pour s'en faire honneur avant de l'envoyer à la petite maison Crevel. Crevel fit jouer le secret d'un joli petit meuble en marqueterie appelé bonheur du jow, y fouilla, saisit une lettre et la tendit au baron.
— Tiens, lis.
Le Conseiller-d'État lut ce petit billet écrit au crayon : « Je t'ai vainement attendu, vieux rat! Une femme comme moi n'attend jamais un ancien parfumeur. Il n'y avail ni dîner commandé, ni cigarettes. Tu me paieras tout cela. »
— Est-ce bien son écriture?
— Mon Dieu ! dit Hulot en s'asseyant accablé. Je reconnais tout ce qui lui a servi, voilà scgbonnclsct ses pantoufles. Ah! ça, voyons'7 depuis quand...
Crevel fit signe qu'il comprenait, et empoigna une liasse de mémoires dans le petit secrétaire en marqueterie.
— Vois, mon vieux! j ai paye les entrepreneurs en décembre 1838. En octobre, deux mois aupara\aut, cette délicieuse petite maison était étrer née.
Le Conseiller-d'Etat baissa la tête.
— Comment diable faites- vous ? car je connais l'emploi de son temps, heure par heure
— Et la promenade aux Tuileries... dit Crcvel en M frot tant 1er. mains et jubilant.
— Eh bien! reprit Hulot, hébété...
— Ta soi-disant maîtresse vient aux Tuileries . elle est censée s'y promener de une heure à quatre heures : mais, erac, en deux temps, elle est ici. Tu cousais Malien bien! baron, il n'y a rien d'imaginaire dans ton intitule! .
Hulot, ne pouvant plus douter de rien, resta dans un silence sinistre. Les catastrophes poussent tous les hommes forts et iulelligens à la philosophie. Le baroa était, moralement, comme uu homme qui cherche son chemin la nuit dans une E rôt.
1 silence morue, le changement qui se lit sur celle physionomie affaissée, tout inquiéta Grève! qui :.e voulait mort de son collaborateur. ,
— Comme je te te disais, mon \icux, nous sommes man-
DE BALZAC
che à manche , jouons la belle... Veux-tu jouer la belle, voyons? au plus lin!
— Pourquoi, se dit Hulot en se parlant à lui-même, sur dix belles femmes, y en a-t-ilau moins sept de perverses? ..
Il était trop en désarroi pour trouver la solution de ce problème. La beauté, c'est le plus grand des pouvoirs humains. Tout pouvoir lans contrepoids, sans entraves, autocratique, mène à l'abus, à la folie. L'arbitraire est la démence du pouvoir. Chez la femme, l'arbitraire, c'est la fantaisie.
— Tu n'as pas à te plaindre, mon cher confrère, tu as la plus belle des femmes, et elle est vertueuse.
— Je mérite mon sort, se dit Hulot, j'ai méconnu ma femme, je la fais souffrir, et c'est un ange! Orna pauvre Adeline, tu es bien vengée! elle souffre, seule, en silence, elle est digne d'adoration, elle mérite mon amour, je devrais... car elle est admirable encore, blanche et redevenue jeune fille... Mais a-t-on jamais vu femme plus ignoble, plus infâme, plus scélérate que Valérie?
— C'est une bêtise à nous autres de vouloir être aimés, mon cher, dit Crevel, nous ne pouvons être que supportés. car madame Marneffe est cent fois plus rouée que Josépha. . .
— Et avide! elle me coûte cent quatre-vingt-douze mille francs!... s'écria Hulot.
— Et combien de* centimes? demanda Crevel avec l'insolence du financier cn'trouvant la somme minime.
— On voit bien que lu ne l'aimes pas, dit mélancoliquement le baron.
— Moi, j'en ai assez, répliqua Crevel, car elle a plus de trois cent mille francs a moi!...
— Où est-ce? où tout cela passe-t-il ? dit le baron en se prenant la tète dans les mains.
— Si nous nous étions entendus, comme ces petits jeunes gens qui se cotisent pour entretenir une loretle de deux sous, elle nous aurait coûté moins cher...
— C'est une idée! repartit le baron; mais elle nous tromperait toujours, car, mon gros père, que penses-tu de ce Brésilien?...
— Ah! vieuxlapiu.tu as raison, noussommesjoués comme des... des actionnaires!... dit Crevel. Toutes ces femmes là sont des commandites!
— C'est donc elle, dit le baron, qui t'a parlé de la lumière sur la fenêtre?..
— Mon bonhomme, reprit Crevel en se mettant en position, nous sommes floués ! Valérie est une... Elle m'a dit de te tenir ici... J'y vois clair, elle a son Brésilien... Ah! je renonce à elle, car, si vous lui teniez les mains , elle trouverait moyen de vous tromper avec sespieds! Tiens, c'est une infâme, une rouée I
— Elle est au-dessous des prostituées, dit le baron; Josépha , Jenny Cadi ne étaient dans leur droit en nous trompant, elles font métier de leurs charmes...
— Mais elle! qui fait la sainte, la prude, dit Crevel. Tiens, Hulot, retourne à ta femme, car tu n'es pas bien dans tes affaires, on commence à causer de certaines lettres de chan-
ge souscrites à un petit usurier dont la spécialité consiste a prêter aux lorettes, un certain Vauvinet.. Quant à moi, me voilà guéri desfemmes comme il faut. D'ailleurs, à nos âges, quel besoin avons-nous de ces drôlesses, qui, je suis franc, ne peuvent pas ne point nous tromper?.. Tu as des cheveux blancs, des fausses dents, baron. Moi, j'ai l'air de Silène. Je vais me mettre à amasser. L'argent ne trompe point.
— La femme, dit Hulot, est un être inexplicable...
— Je l'explique, dit Crevel : nous sommes vieux, le Brésilien est jeune et beau...
— Oui, c'est vrai, dit Hulot, je l'avoue : nous vieillissons. Mais, mon ami, comment renoncer à voir ces belles créatures se déshabillant, roulant leurs cheveux, nous regardant avec un fin sourire à travers leurs doigts quand elles mettent leurs papillottes , faisant toutes leurs mines, débitant leurs men-. songes, et se disant peu aimées, quand elles nous voient harasses par les affaires, et se préparant à...
— Oui, ma foi-! c'est la seule >chose agréable de la vie... s'écria Crevel. Ah! quand un minois vous sourit, et qu'on vous dit: « Mon bon chéri, sais-tu combien tu es aimable! Moi, je suis sans doute autrement faite que les autres femmes qui se passionnent pour de petits jeunes gens à barbe de bouc, des drôles qui fument, et grossiers comme des laquais ! car leur jeunesse leur donne une insolence!.. Enfin, ils viennent, ils vous disent bonjour et ils s'en vont... Moi.jeleur préfère les gens de cinquante ans, on garde ça long-temps, c'est dévoué, ça sait qu'une femme se retrouve difficilement, et ils nous apprécient. Voilà pourquoi je t'aime, tu me rends heureuse, grand scélérat! » Et elles accompagnent ces espèces d'aveux de minauderies, de gentillesses, de... Ah! c'est faux comme des programmes d'Hôtel-de- Ville...
— Le mensonge vaut souvent mieux que la vérité, dit Hulot en se rappelant quelques scènes charmantes évoquées par la pantomime de Crevel qui singeait Valérie. On est forcé de travailler le Mensonge, de coudre des paillettes à ses habits de théâtre. . .
— Et puis enfin, on les a, ces menteuses ! dit brutalement Crevai.
— Valérie est une fée, cria le baron, elle vous métamorphose ! . . .
— Ahl oui, reprit Crevel, c'est une anguille qui vous coule entre les mains ; mais c'est la plus jolie des anguilles... blanche et douce comme du sucré! drôle comme Arnal, et des inventions ! ah !
— Ohl oui, elle est bien spirituelle, s'écria le baron ne pensant plus à sa femme.
Les deux confrères se couchèrent les meilleurs amis du monde, en se rappelant une à une toutes les perfections de Valérie, les intonations de sa voix, ses chatteries, ses gestes, ses drôleries, les saillies de son esprit, celles de son cœur ; car cette artiste ci amour avait des élans admirables, comme les ténors qui chantent un air mieux un jour que l'autre Et tous les deux ils s'endormirent, bercés par ces réminiscences tentatrices et diaboliques, éclairées par les feux de l'enfer.
Le lendemain, à' neuf heures, Hulot parla d'aller au Ministère, Crevel avait affaire à la campagne. Ils sortirent ensemble, et Crevel tendit la main au baron en lui disant : Sans rancune, n'est-ce pas? car nous ne pensons plus ni l'un ni l'autre à madame Marneffe.
A dix heures et demie, Crevel grimpait quatre à quatre l'escalier de madame Marneffe. Il trouva l'infâme créature, l'adorable enchanteresse, dans le déshabillé le plus coquet du monde, mangeant un joli petit déjeuner fin en compagnie du baron Henri Montés de Montéjanos et de Lisbeth. Malgré le coup que lui porta la vue du Rrésilicn, Crevel pria madame Marneffe de lui donner deux minutes d'audience. Valérie passa dans le salon avec Crevel .
— Valérie, mon ange, dit Tamoureur Crevel, monsieur Marneffe n'a pas long-temps à vivre ; si tu veux m'ètre fidèle, à sa mort, nous nous marierons. Sonp:es-y. Je t'ai débarrassée de Hulot... Ainsi, vois si ce Rrésilien peut valoir un maire de Paris, uu homme qui, pour loi, voudra parvenir aux plus hautes dignités, et qui, déjà, possède quatre-vingt et quelques mille livres de rentes.
— On y songera, dit-elle. Je serai rue du Dauphin à deux heures, et nous en causerons ; mais, soyez sage! El n'oubliez pas le transfert que vous m'avez promis hier.
Elle revint dans la salle à manger, suivie de Crevel qui se flattait d'avoir trouvé le meyén de posséder à lui seul Valérie; mais il aperçut le baron Hulot qui, pendant cette courte conférence, était entré pour réaliser le même dessein.
Le Conseiller-d'Etat demanda, comme Crevel, un moment d'audience. Madame Marneffe se leva pour retourner au salon en souriant au Rrésilien comme pour lui dire : — Us sont fous ! ils ne te voyent donc pas ?.. .
— Valérie, dit le Conseiller-d'Etat, mon enfant, ce cousin est un cousin d'Amérique...
— Oh ! assez , s'écria-t-elle en interrompant le baron. Marneffe n'a jamais été, ne sera plus, ne peut plus être mon mari. Le premier, le seul homme que j'aie aimé est revenu . sans être attendu... Ce n'est pas ma faute! Mais regardez-le bien et regardez-vous. Puis demandez-vous si une femme, surtout quand elle aime, peut hésiter. Mon cher, je ne suis pas une femme entretenue. A compter d'aujourd'hui , je ne veux plus être comme Suzanne entre deus vieillards. Si vous tenez a moi, \ous serez, vous et Crevel, nos amis; mais tout est fini, car j'ai vingt-six ans, je veux être à l'avenir une sainte, une excellente et digne femme . comme la vôtre.
— C'est ainsi? dit Hulot. Ah! voilà comment vous n'accueillez; lorsque je venais, comme un pape, les mains pleines d'indulgence?. . . Eh bien ! votre mari ne sera jamais chef de bureau ni officier de la Légion-d Honneur... ,•
— C'est ce. que nous verrons! dit madame Marneffe en regardant Hulot d'une certaine manière.
— Ne nous viendrai ce
— Chen
— Eh
ihéns pa*
reprit lîulol au désespoir, j; vas entendrons
rd amoureux, chez Lisbeth! .
Hulot 'et Crevel descendirent ensemble sans se dire un mot jusquesdans la rue; mais, sur le trottoir, ils se regardèrent et se mirent à rire tristement.
— Nous sommes deux vieux fous!... dit Crevel.
— Je les ai congédiés, dit madame Marneffe à Lisbeth en se remettant à table. Je n'ai jamais aimé . je n'aime et n'aimerai jamais que mon jaguar, ajouta-t-eile en souriant à Henri Montés. Lisbeth, ma fille, tu ne sais pas?... Henri ma pardonné les infamies auxquelles la misère m'a réduite.
— C'est ma faute, dit le Rrésilien. j'aurais dû t'envoyer cent mille francs...
— Pauvre enfant ! s'écria Valérie, j'aurais dû travailler pour vivre, mais je n'ai pas les doigts faits pour cela... demande à Lisbeth.
Le Rrésilien s'en alla l'homme le plus heureux de Paris Arers les midi, Valérie et Lisbeth causaient dans la magnifique chambre à coucher où cette dangereuse Parisienne donnait à sa toilette ces dernières façons qu'une femme lient à donner ellc-même."Lesverroux mis. les porlières tirées. Valérie raconta dans leurs moindres détails tous les événemens de la soirée, de la nuit et de la matinée.
— Es-tu contente, mon bijou? dit-elle à Lisbtth en terminant. Que dois-jc être un jour, madame Crevel ou madame Montés? Quel est ton avis"
—Crevel n'a pas plus de dix ans à vivre, libertin comme il l'est, répondit Lisbeth, et Montés est jeune. Crevel te laissera trente mille francs de rentes, environ. Que Montés attende, il sera bieu assez heureux en restant le Renjamin. Ainsi vers trente-trois ans tu peux, ma chère enfant, en te conservant belle, épouser ton Rrésilien et jouer un grand rôle avec soixante mille francs de rentes à loi, surtout protégée par une maréchale...
— Oui, mais Monlès est Rrésilien, il n arrivera jamais à rien, lit observer Valérie.
— Nous sommes, dit Lisbeth. dans un temps de chemins de fer où les étrangers arrivent en France à occuper de grandes positions.
— Noirs verrons, reprit Valérie, quand Marneffe >era mort I et il n'a pas loug-temps à souffrir.
— Ces maladies qui lui reviennent, dit Lisbeth. sont comme les remords du physique. Allons, je vais chez fforlense
— Eh bien! va. mon anse, répondit Valérie, et amècemoi mon artiste ! En trois ans n'avoir pas encore gagné seulement un pouce de terrain ' C'est notre honte à toutes deux '. Wcncesfas et nenri. voilà mes deux seul«s passions L'un, c'est l'amour, l'autre, c'est la fantaisie
— Es-tu belle, ce matin ! dit Lisbelh en venant prendre Valérie par la taille et la baisant au front Je jouis de tous tes plaisirs, de ta fortune, de ta toilette ... Je n';.
que depuis '^ jour où nous nous" somme-; faites sœurs.
— Attends ! ma ligresse , dit en riant Valérie , Ion chàle esl de travers . Tu ne sais pas encore porter uu chàle. malgré mes leçous . au bout de trois ans . et lu veux être madame la maréchale Hulot *
DE BALZAC