LE DÉPART DU PERE PRODIGUE
Le maréchal Hulot ramena son frère qui se tint sur le devant de la voiture, en laissant respectueusement son aîné dans le fond. Les deux frères n'échangèrent pas une parole. Hector était anéanti. Le maréchal resta concentré, comme un homme qui rassemble ses forces et qui les bande pour soutenir un poids écrasant. Rentré dans son hôtel, il emmena, sans dire un mot et par des gestes impératifs, son frère dans son cabinet.
Le comte avait reçu de l'empereur Napoléon une magnifique paire de pistolets de la manufacture de Versailles, il tira la boîte sur laquelle était gravée l'inscription : Donné par l'Empereur Napoléon au général Hulot, du secrétaire où il la mettait, et la montrant à son frère, il lui dit : — Voïlà ton médecin.
Lisbeth, qui regardait par la porte entrebâillée, courut à la voiture, et donna l'ordre d'aller au grand trot rue Plumet. En vingt minutes à peu près, elle en ramena la baronne instruite de la menace du maréchaàà son frère.
Le comte, sans regarder son frère, sonna pour demander son factotum , le vieux soldat qui le servait depuis trente ans.
— Beaupied, lui dit-il, amène-moi mon notaire, le comte Steinbock, maDièce Horlcnsect l'agent de change du trésor. Il est dix heures et demie, il me faut tout ce monde à midi. Prends des voitures... Et va plus vite que ça, dit-il eu retrouvant à la fois une locution républicaine qu'il avait souvent a la bouche jadis.
Et il fit la moue terrible qui rendait ses soldats attentifs quand il examinait les genêts de la Bretagne en 1799.
— Vous serez obéi, maréchal, dit Beaupied en niellant le revers de sa main à son front.
Sans s'occuper de son frère, le vieillard revint dans son cabinet, prit une c4é cachée dans un secret du secrétaire, et ouvrit une cassette en malachite plaquée sur acier, présent de l'empereur Alexandre. Par ordre de l'empereur Napoléon, il était venu rendre à l'empereur russe des effets particuliers pris a la bataille de Dresde, et centre lesquels Napoléon espérait obtenir Vandamme. Le Russe récompi :nsa magnifiquement le général Hulot en lui donnant celte cassette, et lui dit qu'il espérait pouvoir un jour avoir la même courtoisie pour l'Empereur des Français; mais il garda Vandamme. Les armes impériales de Russie étaient en or sur le couvercle de cette boite garnie tout en or. Le maréchal compta les billets de banque et l'or qui s'y trouvaient, il possédait cent cinquante* deux mille francs! Il laissa échapper un mouvement de satisfaction.
En ce moment, madame Hulot entra dans un état à attendrir des juges politiques. Elle se jeta sur Hector, en regardant la boite de pistolets, et le maréchal alternativement d'un air fou.
— Qu'avez-vous contre votre frère? Que vous a fait mon raarj ? dit elle d'une voix si vibrante que le maréchal l'eirtendit.
— Il nous a déshonorés tous! répondit le vieux soldat de la République qui rouvrit par cet effort une de ses blessures. 11 a volé l'Etat! Il m'a rendu mon nom odieux , il me fait souhaiter de mourir, il m'a tué... Je n'ai de force que pour accomplir la restitution !... J'ai été humilié devant le Condé de la République, devant l'homme que j'estime le plus, et à qui j'ai donné injustement un démenti, le prince de W'issembourg ! . . . Est-ce rien ? cela ! Voilà son compte avec la Patrie !
Il essuya une larme.
. — A sa famille maintenant! reprit-il. Il von? arrache le pain que je vous gardais, le fruit de trente ans d'économies, le trésor des privations du vieux soldat ! voilà ce que je vous destinais! dit-il en montrant les billets de banque. Il a tué son oncle Fischer, noble et digne enfant de l'Alsace qui n'a pas, comme lui. pu soutenir l'idée d'une tache à son nom de paysan. Enfin Dieu, par une clémence adorable, lui avait permis de choisir un ange entre toutes les femmes ! il a eu le bonheur inouï de prendre pour épouse une Adcline ! et il l'a trahie, il l'a abreuvée de chagrins, il l'a quittée pour d tins, pour des gourgandines, pour des sauteuses, des actrices, des Cadine. des Jose.iha. des Marneffe... Et voilà l'homme de qui j'ai fait mon enfant . mon orgueil . Va. malheureux, si tu acceptes la vie infâme que tu tes laite, sors! Moi ! je n'ai pas la force de maudire un frère que j'ai tant aimé. Je suis aussi faible pour lui que' vous IV line: mais qu'il ne reparaisse plus devant moi. Je lui défends d'assister à mon convoi , de sui\re mon cercueil. Qu'il ail la pudeur du crime, s'il n'en a pas le remords. .
Le maréchal, devenu blême, se laissa tomber sur le divan de son cabinet, épuisé par ces solennelles paro'es El la première Ibis de sa vie, peut-être, deux larmes roulèrent de ses yeux et sillonnèrent ses joue:-.
— Mon pauvre oncle liseher! s'écria Lisbeth qni se mit un mouchoir sur les yens
— Mon frère, dit Adcline en venant s'agenouiller dotant le maréchal, vivez pour moi! aidez-moi dans lu-ut re que j'entreprendrai de réconcilier Hector avec la vie, de lui faire racheter ses fontes!...
DE BALZAC
— Lui! dit le maréchal, s'il vit! il n'est pas au bout de ses crimes ! Un homme qui a méconnu une Adeline, et qui a éteint en lui les sentimens du vrai républicain, cet amour du Pays, de la Famille et du Pauvre que je m'efforçais de lui inculquer, cet homme est un monstre, un pourceau... Emmenez-le, si vous l'aimez encore, car je sens en moi une voix qui me crie de charger mes pistolets, et de lui faire sauter la cervelle! En le tuant , je vous sauverais tous , je le sauverais de lui-même.
Le vieux maréchal se leva par un mouvement si redoutable, que la pauvre Adeline s'écria : — Viens, Hector!
Elle saisit son mari, l'emmena, quitta la maison, entraînant le baron, si défait, qu'elle fut obligée de le mettre en voilure pour le transporter rue Plumet, où il prit le lit.
Cet homme, quasi-dissous,y resta plusieurs jours, refusant toute nourriture sans dire un mot. Adeline obtenait à force de larmes qu'il prît des bouillons; elle le gardait, assise à son chevet, et ne sentant plus, de tous les sentimens qui naguère lui remplissaient le cœur, qu'une pitié profonde.
A midi et demi, Lisbeth introduisit dans: le cabinet de son cher maréchal qu'elle ne quittait pas , tant elle fut eflrayée des changemens qui s'opéraient en lui, le notaire et le comte Steinbock.
— Monsieur le comte, dit le maréchah je vous prie de signer 1 autorisation nécessaire à ma nièce, votre femme, uJ^F ven(Ir? une inscription de rentes dont eli e ne possède encore que la nu-propriété. Mademoiselle Fisc! 1er, vous acquiescerez à celte vente en abandonnant votre i isufruit.
— Oui, cher comte, dit Lisbeth sans hésiter .
Bien, ma chère, répendit le vieux soldat. J'espère vivre
assez pour vous récompenser. Je ne doutais pas de vous, vous êtes une vraie républicaine, une fille du peuple.
Il prit la main de la vieille tille et y mit un baiser.
— Monsieur Ilannequin. dit-il au notaire, faites l'acte nécessaire sous forme de procuration, que. je l'aie d'ici à deux heures, afin de pouvoir vendre la rente à la Bourse d'aujourd nui. Ma nièce,' la comte.sse, a le titre, elle va venir, elle signera l'acte quand vous l'apporterez, ainsi que mademoiselle. Monsieur le comte vous accompagnera chez vous pour vous donner sa signature.
L'artiste, sur un signe de Lisbeth, salua respectueusement le maréchal et sortit.
Le surlendemain, à dix heures du matin. Je comte deFor- /.lieim se lit annoncer chez le prince de Wissero bourg et fut aussitôt admis.
— Eh bien! mon cher Hulot, dit le maréchal Cottin en présentant les journaux à son vieil ami, nous avons, vous le vovez, sauvé les apparences... Lisez.
Le maréchal Hulot posa les journaux sur le bureau de son vieux camarade et lui tendit deux cent mille francs.
— Voici ce que mon frère a pris à l'Etal, dit-il.
— Quelle folie! s'écria le ministre. Il nous est impossible « ajoula-t-il en prenant le cornet que lui présenta le maréchal et lui parlant dans l'oreille, d'opérer cette restitution.
Nous serions obligés d'avouer les concussions de votre frère, et nous avons tout fait pour les cacher...
— Faites en ce que vous voudrez ; mais je ne veux pas qu'il y ait dans la fortune de la famille Hulot un liard de volé dans les deniers de l'Etat, dit le comte.
— Je prendrai les ordres du roi à ce sujet. N'en parlons plus, répondit le ministre en reconnaissant l'impossibilité de vaincre le sublime entêtement du vieillard.
— Adieu, Cottin, dit le vieillard en prenant la main du prince de Wissembourg, je me sens l'ame gelée...
Puis, après avoir fait un pas, il se retourna, regarda le prince qu'il vit ému fortement, il ouvrit les bras pour l'y serrer, et le prince embrassa le maréchal.
— 11 me semble que jedis adieu, dit-il. à toute la Grande- Armée en ta personne...
— Adieu donc, mon bon et vieux camarade! ditle ministre.
— Oui, adieu, car je vais où sont tous ceux de nos soldais que nous avons pleures...
En ce moment, Claude Vignon entra.
Les deux vieux débris des phalanges napoléoniennes se saluèrent gravement en faisant disparaître toute trace d'émotion.
— Vous avez dû , mon prince, être content des journaux? dit le futur maître des requêtes. J'ai manœuvré de manière à faire croire aux feuilles de l'Opposition qu'elles publiaient nos secrets...
— Malheureusement, tout est inutile, répliqua le ministre qui regarda le maréchal s'en allant par le salon. Je viens de dire un dernier adieu qui m'a fait bien du mal. Le maréchal Hulot n'a pas trois jours à vivre, je l'ai bien vu d'ailleurs... Cet homme, une de ces probités divines, un soldat respecté par les boulets malgré sa bravoure... tenez... là, sur ce fauteuil?... a reçu le coup mortel, et de ma main , par un papier!... Sonnez et demandez ma voiture. Je vais à NetùJJy, dit-il en serrant les deux cent mille francs dans son portefeuille ministériel.
Malgré les soins de Lisbeth, trois jours après, le maréchal Hulot était mort
De tels hommes sont l'honneur des partis qu'ils ont embrassés. Pour les républicains, le maréchal était l'idéal du patriotisme ; aussi se trouvèrent-ils tous à son convoi, qui fut suivi d'une foule immense. L'Armée, l'Administration, la Cour, le Peuple, tout le monde vint rendre hommage à cette haute vertu, à cette intacte probité, à cette gloire si pure. N'a pas, qui veut, le l'euple à son convoi!
Ces obsèques furent marquées par un de ces témoignages pleins de délicatesse, de bon goût et de cœur, qui, de loin en loin, rappellent les mérites et la gloire de la Noblesse française. Derrière le cercueil du maréchal on vit le vieuj marquis de Montauran, le frère de celui qui, dans la levée de boucliers des Chouans en 170'.", avait rie l'adversaire et l'adversaire malheureux de Hulot. Le marquis en mourant sous les balles des Bleus avait confié les intérêts de son jeune frère au BoHal de la République. (Voir Us Chouans) Hulot avait m bien accepté le testament verbal du noble, quil réus-
sit à sauver les biens de ce jeune homme, alors émigré. Ainsi, l'hommage de la vieille Noblesse française ne manqua même pas au soldat qui, neuf ans auparavant, avait vaincu Madame.
Cette mort, arrivée quatre jours avant la dernière publication de son mariage, fut pour Lisbeth le coup de foudre qui brûle la moisson engrangée et la grange. La Lorraine, comme il arrive souvent, avait trop réussi. Le maréchal était mort des coups portés à cette famille par elle et par madame Marneffe. La haine de la vieille fille, qui semblait assouvie par le succès, s'accrut de toutes ses espérances trompées.
Lisbeth alla pleurer de rage chez madame Marneffe, car elle fut sans domicile, le maréchal ayant subordonné la durée de Bvoa bail a cellc de sa vie'
Creveî pou' conso,er l'amie de sa Valérie, en prit les économies, les doubla ^."-ement el plaça ce capital en cinq pour cent, en lui en donnant' l™ufruitet mettant la nupropriété au nom de Célesline. Grâce à cr,J.'e 0Perall°n> L'Sbeth posséda deux mille francs de rentes viagère^
On trouva, lors de l'inventaire, un mot du maréchal a, „sa belle-sœur, à sa nièce Hortense, et à son neveu Viclorin qui les chargeait de payer, à eux trois, douze cents francs de rentes viagères à celle qui devait être sa femme, mademoiselle Lisbeth Fischer.
Adeline voyant le baron entre la vie et la mort, réussit à lui cacher pendant quelques jours le décès du maréchal; mais Lisbeth vint en deuil, et la fatale vérité lui fut révélée onze jours après les funérailles.
Ce coup terrible rendit de l'énergie au malade, il se leva, trouva toute sa famille réunie au salon, habillée en noir, et elle devint silencieuse à son aspect. En quinze jours, Hulot, devenu maigre comme un spectre, offrit à sa famille une ombre de lui-même.
— 11 faut prendre un parti, dit-il d'une voix éteinte en s'asseyant sur un fauteuil et regardant celle réunion où manquaient Crevel et Stcinbock.
— Nous ne pouvons plus rester ici, faisait observer Hortense au moment où son père se montra, le loyer est trop cher. . .
— Quant à la question du logement, dit Victorin en rompant ce pénible silence, j'offre à ma mère...
En entendant ces mots qui semblaient l'exclure, le baron releva sa tête inclinée vers le tapis où il contemplait les fleurs sans les voir, et jeta sur l'avocat un déplorable regard. Les droits du Père sont toujours si sacrés, même lorsqu'il est infâme et dépouillé d'honneur, que Victorin s'arrêta.
— A votre mère... reprit le baron. Vous avez raison, mon fils!
— L'appartement au-dessus du nôtre, dans noire pavillon, dit Célestinc en achevant la phrase de son mari.
— Je vous gêne , mes enfans î. . . dit le baron avec la douceur des gens qui se sont condamnés eux-mêmes. Oh! soyez sans inquiétude pour 1 avenir, vous n'aurez plus ii vous plaindre de \elrc père, et vous ne le reverrez qu'au moment où vous n'aurez plus à rougir de lui.
11 alla prendre Hortense et la baisa au front. Il ouvrit ses bras à son (ils qui s'y jeta désespérément en devinant les intentions de son père. Le baron (il un signe à Lisbeth, qui vint, et il l'embrassa au front. Puis, il se retira dans sa chambre où Adeline , dont l'inquiétude était poignante, le suivit.
— Mon frère avait raison, Adeline, lui dit-il en la prenant par la main. Je suis indigne de la \ie de famille. Je n'ai pas osé bénir autrement que dans mon cœur mes pauvres enfans, dont la conduite a élé sublime; dis leuï qae je n'ai pu que les embrasser ; car, d'un homme infâme . d'un père qui devient l'assassin, le fléau de la famille au lieu d'en être le protecteur et la gloire, une bénédiction pourrait être funeste; mais je les aimerai de loin, tous les jours Quanta toi, Dieu seul , car il est lout-puiss?.nt, peut te donner des récompenses proportionnées à tes mérites!... Je te demande pardon, dit-il en s'agenouillant devant sa femme, lui prenant les mains et les mouillant de larmes,
— Hector ! Hector ! tes fautes sont grandes ; mais la miséricorde divine est infinie, et tu peux tout réparer en restant ^vec moi... Relève-toi dans des sentimens chrétiens, mon amî...» ^ SU1S ta femme et non ton juge. Je suis ta chose , fais de moi tôJit ce que tu voudras, mène-moi où tu iras , je me sens la force de te consoler, de te rendre la vie supportable, à force d'amour, de soins et de respect !... Nos enfans sont établis, ils n'ont plus besoin de moi. Laisse-moi lâcher d'être ton amusement, la distraction. Permets-moi de partager les peines de ton exil, de ta misère, pour les adoucir Je" te serai toujours bonne à quelque chose, ne fut-ce qu'à t'épargner la dépense d'une servante.
.— Me pardonnes-tu, ma chère et bien-aimée Adeline ?
— Oui mais' moQam'' releve-loi!
— Eh bien! n^c ce Pardon * Je Pourrai vivre ! rcPrit-'! en
se relevant. Je suis renu.
dans notre chambre pour que nos
enfaus ne fussent pas témoiu..
de l'abaissement de leur
: un père . criminel père. An! voir tous les jours devant soi , j . ,, •
comme je le suis, il y a quelque chose d'épounntau». ravale le pouvoir paternel et qui dissout la famille Je ne puis donc rester au milieu de vous, je vous quille pour voos épargner l'odieux spectacle d'un père sans dignité. Ne l'oppose pas à ma fuite, Adeline. Ce serait armer loi-même le pistolet avec lequel je me f rais sauter la cervelle . Entin ' ne me suis pas dans ma retraite . tu me priverais de la seule force qui me reste, celle du remords.
L'énergie d'Hector imposa silence à la mourante Adeline Cette femme, si grande au milieu de tant de ruines, puisait son courage dans son intime union avec sou mari ; car elle le voyait à elle . elle apercevait la mission sublime de le consoler, de le rendre à la vie de Camille . de le réconcilier avec lui-même
Hector, lu \eu\ donc me laisser mourir de desespoir. d'anxiétés, d'inquiétudes!, dit-elle en se rayant enlever le principe de sa force
— Je le reviendrai, auge descendu du ciel, je crois, ex-
DE BALZAC
près pour moi Je vous reviendrai, sinon riche, du moins dans l'aisance. Ecoute . ma bonne Adeline , je ne puis rester ici par une foule de raisons. D'abord , ma pension qui seia de six mille francs est engagée pour quatre ans , je n'ai donc rien. Ce n'est pas tout ! je vais être sous le coup de la contrainte par corps dans quelques jours, à cause des lettres de change souscrites à Vauvinet... Ainsi , je dois m'absenter. jusqu'à ce que mon fils, a qui je vais laisser des instructions précises, ait racheté ces titres. Ma disparition aidera puissamment cette opération. Lorsque ma pension de retraite sera libre, lorsque Vauvinet sera payé, je vous reviendrai... Tu décèlerais le secret de mon exil. Sois tranquille, ne pleure pas, Adeline. ... Il ne s'agit que d'un mois. .
— Où iras-tu1? que feras-tu? que deviendras-tu? qui te soignera, toi qui n'es plus jeune? Laisse-moi disparaître avec toi, nous irons à l'étranger, dit-elle.
— Eh bien! nous allons voir, répondit-il.
Le baron sonna , donna l'ordre à Mariette de rassembler tous ses effets , de les mettre secrètement et promptement dans des malles.
Puis, il pria sa femme, après l'avoir embrassée avec une effusion de tendresse à laquelle elle n'était pas habituée, de le laisser un moment seul pour écrire les instructions dont avait besoin Victorin , en lui promettant de ne quitter la maison qu'à la nuit et avec elle.
Dès que la baronne fut rentrée au salon, le fin vieillard passa par le cabinet de toilette, gagna l'antichambre et sortir en remettant à Mariette un carré de papier, sur lequel il avait écrit : « Adressez mes malles par le chemin de fer de Corbeil, à monsieur Hector, bureau restant , à Corbeil. »
Le baron, monté dans un fiacre , courait déjà dans Paris, lorsque Mariette vint montrer à la baronne ce mot , en lui disant que monsieur venait de sortir. Adeline s'élança dans la chambre en tremblant plus fortement que jamais. Sesenfans, effravejj, l'y suivirent eu entendant un cri perçant. On releva labaronne évanouie, ii fallut la mettre au lit, car elle fat piise d'une fièvre nerveuse qui la tint entre la vie et la mort pendant un mois
Oii est-il '? était la seule parole qu'on obtenait d'elle.
Les recherches de Victorin furent infructueuses.
Voici pourquoi.
Le baron s'était lait conduire à la place du Palais-Royal. Là, cet homme qui retrouva tout son esprit pour accomplir un 'dessein prémédité pendant les jours où il était resté dans son lit anéanti de douleur et de chagrin, traversa le Palais- Roval. et alla prendre une magnifique voiture de remise, rue Joquelet.
D'après l'ordre reçu, le cocher entra rue de la Ville-1 Evèque, au fond de la cour de l'hôtel de Josepha, dont les portes s'ouvrirent, au cri du cocher, pour cette splendide voiture.
Josépha vint, amenée par la curiosité, son valet de chambre lui avait dit qu'un vieillard impotent, incapable de quitter sa voi; ne, la priait de descendre pour un instant. — Joséphal c'est moi!...
L'illustre cantatrice ne reconnut son Hulot qu'à la voix.
— Comment, c'est toi! mon pauvre vieux?... Maparob d'honneur tu ressembles aux pièces de vingt francs que les juifs d'Allemagne ont lavées et que les changeurs refusent.
— Hélas! oui, répondit Hulot, je sors des bras delà Mort ! Mais tu es toujours belle, tei! seras-tu bonne?
— C'est selon, tout est relatif! dit-elle.
— Ecoute-moi , reprit Hulot. Peux-tu me loger dans une chambre de domestique, sous les toits, pendant quelques jours. Je suissansua liard, sans espérance, sans pain, sans pension, sans femme, sans enfans, sans asile, sans honneur, sans courage, sans ami, et pis que cela ! sous le coup de lettres de change...
— Pauvre vieux! c'est bien des sans! Es-tu aussi sansculotte?
— Tu ris, je suis perdu! s'écria le baron. Je comptais cependant sur toi , comme Gourville sur Ninon.
— C'est, m'a-t-on dit, demanda Josépha, une femme du monde qui ta mis dans cet état là? Les farceuses s'entendent mieux que nous à la plumaison du dinde!... Oh! te voilà comme une'careasse abandonnée par les corbeaux... on voit le. jour à travers !
— Le temps presse ! Josepha 1
— Entre, mon vieux ! je suis seule, et mes gens ne te connaissent pas. Renvoie ta voilure. Est-elle payée ?
— Oui, dit le baron en descendant, appuyé sur le bras de Josépha.
— Tu passeras, si tu veux, pour mon père ! dit la cantatrice prise de pitié.
Elle fit asseoir Hulot dans le magnifique salon où il l'avait vue la dernière fois.
— Est-ce vrai, vieux , reprit-elle, que tu as tué ton frère et ton oncle, ruiné ta famille, surhypothéqué la maison de les enfans et mangé la grenouille du gouvernement avec la princesse, en Afrique?
Le baron inclina tristement la tête.
— E!i bien! j'aime cela! s'écria Josépha qui se leva pleine d'enthousiasme. C'est un brûlage général ! C'est sardanapale! c'est grand! c'est complet ! On est une canaille, mais on a du cœur! Eh bien ! moi, j'aime mieux un mange-tout, passionné comme toi pour les femmes, que ces froids banquiers sans ame, qu'on dit vertueux et qui ruinent des milliers de familles avec leurs rails qui sont de l'or pour eux et du fer pour les Gogo* ! Toi ! tu n'as ruiné que les tiens, tu n'as disposé que de loi! et puis tu as une excus;, et physique et morale...
Elle se posa tragiquement et dit :
C'est Vénus tout emièro à sa proie attachée!
Et voilà! ajouta-elle en pirouettant.
Hulot se trouvait absous par le Vice, le Vice lui souriait au milieu de son luxe effréné La grandeur des crimes était .là, comme jiour les jures, une circonstance atténuante.
— Est-elle jolie ta mcmme du fonde, au moins? demanda la cantatrice en essayant, pour première aumône, de distraire Hulot dont la douleur la navrait.
— Ma foi, presqu'autaat que toi ! répondit finement le baron. -
— Et... bien farce? m'a-t-o-:i dit. Que te faisait-elle? Est-elle plus drôle que moi?
— N'en parlons plus, dit Hulot.
— On dit qu'elle a enguirlandé mon Crevel, le petit Sleinbock et un magnifique Brésilien ?
— C'est bien possible. . .
— Elle est dans un hôtel aussi joli que celui-ci, donné par Crevel. Cette gueuse-là, c'est mon prévôt, elle achève les gens que j'ai entamés ! Voilà, vieux, pourquoi je suis si curieuse de savoir comment elle est, je l'ai entrevue en calèche au bois, mais de loin... C'est, m'a dit Carabine, une voleuse finie! Elle mange Crevel! mais elle ne pourra que le grignoter. Crevel est un ratl un rat bonhomme qui dit toujours oui , et qui n'en fait qu'à sa tête. 11 est vaniteux, il est passionné, mais son argent est froid. On n'a rien de ces cadets-là que mille ou trois mille francs par mois, et ils s'arrêtent devant la grosse dépense , comme des ânes devant une une rivière. Ce n'est pas comme toi, mon vieux, tu es un homme à passions, on te ferait vendre ta patrie! Aussi, voistu, je suis prêlealout faire pour toi ! Tuesmon père, lu m'as lancée I c'estsacré. Que le faut-il? Vcux-tu cent mille francs? on s'exterminera pour te les trouver. Quant à te donner la pâtée et la niche, ce n'est rien. Tu auras ton couvert mis ici tous les jours, tu peux prendre une belle chambre au second, et tu auras cent écus par mois pour la poche.
Le baron, touché de cette réception, eut un dernier accès de noblesse.
— Non, ma petite, non, je ne suis pas venu pour me faire entretenir, dit-il.
— A ton âge, c'est un fier triomphe! dit-elle.
— Voici ce que je désire, mon enfant Ton duc d'Hércuville a d'immenses propriétés en Normandie, et je voudrais être son régisseur sous le nom de Thoul. J'ai la capaci'.c, l'honnêteté, car on prend à son gouvernement, en ne vole
' pas pour cela dans une caisse. . .
— Hé ! hé! fit Josépha, qui a bu, boira!
— Enfin, je ne demande qu'à vivre inconnu pendant Ircis ans...
— Ça, c'est l'affaire d'un instant, ce soir, après dîner. dit Josépha, je n'ai qu'à parler. Le duc m'épouserait si je ic voulais; mais j'ai sa fortune, je veux plus!... son estime C'est un duc de la haute école. C'est noble, c'est distingué, c'est grand comme Louis XIV et comme Napoléon mis l'un sur l'autre, quoique nain. Et puis, j'ai l'ait comme la Schonlz avec Rochelide : par mes conseils, il vient de gagner deux millions. Mais écoute-moi, mon vieux pistolet?... Je te connais, tu aimes les femmes, et tu courras là-bas après les petites Normandes qui sont des filles superbes, lu le feras Casser les os par les gars ov\
par les pères, et le duc sera forcé de te dégommer. Est" ce que je ne vois pas à la manière dont tu me regardes que le jeune homme n'est pas encore tué chez toi, comme a dit Einélon. Cette régie n'est pas ton affaire... On ne rompt pas comme on veut, vois-tu , vieux , avec Paris, avec nous autres! Tu crèverais d'ennui à HérouvilleT
— Que devenir? demanda le baron, car je ne veux rester chez toi que le temps de prendre un parti.
— Voyons, veux-tu que je te case à mon idée? Ecoule, vieux chauffeur!... Il te faut des femmes! Ça console de tout. Ecoute-moi bien. Au bas de la Courtille, rue Saiat- Maur-du-Temple, je connais une pauvre famille qui pwaèdc un trésor : une petite fille, plus jolie que je ne 'l'étais à seize ans!... Ah! ton œil flambe déjà! Çà travai Ile seize heures par par jour à broder des étoffes précieuses pour les marchands de soieries, et ça gagne seize sous par jour, un sou par heure, une misère ! ... Et ça mange comme les Irlandais des pommes de terre, mais frites dans de la graisse humaine, du pain cinq fois la semaine, ça boit de l'eau de l'Ourcq aux tuyaux de la Ville , parce que l'eau de la Seine est trop chère, et ça ne peut pas avoir l'établissement à son compte, faute de six ou sept mille francs. Ça ferait les cent horreurs pour avoir sept ou huit mille francs. Ta famille et ta femme t'embêtent, n'est-ce pas?... D'ailleurs on ne peut passe voir rien, là où l'on était dieu. Un père sans argent et sans honneur, ça s'empaille cl ça se met derrière un vitrage...
Le baron ne put s'empêcher de sourire à ces atroces plaisanteries.
— Eh bien! la petite Bijou vient demain n'apporter une robe de chambre brodée, un amour. ils y ont passé si\ mois, personne n'aura pareille étoffe! Bijou m'aime, car je lui donne des friandises et mes vieilles robes. Puis j'envoie des bons de pain, des bons de bois et de viande à la famille, qui casserait pour moi les deux tibias à un Premier Sujet, si je le voulais. Je tâche de l'air.' uu peu de bien : je s
que j'ai souffert quand j'avais faim ! Bijou ma versé dans le cœur ses petites confidences. Il y a chez celle paite fille l'étoffe d'une figurante de l' Ambigu-Comique.. Bijou rêve de porter de belles robes comme les miennes, et surtout d'aller en voiture. Je lui dirai : — «Ma petite, veux-tu d'un monsieur de...» — Qu^quc t'as?... dcmanda-t-elieen t'interrompant, soixante-douze...
— Je n'ai plus d'âge !
— « Veux-tu, lui dirai-je. d'un monsieur de soixante-douze ans, bien propret, qui ne prend pas de tab -.'mine mon œil, qui vaut un jeune homme, tu le marieras a\ec lui au Treizième, il vivra bien gentiment avec vous, il vous donnera sept mille francs pour être à vo'iv il le meublera un appartement tout en acajou ; puis, si lu et -
il te mènera quelquefois au spectacle il le donnera cent francs par mois pour toi. et cinquante Ira". - pool la Je connais Bijou, c'est moi-méma àqualorïeans! ] , de joie quand cet abominable Crevel m'a fait es pr
DE BALZAC
tions-là! Eh bien! vienx, tu seras emballé-là pour trois ans. C'est sage, c'est honnête, et ça aura d'ailleurs des illusions pour trois ou quatre ans, pas plus.
Hulot n'hésitait pas, son parti de refuser était pris; mais, pour remercier la bonne et excellente cantatrice qui faisait le bien à sa manière, il eut l'air de balancer entre le Vice et la Vertu.
— Ah ça! tu restes froid comme un pavé de décembre ! reprit-elle étonnée. Voyons! lu fais le bonheur d'une famille composée d'un grand-père qui trotte, d'une mère qui s'use à travailler, et de deux sœurs, dont une fort laide, qui gagnent à elles deux trente-deux sous en se tuant les yeux. Ça compense le malheur dont tu es la cause chez toi, tu rachètes tes fautes en t'amusant comme une lorette à Mabille.
Hulot, pour mettre un terme à cette séduction, lit le geste de compter de l'argent.
— Sois tranquille sur les voies et moyens, reprit Josépha. Mon duc te prêterajlix mille francs : sept mille pour un établissement de broderie au nom de Bijou, trois mille pour te meubler, et tous les trois mois, tu trouveras six cent cinquante francs ici sur un billet. Quand tu recouvreras la pension, tu rendras au duc ces dix-sept mille francs-là. En attendant, tu seras heureux comme un coq en pâte, et perdu dans un trou à ne pas pouvoir être trouvé par la police! Tu te mettras en grosse redingote de castorine, tu auras l'air d'être un propriétaire aisé du quartier. Nomme -toi Thoul, si c'est ta fantaisie. Moi, je te donne à Bijou comme un de mes oncles venu d'Allemagne en faillite, et tus«ras chouchouté comme un Dieu ! Voilà papa!... Qui sait E Peut-être ne regretteras-tu rien? Si par hasard, tu t'ennuiais, garde une de tes belles pelures, tu viendras ici me demander à dîner et passer la soirée.
— Moi ! qui voulais devenir vertueux, rangé?... Tiens, fais-moi prêter vingt mille francs, et je pars faire fortune en Amérique, à .l'exemple de mon ami d'Aiglemont quand Nucingen l'a ruiné..
— Toi! s'écria Josépha , laisse donc les mœurs aux épiciers, aux simples tourlouroux, aux citoyens frrrrrançés, qui n'ont que la vertu pour se faire valoir! Toi! tu es né pour 'ître autre chose qu'un jobard, tu es en homme ce que je suis en femme : un génie gouapeur]
— La nuit porte conseil, nous causerons de tout cela, demain.
— Tu vus dîner avec le duc. Mon d'Hérouville te recevra poliment, comme si tu avais sauvé l'Etat! et demain tu prendras un parti. Allons, de lagaîté, mon vieux! La vie est un vêtement : quand il est sale, on le brosse ! quand il est troué , on le raccommode , mais on reste vêtu tant qu'on peut !
Cette philosophie du vice et son entrain dissipèrent le chagrins cuisans de Hulot.
Le lendemain à midi, après un succulent déjeuner, Hulot vit entrer un de ces vivans chefs-d'œuvre que Paris, seul au monde, peut fabriquer à cause de l'incessant concubinage du Luxe et de la Misère, du Vice et de l'Honnêteté, du Désir réprimé et de la Tentation renaissante qui rend cette ville l'héritière des Ninive, des Babylone et de la Borne impériale.
Mademoiselle Olympe Bijou, .petite fille de seize ans, montra le visage sublime que BaphaGl a trouvé pour ses vierges, des yeux d'une innocence attristée par des travaux excessifs, des yeux noirs rêveurs, armés de longs cils, et dont l'humidité se desséchait sous le feu de la Nuit laborieuse, des yeux assombris par la fatigue ; mais un teint de porcelaine et presque maladif; mais une bouche comme une grenade entr'ouverte, un sein tumultueux, des formes pleines, de jolies mains, des dents d'un émail distingué, des cheveux noirs abondans, le tout ficelé d'indienne à soixante-quinze centimes le mètre, orné d'une colerette brodée, monté sur des souliers de peau sans clous, et décoré de gants à vingtneuf sous.
L'enfant, qui ne connaissait pas sa valeur, avait fait sa plus belle toilette pour venir chez la grande dame.
Le baron , repris par la main griffue de la Volupté , sentit toute sa vie s'échapper par ses yeux , il oublia tout devant cette sublime créature. 11 fut comme le chasseur apercevant le gibier: devant un empereur, on le met en joue!
— Et, lui dit Josépha dans l'oreille, c'est garanti neuf, c'est honnête! et pas de pain. Voilà Paris ! J'ai été ça!
— C'est dit ! répliqua le vieillard en se levant e. t se frottant les mains.
Quand Olympe Bijou fut partie, Josépha regarda le baron d'un air malicieux.
— Si tu ne veux pas avoir du désagrément, papa, lui ditelle, sois sévère comme un procureur-général sur son siège. Tiens la petite en bride, sois Bartholo ! Gare aux Auguste, aux Hippolytc, aux Nestor, aux Victor, à tous les or! Dam ! une fois que ça sera vêtu, nourri, si ça lève la tête, tu seras mené comme un Busse... Je vais voir à t'emménager. Le duc fait bien les choses. II te prête, c'est-à-dire il le donne dix mille francs, et il en met huit chez son notaire qui sera chargé de tjj compter six cents francs tous les trimestres, car je te crains! Suis-je gentille? ..
— Adorable !
Dix jours après avoir abandonné sa famille, au moment où, tout en larmes, elle était groupée autour du lit d'Adeline mourante, et qui disait d'une voix* faible : « Que fait-il? » Hector marié, sous le nom du père Thoul, avec Olympe, rue Saint-Maur, se trouvait à la tête d'un établissement de broderie, sous la déraison sociale Thoul et Bijou.
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LES PÀRENS PAUVRES