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CE QUI FAIT LES GRANDS ARTISTES

Chaussée de brodequins en prunelle , de bas de soie gris, armée d'une robe en magnifique levantine, res cheveux en bandeau sous une très jolie capote en velours noir doublée de satin jaune, Lisbeth alla rue Saint-Dominique, par le boulevard des Invalides , en se demandant si le découragement d'Hortense lui livrerait enfin cette amc forte , et si l'inconstance sarmate , prise à l'heure où tout est possible à ces caractères, ferait fléchir l'amour de Wenceslas.

Hortense et Wenceslas occupaient le rez-de-chaussée d'une maison située à l'endroit eu la rue Saint-Dominique aboutit a l'Esplanade des Invalides. Cet appartement , jadis en harmonie avec la lune de miel, offrait en ce moment un aspect à moitié frais, à moitié fané, qu'il faudrait appeler l'automne du mobilier. Les nouveaux mariés sont gâcheurs, ils gaspillent sans le savoir, sans le vouloir, les choses autour d'eux, comme ils abusent de l'amour. Pleins d'eux-mêmes, ils se soucient peu de l'avenir qui , plus tard, préoccupe la mère de famille.

Lisbeth trouva sa cousine Hortense ayant achevé d'habiller elle-même un petit Wenceslas qui venait d'être exporté dans le jardin.

— Bonjo;ir, Belle-, dit Hortense qui vint ouvrir elle-même la porte à sa cousine.

La cuisinière était allée au marché, la femme de chambre, à la fois bonne d'enfant, faisait un savonnage.

— Bonjour, ma chère enfant , répondit Lisbeth en embrassant Hortense. Eh bien! lui dit-elle à l'oreille, Wenceslas est-il à sen atelier?

— Non , il «anse avec Stidmann et Chanor dans le salon.

— Pourrons-nous être seules?... demanda Lisbeth.

— Viens dans ma chambre.

Cette chajnbre, tendue de perse à fleurs roses et à feuillages verts sur un fond blanc, sans cesse frappée par le soleil ainsi que le lapis, avait passé. Depuis long-temps, les rideaux n'avaient pas clé blanchis. On y sen'ait la fumée du cigare de Wenceslas qui, devenu grand seigneur de l'art et né gentilhomme, déposait les cenan s du tahacsurlesbras des fauteuils, sur les plus jolies choses, en homme aimé de qui l'on souffre tout, en homme riche qui ne prend pas de soins bourgeois.

— Eh bien ! parlons de tes affaires , demanda Lisbeth en voyant sa belle cousine muette dans le fauteuil où elle s'était plongée. Mais qu'as-tu? je te trouve pâlotte, ma chère.

— Il a paru deux nouveaux articles où mon pauvre Wenceslas est abîmé; je les ai lus, je les lui caché, car il se découragi rail tout à fait.^é marbre, du maréchal Montcornct est eegardé comme lout-à-fait mauvais. On laitgrâceaux basreliefs pour vanter avec une atroce perfidie le talent d'orne-

maniste de Wenceslas et afin de donner plus de poids à cette opinion que Xart sévère nous est interdit I Stidmann, supplié par moi de dire la vérité, m'a désespérée en m'avouant que son opinion à lui s'accordait avec celle de tous les artistes, des critiques et du public. — « Si Wenceslas, m'a-t-il dit, là, dans le jardin avant le déjeuner, n'expose pas l'année prochaine, un chef-d'œuvre, il doit abandonner la grande sculpture et s'en tenir aux idylles, aux figurines, aux œuvres de bijouterie et de haute orfèvrerie! » Cet arrêt m'a causé la plus vive peine, car Wenceslas n'y voudra jamais souscrire: il se sent, il a tant de belles idées...

— Ce n'est pas avec des idées qu'on paie ses fournisseurs, fit observer Lisbeth, je, me tuais à lui dire cela... C'est avec de l'argent. L'argent ne s'obtient que par des choses faites, et qui plaisent assc; aux bourgeois pour être achetées. Quand ■il s'agit de vivre, il vaut mieux que le sculpteur ait sur son établi le modèle d'un flambeau, d'un garde-cendres, d'une table, qu'un groupe et qu'une statue, car tout le monde a besoin de cela, tandis que l'amateur des groupes et son argent se font attendre pendant des mois entiers...

— Tuas raison, ma bonne Lisbeth l dis-lui donc cela, moi, je n'en ai pas le courage... D'ailleurs, comme il le disait à Stidmann, s'il se remet à l'ornement, à la petite sculpture, il faudra renoncer à l'Institut, aux grandes créations de l'art, et nous n'aurons plus les trois cent mille francs de travaux que Versailles, la ville de Paris, le ministère nous tenaient en réserve. Voilà ce que nous ôlent ces affreux articles dictés par des conenrrens qui souhaitent avoir nos commandes.

— Et ce n'est pas là ce que tu rêvais, pauvre petite chatte! dit la Piettc en baisant Hortense au front, tu voulais un gentilhomme dominant l'art, à la tête des sculpteurs... Mais c'est de la poésie, vois-tu... Ce rêve exige cinquante mille francs de rente, et vous n'en avez que deux mille quatre cents, tant que je vivrai; trois mille après ma mort.

Quelques lan-ncs vinrent dans les yeux d'Hortense , j;t Bette, les lappa du regard comme une chatte boit du lait.

Voici l'histoire succincte de celte lune de miel; le récit n'en sera peut-être pas perdu pour les artistes.

Le travail moral, la chasse dans les hautes régions de l'intelligence, est un des plus grands efforts de l'homme. Ce qui doit mériter la gloire dans l'Art, car il faut comprendre sous ce mol toutes les créalious de la Pensée, c'est surtout le courage, un courage dont le vulgaire ne se doute pas. et qui peut-être est expliqué pour la première fuis, ici.

Pousse par la terrible pression île la misère, maintenu par Belle dans la situation de ces chevaux à qui l'on nul des œillères pour les empêcher de voir à droite et à gauche du

chemin, fouetté par cette dure fille, image de la Nécessité, cette espèce de Destin subalterne, Wenceslas, né poète et rêveur, avait passé de la Conception k l'Exécution, en franchissant sans les mesurer les abîmes qui séparent ces deux hémisphères de l'Art.

Penser, rêver, concevoir de belles œuvres, est une occupation délicieuse. C'est fumer des cigares enchantés, c'est mener la vie de la courtisane occupée à sa fantaisie. L'œuvre apparaît alors dans la grâce de l'enfance, dans la joie folle de la génération, avec les couleurs embaumées de la fleur et les sucs sapides du fruit dégusté par avance. Telle est la Conception et ses plaisirs.

Celui qui peut dessiner son plan paY la parole, passe déjà pour un homme extraordinaire. Cette faculté, tous les artistes et les écrivains la possèdent. Mais produire! mais accoucher! mais élever laborieusement l'enfant, le coucher gorgé de lait tous les soirs, l'embrasser tous les matins avec le cœur inepuisé de la mère, le lécher sale, le vêtir cent fois des plus belles jaquettes qui! déchire incessamment ; mais ne pas se rebuter des convulsions de cette folle vie et en faire le chef-d'œuvre animé qui parle à tous les regards en sculpture, à toutes les intelligences en littérature, à tous les cœurs en peinture, c'est l'Exécution et ses travaux. La main doit s'avancer k tout moment, prête à tout moment à obéir à la tête. Or, la tète n'a pas plus les dispositions créatrices k commandement, que l'amour n'est continu.

Cette habitude de la création, cet amour infatigable de la Maternité qui fait la mère ( ecchef-d^œuvre naturel si bien compris de Raphaèl I), enfin, cette maternité cérébrale si difficile à conquérir, se perd avec une facilité prodigieuse. L'Inspiration, c'est l'Occasion du Génie; elle court non pas sur un rasoir, mais elle s'envole avec la détiance des corbeaux, rllen apasd'écharpe par où le poète la puisse prendre, sa chevelure est une flamme, elle se sauve comme ces beaux flamants blancs et roses, le désespoir des chasseurs. Aussi le travail est -il une lutte lassante que redoutent et que chérissent les belles et puissantes organisations qui souvent s'y brisent. Un grand poète de ce- temps-ci disait en parlant de ce labeur effrayant : — Je m'y mets avec désespoir, je le quitte avec douleur.

Que les ignoransle sachent! Si l'artiste ne se précipite pas dans son œuvre, comme Curtius dans le gouffre, comme le soldat dans la redoute, sans réfléchir; et, si, dans ce cratère, il ne travaille pas comme le mineur enfoui sous un écoulement; s'il contemple cnfinles difficultés au lieu de les vaincre une k une, à l'exemple de ces amoureux des féeries, qui, pour obtenir leurs princesses, combattaient des enchante- Biens renaissaus, l'oeuvre reste inachevée, elle périt au fond de l'atelier, ou la production devient impossible, et l'artiste assiste au suicide de son talent.

Rossini, ce génie frère de RaphaiM, en offre un exemple frappant, dans sa jeunesse indigente' superposée à son âge mûr opulent.

Telle est la raison de la récompense pareille, du pareil

triomphe, du même laurier accordé aux grands poètes et aux grands généraux.

Wenceslas, nature rêveuse, avait dépensé tant d'énergie k produire, k s'instruire, à travailler sous la direction despotique de Lisbeth , que l'amour et le bonheur amenèrent une réaction. La vrai caractère reparut. La paresse et la nonchalance, la mollesse du Sarmate revinrent occuper dans son ame les sillons complaisans d'où. la verge du maître d'école les avait chassées.

L'artiste pendant les premiers mois aima sa femme. Hortensc et Wenceslas se livrèrent aux adorables eufantillages de la passion légitime, heureuse, insensée. Hortense fut alors la première k dispenser Wenceslas de tout tra ail, orgueilleuse de triompher ainsi de sa rivale, la Sculpture. Les caresses d'une femme d'ailleurs four évanouir la Muse , et fléchir la féroce , la brutale fermeté du travailleur. Six à sept mois passèrent, les doigts du sculpteur désapprirent à tenir l'ébanchoir. Quand la nécessité de travailler se fit sentir, quand le prince de Wissembourg , président du comité de souscription , voulut voir la statue , Wenceslas prononça le mot suprême des faneurs: — Je vais m'y mettre ! El il berça sa chère Hortense de fallacieuses paroles, des magnifiques plans de l'artiste fumeur.

Hortense redoubla d'amour pour son poète, elle entrevoyait une sublime statue du maréchal Moctcornet. Montcornet devait être l'idéalisation de l'intrépidité, le type de la cavalerie, le courage k la Mural. Ah bah! l'on devait à l'aspect de cette statue concevoir toutes les victoires de l'Empereur. Et quelle exécution! Le crayon était bien complaisant, il suivait la parole. En fuit de statue, il vint un petit Wenceslas ravissant.

Dès qu'il s'agissait d'aller k l'atelier du Gros-Caillou , manier la glaise et réaliser la maquette , tantôt la pendule du prince exigeait la présence de SVencesles k 1 atelier de Florent et Chanor où les ligures se ciselaient, tantôt le jour était gris et sombre, aujourd'hui des courses d'affaires , demain un dîner de famille, sans compter les malaises du talent, et les jours où l'on batifole avec une femme ad'

Le maréchal prince de Wissembourg fut obligé de se fâcher pour obtenir le modèle , et de dire qu il re\ tendrait sur sa décision Ce fut après mille reproches et for - - paro-

les que le comité des souscripteurs put voir le plâtre Chaque jour de travail, Steinboek revenait visiblement fatigue, se plaignant de ce labeur de maçon, de sa faiblesse physique.

Durant cette première année . le ménage jouissait d'une certaine aisance. La comtesse Steinboek, folle de sou mari, dans les joies de l'amour satisfait, maudissait le ministre de la guerre: elle alla le voir et lui dit que les grandes œuvres ne se fabriquaient pas comme des canons, et que l'Etal devait être, comme Louis XIV, François I et Leou X. aux ordres du génie. La pauvre Hortense, croyant tenir un Phidias dans ses lires, avait pour son Wen i 9 le. i 'nie matl d'une femme qui pousse ! amour jusqu'à 1 idolâtrie

— Ne le presse pas. disait-elle k sou mari, loul doIk

DE B\LZAC.

nir est dans cette statue; prends ton temps, fais un chefd'œuvre.

Elle venait à l'atelier. Steinbock, amoureux, perdait avec sa femme cinq heures sur sept , à lui décrire sa statue au lieu de la faire. Il mit ainsi dix-huit mois à terminer cette œuvre, pour lui, capitale. Quand le plâtre fut coulé, que le modèle exista, la pauvre Hortense, après avoir assisté aux énormes efforts de son mari, dont la santé souffrit de ces lassitudes qui brisent le corps, les bras et la maiu des sculpteurs, Hortense trouva l'œuvre admirable. Son père, ignorant en sculpture . la baronne, crièrent au chef-d'œuvre , le ministre de la guerre vint alors amené par eux et fut content.

Hélas ! à l'exposition de 1840, le blâme fut unanime: il dégénéra même en huées et en moqueries. Stidmanu voulut éclairer son ami Wenceslas , il fut accusé de jalousie. Les articles de journaux furent pour Hortense les cris de l'Envie. Stidmann , ce digne garçon , obtint des articles où les critiques furent combattues , oir l'on fit observer que les sculpteurs modifiaient tellement leurs œuvres entre le plâtre et le marbre, qu'on exposait le marbre.

« Entre le projet en plâtre et la statue exécutée en marbre, on pouvait, disait Claude Vignon, défigurer un chefd'œuvre ou faire une grande chose d'ufle mauvaise. Le plâtre est le manuscrit, le marbre est le livre. »

En deux ans et demi, Steinbock fit une statue et un enfant. L'enfant était sublime de beauté, la statue fut détestable.

La pendule du prince et la statue payèrent les dettes du jeune ménage. Steinbock avait alors contracté l'habitude d aller dans le monde, au spectacle, aux Italiens; il parlait admirablement sur l'art . il se maintenait , aux yeux des gens du monde, grand artiste par la parole, par ses explications critiques. Il y a des gens de génie à Paris qui passent leur vie à te parler, et qui se contentent d'une espace de gloire de salon. Steinbock, en imitant ces charmans eunuques, contractait une aversion croissante^de jour en jour, pour le travail. Il apercevait toutes les difficultés de l'œuvre en voulant la commencer, et le découragement qui s'en suivait, faisait mollir chez lui la volonté. L'Inspiration, cette folie de la génération intellectuelle , a l'aspect de cet amant malade, s'enfuyait à lire d ailes.

La sculpture est comme lait dramatique, à la fois le plus difficile et le plus facile de tous les arts. Copiez un modèle , et l'œuvre est accomplie; mais y imprimer uneanie, faire un type en représentant un homme ou une femme, c'est le péché de Prométhée. On compte ce succès dans les annales de la sculpture, comme on compte les poètes dans l'hWnanité. Michel-Ange, Michel Columb, Jean Goujon Phidias, Praxitèle, Polyclete, Puget, Canova, Albert Durer sont les frères deMillon, de Virgile, de Dante, de Shak^peare, du lasse, d'Homère et de Molière. Cette œuvre est si grandiose, qu'une statue suffit à l'immortalité d'un homme comme celles de Figaro, de Lovclace, de Manon Lescaut suffirent à immortaliser Beaumarchais, Rhhardson et l'abbé Prévost. Le6 gens superficiels, et les arlistcsen comptent beaucoup trop

dans leur sein, ontdit que la sculpture existait par le nu seulement, qu'elle était morte avec la Grèce et que le vêtement moderne la rendait impossible. D'abord, les anciens ont fait de sublimes statues entièrement voilées, comme la Polymnie, la Julie, etc. , et nous n'avons pas trouvé la dixième partie de leurs œuvres. Puis, que les vrais amans de l'art aillent voir à Florence le Penseur de Michel-Ange, et dans la cathédrale deMayence la Vierge d'Albert Durer qui a fait, en ébène, une femme vivante sous ses triples robes, et la chevelure la plus ondoyante, la plus maniable que'jamais femme de chambre ait peignée; que les ignorans y courent, et tous reconnaîtront que le génie peut imprégner l'habit , l'armure, la robe d'une pensée et y mettre un corps, tout aussi bien que l'homme imprime son caractère et les habitudes de sa vie à son enveloppe.

La sculpture est la réalisation continuelle du fait qui s'est appelé pour la seule et unique fois dans la peinture : Raphaël ! La solution de ce terrible problème ne se trouve que dans un travail constant, soutenu, car les difficultés matérielles doivent être tellement vaincues, la main doit être si châtiée, si prête et obéissante, que le sculpteur puisse lutter ame a ame avec cette insaisissable nature morale qu'il faut transfigurer en la matérialisant. Si Paganini, qui faisait raconter son ame par les cordes de son violon, avait passé trois jours sans étudier, il aurait perdu, selon son expression, le registre de son instrument ; il désignait ainsi le mariage existant entre le bois, l'archet, les cordes et lui, cet accord dissous, il serait devenu soudain un violoniste ordinaire.

Le travail constant est la loi de l'art comme celle de la vie ; car l'art , c'est la création idéalisée. Aussi les grands artistes, les poètes n'altendent-ils ni les commandes, ni les chalands, ils enfantent aujourd'hui, demain, toujours. Il en résulte cette habitude du labeur , cette perpétuelle connaissance des difficultés qui les maintient en concubinage avec la Muse, avec ses forces créatrices. Canova vivait dans son atelier, comme Voltaire a veca dans son cabinet. Homère et Phidias ont dû vivre ainsi.

Wenceslas Steinbock était sur la route aride parcourue par ces grands hommes , et qui mène aux Alpes de la Gloire, quand Lisbeth l'avait enchaîué dans sa mansarde. Le bonheur, sous la figure d Hortense, ârait rendu le poète a la paresse, étal normal de tous ces artistes, car leur paresse, à eux, est occupée. C'est le plaisir des pachas au sérail : ils caressent des idées, ils s'enivrent aux sources de l'intelligence. De grands artistes, tels que Steinbock, dévorés parla rêverie, ont été justement nommés des livreurs. Ces mangeurs d'opium tombent tous dans la misère; tandis que, maintenus par l'inflexibilité des circonstances, ils eussent été de grauds hommes. Ces demi-artistes sont d'ailleurs charmans. le monde les aime et les enivre de louanges, ils paraissent supérieurs aux véritables artistes taxés de personnalité, de sauvagerie, de rébellion aux lois du moud».

Voici pourquoi.

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Les grands hommes appartiennent à leurs œuvres. Leur détachement de toute chose, leur dévoûment au travailles constitue égoïstes aux yeux des niais; car on les veut vêtus des mêmes habits que le dandy, accomplissant les évolutions sociales, appelées devoirs du monde. On voudrait les lions de l'Atlas peignés et parfumés comme des bichons de marquise. Ces hommes , qui comptent peu de pairs et qui les rencontrent rarement , tombent dans l'exclusivité de la solitude, ils deviennent inexplicables pour la majorité, composée, comme on le sait, de sots, d'envieux, d'ignorans et de gens superficiels.

Comprenez-vous maintenant le rôle d'une femme auprès de ces grandioses exceptions? Une femme doit être à la fois ce qu'avait été Lisbeth pendant cinq ans, et offrir l'amour, l'amour humble, discret, toujours prêt , toujours souriant. Hortense. éclairée par Ses souffrances de mère , pressée par d'affreuses nécessités, s'apercevait trop tard des fautes que son excessif amour lui avait fait involontairement commettre; mais, en digne fille de sa mère, son cœur se brisait à l'idée de tourmenter YVenceslas; elle aimait trop pour se faire le bourreau de son cher poète, et elle voyait arriver le moment où la misère allait l'atteindre, elle, son fils et son mari.

— Ah ça ! voyons, ma petite, dit Bette en voyant rouler des larmes dans les beaux yeux de sa petite cousine, il ne faut pas désespérer. Un verre plein de tes larmes ne paierait pas une assiettée de soupe ! Que vous faut-il ?

— Mais cinq à six mille francs.

— Je n'ai que trois mille francs au plus, dit Lisbeth. Et que fait en ce moment YVenceslas?

— On lui propose d'entreprendre pour six mille francs, de compagnie avec Stidmann, un dessert pour le duc d'Hérouville. Monsieur Chanor se chargerait alors de payer quatre mille francs dus a messieurs Léon de Lora et Bridau, une dette d'honneur.

— Comment, vous avez reçu le prix de la statue et des bas-reliefs du monument élevé au maréchal Montcornet, et vous n'avez pas payé cela !

— Mais, dit Hortense, depuis trois ans nous dépensons douze mille francs par an, et j'ai cent louis de revenu. Le monument du maréchal, tous frais payés, n'a pas donné plus de seize mille francs. En vérité, si Wenceslas ne travaille pas, je ne sais ce que. nous allons devenir. Ah! si je pouvais apprendre a faire des statues, comme je remuerais la glaise I dit-elle en tendant ses beaux bras.

On voyait que la femme tenait les promesses de la jeune fille. L'œil d'Hortense élincelait , il coulait dans ses veines un sang chargé de fer, impétueux; elle déplorait la force perdue a tenir son enfant.

— Ah ! ma chère petite bichelte, une lille sage ne doit épouser un artiste qu'au moment où il a sa fortune faite et non quand elle est a faire.

En ce moment on entendit le bruit des pas et des voi\ de Stidmann et de. Wenceslas qui reconduisaient Chanor; puis bientôt Wenceslas vint avec Stidmaun.

Stidmann, artiste lancé dans le monde des journalistes el des illustres actrices, des lorettes célèbres, était un jeune homme élégant, que Valérie voulait avoir chez elle, et qae Claude Vignon lui avait déjà présenté. Stidmann venait de voir finir ses relations avec la fameuse madame Schontz, mariée depuis quelques mois et partie en province. Valérie et Lisbeth, qui avaient su cette rupture par Claude Vignon, jugèrent nécessaire d'attirer rue Vanneau, l'ami de Wenceslas. Comme Stidmann, par discrétion, visitait peu les Steinbock, et que Lisbeth n'avait pas été témoin de sa présentation récente par Claude Vignon, elle le voyait pour la première fois. En examinant ce célèbre artiste, elle surprit quelques regards jetés par lui sur Hortense qui lui firent entrevoir la possibilité de le donner comme consolation à la comtesse Steinbock, si Wenceslas la trahissait. Stidmann pensait en effet que si Wenceslas n'était pas son camarade. Hortense, cette jeune et magnifique comtesse, ferait une adorable maîtresse. Ce désir, contenu par lhonnêteté. l'éloignait de celte maison. Lisbeth remarqua cet embarras significatif qui gêne les hommes en présence dune femme avec laquelle ils se sont interdit de coqueter.

— Il est très bien, ce jeune homme, dit-elle à l'oreille d'Hortense.

— Ah! tu trouves, répondit-elle, je ne l'ai jamais remarqué...

— Stidmann, mon brave, dit Wenceslas à l'oreille de son camarade, nous ne nous gênons point entre nous , eh bien .' nous avons à causer d'affaires avec cette vieille fille.

Stidmann salua les deux cousines et partit.

— C'est fini , dit Wenceslas en revenant après avoir reconduit Stidmann; mais ce travail-là demandera six mois, et il faut pouvoir vivre pendant tout ce temps-là.

— J'ai mes diamans, s'écria la jeune comtesse Steinbock avec le sublime élan des femmes qui aiment.

Une larme vint aux yeux de Wenceslas.

— Oh! je vais travailler . répondit-il en venant s'asseoir auprès de sa femme qu'il prit sur ses genoux : je vais faire des [brocantes . une corbeille de mariage, des groupes m bronze...

— Mais, mes chers enfan?. dit Lisbeth, car \ous savez que vous êtes mes héritiers, et je vous laisserai, croyez-le. un joli magot, surtout si vous m'aidez à épouser le maréchal; si nous réussissions promplement. je vous prendrais eu pension chez ifîoi, vous et Adeline. Ah! nous pourrions vivre bien heureux ensemble. Pour le moment, écoutez ma vieille expérience. Ne recourez pas an Mont-de-Piété, c'est la perte de

emprunteur J'ai toujours vu les nécessiteux manquant, lors du renouvellement, de l'argent nécessaire au service de l'intérêt, et tout est perdu. Je puis vous faire prêter de l'argent à cinq pour cent seulement sur billot.

— Ah! nous serions sauves ' dit Hortense.

— Eh bien! ma petite, que Wonceslns vienne chez la personne qui I obligerait à ma prière C'est madame Marneffe; en la Battant, car elle est ranitnuie twc une parve-

DE BALZAC

nue, elle vous tirera d'embarras de la façon la plus obligeante. Viens dans cette maison-là, ma chère Hortense.

Hortense regarda Wenceslas de l'air que doivent avoir les condamnés à mort en montant à l'échafaud. *

— Claude Yignon a présenté là Stidmann. répondit Wenceslas ; c'est une maison très agréable.

Iîortensc baissais tête. Ce qu'elle éprouvait, un seul mot peut le faire comprendre : ce n'était pas une douleur, mais une maladie.

— Mais, ma chère Ilortense, apprends donc la vie! s'écria Lisbelh en comprenant l'éloquence du mouvement d'Hortense. Sinon, tu seras comme ta mère, déportée dans une chambre déserte où tu pleureras comme Calypso le départ d'Ulysse, à un âge où il n'y a plus de Télémaque ! . . . ajouta-tclle en répétant une raillerie de madame Mameffe. Il faut considérer les gens dans le monde comme des ustensiles dont on se sert, qu'on prend, qu'on laisse selon leur utilité. Servez-vous, mes chers enfans, de madame Mameffe et quittez-la plus tard. As-tu peur que "Wenccslas qui t'adore, se prenne de passion pour une femme de six ou sept ans plus Agée que toi, fanée comme uneboite de luzerne, et...

— J'aime mieux mettre mes diamans en gage, dit Hortense. Oh ! ne vas jamais là, Wenceslas?... C'est l'enfer!

— Hortense a raison ! dit Wenceslas en embrassant sa femme.

— Merci, mon ami, répondit la jeune femme, au comble du bonheur. Vois -tu ; Lisbeth, mon mari est un ange, il ne jolie pas , nous allons partout ensemble , et s'il pouvait se mettre au travail, non, je serais trop heureuse. Pourquoi nous montrer chez la ma'tresse de noire père, chez une femme qui le ruine et qui cause les chagrins dont se meurt notre héroïque maman... p

— Mon enfant, la ruine de. ton père ne vient pas delà, c'est sa cantatrice qui la ruiné, puis ton mariage!.. Mon Dieu ' madame Mameffe lui est bien uti'e. va:... mais je bg dois rien dire...

-r- - Tu défends tout le mon le, chère Bette. . Hortense fut appelée au jardin par les cris de son enfant, et Lisbeth resta seule avec Wenceslas

— Vous avez un ange pour femme, Wenceslas ! dit la cousiue Bette, aimez-la bien, ne lui faites jamais de chagrin.

— Oui, je l'aime tant, que je lui cache notre situation,

répondit Wenceslas; mais à vous, Lisbelh, je puis vous en parler. . Eh bien ! en mettant les diamans de ma femme au Mont-de-piété, nous ne serions pas plus avancés.

— Eh bien! empruntez à madame Marneffe... dit Lisbeth. Décidez Hortense, Wenceslas, à vous y laissef venir, ou, ma foi, allez-y sans qu'elle s'en doute !

— C'est à quoi je pensais, répondit Wenceslas, au moment où je refusais d'y aller pour ne pas affliger Hortense.

— Ecoutez, Wenceslas, je vous aime trop tous les deux pour ne pas vous prévenir du danger. Si vous venez là, tenez voire cœur à deux mains, car cette femme est un démon; tous ceux qui la voient l'adorent; elle est si vicieuse, si affriolante... elle fascine comme un chef-d'œuvre; empruntezlui son argent, et ne laissez pas votre ame en gage! Je ne me consolerais pas si ma cousine devait être trahie. La voici, dit Lisbelh, ne disons plus rien , j'arrangerai votre affaire.

— Embrasse Lisbeth, mon ange, s'écria Wenceslas, elle nous tirera d'embarras en nous prêtant ses économies.

El il lit un signe à Lisbeth, que- Lisbeth comprit.

— J'espère alors que tu travailleras, mon chérubin, dit Hortense.

— Ah! répondit l'artiste, dès demain.

— C'est ce demain qui nous ruine , dit Horlense en lui souriant.

— Ah! ma chère enfant, dis toi-même si chaque jour il ne s'est pas rencontré des empêchemens, des obstacles, des affaires ?

— Oui, tu as raison, mon amour.

— J'ai là, reprit Steinbock, en se frappant le front, des idées!... oh! mais je veux étonner tous mes ennemis. Je veux faire un service de table dans le genre allemand du seizième siècle, le genre rêveur! Je tortillerai des feuillages

d'insectes, j'y coucherai des enfans, j'y mêlerai des chimères nouvelles, de vraies chimères, les corps de nos rêves! Je les liens! Ce sera fouillé, léger cl louffu toul-àla-fois. Chanor est sorti tout émerveillé... J'avais, besoin d'èlre encouragé, car le dernier article fait sur le monument de Montcornet m'avait bien découragé

Pendent un moment de la journée, où Lisbelh et Weneèsias furent seuls, l'artiste convint avec la vieille fi le de venir le lendemain voir madame Marneiï.-. car, ou sa fournie le lui aurait permis, ou il irait sec élément.

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