CHAPITRE XXVI
SOMMATIO\ SAIVS FRAIS ET AVEC DErE\9.
A Paris, chaque Ministère est une petite ville d'où les femmes sont bannies; mais il s'y fait des commérages et des noirceurs comme si la population féminines y trouvait. Après trois ans, la position de monsieur Marncffe avait été pour ainsi dire éclairée , mise à jour, et l'on se demandait dans les Bureaux : Monsieur Marncffe sera-t-il ou ne sera-t-il pas le successeur de monsieur Coquet? absolument comme à la Chambre on se demandait naguère : La dotation passera-telle, ou ne passera-t-clle pas? On observait les moindres mouvemens à la Direction du Personnel, on scrutait tout dans la Division du baron Hulot. Le fin Cnnseiller-d'Ktat avait mis dans son parti la victime de la promotion de Marncffe, un travailleur capable, en lui disant (pic. s'il voulait laire la besogne de Marncffe, il en serait infailliblement le successeur, il le lui avait montré mourant. Cet emplove cabalait pour Marncffe.
Quand Hulot traversa son salon d'audience, rempli de visiteurs, il y vit dans un coin la figure blême de Marncffe, et Marncffe fut le premier appelé.
— Qu'avcz-vous à me demander, mon cher? dit le baron en cachant son inquiétude
— Monsieur le Directeur, on se moque de moi dans les Bureaux, car on vient d apprendre que monsieur le Directeur du Personnel est parti ce malin en congé pour raison de santé, sonyoyage sera d'environ un mois. Attendre un mois, on sait ce que cela veut dire. Vous me livrez à la risée (h mes ennemis, et c'est as^tz d être tambourine d'un cite : des deux à la fois, monsieur le 'Directeur, la caisse peut crever.
— Mon cher Marncffe, il faut beaucoup de patience pour arriver à sou but. Vous ne pomez pts être chef de bureau . si vous l'êtes jamais, avant deux mois d m Ce i Ysi pas
DE BALZAC
au moment où je vais être obligé de consolider ma position, que je puis demander un avancement scandaleux,..
— Si vous sautez, je ne serai jamais chef de bureau, dit froidement monsieur Marncffe. Faites-moi nommer, il n'en sera ni plus ni moins...
— Ainsi, je dois me sacrifier à vous ? demanda le baron.
— S'il en était autrement, répondit Marneffe, je perdrais bien des illusions sur vous...
— Vous êtes par trop Marneffe, monsieur Marneffe!... dit le baron en se levant et montrant la porte au sous-chef.
— J'ai l'honneur devons saluer, monsieur le baron, répondit humblement Marneffe.
— Quel infâme drôle!... se dit le baron. Ceci ressemble assez à une sommation de payer dans les vingt-quatre heures, sou* peine d'expropriation.
Deux heures après, au moment où le baron achevait d'endoctriner Claude Vignon, qu'il voulait envoyer au Ministère de la Justice prendre des renseignemens sur les autorités judiciaires dans la circonscription desquelles se trouvait Johann Fischer, Reine ouvrit le cabinet de monsieur le directeur, et vint lui remettre une petite lettre en en demandant la réponse.
— Envoyer Reine!... se dit le baron, Valérie est folle, elle nous compromet tous, et compromet la nomination de cet abominable Marneffe I
Il congédia le secrétaire particulier du ministre, et lut ce qui suit :
« Ah 1 mon ami, quelle scène je viens de subir ! Si tu m'as » donné le bonheur depuis trois ans, je l'ai bien payé ! Il » est rentré de son bureau dans un état de fureur à faire » frissonner. Je le connaissais bien laid , je l'ai vu mons- » trueux. Ses onze dents tremblaient, et il m'a menacée de » son odieuse compagnie si je continuais à te recevoir.
» Mon pauvre chat, hélas! notre porte sera fermée pour » toi désormais... Tu vois mes larmes, elles tombent sur c mon papier, elles le trempent!.. Pourras-tn me lire , mon s> cher Hector?...
» Ah! ne plus te voir, renoncera toi, quandj'ai en moi un » peu de ta vie comme je crois avoir ton cœur, c'est à en » mourir... Songe à notre petit Hector! ne m'abandonne » pas... Ne te déshonore pas po:r/m'... Ne cède pasà s s » menaces! Je t'aime comme je n'ai jamais aime! Je me » suis rappelé tous les sacrifices que tu as faits pour ta Va- » lérie ; elle n'est pas et ne sera jamais ingrate : tu es, tu se- » ras mon seul mari. Ne pense, plus aux douze cents franesde » rentes que je te demande pour ce cher petit Hector qui » viendra dans quelques mois... Je ne veux plus rien tecoû- » ter. D ailleurs , ma fortune sera toujours la tienne.
» Ah! si tu m'aimais autant que je l'aime, mon Hector, » tu prendrais la retraite, nous laisserions la Chacun nos fa- » milles, nos ennuis, nos entourages où il y a tant de haine, » el nous irions vivre avec Lirbelli dans un joli pays, en » Bretagne, où lu voudra-. Là, nous ne verrions personne, » et nous serons heureux, loin de loul ce monde. Ta pen-
» sion de retraite, et le peu que j'ai, en mon nom, nous » suffira. Tu deviens jaloux, eh bien! tu verrais ta Valérie » occupée uniquement de son Hector, et lu n'aurais jamais » à faire ta grosse voix comme l'autre jour.
» Je n'aurai jamais qu'un enfant, ce sera le nôtre, sois en » bien sûr, mon vieux grognard aimé.
» Non , tu ne peux pas te figurer ma rage , car il faut sa- » voir comment il m'a traitée , et les grossièretés qu'tï » a vomies sur ta Valérie! Ces mots-là saliraient ce pari pier; mais une femme comme moi, la fille de Montcornet, » n'aurait jamais dû, dans toute sa vie, en entendre un seul. » Oh ! je t'aurais voulu là pour le punir par le spectacle de » la passion insensée qui me prenait pour toi. Mon père au- » rait sabré ce misérable, moi je ne peux que ce que peut » une femme : t'aimer avec frénésie !
» Aussi, mon amour, dans l'état d'exaspération où je suis, » m'est-il impossible de renoncer à te voir. Oui ! je veux te » voir, en secret, tous les jours! Nous sommes ainsi, nous » autres femmes, j'épouse ton ressentiment. De grâce, situ » m'aimes, ne le fais pas Chef de bureau. Qu'il crève sous- » chef !.. Encemoment, je n'ai plus la tète à moi, j'entends » encore ses injures. Bette, qui voulait me quitter, a eu » pitié de moi, elle reste pour quelques jours.
» Mon bon chéri, je ne sais encore que faire Je ne vois » que lafuite. J'ai toujours adoré la campagne, la Bretagne, » le Languedoc, tout ce que tu voudras, pourvu que je puisse » t'aimer en liberté.
» Pauvre chat, comme je te plains ! te voilà forcé de reve- » nir à la vieille Adeline, à cette urne lacrymale! car il a » dû te le dire, le monstre, if veillera jour et nuit sur moi, il » a parlé de commissaire de police ! Ne viens pas ! Je com- » prends qu'il est capable de tout, du moment où il faisait » de moi la plus ignoble des spéculations. Aussi, voudrais- » je pouvoir te rendre tout ce que je tiens de tes générosités.
» Ah ! mon bon Hector, j'ai pu coqueter, te paraître lé- » gère , mais tu ne connais pas ta Valérie, elle aimait à te » tourmenter, mais elle le préfère à tout au monde.
» On ne peut pas l'empêcher de venir voir ta cousine , je » vais combiner avec elle les moyens de nous parler.
» Mon bon chat , écris-moi , par grâce, un petit mot pour » me rassurer, à défaut de ta chère présence... (Oh! je don- » nerais une main pour te tenir sur notre divan). Une lettre » me fera l'effet d'un talisman... Ecris-moi quelque chose où » soit toute ta belle ame, je te rendrai ta lettre, car il faut » être prudent, je rifc saurais où la cacher, i7 fouille partout. » Enfin, rassjirc la Ya'érie, ta femme, lanière de ton enfant.
» Etre obligée de t'ecrire, moi qui te voyais tous les jours. » Aussi dis-je à Lisbeth : Je ne connaissais pas mou bonheur. » Mille caresses, mon chat. Aime bien
«Ta Valérie. »
— F.t des larmes !
des larmes qui rend va-t-clle ? dit-il à
se ditjlulot en achevant celte Idlre , ndechiflrable. — Comment
— Madame est au lit, elle a des convulsions, répondit Reine. L'attaque de nerfs a tordu madame comme un lien de fagot, ça l'a pris après avoir écrit. Oh I c'est d'avoir pleuré... L'on entendait la voix de monsieur dans les escaliers.
Le baron, dans son trouble, écrivit la lettre suivante «ur son papier officiel , à tètes imprimées :
« Sois tranquille, mon ange, il crèvera sous-chef?
» Ton idée est excellente, nous nous en irons vivre loin de » Paris, nous serons heureux avec notre petit Ilertor, je » prendrai ma retraite, je saurai trouver une belle place dans n quelque chemin de fer.
» Ah ! mon aimable amie, je me seus rajeuni par ta lettre! » Oh! je recommencerai la vie,et jeferai, lu le verras, une for- » tune a notre cher petit. En lisant ta lettre, mille fois » plus brûlante que celles de la Nouvelle Héloïse, elle a fait b un miracle : je ne croyais pas que mon amour pour toi put » augmenter. Tu verras ce soir chez Lisbelh
» Ton Hector pour la vie ! »
Reine emporta cette réponse, la première lettre que le baron écrivait à son aimable amiel De semblables émotions formaient un contrepoids aux désastres qui grondaient à l'horizon'; mais, en ce moment, le baron se croyant sûr de parer les coups portés à son oncle , Johann Fischer, ne se préoccupait que du déficit. Une des particularités du caractère bonapartiste, c'est la foi dans la puissance du sabre, la certitude de la prééminence du militaire sur le civil. Hulot se moquait du procureur du Roi de l'Algérie où règne le ministère de la Guerre. L'homme r^ste ce qu'il a a été. Comment les officiers de la garde impériale peuvent-ils oublier d'avoir vu les Maires des bonnes villes de l'Empire, les Préfets de l'Empereur, ces empereurs au petit pied, venant recevoir la garde impériale, la complimenter à la limite des départemens qu'elle traversait, et lui rendre enfin des honneurs souverains?
A quatre heures et demie, le baron alla droit cher, madame Marneffe; le cœur lui battait en montant l'escalier comme à un jeune homme, car il s'adressait cette question mentale : La verrai-je? ne la verrai-je pas? Comment pouvait-il se souvenir de la scène du matin où sa famille en larmes gisait a ses pieds? La lettre de Valérie, mise pour toujours dans un mince portefeuille sur son cœur, ne lui prouvait-il pas qu'il était plus aimé que le plus aimable des jeunes gens?
Apràs avoir sonné, l'infortuné baron entendit la tralncrie des chaussons et l'exécrable tousscrie de l'invalide MarnCffe. Marneffe ouvrit la porte, mais pour se mettre en position et pour indiquer l'escalier à Hulot par un geste 2*actement semblable à celui par lequel Hulot lui avait montré la porte de son cabinet.
— Vous êtes par trop Hulot, monsieur Hulot!... dit-il.
Le baron voulut passer, Marneffe tira un pistolet de sa poche et l'arma.
•^Monsieur leConseiller-d'Etat, quand un homme est aussi
vil que moi, car vous me croyez bien vil, n'est-ce pas? ce serait le dernier des forçais , s'il n'avait pas tous les bénéfices de son honneur vendu. Vous voulez la guerre, elle sera vive et sans quartier. Ne revenez plus, et n'essayez point de passer: j'ai prévenu monsieur le commissaire de police de ma situation envers vous.
Et profitant de la stupéfaction de Hulot, il le poussa dehors et ferma la porte.
— Quel profond scélérat ! se dit Hulot en montant chez Lisbeth. Oh ! je comprends maintenant la lettre. Valérie et m«i nous quitterons Paris. Valérie est à moi pour le reste de mes jours, elle me fermera les yeux.
Lisbeth n'était pas chez elle , madame Olivier apprit a Hulot qu'elle était allée dluer chez madame la baronne en pensant y trouver monsieur le baron.
— Pauvre fille ! je ne l'aurais pas crue si fine qu'elle l'a été ce matin, se dit le baron qui se rappela la conduite de Lisbeth en faisant le chemin de la rue Vanneau à la rue Plumet.
Au détour de la rue Vanneau et de la rue de Babylone, il regarda l'Eden d'où l'Hymen le bannissait l'épée de la Loi à la main. Valérie, à sa fenêtre, suivait Hulot des yeux; quand il leva la tète , elle agita son mouchoir ; mais l'infâme Marneffe souffleta le bonnet de sa femme, et la retira violemment de la fenêtre. Une larme vint aux yeux du Conseiller-d'Eut.
— Etre aimé ainsi! voir maltraiter une femme et avoir bientôt soixante-dix ans !
Lisbeth était venue annoncer à la famille la bonne nouvelle. Adeline et nortense savaient déjà que le baron, ne voulant pas se déshonorer aux \eux de toute l'Administration en nommant Marneffe chef de bureau, serait congédié par ce mari devenu hulotphobe. Aussi l'heureuse Adeline avait-elle commandé son dîner de manière à ce que son Hector le trouvât meilleur que chez Valérie , et la dévouée Lisbeth aida Mariette à obtenir ce difficile résultat.
La cousine Bette était à l'état d'idole, la mère et la fille lui baisaient les mains, et lui avaient appris avec une joie touchante que le maréchal consentait à faire d'elle sa ménagère.
— Et de là, ma chère, à devenir sa femme, il n'y a qu'un pas, dit Adeline.
— Enfid, il n'a pas dit non, quand Viclorin lui en a parle, ajouta la comtesse de Steinbock.
Le baron fut accueilli dans sa famille avec des témoignages d'affection si gracieux , si touchans et où débordait tant d'amour, qu'il fut obligé, de dissimuler son chajrin. Le maréchal vint diner. Apris le dîner, Hulot ne s en alla pas. Victorin et sa femme vinrent. On fit un whist.
— Il y a long-temps, Hector ! dit gravement le maréchal, que tu ne nous a donné pareille soirée ! . .
Ce mot , chez le vieux soldat , qui gâtait son frère et qui le blâmait implicitement ainsi, lit une impression profonde. On y reconnut les larges et longues lésions d'un meut où toutes les douleurs devinées avaient eu leur écho.
A huit heures, le baron voulut reconduire Lisbelh luimême, en promettant de revenir.
— Eh bien ! Lisbeth. il la maltraite ! lui dit-il dans la rue. Ah ! je ne l'ai jamais tant aimée 1
— Ah! je n'aurais pas cru que Valérie vous aimât tant! répondit Lisbeth. Elle est légère, elle est coquette, elle aime à se voir courtisée, à ce qu'on lui joue la comédie de l'amour, comme elle dit ; mais vous êtes son seul attachement
— Que t'a-t-elle dit, pour moi?
— Voilà, reprit Lisbeth. Elle a, vous le savez, eu des bontés pour Crevel, il ne faut pas lui en vouloir; car, c'est ce qui l'a mise à l'abri de la misère pour le reste de ses jours ; mais elle le déteste, et c'est à peu près fini. Eh bien ! elle a gardé la clé d'tin appartement...
— Rue du Dauphin! s'écria le bienheureux Hulot. Rien que pour cela je lui passerais Crevel... J'y suis allé, je sais...
— Cette clé , la voici , dit Lisbeth , faites en faire une pareille demain dans la journée , deux si vous pouvez...
— Après?... dit avidement Hulot.
— Eh bien ! je reviendrai dîner encore demain avec vous , vous me rendrez les clés de Valérie (car le père Crevel peut lui redemander celle quila donnée;, et vous irez vous voir après-demain, là; vous y conviendrez de vos faits. Vous serez bien en sûreté, car il existe deux sorties. Si, par hasard, Crevel, qui, sans doute, a des mœurs de Régent, comme il dit, entrait par l'allée, vous sortiriez par la beuti-» que, et réciproquement. Eh bien! vieux scélérat, c'est à moi que voas devez cela. Que ferez-vous pour moi?...
— Tout ce que tu voudras !
— Eh bien ! ne vous opposez pas à mon mariage ?.vcc votre frère !
— Toi , la maréchale H lot ! toi , comtesse de Forzheim ! s'écria Hector, surpris.
— Adeline est bien baronne!... répliqua d'un ton aigre et formidable la Bette. Ecoutez, vieux libertin, vous savez où en sont vos affaires! votre famille peut se voir sans pain et dans la boue...
— C'est ma terreur! dit Hulot, saisi.
— Si voire frère meurt, qui soutiendra votre femme, votre fille? La veuve d'un maréchal de France peut obtenir au moins six mille francs de pension, n'est-ce pas? Eh bien ! je ne me marie que pour assurer du pain à votre fille et à votre femme, vieil insensé.
— Je n'apercevais pas ce résultat! dit le baron, je prêcherai mon frère, car nous sommes sûrs de toi... Dis-lui que ma vie esta elle!...
Et le baron, après avoir vu entrer Lisbeth rue Vanneau, revint faire le whist et resta chez lui.
La baronne fut au comble du bonheur; son mari paraissait revenir à la vie de famille ; car, pendant quinze jours environ, il alla le malin au Ministère à neuf heures, il était de retour à six heures pour diner, et il demeurait le soir au milieu de sa famille. Il mena deux fois Adeline et Horlense au spectacle.
La mère et la fille firent dire trois messes d'actions de grâces, et prièrent Dieu de leur conserver le mari , le père revenu sage à sa famille. .