‹ Histoire des parens pauvresChapitre 31 sur 111 · L'EI'EE DE DAMOCLES · texte numérisé non relu

L'EI'EE DE DAMOCLES

Victoria Hulot reçut, du malheur acharné sur sa famille, cette dernière façon qui perfectionne ou qui démoralise l'homme. Il devint parfait. Dans les grandes tempêtes de la vie, on imite les capitaines qui , par les ouragans, allègent le navire des grosses marchandises. L'avocat perdit son orgueil intérieur, son assurance visible, sa morgue d'orateur et ses prétentions politiques. Enfin, il fut en homme ce que sa mère était en femme. Il résolut d'accepter sa Célestine, qui certes ne réalisait pas son rêve, et jugea sainement la vie en voyant que la loi commune oblige à se contenter en toute chose d'à p eu près. 11 se jura donc à lui-même d'accomplir ses devoirs, tant la conduite de son père lui fit horreur. Ces sentimens se fortifièrent au chevet du lit de sa mère, le jour où elle fut sauvée.

Ce pwmier bonheur ne vint pas seul. Claude Vignon, qui tous les jours prenait de la part du prince de Wissembourg le bulletin de la santé de madame Hulot, pria le député réélu de l'accompagner chez le minrstre.

— Son Excellence, lui dit-il , désire avoir une conférence avec vous sur vos affaires de famille.

Victorin Hulot et le ministre se connaissaient depuis longtemps ; aussi le maréchal le reçut-il avec une affabilité caractéristique et de bon augure.

— Mon ami, dit le vieux guerrier, j'ai juré, dans ce cabinet à votre oncle le maréchal, de prendre soin de votre mère. Cette sainte femme va recouvrer la santé , m'a-t-on dit, le moment est donc venu de panser vos plaies. J'ai là deux cent mille francs pour vous, je vais vous les remettre.

L'avocat fit un geste digne de son oncle le maréchal

— Rassurez -vous ! dit le prince en souriant. C'est un fidéicommis. Mes jours sont comptés, je ne serai pas toujours là, prenez donc cette somme, et remplacez-moi dans le sein de votre famille. Vous pouvez vous servir de cet argent pour payer les hypothèques qui grèvent votre maison. Ces deux cent mille francs appartiennent à votre mère et à votre sœur. Si je donnais cette somme à madame Hulot, son dévoûment à son mari me ferait craindre de la voir dissipée; et l'intention de ceux qui la rendent, est que ce soit le pain de madame nulot et celui de sa fille, la comtesse Steinbock. Vous êtes un homme sage, le digne fils de votre noble mère, le vrai neveu de mon ami le maréchal, vous êtes bien apprécié ici, mon cher ami, comme ailleurs. Soyez donc l'ange tutélaire de votre famille, acceptez le legs de votre oncle et le mien. . -

— Monseigneur, dit Hulot en prenant la main du ministre et la lui serrant, des hommes comme vous savent que les re-

mercîmens en paroles ne signifient rien, la reconnaissance se prouve... -

— Prouvez-moi la vôtre? dit le vieux soldat.

— Que faut-il faire !

— Accepter mes propositions! dit le ministre. Oa \eut vous nommer avocat du Conteutieux de la Guêtre, qui, dans la partie du Génie, se trouve surchargé d'affaires litigieuses à cause des fortifications de Pans; puis avocat consultât de la préfecture de police, et conseil de la Liste Civile. Ces trois fonctions vous constitueront dix-huit mille francs de traitement et ne vous enlèveront point votre indépendance. Vous voterez à la Chambre, selon vos opinions politiques et votre conscience... Agissez en toute liberté, allez! nous serions bien embarrassés si nous n'avions pas une Opposition nationale ! Enfin, un mot de votre oncle, écrit quelques heures avant qu'il ne rendit le dernier soupir, m'a tracé ma conduite envers votre mère, que le maréchal aimait bien !... Mesdames Popinot, de Rastignac, de Navarreins. d Espard, deGrandlieu, de Carigliano, de Lenoncourt et de la Bâtie ont créé pour votre chère mère une place d'inspectrice de bienfaisance. Ces présidentes de sociétés de bonnes œuvres ne peuvent pas tout faire, elles ont besoin d'une dame probe qui puisse l'es suppléer activement, aller visiter les malheureux, savoir si 'a charité n'est pas trompée, \ériliersi les secours sont bien femis à ceux qui les ont demandes, pénétrer chez les pauvres honteux, etc. Voire mère remplira la mission d'un ange, elfc naura de rapports qu avec messieurs les curés et les Q».'nes "c cnanle : on 'Ul donnera six mille francs par an , .c' scs v0ltu ront payées. Vous voyez , jeune homme , "uc de sou tombeau, l'homme pur, l'homme noblement protège encore sa famille. Des noms tels que celui dévote oncle sont et doivent être une égide contre le malheur dans les sociétés bien organisées. Suivez donc les traces de votre oncle, persistez-y, car vous y êtes! je le sais

— Tant de délicatesse , prince . ne m'étonne pas chez l'ami de mon oncle, dit Victorin. Je tâcherai de répondre à toutes vos espérances.

— Allez promptement consoler votre famille! Ah! ditesmoi, reprit le prince en échangeant une poignée de main avec Victorin, votre père a disparu?

— Hélas ! oui.

— Tant mieux. Ce malheureux a eu, ce qui ne lui manque pas d'ailleurs, de l'esprit.

— Il a des lettres de change à craindre

— Ah! vous recevrez, dit le maréchal, six moisd hono-

du fond •ertueux

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raircs de vos trois places. Ce paiement anticipé vous aidera saDs doute à retirer ces titres des mains de l'usurier. Je verrai d'ailleurs Nucingen, et peut-être pourrai-je dégager la pension de votre père, sans qu'il en coûte un liard ni à vous, ni à mon Ministère. Le psir de France n'a pas tué le banquier, il est insatiable', et il dacaande une concession de je ne sais quoi...

A son retour, rue Plumet, Victorin put donc accomplir son projet de prendre chez lui sa mère et sa sœur.

Le jeune et célèbre avocat possédait, pour toute fortune, un des plus beaux immeubles de Paris , une maison achetée en 1831, en prévision de son mariage, et située sur le boulevard , entre la rue cle la Paix et la rue Louis-le- Grand.

Un spéculateur avait bâti sur la rue et sur le boulevard deux maisons, au milieu desquelles se trouvait, entre deux jardinets et des cours, un magnifique pavillon , débris des splendeurs du grand hôtel de Verneuil. Hulot fils, sûr de la dot de mademoiselle Crevel , acheta pour un million , aux criées , celte superbe propriété sur laquelle il paya cinq cent milis francs. Il se logea dans le rez-de-chaussée du pavillon, en croyant pouvoir achever le paiement de son prix avee les loyers; mais si les spéculations en maisons à Paris sont sûres , elles sont lentes ou capricieuses, car elles dépendent de circonstances imprévisibles. Ainsi que les flâneurs parisiens ont pu le remarquer, le boulevard entre la ruoLouisle-Grand et la rue de la Paix fructifia* tardivement; il se nettoya, s'embellit avec tant de peine, que le Commerce ne vint étaler la qu'en 1840 ses splèndidcs devantures, l'or des changeurs, les féeries de la mode et le luxe eflrôné de ses boutiques.

Malgré deux cent mille francs offerts à sa fille par Crevel dans le temps où son amour-propre était flatté de ce mariage et lorsque le baron ne lui avait pas encore pris Josépha ; malgré deux cent mille francs payés par Victorin en sept ans , la dette qui pesait sur l'immeuble s'eievait encore à cinq cent mille francs, à cause du dévoùment du fils pour le père. Heureusement l'élévation continue des loyers, la beauté de la situation donnaient ea ce moment toute leur valeur aux deux maisons. La spéculation se réalisait à huit âM d'échéance pendant lesquels l'avocat s'était épuisé a payr des intérêts et des sommes insignifiantes sur le capital dû. Les marchands proposaient eux-mêmes desloyers avantageux pour les boutiques, à condition de porter les baux à dix-huit années de jouissance. Le* appartenions acquéraient du prix par le changement du centre de; affaires (;ui se fixait alors entre laBourseet la Madeleine, désormais le siège du pouvoir politique et delà finance à Paris. La somme remise parle ministre, jointe à l'année payée d'avance et aux pots-de-vin consentis par les locataires allaient réduire la dette de Victorin à deux cent mille fraucs. Les deux immeubles de produit entièrement loués devaient donner cent mille francs par an. Encore deux sûmes. pendant lesquelles Vitriol fils allait vivre de ses honoraires doublés par les places du maréchal, il se trouverait dans une

position superbe. C'était la manne tombée du ciel. Victorin pouvait donner à sa mère tout le premier étage du pavillon, et à sa sœur le deuxième, où Lisbeth aurait deux chambres. Enfin, tenue par la cousine Bette, cette tiiple maison supporterait toutes ses charges et présenterait une surface honorable, comme il convenait au célèbre avocat, car les astres du Palais s'éclipsaient rapidement, et Hulot fils, doué d'une parole sage, d'une probité sévère, était écouté par les juges et par les conseillers, il étudiait ses affaires, il ne disait rien qu'il ne pût prouver, il ne plaidait pas indifféremment toutes les causes, il faisait enfin honneur au barreau.

Son habitation, rue Plumet, était tellement odieuse à la baronne, 'qu'elle se laissa transporter rue Louis-le-Grand. Par les soins de son fils, Adelineoccapa donc un magnifique appartement. On lui sauva tous les détails matériels del'existence, car Lisbeth accepta la charge de recommencer les tours de force économiques accomplis chez madame Marneffe, en voyant un moyen de fa le peser sa soarde vengeance sur ces trois si nobles existences, objet d'une haine attisée par le renversement de toutes ses espérances.

Une fois par mois, elle alla voir Valérie, chez qui elle fut envoyée par Hortense qui voulait avoir des nouvelles de Wenceslas, et par Célestine excessivement inquiète de la liaison avouée et reconnue de son père avec une femme à qui sa belle-mère et sa belle-sœur devaient leur ruine et leur malheur. Gomme on le suppose, Lisbeth profita de cette curiosité pour voir Valérie aussi souvent qu'elle le voulait.

Vingt mois environ se passèrent, pendant lesquels la santé de la baronne se raffermit, sans que néanmoins son tremblement nerveux cessât. Elle je mit au courant de ses fonctions, qui présentaient de nobles distractions à sa douleur et un aliment aux divines facultés de son ame. Elle y vit d ailleurs un moyen de retrouve- son mari, par suite des hasards qui la conduisaient dans tous les quartiers de Paris.

Pendant ce temps, les lettres - de -change de Vauvinet furent- payées, et la pension de six mille francs, liquidée au profit du baron Hulot, fut presque libérée. Victorin acquittait toutes les dépenses de sa mère ainsi que celles d'Horlensc, avec les dix mille francs d'intérêts du capital remis par le maréchal en fidéi-commis. Or, lès appoinlemens d'Adcllne étant de six mille francs, cette somme jointe aux six mille francs de la pension du baron, devait bientôt produire un revenu douze millefrancs par an, quittes de toute charge, a la mère et à la fille. La pauvre femme aurait eu presque le bonheur, sans ses perpétuelles inquiétudes sur le sort du baron qu'elle aurait voulu faire jouir de la fortune qui commençait à ssurire à la famille, sans le spectacle de sa fille abandonnée, et sans les coups terribles que lui portait innocemment Lisbeth, dont le caractère infernal se donnait pleine carrière.

I ne scène qui se passa dans le commencement du mois Je mars t843, va d'ailleurs expliquer les effets produits par la haine persistante et latente de Lisbeth, toujours aidée par madame Marnelfe.

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Deux grands événemens s'étaient accomplis chez madame Mamelle.

D'abord, elle avait mis an monde un enfant non viable, dont le cercueil lui valait deux mille francs de renies.

Puis, quant au sié&r Marneiïe, onze mois auparavant, voici la nouvelle que Lisbeth avait donnée à la famille au retour d'une exploration à l'hôtel Mamelle.

— Ce matin, celte affreuse Valérie . avait-elle dit . a lait demander le docteur Biauchon pour savoir si les médecins, qui, la veille, ont condamne son mari, ne se trompaient point. Ce do •.■leur a dit que celte nuit nié ne cet homme immonde appartiendrait à l'enfer qui 1 attend. Le père Crevel et madame Marneffe ont reconduit le médecin a qui voire père, ma chère Célesline, a donné cinq pièces d'or pour cette bonne nouvelle. Rentré dans le salon, Crevel a battu des entrechats comme un danseur, il a embrassé cette femme et il criait: « Tu seras donc eniiu madame Crevel!... » El à moi, quand elle nous a laissés seuls en allant reprendre sa place au chevet de son mari qui râlait , voire honorable père m'a dit : — « Avec Valérie pour femme, je deviendrai pair de France! J'achète une terre que je guette, la terre de Presles , que veut vendre madame de Senzy. Je serai Crevel de Presles , je deviendrai membre du conseil-général de Seine-et-Oise, et député. J'aurai un ïds ! Je serai tout ce que je voudrai être. » — Eh! bien? lui ai-jc dit, et votre fille? — Rah! c'est une (Me, a-t-il répondu, etellccst devenue par trop unellulot, et Valérie a ces gens-là en horreur .. Mon gendre n'a jamais voulu venir ici ; pourquoi fait-il le Mentor, le Spartiate, le puri'ain, le plulanlrope? D'ailleurs, j'ai rendu mes comptes à ma fille, elle a reçu toute la fortune de sa mère, et deux cent mille francs de plus! Ainsi je suis mai- Ire de me conduire à ma guise! Je jugerai mon gendre et ma lille lors de mon mariage. Comme ils feront, je ferai. S'ils sont bous pour leur belle-mère, je verrai I Je suis un homme, moi ! » Enfin toutes ses bêtises! et il se posail comme Napoléon sur la colonne !

Les dix mois du veuvage ofliciel ordonné par le Code Napoléon «taient expirés depuis quelques jours. La terre de Presles avait été achetée. Victorin et Célestine avaient envoyé le malin même Lisbeth chercher des nouvelles chez madame Marneiïe sur le mariage de cette charmante veuve avec le maire de Paris, devenu membre du Conseil-Général de Scinc-ct-Oise.

Célesline et Hortcnse, dont les liens d'affection s'étaient resserrés par l'habitation sous le même toit , vivaient presque ensemble. La baronne, entraînée par un sentiment de probité qui lui faisait exagérer les devoirs de sa place, se sacrifiait aux œuvres de bienfaisance donl elle était l'iule tmédiaire. Elle sortait presque tous les jouis de onze heures ii cinq heures. Les deux belles -so-ms. réunies par les soins à donner ii leurs enl'ans qu'elle;; surveillaient CB commun, restaient et travaillaient ensemble au logis. Elles en étaient arrivées à penser tout haut, en offrant le touchant accord de deux sœurs, l'une heureuse, l'autre mélancolique. Belle,

pleine de vie débordant , animée, rieuse", et spirituelle , la sœur malheureuse semblait démentir sa situation réelle par son extérieur; de même crue la mélancolique , douce et calme , égale comme la raison . habitiellement pensive et réfléchie, eût fait croire à des peines secrètes. Peutêtre ce contraste contribuait-il à leur vive amitié. Elles se prêtaient l'une à 1 autre ce qui leur manquait

assises dans un petit kiosque au milieu du jardinet que la truelle de la spéculation avait respecté par va caprice du constructeur, qui crovait conserver ces cent pieds earrés pour lui-même, elles jouissaient de ces premières pousses des lilas , fête printanière qui n'est savourée dans toute son étendue qu'à Paris, où durant six mois les Parisiens ont vécu dans l'oubli de la végétation , entre les falaises de pierre où s'agite leur océan humain.

— Célestine, disait Hortense en répondant à une observation de sa belle-sœur qui se plaignait de savoir son mari par un si beau temps à la Chambre, je trouve que tu n'apprécies pas assez ton bonheur. Victorin est un ange, et tu le tourmentes par fois.

— Ma chère, les hommes aiment à être tourmentés! Certaines tracasseries sont une preuve d'affection. Si ta pauvre mère avait été, non pas exigeante, mais toujours près de l'être, vous n'eussiez sans doute pas eu tant de malheurs à déplorer.

— Lishelh ne revient pas! Je vais chanter la chanson de Marlborough ! dit Hortense. Comme il me larde d'avoir des nouvelles de Wenceslas... De quoi vil-il:' il n'a rien fait depuis deux. ans.»

— Victorin l'a. m'a-t-il dit. aperçu l'autre jour avec cette odieuse femme, et il suppose qu'elle l'entretient dans la paresse... Ah! si tu voulais, chère sœur, tu pourrais encore ramener ton mari.

Hortense lit un sigue de tête négatif.

— Crois-moi, ta situation deviendra bientôt intolérable , dit Célestine en continuant. Dans le premier moment, la colère et le désespoir , l'indignation t ont prête des forces. Les malheurs inouïs qui depuis ont accablé notre famille deux morts, la ruine , la catastrophe du baron llulot onl occupé ton esprit et ton cœur : mais, maintenant que tu vis dans le calme et le silence, tu ne supporteras pas facilement le vide de ta vie ; et, comme tu ne peux pas, que lu ne veux pas sortir du sentier de l'honneur, il faudra bien se réconcilier avec Wenceslas? Victorin, qui l'aime tant, est de cet avis. H y a quelque chose de plus fort que nos sentimens, c'est la nature!

— Lu homme si lâche' s'écria la liére Hortense. il aime cette femme parce qu'elle le nourrit... Elle a donc pa dettes:' elle ' Mon Dieu! je pense nuit et jour à U situation decel homme! 11 est le père de mon enfant, et il se déshonore...

— Vois ta mère, ma petite ' reprit Célestine. Célesline appartenait ii ce uenre de femmes, qui , lorsqu on

leur a donné des raisons assa fortes pour convaincre des

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naysans bretons . recommencent pour la centième fois leur raisonnement primitif. Le caractère de sa figure un peu plate, froide et commune, ses cheveux chàtain-clair disposés en bandeaux raides, la couleur de son teint, tout indiquait en elle la femme raisonnable, sans charme, mais aussi sans faiblesse.

— La baronne voudrait bien être près de son mari déshonoré, le consoler, le cacher dans son cœur à tous les regards, dit Célestine en continuant. Elle a fait arranger là haut la chambre de monsieur Hulot, comme si, d'un jour à l'autre, elle allait le retrouver et l'y installer.

— Oh ! ma mère est sublime ! répondit Hortense, elle est sublime, à chaque instant, tous les jours, depuis vingt-six ans; mais je nai pas ce tempérament là... Que veux-tu? je m'emporte quelquefois contre moi-même. Ah ! lu ne sais pas ce que c'est, Cclcsline, que d'avoir à pactiser avecl'in- -famie !

— El mon père.' ... répondit tranquillement Célestine. Tl est certainement dans la voie où le lien a péri ! Mou père a dix ans de moins que le baron, il a été commerçant , c'est vrai ; mais comment cela finira-t-il ? Cette madame Marnefl'e a fait de mon père son chien, elle dispose de sa fortune , de ses idées, et rien ne peut éclairer mon père. Enfin, je tremble d'apprendre que les bans de son mariage sont publiés ! Mon mari tente un effort , il regarde comme un devoir de venger la société, la famille, et de demander compte à cette femme de ious ses crimes. Ah! chère Hortense, de nobles esprits comme celui de Victorin , des cœurs comme les nôtres comprennent trop tard le monde et ses moyens ! Ceci, chère sœur, est un secret, je te le confie, car il t'intéresse; mais que pas une parole, pas un geste ne le révèle ni à Lisbelh, ni à ta mère, à personne, car. .

— Voici Lisbelh! dit Hortense. Eh bien ! cousine, comment va Tenter de la rue Barbet?

— Mal pour vous, mes enfans. Ton mari, ma bonne Hortense est plus ivre que jamais de cette femme qui, j'en conviens, éprouve pour lui une passion folle. Votre père, chère Célestine, est d'un aveuglement royal. Ceci n'est rien, c'est ce que je vais observer tous les quinze jours, et vraiment je suis heureuse de n'avoir jamais su ce qu'est un homme... C'est de vrais animaux! Dans cinq jours d'ici, Victorin et vous, chère petite, vous aurez perdu la fortune de votre père!

— Les bans sont publiés?... dit Cé!estine.

— Oui, répondit Lisbeth. Je viens de plaider votre cause. J'ai dit à ce monslrc. qui mardie sur les traces de l'antre, que, s'il voulait vous sortir de l'embarras où vous éliez, en libérant votre maison, vous en seriez si reconnaissais que vous recevriez voire belle-mère...

Hortense lit un geste d effroi.

— Victorin avisera... répondit Célestine froidement.

— Savez-vous ce que monsieur le maire m'a répondu, reprit Lisbeth : — <- Je veux les laisser dans l'embarras, ou ne dompte les chevaux que parla faim, le défaut de sommeil

le sucre! » Le baron Hulot valait mieux que monsieur Cre-

vé! Ainsi, mes pauvres enfans, faites votre deuil de la succession. Et quelle fortune. Votre père a payé les trois millions de la terre de Presles, et il lui reste trente mille francs de rentes! oh! il n'a pas de secrets pour moil 11 parle d'acheter l'hôtel de Navarreins, rue du Bac. Madame Marneffe possède , elle, quarante mille francs de renies. — Ah ! voilà notre ange gardien , voici ta mère ! . . s écria-t-elle en entendant le roulement d'une voiture.

La baronne, en effet, descendit bientôt le perron et vint se joindre au groupe de la famille.

A cinquante-cinq ans, éprouvée par tant de douleurs, tressaillant sans cesse comme si elle était saisie d'un frisson de fièvre, Adeline, devenue pâle et ridée, conservait une belle taille, des lignes magnifiques et sa noblesse naturelle. On disait en la voyant : — Elle a dû être bien belle ! Dévorée par le chagrin d'ignorer le sort de son mari, de ne pouvoir lui faire partager, dans cette oasis parisienne , dans la retraite et le silence, le bien-être dont sa famille allait jouir, elle offrait la suave majesté des ruines. A chaque lueur d'espoir évanouie, à chaque recherche inutile, Adeline tombait dans des mélancolies noires qui désespéraient ses enfans.

La baronne, partie le matin avec une espérance, était impatiemment attendue.

Un intendant-général, l'obligé de Hulot à qui ce fonctionnaire devait sa fortune administrative, disait avoir aperçu le baron dans une loge au théâtre de l'Ambigu-Comique avec une femme d'une beauté splendide. Adeline était allée chez le baron Vernier. Ce haut fonctionnaire, tout en affirmant avoir vu son vieux protecteur et prétendant que sa manière d'être avec celte femme pendant la représentation accusait un mariage clandestin , venait de dire à madame Halot que son mari, pour éviter de le rencontrer, était sorti bien avant la fia du spectacle.

— Il était comme un homme en famille, et sa mise annonçait une gêne cachée, ajouta-t-il en terminant.

— Eh bien ! dirent les trois femmes à la baronne.

— Eh bien! monsieur Hulot est à Paris ! c'est déjà pour moi, répondit Adeline, un éclair de bonheur que de le savoir près de nous. .

— Une paraît pas s'être amendé!... dit Lisbeth quand Adeline eut fini de raconter son entrevue avec le baron Vernier. 11 se sera mis avec une petite ouvrière. Mais où peut-il prendre de l'argent'?... Je parie qu'il en demande à ses anciennes maîtresses, à mademoiselle Jenny Cadine ou à Josépha!

La baronne eut un redoublement dans le jeu constant de ses nerfs, elle essuya les larmes qui lui vinrent aux yeux, et lus leva douloureusement veis le ciel.

— Je ne crois pas qu'un grand-oflicier de la Légion-d'Honncus, soit descendu si bas! dit-elle.

— Pour son plaisir, reprit Lisbeth, que ne ferait-il pas*? il a volé I Etat, il volera les particuliers, il assassinera peutêtre...

â.is

— Oh I Lisbeth! s'écria la baronne, garde ces pensées-là pour toi.

Ëq ce moment, Louise vint jusqu'au groupe formé par la famille, auquel s'étaient joints les deux petits llulot et le petit Wenceslas pour voir si les poches de leur grand'mèrc contenaient des friandises.

— Qu'y a-t-il? Louise.'... demanda-t-on.

— C'est un homme qui demande mademoiselle Fischer!

— Quel homme est-ce ? dit Lisbeth.

r— ^Mademoiselle, il est en haillons, il a du duvet sur lui comme un matelassier, il a le nez rouge, il sent le vin et l'eau-de-vie. . C'est un de ces ouvriers qui travaillent à peine la moitié de la semaine.

Cette description peu engageante eut pour effet de faire aller vivement Lisbeth dans la cour de la maison de la rue Louis-le-Orand , où elle trouva l'homme fumant une pipe dont le culotage annonçait un artiste eu fumerie. -

— Pourquoi, venez-vous ici, père Chardin? lui dit-elle. Il est convenu que vous serez tous les premiers samedis de chaque mois à la porte de l'hôtel Marneffe, rue Barbet-dc- Jouy, j'en arrive après y être, restée cinq heures, et vous n'y êtes pas venu?...

— J'y suit été, ma respectable et charitable demoiselle! répondit le matelassier ; maiz-i-le y avait une poule d'honneur au café des Savants, rue du Cœur-Volant , et chacun a ses passions. Moi c'est le billard. Sans le billard, je. mangerais dans l'argent; car, saisissez bien ceci! dit-il en cherchant un papier dans le gousset de son pantalon déchiré, le billard entraîne le petit verre et la prune à 1 eau-de-vie... C'est ruineux, comme toutes les belles choses, par les accessoires. Je connais la consigne, mais le vieux est dans un si grand embarras, que je suis venu sur le terrain défendu .. Si notre crin était tout crin, on se laisserait dormir dessus ; mais il y a du mélange! Dieu n'est pas pour tout le monde, comme on dit, il a des préférences, c'est son droit. Voici l'écriture de votre parent estimable et très ami du matelas... .C est là son opinion politique.

Le père Chardin essaya de tracer dans l'atmosphère des

zig-zags avec l'index de sa main droite. Lisbeth, sans écouler, lisait ces deux lignes : « Chère cousine, soyez ma Providence I Donnez-moi trois

» ccdIs francs aujourd'hui.

» Hector. »

— Pourquoi veut-il tant d'argent?

— Le p opiétaire ! dit le père Chardin qui tâchait toujours de dessiner des arabesques. Et puis, mon fils est revenu de l'Algérie par l'Espagne, Rayonne et... il n'a rien pris , contre son habitude; car, c'est un ijiardin fini , sous

votre respect , mon lils Que voulez-vous? il a faim ; mais .1 va nous rendre ce que nous lui prêterons . car il veut faire une comme on dite , il a des idées qui peuvent le mener loin...

— En police correctionnelle! reprit Lisbeth. C'est I. sin de mon oncle! je ne l'oublierai pas.

— Lui, saigner un poulet.' il m' le pourrait pas' . respectable demoiselle.

— Tenez! voilà trois cents francs, dit Lisbeth eh tirant quinze pièces d'or de sa bourse. Allez-vous en. et ne revenez jamais ici...

Elle accompagna le père du garde-magasin des vivres dOran jusqu'à la porte, où elle désigna le vieillard ivre au concierge.

— Toutes les Fois que cet homme-là viendra, si, pa

il vient, vous ne laisserez p?s entrer, et vous lui direz que je n'y suis pas. S'il cherchait à savoir si monsieur Mulot fils . si madame la baronne llulot demeurent ici, vous lai répondriez que vous ne connaissez pas ces personnes-là. ..

— C'est bien, mademoiselle

— Il y va de votre place, eu cas d'une sottise, même involontaire, dit la vieille tille à 1 oreille de la portière.

— Mon cousin, dit-elle à. l'avocat qui rentrait . vous êtes menacé d'un grand malheur ?

— Lequel ?

— Votre femme aura, dans quelques jours d ic:, madame Marneffe pour belle-mère

— C'est ce que nous verrons! répondit Victoria.

Depuis six mois, Lisbeth pavait exactement une petite pension à son protecteur, le baron Ilulu;, de qui elle ètail la protectrice; elle connaissait le secret de sa demeure, et i Ile savourait les larmes d'Adeline à qui, lorsqu'elle la voyait gaie et pleine d'espoir, elle disait, comme on vient de le voir: — Attendez-vous à lire quelque joui le nom de mon pauvre cousin à l'article Tribuna;.\ !

En ceci, comme précédemment, elle allait. trop loir, da anec. Elle avait éveille la prudence de Victoria Victoria avait résolu d'en finir avec cette épée de Damoclès, incessamment montrée par Lisbeth. et avec le démon femelle a qui sa mère et la famille devaient tant de malheurs.

Le prince de Wissembourg, qui connaissait la conduite de madame Mamelle, appuyait l'entreprise secrète de I avocat, il lui avait promis l'intervention cachée de la Police pour éclairer Cre\ cl. et pour sauver toute une fortune des griffes dé la diabolique courtisane à laquelle il nepa nait pas la mort du maréchal llulot cl la ruine totale du Conseiller-d'Etat.

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