‹ Histoire des parens pauvresChapitre 25 sur 111 · CHAPITRE SXV1I · texte numérisé non relu

CHAPITRE SXV1I

SON, HECOl'l'E ET ItECOl PETTE.

Un soir, Viclorin Hulot en voyant son père aller se coucher, dit à sa mère : — Eh bien! nous sommes heureux, mon père nous est revenu; aussi ne regretterons-nous pas, ma femme et moi, nos capitaux, si cela tient....

— Votre père a soixante-dix ans bientôt, repondit la baronne, il pense encore à madame MarneHè, je m'en suis aperçue, mais bientôt il n'y pensera plus : la passion des femmes n'est pas comme le jeu, comme la spéculation, ou comme l'avance, on y voit un terme.

La belle Adeline. car cette femme était toujours belle en dépit de ses cinquante aux et de ses chagrins, se trompait en ceci. Les libertins, ces gens que la nature a doués de la faculté précieuse d'aimer au-delà des limites qu'elle fixe à l'amour, n'ont presque jamais leur âge.

Pendant ce laps de vertu, le baron était allé trois fois rue du Dauphin, et il n'y avait jamais eu soixante-dix ans. La passion ranimée le rajeunissait, et il eût lirré son honneur à

Valérie, sa famille, tout, sans un regret. Mais, Valérie, entièrement changée, ne lui partait jamais ni d'argent ni dés douze cents francs de rentes à faire à leur fils; au contraire, elle lui offrait de l'or, elle aimait Hulot comme une femme de trente-six ans aime un bel étudiant en droit, bien pauvre, bien poétique, bien amoureux.

EtlapauvreAdelinecroyaitavoirreconquis son cher Hector!

Le quatrième rendoz-vou» des deux amans avait été pris, au dernier moment du troisième , absolument comme autrefois la comédie italienne annonçait à la fin de la représentation le spectacle du lendemain. L'heure dite était neuf heures du matin.

Au jour de l'échéance de ce bonheur dont lcspérance faisait accepter au passionné vieillard la vie de famille, vers huit heures, Reine lit demander le baron.

Hulot, craigBanl une catastrophe, alla parler à Reine, qui ne voulut pas entrer dans l'appartement. La lidcle

femme de chambre remit la lettre suivante au baron:

« Mon vieux grognard, ne va pas rue du Dauphin, cotre

» cauchemar est malade, et je dois le soigner; mais sois là

» ce soir, k neuf heures. Crevel esta Corbeil, chez monsieur

» Lebas , je suis certaine qu'il n'amènera pas de princesse

» à sa petite maison. Moi , je me suis arrangée ici pour

» avoir ma nuit, je puis être de retour avant que Mamelle

» ne s'éveille. Réponds-moi sur tout cela, car peut-être

» ta grande élégie de femme ne te laissc-t-elle plus ta li-

» berté conme autrefois. On la dit si belle encore que lu es

» capable de me trahir: tu es un si grand libertin I Brûle ma

» lettre, je me défie de tout. »

Hulot écrivit ce petit bout de réponse :

« Mon amour, jamais ma femme, comme je te l'ai dit, n'a,

» depuis vingt-cinq ans, gêné mes plaisirs. Je te sacrifie-

» rais cent Adeline! Je serai ce soir, k neuf heures, dans le

» temple Crevel, attendant ma divinité. Puisse le sous-chef

» crever bientôt, nous ne serions plus séparés l Voila le plus

» cher des vœux de

• » Ton Hector. »

Le soir, le baron dit à sa femme qu'il irait travailler avec le Ministre à Saint-Cloud, et qu'il reviendrait à quatre ou cinq heures du matin. On était alors à la lin du mois de juin.

Peu d hommes ont éprouvé réellement dans leur vie la sensation terrible d'aller à la mort. Ceux qui reviennent de l'échafaud se comptent. Mais quclqacs rêveurs ent vigoureusement senti cette agonie en rêve, ils en ont tout ressenti jusqu'au couteau qui s'applique sur le cou dans le moment où le Réveil arrive avec le Jour pour les délivrer.

Eh bien I la sensation a laquelle le Consciller-d'Elat fut en proie k cinq heures du matin , dans le lit élégant et coquet de Crevel, surpassa de beaucoup celle de se sentir appliqué sur la fatale bascule, en présence de dix mille spectateurs qui vous regardent par vingt mille rayons de flamme.

Valérie dormait dans une pose charmante. Elle était belle comme sont belles les femmes assez belles pour être belles en dormant. C'est l'art faisant invasion dans la nature, c'est enfin le tableau réalisé.

Dans sa position horizontale, le baron avait les yeux à trois pieds du sol, et ses yeux, égarés au hasard, comme ceux de tout homme q i s'éveille et qui rappelle ses idées, tombèrent sur la porte couverte de fleurs peintes par Juan , un artiste qui fait fi de la gloire. Le baron ne vit pas, comme le condamné k mort , vingt mille rayons visuels , il n'en vit qu'un seul dont le regard est véritablement plus poignant que les dix mille de la place publique.

Cette sensation , en plein plaisir, beaucoup plus rare que celle des condamnés à mort, certes un grand nombre d'Anglais splénétiques la payeraient fort cher. Le baron resta , toujours horizontalement, exactement baigne dans une soeur froide. Il voulait douter ; mais cet œil assassin babillait ! Un murmure de voix susurrait denière la porte.

— Si ce n'était que Crevel voulant me faire une plaisan-

terie, se dit le baron en ne pouvant plus douter de la présence d'une personne dans le temple.

La por'e s'ouvrit. La majestueuse loi française, qui passe sur les affiches après la royauté , se mauifcsla sous la forme d'un bon petit commissaire de police, accompagné d'un long juge de paix, amenés par le sieur Marneffe.

Le commissaire de police, planté sur des souliers dont les oreilles étaient attachées avec des rubans à nœuds barbottans, se terminait par un crâne jaune, pauvre en cheveux, qui dénotait un fin matois, égrillard et rieur, pour qui la vie et Paris n'avaient plus de secrets. Ses yeux, doublés de lunettes, perçaient le verre par des regards fins et moqueurs.

Le juge de paix, ancien avoué, vieil adorateur du beau sexe, enviait le justiciable.

— Veuillez excuser la rigueur de notre ministère, monsieur le baron! dit le commissaire, nous sommes requis MoKsieur le juge de paix assistait à l'ouverture du domicile. Je sais qui vous êtes, et qui est la délinquante. .

Valérie ouvrit des yeux étonnés, jeta le cri perçant que les actrices ont inventé pour annoncer la folie au théâtre , elle se tordit en convulsions sur le lit comme une démoniaque au Moyen-Age dans sa chemise de soufre, sur son lit de fagots.

— La mort!... mon cher Hector, mais la police correctionnelle? oh ! jamais!

Elle bondit, elle passa comme uu nuage blanc entre les trois spectateurs, et alla se blottir sous le bonheur-du-jour, en se cachant la tète dans ses mains.

— Perdue! morte!... cria-t-cl!e.

— Monsieur, dit Marneffe, si madame Marneffe devenait folle, vousseriez plus qu'un libertin, vous seriez an assassin

Que peut faire, que peut dire un homme surpris dans un lit qui ne lui appartient pas , même k litre de location , avec une femme mariée? Voici.

— Monsieur le juge de paix, monsieur le commissaire de police, dit le baron avec dignité, veuillez prendre soin de la malheureuse femme dont la raison me semble en danger! vous verbaliserez après. Les portes sont sans doute fermées, vous n'avez pas d'évasion k craindre ni de sa part, ni de la mienne, vu l'état où nous sommes...

Les deux fonctionnaires obtempérèrent à l'injonction du Conseiller-d'Etat.

— Viens me parler, misérable laquais ! dit Hulot tout bas k Marneffe en lui prenant le bras et ramenant à lui — Ce n'est pas moi qui serais l'assassin ' c'est toi ! Tu t«ux être chef de bureau et officier de la Legion-d Honneur?

— Surtout, mou directeur, repondit Marneffe en inclinant la lêtè

— Tu seras tout cela, rassure la lemme ! renvoie ces messieurs.

— Du tout, répliqua spirituellement Marneffe. Il faut que ces messieurs dressent le procès-verbal de flagrant délit, car, sans cette pièce, la base de ma plainte, que denendrais-je ?

DE BALZAC

La haute administration regorge de filouterie?. Vous m'avez volé ma femme et ne m'avez pas fait chef de bureau. Monsieur le baron, je ne vous donne que deux jours pour vous exécuter. Voici des lettres...

— Des lettres 1... cria le baron en interrompant Marneffe.

— Oui. des lettres qui prouvent que vous êtes le père de l'enfant que ma femme porte en ce moment dans son sein... Vous comprenez? vous devrez constituer à mon fils une rente égale à la portion que ce bâtard lui prend. Mais je serai modeste, cela ne me regarde point, je ne suis pas ivre de paternité, moi! Cent louis de rentes suffiront: Je serai demain matin le successeur de monsieur Coquet, et porté sur la liste de ceux qui vont être promus officiers, à propos des fêtes de juillet, ou... le procès-verbal sera déposé avec ma plainte au parquet. Je suis bon prince, n'est-ce pas?

— Mon Dieu ! la jolie femme ! disait le juge de paix au commissaire de police. Quelle perte pour le monde si elle devenait folle !..

— Elle n'est point folle! répondit sententieusemefit Je commissaire de police.

La Police est toujours !e Doute inearné.

— Monsieur le baron Hulot a donné dans un piège, ajouta le commissaire de police assez haut pour être entendu de Valérie.

Valérie lança sur le commissaire une œillade qui l'eût tué, si les regardspouvaienlcommuniquerlaragequ'ils expriment. Le commissaire sourit, il avait tendu son piège aussi, la femme y tombait.

Marneffe invita sa femme a rentrer dans la chambre et à s'y vêtir décemment, car il s'était entendu sur tous les points avec le baron qui prit une robe de chambre et revint dans la première piè.ce.

— Messieurs, dit-il aux deux fonctionnaires, je n'ai pas besoin de vous demander le secret...

Les deux magistrats s'inclinèrent. Le commissaire de police frappa deux petits coups à la porte, son secrétaire entra, s'assit devant le petit bonheur-du-jour, et se mit à écrire sous la dictée du commissaire de police qui lai parlait à voix basse. Valérie continuait de pleurer à chaudes larmes. Quand elle eut fini sa toilette, Hulot passa dans la chambre et s'habilla. Pendant ce temps , le procès-verbal se fit.

Marneffe voulut alors emmener sa femme; mais Hulot, en croyant la voir pour la dernière fois, implora par un geste la faveur de lui parler.

— Monsieur, madame me coûte assez cher pour que vous me permettiez de lui dire adieu , bien entendu , en présence de tous.

Valérie vint , et Hulot lui dit à l'oreille : — Il ne nous reste plus qu'à fuir; mais comment correspondre? nous avons été trahis....

— Par Bcinc ! répondit-elle. Mais , mon bon ami , après cet éclat , nous ne devons plus nous revoir. Je suis déshonorée. D'ailleurs, on te dira des iufaraiei de moi , et tu lei croiras...

Le baron fit un mouvement de dénégation.

— Tu les croiras , et j'en rends grâces au ciel , car tu ne me regretteras peut-être pas.

— Il ne crèvira fus sou$-ch*f\ dit MarneiTe à l'oreille du Conseiller-d'Eiat en revenant prendre sa femme à laquelle il dit brutalement : — Assez, madame ! si je suis faible pour vous , je ne suis pas un sot I

Valérie quitta la petite maison Crevel, en jetant an baron un dernier regard si coquin qu'il se crut adoré. Le juge de paix donnait galamment la main à madame Marneffe, en la conduisant en voiture.

Le baron, qui devait signerle procès-verbal, restait ;à tout hébété , seul avec le commissaire de police. Quaiid le Conseiller d'Etat eut signé , le commissaire de police le regarda d'un air fin, par-dessus ses lunettes.

— Vous aimez' beîiucoup cette petite dame , monsieur le baron?...

— Pour mon malheur, vous le voyez. .

— Si elle ne vous aimait pas? reprit le commissaire , si elle vous trompait?...

— Je l'ai déjà su, là, monsieur, à cette place... Nous nous le sommes dit, monsieur Crevel et moi...

— Ah ! vous savez que vous êtes ici dans la petite maison de monsieur le maire.

— Parfaitement.

Le commissaire souleva légèrement son chapeau pour saluer le vieillard.

— Vous êtes bien amoureux, je me tais, dit-il. Je respecte les passions invétérées, comme les médecins respectent les maladies invé. .. J'ai vu monsieur de Nucingen, le banquier, atteint d'une passion de ce genre-là. .. .

— C'est mon ami. reprit le baron. J'ai soupe souventavec la belle Esther, elle valait les deux millions qu'elle lui a coûtés.

— Plus, dit le commissaire. Cette fantaisie du vieux financier a coûté la vie à quatre personnes. Ôh! ces passions-là, c'est comme le choléra....

— Qu'aviez-vous à me dire? demanda le Conseiller-d'Elat qui prit mal cet avis indirect.

— Pourquoi vous ôterais-je vos illusions? répliqua le commissaire de police , il est si rare d'en conserver à votre âge.

— Débarrassez-m'en ! s'écria le Conseiller d'Etat.

— On maudit le médecin plus tard , répondit le commissaire en souriant.

— De grâce, monsieur le commissaire?...

— Eh bienl cette femme était d'accord avec son mari...

— Oh!...

— Cela , monsieur, arrive deux fois sur dix. Oh! nous nous y connaissons...

— Quelle preuve avez-vous de cette complicité?

— Oh! d'abord le mari!... dit le fin commissaire de police avec le calme d un chirurgien habitué à débrider des plaies. La spéculation est écrite sur cette plate et atroce figure. Mais, ne deviez-vous pas beaucoup tenir à certaine lettre écrite par celte femme 1

MMéé i

— Je tiens tant à cette lettre que je la porte toujours sur moi, répondit le baron Hulot au commissaire de police en fouillant dans sa poche de côté pour prendre le petit portefeuille qui ne le quittait jamais.

— Laissez votre portefeuille où il est, dit le commissaire foudroyant comme un réquisitoire, voici la lettre. Je sais maintenant tout ce que je voulais savoir. Madame Marneffe devait être dans la confidence de ce que contenait ce portefeuille.

— Elle seule au- monde.

— C'est ce que jepensais... Maintenant, voici la preuve que vous me demandez de la complicité de celte petite femme.

— Voyons'? dit le baron encore incrédule.

— Quand nous sommes arrivés, monsieur le baron, reprit le commissaire, ce misérable Marncffe a passé le premier, et il a pris cette lettre que sa femme avait sans doute posée Isur ce meuble, dit- il en montrant le bonheur-du-jour... Evidemment cette place avait été convenue entre la femme et le mari , si toutefois elle parvenait à vous dérober la lettre pendant votre sommeil, car elle est, avec les deux vôtres, décisive au procès correctionnel.

Le commissaire lit voir à Ilulot la lettre que le baron avait reçue par Reine dans son cabinet au Ministère.

— Elle fait partie du dossier, dit le commissaire, rendez, la moi, monsieur.

— Eh bien! monsieur, dit Hulot dont la ligure se décomposa, celte femme, c'est le libertinage en coupes réglées, je suis certain maintenant qu'elle a trois amans! . . .

— Case voit, dit le commissaire de police. Ah! elles ne sont pas toutes sur le trottoir... Quand on fait ce métier là, monsieur le baron, en équipage, dans les salons, ou dans son ménage, il ne s'agit plus de francs ni de centimes. Mademoiselle Esther, dont vous parlez , et qui s'est empoisonnée, a dévoré des millions... Si vous m'en croyez, vous détélerez, monsieur le baron. Celte dernière partie vous coûtera cher. Ce gredin de mari a pour lui la loi... Enfin , sans moi, la petite femme vous repinçail !..

— Merci, monsieur, dit le Conseillcr-d'Elat qui tacha de garder une contenance digne.

— Monsieur, nous allons fermer l'appartement, la farce est jouée , et vous remettrez la clé à monsieur le maire.

Ilulot revint chez lui dans un état d'abattement voisin de la défaillance, et perdu dans les pensées les plus sombres. Il réveilla sa noble, sa sainte et pure femme, et il lui jeta l'histoire de ces trois années dans Le cœur, en sanglotant comme un enfant à qui l'on ôte un jouet.

Cette confession d'un vieillard jeune de cœur, celte affreuse et navrante épopée, tout en attristant extérieurement Adelinc, lui causa la joie intérieure la plus vive. Elle remercia le ciel de ce dernier coup, car elle vit son mari fixé pour toujours au sein de la famille.

— Lisbeth' avait raison!... dit madame Hulot d'une voix douce et sans faire de remontrance inutile, eile nous a dit

— Oui, si je l'avais écoutée, au lieu de me mettre en colère, le jour où je voulais que la pauvre nortense rentrât dans son ménage pour ne pas compromettre la réputation de cette... Oh! chère Adeline , il faut sauver Wenceslas! il est dans cette fange jusqu'au menton !

— Mon pauvre ami, la petite bourgeoise ne t'a pas mieux réussi que les actrices, dit Adeline en souriant.

La baronne était effrayée du changement que présentait son Hector; quand elle le voyait malheureux, souffrant, courbé sous le poids des peines, elle était tout cœur, tout pitié, lout amour. Elle eût donné son sang pour rendre Hulot heureux.

— Reste avec nous, mon cher Hector. Dis-moi comment elles font, ces femmes, pour t'attacher ainsi; je tâcherai... Pourquoi ne m'as-tu pas formée à ton usage ? Est-ce que je manque d'intelligence? On me trouve encore assez belle pour vouloir me l'aire la cour.

Beaucoup de femmes mariées , attachées à leurs devoirs et à leurs maris, pourront ici se demander pourquoi ces hommes si forts et si bons, si pitoyables à des madame Marneffe, ne prennent pas leurs femmes, surtout quand elles ressemblent à la baronne Adeline Hulot, pour l'objet de leur fantaisie et de leurs passions. Ceci tient aux plus profond» mystères de l'organisation humaine. L'amour, cette immense débauche de la raison, ce mule et sévère plaisir des grandes âmes, et le plaisir, cette vulgarité vendue sur la place, sont deux faces différentes d'un même fait. La femme qui satisfait ces deux vastes appétits des deux natures, est aussi rare. dans le sexe, que le grand général , le grand écrivain . le grand artiste, le grand inventeur, le sont dans une nation. L'homme supérieur comme l'imbécile, un Hulot comme un Crevel , ressentent également le besoin de l'idéal et celui du plaisir; tous vont cherchant ce mystérieux androgyne. cette rareté, qui, la plupart du temps, se trouve être un ouvrage en deux volumes. Cette recherche est une dépravation due à la société. Certes, le mariage doit être accepté comme une tâche, il est la vie avec ses travaux et ses durs sacrifice lement faits des deux côtés Les libertins, ces chercheurs de trésors, sont aussi coupables que d'autres malfaiteurs plus sévèrement punis qu'eux. Cette réflexion n'est pas un placage de morale, elle donne la raison de bien des malheurs incompris. Cette histoire porte d'ailleurs avec elle ses «Moralités qui sont de plus d'un genre.

Le baron alla promptement chez le maréchal prince de WiBsembourg, dont la haute protection était sa dernière ressource. Protège par le vieux" guerrier depuis trente-cinq ans, il avait ses entrées à toute heure chez le ministre, et put pénétrer dans les appartemens à l'heure du lever.

— Eh! bonjour, mon cher Hector, dit ce grand et bon capitaine. Qu'avez-vous? vous êtes soucieux La session nie, cependant. Encore une de passée I Je parle de cela maintenant, comme autrefois de nos campagnes Je crois ma foi, que les journaux appellent aussi les sessions, des campagnes parlementaires

— Nous avons eu du mal , en effet , maréchal ; mais c'est la misère du temps ! dit Hulot. Que voulez-vous? le monde est ainsi fait Chaque époque a ses inconvéniens. Le plus grand malheur de l'an 1841, c'est que ni la royauté ni les minisires ne sont libres dans leur action comme l'était l'Empereur...

Le maréchal jeta sur Hulot un de ces regards d'aigle dont la fierté, la lucidité, la perspicacité montraient que, malgré les années, cette grande ame restait toujours ferme et vigoureuse.

— Tu veux quelque chose de moi?... dit-il en prenant un air enjoué.

, — Je me trouve dans la nécessité de vous demander, comme une grâce personnelle, la promotion d'un de mes sous-chefs au grade de chef de bureau, et sa nomination d'officier dans la Légion...

— Comment se nomme-t-il? dit le maréchal en lançant au baron un regard qui fut comme un éclair.

— Marneffe !

— Il a une jolie femme, je l'ai vue au mariage de la fille... Si Roger... mais Roger n'est plus ici... Tu me contes des blagues , Hector. 11 s'agit de ton plaisir. Comment, tu t'en donnes encore!... Ah! tu fais honneur à la Carde impériale! voilà ce que c'est que d'avoir appartenu à l'intendance," tu as des réserves... Laisse là cette affaire , mon cher ami, elle est Irop galante pour devenir administrative.

— Non. maréchal . c'est une mauvaise affaire , car il s'agit- de la police correctionnelle, voulez-vous m'y voir?...

• —Ah! diantre, s'écria le maréchal devenant soucieux. Continue.

— Mais vous me \ oyez dans l'état d'un renard pris au piège..'. Vous avez toujours été si bon pour moi , que vous daignerez me tirer de la situation honteuse où je suis.

Hulot raconta le plus spirituellement et le plus gaîment possible sa mésaventure.

— Voulez-vous, prince, dit-il en terminant, faire mourir de chagrin mon hère que vous aimez tant, et laisser déshonorer un de vo* Directeurs, un Conseiller-d'Etal? Mon Marneffe est un misérable, nous le mettrons à la retraite dans deux ou trois ans.

— Comme tu parles de deux ou trois ans, mon cher ami, dit le maréchal.

— Mais, prince, la Garde impériale est immortelle I

— Je suis maintenant le seul maréchal de la première promotion, dit le ministre. Ecoute, Hector. Tu ne sais pas à quel point je te sius attaché! tu vas le voir! Le jour on je quitterai le Ministère, nous le quitterons ensemble. Ali! tu n'es pas député, mon ami. Beaucoup dftgens veulent ta place; et. sans moi, tu n'\ serais plus, j'airoaipu bien des lances pour

rd r . Eh bien l je l'accotée tes deujtrequêtes./ear il serait par trop dur de te voir assis sur la sellette à ton âge et dans la position que tu occupe:». Mais lu Fais trop de brèches à ton crédit. Si celle nomination donne lieu à quelque tapage. on nous en voudra. Moi, je m'en moque, mais c'est une épine

de phis sous ton pied. A la prochaine session, tu sauteras. Ta succession est présentée comme un appât à cinq ou six personnes influentes, et tu n'as été conservé que par la subtilité de mou raisonnement. J'ai dit que le jour où tu prendrais ta retraite, et que ta place serait donnée, nous aurions cinq mécontens et un heureux; tandis qu'en te laissant h*anlant dans le manche pendant deux ou trois ans, nous aurions nos six voix. On s'est mis à rire au conseil, et l'on a trouvé que le vieux de la vieille, comme on dit, devenait assez fort en lactique parlementaire. .-. Je le dis cela nettement. D'ailleurs, tu grisonnes... Es-tu heureux de pouvoir encore te mettre dans des embarras pareils!... Où est le temps où le souslieutenant Cottin avait des maîtresses !... Le maréchal sonna.

— Il faut faire déchirer ce procès-verbal ! ajouta-t-il.

— Vous agissez, monseigneur, comme un père! je n'osais vous parler de mon anxiété !. ..

- Je veux toujours que Roger soit ici, s écria le maréchal en voyant enlrer Mitouflet, son huissier, et j'allais le faire demander. Allez-vous-en Mitouflet. Et loi, va, mon vieux camarade, va faire préparer celte nomination, je la signerai. Mais cet infâme intrigant ne jouira pas pendant longtemps ilu fruit de ses crimes, il sera surveillé, et cassé en tête de la compagnie, à la moindre faute. Maintenant que te voilà sauvé, mon cher Hector, prends garde à toi. Ne lasse pas tes amis, on t'enverra la nomination ce matin, et ton homme sera officier!.. Quel âge as-tu maintenant?

— Soixante-dix ans, dans trois mois!...

— Quel gaillard tu fais! dit le maréchal en souriant. C'est toi qui mériterais une promotion, mais, bouffre, nous ne sommes pas sous Louis XV !

Tel est l'effet de !a camaraderie qui lie entre eux les glorieux restes de la phalange napoléonienne , ils se croient toujours au bivouac, obligés de se protéger envers et contre ton .

— Encore une faveur comme celle-là, se dit Hulot en traversant la cour, . et je suis perdu.

Le malheureux fonctionnaire alla chez le baron de Nucingen auquel il ne devait plus qu'une somme insignifiante, il réussit à lui emprunter quarante mille francs cd engageant son traitement pour deux années de plus; mais, le baron stipula que, dans le cas de la mise à la retraite de Hulot, la quotité saisissable de sa pension serait affeel. remboursement de cette somme, jusqu'à épuisement des intérêts et du capital.

Cette nouvelle affaire fut faite, comme la première, sous le nom de Vauvinct, à qui le baron souscrivit pour douze mille irancs de lettres de change.

Le lendemain, le fatal procès-verbal, la plainte du mari, les lettres, lout fut anéanti.

Celle affaire étouffée, les scandaleuses promotions du sieur Marneffe, à peine remarquées dans le mouvement des fêtes de juillet, ne donnèrent lieu à aucun article de journal.

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