‹ Histoire des parens pauvresChapitre 32 sur 111 · AXGES ET DIABLES ATTELÉS A LA MÊME ACTIOX · texte numérisé non relu

AXGES ET DIABLES ATTELÉS A LA MÊME ACTIOX

. Ces mots : — « Il en demande à ses anciennes maîtresses ! dits par Lisbeth . occupèrent peudaul toute la nuit la baronne.

Semblable aux malades condamnés qui se livrent aux charlatans, semblable aux gens arrivés dans la dernière sphère dantesque du desespoir, ou aux noyés qui prennent des bâtons llottans pour des amarres, elle linit par croire à la bassesse dont le seul soupçon l'avait indignée, et elle eut 1 idée d'appeler à son secours une de ces odieuses femmes.

Le lendemain malin, sans consulter sesenfans, sans dire un mot à personne, elle alla chez mademoiselle Josépba MU rah, prima donna de l'Académie royale de Musique, y chercher ou y perdre l'espoir qui venait de luire comme un feu follet.

A midi, la femme de chambre de la célèbre cantatrice lui remettait la carte de la baronne Hulot, eu lui disant que cette personne attendait à sa porte, après avoir fait demander si mademoiselle pouvait la recevoir.

— L'appartement est-il fait?

— Oui, mademoiselle.

— Les fleurs sont-elles renouvelées?

— Oui, mademoiselle.

— Dis à Jean dy donner un coup d'oeil, que rien n'y cloche avant d 'y introduire cette dame, et qu'on ait pour elle les plus grands respects. Va, levions m'habiller, car je veux être crânement belle!

Elle alla se regarder dans sa psyché.

— Ficelons-nous ! se dit-elle, if faut eue le Vice soit sous les armes devant la Vertu! Pauvre femme! que me veutelle V... Came tiouble,moi! devoir

Du malheur, auguste victime!...

Elle achevait déchanter cet air célèbre, quand sa femme de chambre re^ra.

— Madame, ditla femme de chambre, celte dame est prise d'un tremblement nerveux....

— Offrez de la Heur d'oranger, du rhum, wn potage!..

— C'est fait, mademoiselle, mais elle a tout refusé, en disant que c'était une petite infirmité, des nerfs agacés...

— Où l'avcz-vous fait entrer?...

— Dans le grand salon.

— Dépêche-toi, ma fille. Allons, mes pluslbellcs pantoufles, ma robe de chambre brodée en fleurs par Bijou, tout le tremblement des dentelles. Fais-moi nue coiffure à étonner une femme .. Cette femme tien', le rôle opposé au mien, il faut la poignarder! Et qu'on dise à. celte dame... [car c'«st une grande dame, ma fille l »;v>st encore mieux, C est ce que tu ne seras jamais : une femme dont les prières délivrent des aines de votre purgatoire . ) Qu'on lui

dise que je suis au lit, que j'ai joué hier, que je me lève .. .

La baronne introduite dans le grand salon de l'appartement de Josépha, ne s aperçut pas du lemps qu'elle v passa, quoiqu'elle y attendit une grande demi-heure.

Ce salon, déjà renouvelé depuis l'installation de Josépha dans ce petit hôtel, était alors en soieries couleur massaca et or. Le luxe que jadis les grands seigneurs déployaient dans leurs petites maisons et dont tant de restes magnifiques témoignent de ces folies qui justifiaient si bien leur nom, éclatait, avec toute la perfection due aux moyens modernes, dans les quatre pièces ouvertes, dont la température douce était entretenue par un calorifère.

La baronne étourdie examinait chaque objet d'art dans un étonnement profond. Elle y trouvait l'explication de ces fortunes fondues au creuset sous lequel le Plaisir et la Vanité attisent un feu dévorant. Cette femme qui, depuis vingt-six ans, vivait au milieu des froides reliques du luxe impérial, dontlesyeux contemplaient des tapis à Ûeufs éteintes; des bronzes dédorés, des soieries flétries corn me son cœur, entrevit 'la puissance des séductions du Vice en en voyant les résultats. On ne pouvait point ne pas envier ces belles choses, ces admirables créations auxquelles les grands artistes inconnus qui font le Paris actuel et sa production européenne avaient tous contribué. Là, tout surprenait par la perfection de la chose unique. Les modèles étant brisés, les formes, les figurines, les sculptures établit toutes originales. C'est là le dernier mot du luxe aujourd'hui. Posséder des choses qui ne soient pas vulgarisées par deux mille bourgeois opulens qui se croyent luxueux quand ils étalent des richesses dont sont encombrés les magasins , c'est le cachet du vrai luxe , le luxe des grands seigneurs moder-* nés, étoiles éphémères du firmament parisien.

En examinant des jardinières pleines de fleurs exotiques les plus rares, garnies de bronzes ciselés et faites dans le genre dit de Boule, la baronne fut effrayée de ce que cet appartement contenait de richesse*. Nécessairement ce sentiment dut réagir gur la personne autour de qui ces profusions ruisselaient. Adeline pensa qy.e Josépha Mirab, dont le portrait dû au pinceau de Joseph Bridau, brillait dans le boudoir voisin, était une cantatrice de génie, une Malibran, et elle s'attendit à voir une \raie lionne. Elle regretta d'être venue. Mais elle étaii poussée par un sentiment si puissant, si naturel, par un dévoûment si pou calculateur, qu'elle rassembla son courage pour soutenir celte entrevue Puis, elle allait satisfaire cette curiosité qui la poignait, d'étudier le charme que possédaient ces sortes de femmes pour extraire tant d'or des gisemens avares du sol parisien.

La baronne se regarda pour savoir si elle ne faisait pas tache dans ce luxe; mais elle portait bien sa robe en velours bleu à guimpe sur laquelle s'étalait une belle collerette en magnifique dentelle. Son chapeau, de velours en même couleur lui seyait. En se voyant encore imposante comme une reine, toujours reine môme quand elle est détruite, elle pensa que la noblesse du m.Uhcur valait la noblesse du talent.

Après avoir entendu ouvrir et fermer des portes , elle aperçut enfin Jqsépha !

La cantatrice ressemblait à la Judith d'Allori, gravée dans le souvenir de tous ceux qui l'ont vue dans le palais Pitti, auprès de la porte d'un grand salon: même fierté de pose, même visage sublime, des cheveux noirs tordus sans apprêt, et une robe de chambre jaune à mille fleurs brodées, absolument semblable au brocart dont est habillée l'immortelle homicide créée par le neveu du Broazino.

— Madame la baronne, vous me voyez confondue de l'honneur que vous me faites en venant ici, dit la cantatrice qui s'était promis do bien jouer sou rôle de grande daine.

Elle avança elle-même un fauteuil-ganache à la baronne, et prit pour elle un pliant: Elle reconnut la beauté disparue de cette femme , et fut saisie d'une pitié profonde en la voyant agitée par ce tremblement nerveux que la moindre émotion rendait convulsif. Elle lut d'un seul regard cette vie sainte que jadis Hulot et Crevel lui dépeignaient; et, non seulement elle perdit alors l'idée de lutter avec cette femme, mais encore elle s'humilia devant cette grandeur qu'elle comprit. La sublime artiste admira ce dont se moquait la courtisane.

— Mademoiselle, je viens amenée par le désespoir qui fait recourir à tous les moyens....

Un geste de Josépha fit comprendre à la baronne qu'elle venait de blesser celle de qui elle attendait tant, et elle regarda l'artiste. Ce regard plein de supplications éteignit la flamme des yeux de Josépha qui finit par sourire. Ce fut enlre ces deux femmes un jeu muet d'une horrible éloquence.

— Voici deux ans et demi que monsieur, Hulot a quitté sa famille, et j'ignore où il est, quoique je sache qu'il habite Paris, reprit la baronne d'une voix émue. Un rêve m'a donné I idée, absurde peut-être, que vous avez dû vous intéresser a monsieur Hulot. Si vous pouviez me mettre à même de revoir monsieur Hulot, ah I mademoiselle, je prierais Dieu pour vous, tous les jours, pendant le temps que je resterai sur cette terre...

Deux grosses larmes qui roulèrent dans les yeux de la cantatrice en annoncèrent la réponse.

— Madame, dit-elle avec l'accent d'une profonde humilité, je vous ai l'ait du mal sans vous connaître ; mais maintenant tpie j'ai le bonheur, en vous voyant, d'avoir entrevu la plus grande image de la Vertu sur la terre, croyez que je sens la portée de ma faute , j'en conçois un sincère repentir; aussi, comptez que je suis capable de tout pour la réparer!...

Elle prit la main de la baronne, sans que la baronne eût pu s'opposer à ce mouvement, elle la baisa de la façon |,t

plus respectueuse , et alla jusqu'à l'abaissement en pliant un genou.

Puis elle se releva fière comme lorsqu'elle entrait en scène dans le rôle de Mathilde, et sonna.

— Allez, dit-elle à son valet de chambre, allez a cheval, et crevez-le s'il le faut, trouvez-moi la petite Bijou , rue Saint- Maur-du-Temple, amenez-la moi, faitcs-la monter en voiture, et payez le cocher pour qu'il arrive au galop. Ne perdez pas une minute... ou je vous renvoie— Madame, dit-elle en revenant à la baronne et lui parlant d'une voix pleine de respect, vous devez me pardonner. Aussitôt que j'ai eu le duc d'Hérouville pour protecteur, je vous ai renvové le baron, en apprenant qu'il ruinait pour moi sa famille. Que pouvais-je faire de plus? Dans la carrière du théâtre, une protection nous est nécesaire à toutes au moment où nous y débutons. Nos appointemensne soldent pas la moiiiédc nos dépenses, nous nous donnons donc des maris temporaires... Je ne tenais pas à monsieur Hulot , qui m'a fait quitter un homme riche, une bête vaniteuse. Le père Crevel m'aurait certainement épousée...

— 11 me l'a dit , fit la baronne en interrompant la cantatrice.

— Eh bien ! voyez-vous, madame? je serais une honnête femme aujourd'hui, n'ayant eu qu'un mari légal.

— Vous avez des excuses, mademoiselle, dit la baronne, Dieu les appréciera. Mais moi, loin de vous faire des reproches, je suis venue au contraire contracter envers vous une dette de reconnaissance.

— Madame, j'ai pourvu , voici bientôt trois ans, aux besoins de monsieur le baron...

— Vous! s'écria la baronne à qui des larmes vinrent aux yeux. Ah! que puis-je pour vous?... je ne puis que prier.

— Moi! et monsieur le duc d'Hérouville. reprit la cantatrice, un noble cœur, un vrai gentilhomme...

El Josépha raconta l'emménagement et le mariage du père Thoul.

— Ainsi, mademoiselle, dit la baronne, mon mari, grâce à vous, n'a manqué de rien »

— Nous avons tout fait pour cela, madame.

— El où se trouvc-t-il ?

— Monsieur le duc m'a dit, il y a si\ mois environ, que le baron , connu de son notaire sous le nom de Thoul . avait épuisé les huit mille francs qui devaient n'être remis que par parties égales de trois en trois mois . répondit Josépha. Ni moi ni monsieur d'Hérouville nous n"a\ons entendu parler du baron. Notre vie à nous autres

cupée. si remplie, que je n'ai pu courir après le père Thoul Par aventure, depuis si\ mois. Bijou, ma brodeuse -i comment dirai-je .'

— Sa maîtresse, dit madame Hulot.

— Sa maîtresse, répéta Josépha, n'est pas venue ici. Mademoiselle Olympe Bijou pourrait fort bien auiir divorce I.e divorce est fréquent dans notre \rrondissemenl

Josépha se leva, fourragea les fleurs rar. j.mli-

DE BALZAC

nières, et (it un charmant, un délicieux bouquet pour la baronne, dont l'attente était, disons-le, entièrementtrompée.

Semblable à ces bons bourgeois qui prennent les gens de génie pour des espèces de monstres , mangeant , buvant , marchant, parlant, tout autrement que les autres hommes, la baronne espérait voir Josépha la fascinatrice , Josépha la cantatrice , la courtisane spirituelle et amoureuse , et elle trouvait une femme calme et posée , ayant la noblesse de son talent, la simplicité d'une actrice qui se sait reine le soir, et enfin, mieux que cela, une fdle qui rendait par ses regards, par son attitude et ses façons , un plein et entier hommage à la femme vertueuse, à la mater dolorosa de l'hymne saint , et qui en fleurissait les plaies, comme en Italie on fleurit la madone,

— Madame, vint dire le valet revenu au bout d'une demiheure, la mère Bijou est en route ; mais il ne faut pas compter sur la petite Olympe. La brodeuse de madame est devenue bourgeoise , elle est mariée. . .

— En détrempe?... dit Josépha.

— Non, madame, vraiment mariée. Elle est à la tête d'un magnifique établissement. Elle a épousé le propriétaire d'un grand magasin de nouveautés où l'on a dépensé des millions , sur le boulevard des Italiens, et elle a laissé son établissement de broderie à ses sœurs et à sa mère. Elle est madame Grenouville. Ce gros négociant...

— Un Crevel !

—Oui , madame , dit le valet. U> reconnu trente mille francs de rentes au contrat à mademoiselle Bijou. Sa sœur aînée va, dit-on, aussi épouser un riche boucher.

— Votre affaire me semble aller bien mal, dit la cantatrice a la baronne. Monsieur le baron n'est plus où je l'avais casé.

Dix minutes après , on annonça madame Bijou. Josépha, par prudence, fit passer la baronne dans son boudoir , en en tirant la portière.

— Vous l'intimideriez, dit-elle à la baronne, elle ne dirait rien en devinant que vous êtes intéressée à ses confidences, laissez-moi la confesser! Cachez -vous là, vous entendrez tout. Cette scène se joue aussi souvent dans la vie qu'au théâtre.

— Ehhien,mèreB;jou, dit la cantatrice à une vieille femme enveloppée d'étoffe dite tartan et qui risserhblait à une portière endimanchée, vous voilà tous heureux ? votre fille a eu de la chance 1

— Oh ! heureuse, ma fille nous donne cent francs par mois, et elle va en voilure, et elle mange dans de l'argent, elle est miyonaire. Olympe aurait bien pu me mettre hors de peine. A mon âge, travailler! .Est-ce un bienfait?

— Elle a tort d'être ingrate, car file vous doit sa beauté, reprit Josépha; mais pourquoi n'est-elle pas venue me voir? C'est moi qui l'ai tirée de peine en la mariant à mou oncle...

— Oui, madame, le père Thoul!... Mais il était ben vieux, ben cassé ..

— Qu'en avez-vous donc fait?... Est-il chez vous... Ellea eu bien tort de s'en séparer, le voilà riche à millions...

— Ah ! dieu de dieu, fit la mère Bijou... c'est ce qu'on lui disait quand elle se comportait mal avec lui qu'était la douceur même, pauvre vieux ! Ah ! le faisait-elle trimer ! Olympe a été pervertie, madame!

— Et comment?

— Elle a connu, sous votre respect, madame, un claqueur, petit-neveu d'un vieux matelassier du faubourg Saint-Marceau. Cefaigniant, comme tous les jolis garçons, un souteneur de pièces , quoi ! est la coqueluche du boulevard du Temple où il travaille aux pièces nouvelles, et soigne hs entrées des actrices, comme il dit. Dans la matinée il déjeûne ; avant le spectacle , il dine pour se monter la tête , enfin il aime les liqueurs et le billard de naissance. — « C'est pas un état cela! » que je disais à Olympe.

— C'est malheureusement un état, dit Josépha.

— Enfin, Olympe avait la tête perdue pour ce gars-là, qui, madame, ne voyait pas bonne compagnie, à preuve qu'il a failli être arrêté dans l'estaminet où vont les voleurs ; mais, pour lors, monsieur Braulard, le chef de la claque, l'a réclamé. Ça porte des boucles d'oreilles en or, et ça vit de ne rien faire, aux crochets des femmes qui sont folles de ces bels hommeslà ! Il a mangé tout l'argent que monsieur Thoul donnait à la petite. L'établissement allait fort mal. Ce qui venait de la broderie allait au billard. Pour lors, ce gars-là, madame, avait une sœur assez jolie, qui faisait le même état que son frère, une pas grand chose , dans le quartier des étudians...

— Une lorelte de la Chaumière, dit Josépha.

— Oui, madame, dit la mère Bijou. Donc, Idamore, il se nomme Idamore, c'est son nom de guerre, car il s'appelle Chardin, Idamore a supposé que votre oncle devait avoir bien plus d'argent qu'il ne le disait, et il a trouvé moyen d'envoyer, sans que ma fille s'en doutât , Elodie sa sœur ( ï\ lui a donné un nom de théàire) , chez nous, comme ouvrière, Dieu de Dieu ! qu'elle y a mis tout cen dessus-dessous, elle a débauché toutes ces. pauvres filles qui sont devenues indécrotables sous votre respect. .. Et , elle a tant fait , qu'elle a pris poar elle le père Thoul . et elle l'a emmené , que nous ne savons pas où, que ça nous a mis dans un embarras, rapport à tous les billets. Nous sommes encore aujor-d'ojord'hui sans pouvoir payer ; mais ma fille qu'est là - dedans veille aux échéances... Quand Idamore a evu le vieux à lui, rapport à sa sœur, il a laissé là ma pauvre fille , et il est maintenant avec une jeune première des Funambules... Et de là , le mariage de ma fille , comme vous allez voir...

— Mais vous savez où demeure le matelassier?... demanda Josépha.

— Le vieux père Chardin ? Est-ce que ça demeure, ça!... 11 est ivre dès six heures du matin, il fait un matelas tous les mois, il est toute la journée dans les estaminets borgnes, il fait les poules...

— Comment, il fait les poules?., c'est un fier coq!

— Vous ne comprenez pas, madame? c'est la poule au billard I Il en gagne trois ou quatre tous les jours, et il boit..

— Des laits de poule 1 dit Josépha. Mais Idamore fonctionne au Boulevard, et en s' adressant à mon ami Braillard , on le trouvera...

— Je ne sais pas, madame, vu que ces évcnemcns-la se sont passés, il y a six mois... Idamore est un de ces gens qui doivent aller à la Correctionnelle, de la. à Melun, et puis... dam !...

— Au pré! dit Josépha.

— Ahl madame sait tout, dit en souriant la mère Bijou. Si ma fille n'avait pas connu cet être là, elle serait... Mai* elle a eu bien de la chance , tout de même, vous me direz? car monsieur Greuouville en est devenu amoureux au point qu'il l'a épousée...

— Et comment ce mariage là s'est-il fait"?...

— Par le désespoir d'Olympe, madame. Quand elle s'est vue abandonnée pour la jeune promiere à qui elle a trempé une soupe I Ah! l'a-t-elle giroflettée !... et qu'elle a eu perdu le père Thoul qui l'adorait, elle a voulu renoncer aux hommes. Pour lors, monsieur Grenouville, qui venait acheter beaucoup chez nous, deux cents écharpes de Chiuc brodées par trimestre , .l'a voulu oonsoler ; mais , vraie ou Don, elle n'a voulu entendre à rien qu'avec la Mairie et l'Eglise : — « Je veux être honnête!... disait-elle toujours , ou je me péris I » Et elle a tenu bon. Monsieur Grenouville a consenti à l'épouser à la condition qu'elle renonceraità nous, et nous avons consenti. . .

— Moyennant finance!... dit la perspicace Josépha.

— Oui, madame, dix mille francs, et une rente à mon père qui ne peut plus travailler...

— J'avais prié votre fille de rendre le père Thoul heureux, et elle me l'a jeté dans la crotte! Ce n'est pas bien. Je ne m'intéresserai plus à personne! Voilà ce que c'est que de se livrer à la Bienfaisance!... La Bienfaisance n'est décidément bonne que comme spéculation. Olympe devait au moins m'âvertirdece. tripotage-la! Si vous metetrouvezlc père Thoul. d'ici à quinze jours, je vous donnerai mille francs...

— C'est bien difficile, ma bonne dame, mais il y a bien des pièces de cent sous dans mille francs, et je vais tâcher de gagner votre argent...

— Adieu, madame Bijou.

En entrant dans son boudoir, la cantatrice y trouva madame. Hulot complètement évanouie ; mais, maigre la perte de ses sens, son tremblement nerveux la faisait toujours tressaillir, de même que les tronçons d'une couleuvre coupée s'agitent encore. Des sels violons , de l'eau fraîche, tous les moyens ordinaires prodigués rappelèrent la baronne à la vie ou si l'on veut au sentiment de ses douleurs

— Ah! mademoiselle! jusqu'où est-il tombé 1... dit-elle 'm reconnaissant la cantatrice et se voyant seule avec elle.

— Ayez du courage, madame, répondit Josépha qui s'était mise sur un coussin aux pieds de la baronne , et qui lui baisait les mains, nous le retrouverons, el si es) dans la fange, eh bien ! il se lavera. Croyet-moi, pour les personnes bien élevées, c'est une question d'habits... Laissez-moi

réparer mes torts envers vous , car je vois combien vous attachée à votre mari, malgré sa conduite, pu

ici!... Dam! ce pauvre homme! il aime les femmes .. Eh bien! si vous aviez eu , voyez-vous , un peu de notre chiqu*, vous l'auriez empêché de coarailler. Le gouvernement devrait créer une école de gymnastique pour les honnêtes femmes 1 Mais les gouvernemens sont si h . les!.. . ils sont menés par les hommes qne nous menons! Moi, je plains les peuples!... Mais il s'agit de travailler pour vous et non de rue... Eh bien ! soyez tranquille, Madame, rentrez chez vous, ne vous tourmentez plus. Je vous ramènerai votre Hector comme il était il y a trente ans.

— Oh! mademoiselle, allons chez celte madame Grenouville! dit la baronne: elle doit savoir quelque chose, peutêtre verrai-jo Monsieur Iiulot aujourd'hui , et pourrai-jc l'arracher immédiatement à la misère, à la honte...

— Madame, je vous témoignerai par avance la reconnaissance profonde que je vous garderai de 1 honneur que vous m'avez fait, en ne montrant pas la cantatrice Josépha, la maîtresse du duc d'Hérouville, à côté de la plus belle, de la plus sainte image de la Vertu. Je vous respecte trop pour me faire voir auprès de vous. Ce n'est pas une humilité de comédienne, c'est un hommaie que je vous rends. Vous me faites regretter, madame, de ne pas suivre votre seniirr. malgré les épines qui vous ensanglantent les pieds cl les mains! Mais que voulez-vous? j'appartiens à l'Art comme vous appartenez à la Vertu...

— Pauvre fille! dit la baronne émue au milieu de ses douleurs par un singulier sentiment de sympathie cornu

"tive, je prierai Dieu pour vous, car vo i victime de

la société qui a besoin de spectacles. Quand la xi. viendra, faites pénitence,... vous serez exaucée, si Dieu daigne entendre les prières d'une...

— D'une martyre, madame, dit Josépha qai ba;sa respectueusement la robe de la baronne.

Mais Addiue prit la main delà canlatricc, l'ailira elle el la baisa au front. Rouge de plaisir, la eanialr. conduisit Adeliue jusqu'à sa voiture, avec les deu... ^'.rations les plus serviles.

— C'est quelque dame de charité, d;t le valet de chambre à la femme de chambre, car die n'est ainsi po'.r personne, pas même pour sa bonne amie, mademoiselle Jennv Cadicc!

— Attendez quelques jours, dit-elle, madame, el vous ie verrez, ou je renierai le dieu de mes pères: ci. pour une juive, voyez-vous, c'est promettre la rcus.-:

Au moment où la baronne entrait clu I .orin

il dans son cabinet une vieille femme à. .anle-

quin.'.e ans environ, qui. pour parvenir jusqu'à l'a lire, mit en avant le nom lerribledu chef de la police de sûreté.

Le valet Se chambre annonça :— Madame de Sa.

— J ai pris un de mes noms de guerre, monsieur, dit-elle en s'asseyant.

Viclorin fut saisi d'un frisson, intérieur pour ainsi dire. a l'aspect de cette affreusa vieille. Quoiqi

DE BALZAC

elle épouvantait par les signes de méchanceté froide que présentait sa plate ligure horriblement ridée, blanche et musculeuse. Marat, en femme et à cet âge, eût été, comme la Sainte-Estève, une image vivante de la Terreur. Cette vieille sinistre offrait dans ses petils yeux clairs la cupidité sanguinaire des tigres. Son nez épaté, dont les narines agrandies en trous ovales" souillaient le feu de l'enfer, rappelait le bec des plus mauvais oiseaux de proie. Le génie de l'intrigue siégeait sur son Iront bas et cruel. Ses longs poils de barbe poussés au hasard dans tous les creux de son visage, annonçaient la virilité de ses projets. Quiconque eût vu cette femme, aurait pensé que tous les peintres avaient manqué la ligure de Méphistophélès.

— Mon cher monsieur, dit-elle d'un ton de protection , je ne me mêle plus de rien depuis long-temps. Ce que je vais faire pour vous , c'est par considération pour mon cher neveu, que l'aime mieux que je n'aimerais un fils... Or, le préfet de police, à qui le président du conseil a dit deux mots dans le tuyau de l'oreille, rapport à vous, en conférant avec monsieur Chapuzot, a pensé que la police ne devait paraître en rien dan6 une affaire de ce genre là. L'on a donné carte blanche à mon neveu; mais mon neveu ne sera là dedans que pour le conseil , il ne doit pas se compromettre...

— Vous êtes la tante de...

— Vous y êtes, et j'en suis un peu orgueilleuse, réponditelle en coupant la parole à l'avocat, car il est mon élève, un élève devenu promptement le maître... Nous avons étudié votre, affaire, et nous avons jaugé ça ! Donnez-vous trente mille francs, si l'on vous débarrasse de tout souci"? Je vous liquide la chose ! et vous ne payez que l'affaire faite..

— Vous connaissez les personnes ?

— Non, mon cher monsieur, j'attends vos renseignemens. On nousa dit: il y a un bénèt de vieillard qui est entre les mains d'une veuve. Cette veuve de vingt-neuf ans a si bien fait son métier de voleuse qu'elle a quarante mille francs de rentes prises à deux pères de familles. Elle est sur le point d'engloutir quatre-vingt mille francs de rentes en épousant un bonhomme de soixante-et-un ans, elle ruinera toute une honnête famille, et donnera cette immense fortune à l'enfant de quelqu'amant, en se débarrassant promptement de son vieux mari... Voilà le problème.

— C'est ex?(t! dit Vicloriu. Mon beau-père, monsieur Crevel...

— Ancien parfumeur, un maire, je suis dans son arrondissement sous le nom de marne Nourrisson, dit l'inconnue.

— L'autre personne est madame Marneffe.

— Je ne la connais pas, dit madame Saint-Eslèvc; mais, en trois jours, je serai à même de compter ses chemisée.

— Pourriez-vous empêcher le mariage?... demanda l'avocat.

— Où en est-il?

— A la seconde publication. . .

— Il faudrait enlever la femme. Nous sommes aujourd'hui dimanche il n'y a que trois jours, car ils se marieront

mercredi, c'est impossible! Mais on peut vous la tuer... Victorin Hulot fit un bond d'honnête homme en entendant ces six mots dits de sang-froid.

— Assassiner!... dit-il. Et comment ferez-vous!

— Voici quarante ans, monsieur, que je remplace le Destin, répondit-elle avec un orgueil formidable, et que je fais tout ce que je veux dans Paris. Plus d'une farr.illc , et du faubourg Saint-Germain, m'a dit ses secrets , allez! j'ai conclu, rompu, bien des mariages, j'ai déchiré bien des teslamens, j'ai sauvé b'en des honneurs! je parque là, dit-elle en montrant sa tête, un troupeau de secrets qui me vaut trente-six mille francs de rentes, vous serez un de mes agneaux, quoi! Une femme comme moi serait-elle ce que je suis, siclle parlait de ses rroyens. J'agis! Tout ce qui se fera, mon cher maître, sera l'œuvre du hasard, et vous n'aurez pas le plus léger remords. Vous serez comme les gens guéris parles somnambules, ils croientanboutd'un mois que la Nature a tout fait.

Victorin eut une sueur froide. L'aspectdu bourreau l'aurait moins emu que cette sœur sententieuse et prétentieuse du Bagne; en voyant sa robe lie-de-vin, il la crut vêtue de sang.

— Madame, je n'accepte pas le secours de votre expérience et de votre activité, si le succès doit coûter la vie à quelqu'un, et si le moindre fait ciiminel s'ensuit.

— Vous êtes un grand enfant ! monsieur, répondit madame Saint-Estève. Vous voulez rester probe à vos propres yeux, tout en souhaitant que votre ennemi succombe.

Victorin fit un signe de dénégation.

— Oui, reprit-elle, vous voulez que cette madame Marneffe abandonne la proie qu'elle a dans la gueule'? Et comment fcriez-vous lâcher à un tigre son morceau de bœuf? est-ce en lui passant la main sur le dos et lui disant : Minet !.. minet ?. . . Vous n'êtes pas logique. Vous ordonnez un combat, et vous n'y voulez pas de blessures! Eh bien ! je vais vous faire cadeau de cette innocence qui vous lient tant au cœur. J'ai toujours vu dans l'honnêteté de l'étoffe à hypocrisie! Un jour, dans trois mois, un pauvre prêtre viendra vous demander quarante mille francs pour une œuvre pie, un couvent ruiné dans le Levant, daus ledésert ! Si vous êtes content de votre sort, donnez les quarante mille francs au bonhomme! vous en verserez bien d'autres au fisc ! Ce sera peu de chose, allez ! en comparaison de ce que vous récolterez.

Elle se dressa sur ses larges pieds à peine contenus dans des souliers de satin que la chair débordait, elle sourit en saluant et se retira.

— Le diablo a une sœur, se dit Victorin en se levant.

11 reconduisit cette horrible inconnue . évoquée des antres de l'espionnage, comme du troisième dessous de l'Opéra se dresse un monstre au coup de baguette d'une fée dans un ballet-féerie.

Après avoir fini ses affaires au Palais, il alla chez monsieur Chapuzot, le chef d'un des plus importans services à la Prélecture de police, pour y prendre des renseignemens sur cette inconnue.

En voyant monsieur Chapuzot seul dans son cabinet, Victorin Huiot le remercia de son assistance.

— Vous m'avez envoyé, dit-il, une vieille qui pourrait servir a personnifier Paris, vu du côté criminel.

Monsieur Chapuzot déposa ses lunettes sur ses papiers, et regarda l'avocat d'un air étonné.

— Je ne me serais pas permis de vous adresser qui que ce soit sans vous en avoir prévenu, sans donner un mot d'introduction, répondit-il.

— Ce sera donc monsieur le préfet. . .

— Je ne le pense pas, dit Chapuzot. La dernière fois que le prince de "Wisscmbourg a dîné chez le ministre de l'intérieur, il a vu. monsieur le préfet , et il lui a parlé de la situation où vous étiez, une situation déplorable, en lui demandant si l'on pouvait amiablcment venir a votre secours. Monsieur le préfet, vivement intéressé par la peine que Son Excellence a montrée au sujet de celle affaire de famille, a eu la complaisance de me consulter à ce sujet. Depuis que monsieur le préfet a pris les rênes de cette administration, si calomniée et si utile, il s'est de prime abord, interdit de pénétrer dans la Famille. Il a eu raison et en principe et comme morale; mais il aeu tort en fait. La police, depuis quarantecinq ans que j'y suis, a rendu d'immenses services aux familles, de 1799 à 1815. Depuis 1820, la Presse et le Gouvernement constitutionnel ont totalement changé les conditions de noire existence. Aussi mon avis a-t-il été de ne pas s'occuper d'une semblable affaire, et monsieur le préfet a eu la bonté de se rendre à mes observations. Le chef de la police de sûreté a reçu devant moi l'ordre de ne pas s'avancer; et, si par hasard, vous avez reçu quelqu'un de sa part, je le réprimaaderai. Ce serait un cas de destitution. On a bientôt dit : La police fera cela ! La police! la police l Mais, mon cher maître, le maréchal, le conseil des ministres ignorent ce que c'est que la police. Il n'y a que la police qui se connaisse ellemême Les Rois, Napoléon, Louis XVIII savaient les affaires de la leur ; mais la nôtre, il n'y a eu que Fouché, que monsieur Lenoir, monsieur de Sartines, et quelques préfets, hommes d'esprit, qui s'en sont doulés... Aujourd'hui lout est changé. Nous sommes amoindris, désarmés ! J'ai vu germer bien des malheurs privés que j'aurais empêchés avec cinq scrupules d'arbitraire! .. Nous serons regrettés par ceux-là mêmes qui nous ont démolis, quand ils seront, comme vous, devant certaines monstruosités morales qu'il faudrait pouvoir enlever comme nous enlevons les boues! En politique, la police est tenue de tout prévenir, quand il s'agit du salut public ; mais la Famille, c'est sacré. Je ferais lout pour découvrir et empêcher un attentat contre les jours du Roi! je rendrais les murs d'une maison Iransparens; mais aller meltre nos griffes dans les ménages, dans

les intérêts privés! jamais, tant que je siégerai dans ce

cabinet, car j'ai peur...

— De quoi?

— De la Presse! monsieur le député du centre gauche.

— Que dois-je faire"? dit Hulol fils après une pause.

— Eh ! vous vous appelez Famille ! reprit le Chef de Division, toutesl dit, agissez comme vous l'entendrez; mais vous venir en aide?... Mais faire de la police un instrument des passions et des intérêts privés, est-ce possible?... Là, voyez-vous, est le secret delà persécution, nécessaire et que les magistrats ont trouvée illégale , dirigée contre le prédécesseur de noire chef actuel de la Sûreté. Bibi-Lupin faisait la police pour le compte des particuliers. Ceci cachait un immense danger social ! Avec les moyens dont il disposait, cet homme eût été formidable, il eût été une Sousfatalité. . «

— '- Mais à ma place, dit Iïulot?

— Oh ! vous me demandez une consultation, vous qui en vendez!... répliqua monsieur Chapuzot. Allons donc, mon cher maître, vous vous moquez de moi.

Hulot salua le Chef de Division, et s'en alla sans voir l'imperceplible mouvement d'épaules qiîi échappa au fonctionnaire, quand il se leva pour le reconduire.

— Et ça veut être un homme d'Etal !... se dit monsieur Chapuzot en reprenant ses rapports.

Victoria revint chez lui, gardant ses perplexités, et ne pouvant les communiquer à personne.

Au dîner, la baronne annonça joyeusement à ses enfans que, sous un mois , lear père pourrait partager leur aisance et achever paisiblement ses jours en famille.

— Ah ! je donnerais bien mes trois mille six cents francs de rentes pour voir le baron ici! s'écria Lisbeth. Mais, ma bonne Adeline . ne conçois pas de pareilles joies par avance?... je t'en prie.

— Lisbeth a raison, dit Célesline. Ma chère mère, attendez l'événement.

La baronne, tout cœur, toute espérance, raconla sa visite à Josépha, trouva ces pauvres filles malheureuses dan.-> leurbonheur. et parla de Chardin, le matelassier, le père du garde-magasin d'Oran , en montrant ainsi qu'elle ne se livrait pas à un faux espoir.

Lisbeth, le lendemain malin, était à sept heures, dans un fiacre sur le quai de la Tournelle, où elle fit arrêter à laugle de la rue dePois.-y.

— Allez, dit-elle au cocher, rue des Bernardins, au numéro sept, c'est une maison à allée, et sans portier. Vous monterez au quatrième étage, vons sonnera it la porte à

e, sur laquelle d'ailleurs vous lirez : « ftfaden Chardin, repriseuse de dentelles -et de cachemires. ■ On viendra. Vous demanderez le chevalier. On vous répondra : « Il est sorti. » Vous direz : • Je le sais bien, mais irouuz-le. car sa bonne est la sur Se quai, dans un Caere, ei \eut le voir...»

Vini,t minutes après, un vieillard, qui parais quatre-vingts ans, aux cheveux entièrement lianes, le nei rougi par le froid dans une ligure paie et i idée comme celle d'une vieille femme, allant d'un pas irainaLt. les p.eds dans des pantoufles de lisière, le dos routé, \èiu d'une redingote d'alpaga chauve, ne portant pas de décoration, laissant pas.

DE BALZAC

ser à ses poignets les manches d'un gilet tricoté, et la chemise d'un jaune inquiétant, se montra timidement, regarda le tiacre, reconnut Lisbeth, et vint à la portière.

— Ah! mon cher cousin, dit-elie, dans quel étal vous êtes !

— Elodie prend tout pour elle ! dit le baron Hulot. Ces Chardin sont des canailles puantes...

— Voulez-vous revenir avec nous ?

— Oh! non. non, dit le vieillard, je voudrais passer en Amérique...

— Adeline est sur vos traces ..

— Ah! si l'on pouvait payer mes dettes ?... demand» le baron d'un air déliant. Samanon me poursuit.

— Nous n'avons pas encore payé votre arriéré, votre lils doit encore cent mille francs...

— Pauvre garçon !

■r- Et votre pension ne sera libre que dans sept à huit mois... Si vous voulez attendre, j'ai là deux mille francs! Le baron tendit la main par un geste avide, effrayant.

— Donne! Lisbeth. Que Dieu te récompense. Donne! je sais où aller !

— Mais vous me le direz, vieux monstre'?

— Oui. Je puis attendre ces huit mois, car j'ai découvert un petit ange, une bonne créature, une innocente et qui n'est pas assez âgée pour être encore dépravée.

— Songez à la cour d'assises, dit Lisbeth qui se flattait d'y voir un jour le baron Hulot.

— Non, c'est rue de Charonne! dit le baron Hulot, un quartier où tout arrive sans esclandre. Va, l'on ne me trouvera jamais. Je me suis déguisé, Lisbeth, en père Thorec, on me prend pour un ancien ébéniste, l'a petite m'aime, et je ne me laisserai pas manger la laine sur le dos.

— Non, c'est fait ! dit Lisbeth en regardant la redingote. Si je vous y conduisais, cousin...

Le baron Hulot monta dans la voiture, en abandonnant mademoiselle Elodie sans lui dire adieu, comme on jette un roman lu.

En une demi heure pendant laquelle le baron Hulot ne parla que de la petite Atala Judix a Lisbeth, car il était arrivé par degrés aux affreuses passions qni ruinewt les vieillards, s'a cousine le déposa muni de deux mille francs, rue de Charonne, dans le faubourg Saint-Antoine, à la porte d'une maison à façade suspecte et menaçante.

— Adieu, cousin, tu seras maintenant le pire Thorte, n'est-ce pas ? Ne m'envoie que des commissionnaires, et en les prenant toujours à des endroits différens.

— C'est dit. Oh ! je suis bien heureux I dit le baron dont la figure fut éclairée par la joie d'un futur et tout nouveau bonheur.

— On ne le trouvera pas là, se dit Lisbeth qui fit arrêter son fiacre au boulevard Beaumarchais, d'où elle revint en omnibus, rueLouis-le-Giand.

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