CHAPITRE XXXIV
LA \E\GEA\CE A LA POIRSIITE DE VALERIE.
Le lendemain , Crevel fut annoncé chez ses enfans , au moment où toute la famille était réunie au salon , après le déjeuner. Célesline courut se jeter au cou de son père , et se conduisit comme s'il était venu la veille, quoique, depuis deux ans, ce fût sa première visite.
— Bonjour, mon père ! dit Victorin en lui tendant la main.
— Bonjour, mes enfans! dit l'important Crevel. Madame la baronne, je mets mes hommages à vos pieds, — Dieu ! comme ces enfans grandissent! ça nous chasse! ça nous dit : — Grand-papa , je veux ma place au soleil! — Madame la comtesse, vous êtes toujours admirablement belle! ajouta-! il en regardant Horteuse.— Et voilà le reste de nos écus ! ma cousine Bette, la vierge sage. — Mais vous êtes tous très bien ici... dit-il après avoir distribué ces phrasesà chacun en les accompagnant de gros rires qui remuaient difficilement les masses rubicondes de sa large figure.
Et il regarda le salon de sa tille avec une sorte de dédain.
— Ma chère Célesline, je te donne tout mon mobilier delà nie des Saussayes, il fera très bien ici. Ton salon a besoin d'ètf* renouvelé... Ah! voilà ce petit drôle de Wcnceslas ! Eh bien! sommes-nous sages, mes petits enfans? il faut avoir des mœurs...
— Pour ceux qui n'en ont pas, dit Lisbeth.
— Ce sarcasme , ma clicre Lisbeth, ne me concerne plus. Je vais, mes enfans, mettre un terme à la fausse position où je me trouve depuis si long-temps; et, en bon père de famille, je viens vous annoncer mon mariage. 1 , tout bonifacement . .
— Vous avez le droit de vous marier, dit Victorin, et, pour mon compte, je vous rends la parole que vous m'avez donnée en m'accordant la main de ma chère Célesline...
— Quelle parole? demanda Crevel.
— Celle de ne pas vous marier, répondit l'avocat. Vous me rendrez la justice d'avouer que je ne vous demandais pas cet engagement, que vous lavez bien volontairement pris malgré moi, car je vous ai, dans ce temps, fait observer que vous ne deviez pas vous lier ainsi...
LfcS PARKNS PAUVRES,
— Oui, je m'en souviens, mon cher ami, dit Crevé] honteux. Et, ma foi, tenez?... mes chers enfaus, si vous vouliez bien vivre avec madame Crevé!, vous n'auriez pas à vous en repenlir... Votre délicatesse, Victorin, me louche... On n'est pas impunément généreux avec moi... Voyons, sapristi I accueillez bien votre belle-mére, venez ii mon mariage?...
— Vous ne nous dites pas, mon père, quelle est votre fiancée? dit Célestine.
— Mais c'est le secret de la comédie , reprit Crcvel .. Ne jouons pas à cache-cache ! Lisbeth a dû vous.dire...
— Mon cher monsieur Crevcl, répliqua la Lorraine, il est des noms qu'on ne prononce pas ici...
— Eh bien! c'est madame Mamelle !..
— Monsieur Crcvel, répondit sévèrement l'avocat, ni moi ni ma femme nous n'assisterons à ce mariage, non par des motifs d'intérêt, car je vous ai parlé l'oul-a l'heure avec sincérité. Oui, je serais très heureux de savoir que vous trouverez le bonheur dans cette union ; mais je suis mu par des considérations d'honneur et de délicatesse que vous devez comprendre , et que je ne puis exprimer , car elles raviveraient des blessures encore saignantes ici...
La baronne fit un signe à la comtesse, qui, prenant son enfant dans ses bras, lui dit : — Allons, viens prendre ton bain, Wenceslas! — Adieu , monsieur Crever.
La baronne salua Crevel en silence, et Crevel ne put s'empêcher de sourire en voyant l'étonnement de l'enfant quand il se vit menace de ce bain improvisé.
—Vous épousez, monsieur, s'écria l'avocat, quand il se trouva seul avec Lisbeth, sa femme et son beau-père, une femme chargée des dépouilles de mon père , et qui la froidement conduit dans l'abîme où il est , une femme qur vit avec le gendre , après avoir ruiné le beau-père , qui cause les chagrins mortels de ma sœur... Et vous croyez qu'on nous verra sanctionnant votre folie par ma présence? Je vous plains sincèrement, mon cher monsieur Crevel! Vous n'avez pas le sens de la famille, vous ne comprenez pas la solidarité d'honneur qui eu lie les dil'ferens membres. On ne raisonne pas (je l'ai trop su malheureusement!) les passions. Les gens passionnés sont sourds comme ils sont aveugles. Votre tille Célestine a trop le sentiment de ses devoirs pour vous dire un seul mot de blâme.
— Ce serait joli, dit Crevel, qui tenta de couper court à cette mercuriale.
— Célestine ne serait pas ma femme, si elle vous faisait une seule observation, reprit l'avocat; mais moi, je puis essayer de vous arrêter avant que vous ne mettiez le pied dans le gouffre, sur tout après vous avoir donne la panne de mon desintéressement. Ce n'est certes pas votre fortune, c'est vousmèmedont je me préoccupe... Et pour vous éclairer sur mes senti mens, je puis ajouter, ne fût-ce que peur vous tranquilliser relativement à votre futur contrat de mariage, que ma situation de fortune est telle que nous n'avons rien à désirer. . .
— Grâce à moi, s'écria Crevel dont la ligure était devenue violette.
— Grâce à la fortune de Ceieslinc, répondit l'avocat, et si vous regrettez d'avoir donné, comme une dot venant de vous, à votre lille des sommes qui ne représentent pas la moitié de ce que lui a laissé sa mère, nous sommes prêts à vous les rendre...
— Savez-vous, monsieur mon gendre, dit Crevel qui se mit eu position, qu'en couvrant de mon nom madame Marneffe, elle ne doit plus répondre au monde de sa conduite qu'en qualité de madame Crevel.
— C'est peut-être très gentilhomme, dit l'avocat, e'csl généreux quant aux choses de cœur, aux écarts de la passion ; mais je ne connais pas de nom, ni do luis, ni de litre qui puissent couvrir les troiscent mille francs ignobl arrachés à mon père! .. .le vous dis nettement, mon cher beau-père, que votre future est iudigue de vous, qu'elle ïoos trompe: cl qu'elle est amoureuse folle de mon beau-frère Stciubock, elle en a paye lis deltcs...
— C'est moi qui les ai payées...
— Bien, reprit l'avocat, j'en suis bien aise pour le comte Steinbeck qui pourra s'acquitter un jour ; mais il esl aimé, très aimé, souvent aimé...
—Il est aimé?.. dit Crevel dont la ligure annonçait un bouleversement général. C'est lâche, et sale, et petit, et commun, de calomnier une femme!... Quand on avance ces sortes de choses-là, monsieur, on les prouve...
— Je vous donnerai des preuves...
— Je les attends...
— Après-demain, mon cher monsieur Crevel, je vous dirai le jour et l'heure, le moment où je serai en mesure de vous dévoiler l'épouvantable dépravation de votre future épouse .
— Très bien, je serai charmé, dit Crevel qui reprit son sang-froid. Adieu, mes enfans, au revoir. Adieu. Lisbeth...
—Suis-le donc, Lisbeth, dit Célestine à l'oreille de la cousine Bette.
— Eh bien! voilà comme vous vous en allez?... cria Lisbeth à Crevel.
— Ali! lui dit Crevel, il est devenu très fort, mon gendre, il s est forme. Le Palais, la Chambre, la rouerie judiciaire et la rouerie politique en l'ont un gaillard. Ah! ah! il sait que je nie marie mercredi prochain, et dimaïuhe, ce monsieur me propose de me dire, dans trois jours, l'époque à laquelle il me démontrera que ma femme est indigne de moi... Ce n'est pas maladroit... Je retourne signer le contrat. Allons, viens avec moi, Lisbeth, viens? ... ils n'en sauront rien' Je voulais laisser- quarante mille fraucs de rentes à CiUstme: mais Hulot vient de se conduire de manière a s aliéner mon cœur à tout jamais.
— Donnez-moi dix minutes, père Crevel, allendez-moi dans votre voiture à la porte, je vais trouver un prétexte pcuir sorlir.
— Eh bien! c'est convenu...
— .Mes amis, dit Lisbeth q*u retrouva la famille au Ion, je vais avec Crevel. on signe le contrat ce soir. pourrai vous eu dire les dispositions. Ce sera probablement
DE BXLZÀC.
ma dernière visite à cette femme. Yolrc père est furieux. Tl va vous déshériter. ..
— Sa vanité l'en empêchera, répondit l'avocat. Il a voulu posséder la terre de Presles, il la gardera, je le connais. Eut-il des enfans, Cclestine recueillera toujours la moitié de ce qu'il laissera, la loi l'empêche de donner toute sa fortune... Mais ces questions ne sont rien pour moi , je ne pense qu'à notre honneur... Allez, cousiue, dit-il en serrant la main de Lisbeth , écoutez bien le contrat , vous nous en redirez ks clauses...
Vingt minutes après, Lisbeth et Crcvel entraient à l'hôtel de la rue Barbet, où madame Marneflé attendait dans une douce impatience le résultat de la démarche qu'elle avait ordonnée.
Valérie avait élé prise, à la longue, pour Wénceslas de ce prodigieux amour qui, une fois dans la vie, élreint le cœur des femmes. Cet artiste manqué devint, entre les mains de madame Mamelle, un amant si parfait, qu'il était pour elle, ce qu'elle avait été pour le baron Hçlot.
Valérie tenait des pantoufles d'une main, et l'autre était à Steinbock, sur l'épaule de qui ellereposait sa tête. Il en est de la conversai ion à propos interrompus dans laquelle ils s'étaient lancés depuis le départ de Crevel, comme de ces !on- , gués œuvres littéraires de noire temps, au fronton desquelles en lit : La reproduction en est interdite. Ce chef-d'œuvre de poésie intime amena naturellement sur les lèvres de l'artiste un regret qu'il exprima, non sans amertume.
— Ah I quel malheur que je me sois marié, dit Wenceslas, car si j'avais attendu, comme le disait Lisbeth, aujourd'hui je pourrais t'epouser.
— Il faut être Polonais pour souhaiter faire sa femme dune maîtresse dévouée contre le devoir! le plaisir contre l'ennui.
— Je te connais si capricieuse, répondit Steinbock. Ne t'ai-je pas entendu causer avec Lisbeth du baron Montés, ce Brésilien?...
— Veux-tu m'en débarrasser? dit Valérie.
— Ce serait, répondit l'ex-sculpteur, le seul moyen de t'empêrher de le voir.
— Apprends, mon chéri, répondit Valérie, que je le ménageai» pour en faire un mari, car je le dis tout à loi !... Les promesses que j'ai faites à ce Brésilien... (Oh! bien avant de te connaître, dit-elle eu répondant à un geste de Wcnceslas!) eh bien! ces promesses dont il s'arme pour nie tourmenter, m'obligent à me marier presque secrètement; car s'il apprend que j'épouse Crevel, il est homme à... à me tuer!..
— Ohl quant a cette crainte!... dit Steinbock en faisant un geste de dédain qui signifiait que ce danger-là devait être insignifiant pour une femme aimée par un Polonais.
Remarquez qu'en fait de bravoure, il n'y a plus la moindre forfanterie chez les Polonais, tant ils sont réellement et sérieusement braves !
s'écria Valérie. Echanger l'amour
— Et cet imbécile de Crevel, qui veut donner une fête et qui=e livre à ses goûts de faste économique à propos de mon mariage, me met dans un emharrasd'où je ne sais comment sortir.
Valérie pouvait-elle avouer à celui qu'elle adorait que le baron Henri Montés avait, depuis le renvoi du baron Iïulot, hérité du privilège de venir chez elle à toute heure, et que, malgré son adresse, elle en était encore à trouver une came de brouille où le Brésilien croirait avoir tous les torts? Elle connaissait trop bien le caractère quasi sauvage du baron, qui se rapprochait beaucoup de celui de Lisbeth, pour ne pas trembler en pensant à ce More de Rio de Janeiro.
Au roulement de la voiture, Steinbock quitta Valérie qu'il tenait par la taille, et il prit un journal dans la lecture duquel on le trouva tout absorbé. Valérie brodait, avec une attention mimrieusc, des pantoufles à son futur.
— Comme on la calomnie !.. dit Lisbeth à l'oreille de Crevel sur h* seuil de la porte en lui montrant ce tableau... Voyez sa coiffure ! est-elle dérangée? A entendre Viclorin, vous auriez pu surprendre deux tourtereaux au nid.
— Ma chère Lisbeth, répondit Crevel en position, voistu, pour faire d'une Aspasie une Lucrèce, il suffit de lui inspirer une passion!...
— Ne vous ai-je pas toujours dit, reprit Lisbeth, que les femmes aiment les gros libertins comme vous?
— Elle serait d'ailleurs bien iûgrate, reprit Crevel, car combien n'ai-je pas dépensé icil
Et il montrait l'escalier.
Dans l'arrangement de cet hôtel que Crevel regardait comme le sien, Grindot avait essayé de lutter avec Cleretti, l'architecte à la mode, à qui le duc d'Hérouville avait confié la maison de Josépha. Mais Crevel , incapable de comprendre les arts , avait voulu, comme tous les bourgeois, ne dépenser qu'une somme fixe, connue à l'avance; et il fut impossible à Grindot de réaliser son rêve d'architecte. La différence qui distinguait l'hôtel de Josépha de celui de la rue Barba, était celle qui se trouve entre la personnalité des choses et leur vulgarité. Ce qu'on admirait chez Josépha ne se voyait nulle part ; ce qui reluisait chez Crevel pouvait s'acheter partout. Ces deux luxes sont sé- 1 parés l'un de l'autre par le fleuve du million. Un miroir unique vaut six mille francs, le miroir inventé par un fabricant qui l'exploite, coûte cinq cents francs. Un lustre authentique de Boule monte en vente publique à trois mille francs, le même lustre surmoulô pourra être fabriqué pour mille ou douze cents francs; l'un est en Archéologie ce qu'un lablean de Raphaël est en peinture, l'autre en est la copie. Qu'estimez-vous une copie de Raphaël ?
L'hôtel de Crevel était donc un magnifique spécimen du luxe des sots, comme l'hôtel de Josépha le plus beau modèle d'-ine habitation d'artiste.
— Nous avons la guerre , dit Crevel en allant vers sa future.
Madame Mamelle sonna.
— Allez chercher monsieur Bcrlhier, dit-elle au valet de chambre, et ne revenez pas sans lui. Si tu avais réussi, reprit-elle en enlaçant Grevel, mon petit père, nous aurions retardé mon bonheur, et nous aurions donné une fête a* étourdir; mais, quand toute une famille s'oppose à un mariage, mon ami, la décence veut qu'il se fasse sans éclat, surtout lorsque la mariée est veuve...
— Moi , je veux au contraire aflicher un luxe à la Louis XIV, dit Crevel qui depuis quelque temps trouvait le dix-huitième siècle petit. J'ai commandé des voitures neuves, il y a la voiture de monsieur et celle de madame, deux jolis coupés, une calèche, une berline d'apparat avec un siège superbe qui tressaille comme madame Hulot.
— Ah! je veux?... Tu ne serais donc plus mon agneau? Ma biche , tu feras à ma volonté. Nous allons signfr notre contrat entre nous, ce soir. Puis, mercredi, nous nous marierons officiellement, comme on se marie réellement, en catimini, selon le mot de ma pauvre mère. Nous irons à pied vêtus simplement à l'église, où nous aurons une messe basse. Nos témoins sont Stidmann, Steinbock, Vignon et Massol, tous gens d'esprit qui se trouveront à la Mairie comme par hasard, et qui nous feront le sacrifice d'entendre une messe. Ton collègue nous mariera, par exception, à neuf heures du matin. La messe est à dix heures , nous serons ici à déjeuner à onze heures et demie. J'ai promis à nos convives que l'on ne se lèverait de table que le soir... Nous aurons Rixiou, ton ancien camarade de Rirotlerie du Tillet, Lousteau, Vernisset, Léon de Lora, Vernou, la fleur des gens d'esprit qui ne nous sauront pas mariés !... Nous les mystifierons , nous nous griserons un petit brin, 'et Lisbeth en sera ; /je veux qu'elle apprenne le mariage , Bixiou doit lui faire des propositions.
Pendant deux heures madame Marneffe débita des folies, qui lirenl faire à Crevel celle réflexion judicieuse :
— Comment une femme si gaie pourrait-elle être dépravée"? folichonne, oui! mais perverse?... allons donc!
— Qu'est-ce que tes enfans ont dit de moi?... demandat-elle à Crevel dans un moment où elle le tint près d'elle sur sa causeuse, bien des horreurs?
— Ils prétendent, répondit Lisbeth, que lu aimes Wenceslas d'une façon criminelle, toi ! la vertu même !
— Je crois bien que je l'aime, mon petit Wenceslas! s'écria Valérie en appelant l'artiste, le prenant par la lèlc et l'embrassant au front. Pauvre garçon sans appui, sans fortune!... dédaigné par une girafe couleur carotte! Que \cu\iu, Crevel?... Wenceslas, c'est mou poète, et je l'aime au grand jour, comme si c'était mon en'anl! Ces femmes vertueuses, ça voit du mal partout, et en tout. Ah ça! elles ue pourraient donc pas rester sans mal faire auprès d'un homme? Moi, je suis comme les enfans gâtés à qui l'on n'a jamais rien refusé : les bonbons ne me causent plus aucune
émotion. Pauvres femmes, je les plains!... Et qu'est-ce qui me détériorait comme cela?
— Victorin, dit Crevel.
— Eh bien ! pourquoi ne lui as-tu pas fermé le bec à ce perroquet judiciaire, avec les deux cent mille francs de la maman ?
-— Ah! la baronne avait fui , dit Lisbeth.
— Qu'ils y prennent garde! Lisbeth , reprit madame Marneffe en fronçant les sourcils. Ou ils me recevront chez eux, et très bien, et ils viendront chez leur belle-mère, tous! ou je les logerai (dis-leur de ma part?) plus bas que ne se trouve le iiaron... Je veux devenir méchante, à la fin ! Ma paroUd'honneur,je crois que le Mal est la faulx avec laquelle ou met le Rien en coupe.
A trois heures, maître Rerlhier, successeur de Cardot, lut lc'contrat de mariage, après une courte conférence entre Crevel et lui. car certains articles dépendaient de la résolution que prendraient monsieur et madame Hulot jeunes.
Crevel reconnaissait à sa future épouse une fortune composée : 1° de quarante mille francs de rentes dont les titres étaient désignés, 2° de l'hôtel et de tout le mobilier qu il contenait, et 3' de trois millions en argent. En outre, il taisait à sa future épouse toutes les donations permises par la loi ; il la dispensait de tout inventaire; et, dans le cas où, lors de leur décès, les conjoints se trouveraient sans enfans, ils se donnaient respectivement l'un à lautrc l'universalité de leurs biens, meubles et immeubles.
Ce contrat réduisait la fortune de Crevel à deux millions de capital. S il avait des enfans de sa nouvelle femme, il restreignait la part de Célestine à cinq cent mille francs. à cause de l'usufruit de sa fortune accorde à Valérie L etait la neuvième partie environ de sa fortune actuelle.
Lisbeth revint dîner rue Louis-le-Grand. le désespoir peint sur la ligure. Elle expliqua, commenta le contrat de mai ia v. et trouva Célestine insensible autant que Victorin à celle désastreuse nouvelle.
— Vous avez irrité votre père, mes enfans ! Madame Marneffe a juré que vous recevriez chez vous la femme de mousieur Crevel, et que vous viendriez chez elle, dil-elle.
— Jamais! dil Hulot.
— Jamais! dit Célestine.
— Jamais ! s'écria Horlense.
Lisbeth fut saisie du désir de vaincre lallitude superbe de tous les Hulot.
— Elle parait avoir des armes terribles contre vous' répondit-elle. Je ne sais pas encore de quoi il s'agit, mais je le saurai... Elle a parlé vaguement d'une histoire île deux cent nulle francs qui regarde Adeline...
La baronne Hulot se renversa doucement sur le divan où elle se trouvait, et d affreuses convulsions se déclarèrent.
— Allez-y. mes enfans !... cria la baronne. Recevez celte femme I Monsieur Crevel est un homme infâme ' il mérite le dernier supplice... Obéissez à cette femme . Ah! c est no monstre! elle sait tout '
DE BALZAC
Après ces mots mêlés à des larmes, à des sanglots, madame Hulot trouva la force de monter chez elle, appuyée sur le bras de sa fille et sur celui de Célestine.
— Qu'est-ce que tout ceci veut dire ? s'écria Lisbelh restée seule avec Victorin .
L'avocat, planté sur ses jambes, dans une stupéfaction très concevable, n'entendit pas Lisbeth.
— Qu'as-tu, mon Victorin?
— Je suis épouvanté! dit l'avocat dont la figure devint menaçante. Malheur à qui touche à ma mère, je n'ai plus de scrupules ! Si je le pouvais , j'écraserais cette femme sous mon pied comme on écrase une vipère... Ahl elle attaque la vie et l'honneur de ma mère...
— Elle a dit, ne répète pas ceci, mon cher Victorin, elle a dit qu'elle vous logerait tous encore plus bas que votre père... Elle a reproché vertement à Crevel de ne pas vouj avoir fermé la bouche avec ce secret qui paraît tant épouvanter Adeline.
On envoya chercher un médecin, car l'état de la baronne empirait. Le médecin ordonna une potion pleine d'opium, et Adeline tomba, la potion prise, dans un profond sommeil ; mais toute cette famille était en proie à la plus vive terreur.
Le lendemain, l'avocat partit de bonne heure pour le Palais, et il passa par la Préfecture de Police, où il supplia le Chef de la Sûreté de lui envoyer madame de Saint-Estève.
— On nous a défendu, monsieur, de nousoccuper de vous; mais madame Saint-Estève est marchande, elle est à vos ordres, répondit le célèbre Chef.
De retour chez lui, le pauvre avocat apprit que l'on craignait pour la raison de sa mère. Le docteur Bianchon, le docteur Labarit, le professeur Angard réunis en consultation venaient de décider l'emploi de moyens héroïques pour détourner le sang qui se portait à sa tète. Au moment où Victorin écoutait le docteur Bianchon, qui lui détaillait les raisons qu'il avait d'espérer l'apaisement de celle crise, quoique ses confrères désespérassent, le valet de chambre vint annoncer a l'avocat sa cliente madame Saint-Eslève. Victorin laissa Bianchon au milieu d'une période et descendit l'escalier avec une rapidité de fou.
— Y aurait-il dans la maison un principe de folie contagieux ? dit Bianchon en se retournant vers Labarit.
Les médecins s'en allèrent en laissant un interne chargé par eux de veiller madame Hulot.
— Toute une vie de vertu !.. était la seule phrase que la malade prononçât depuis la catastrophe.
Lisbeth ne quittait pas le chevet d'Adeline, elle l'avait veillée, elle était admirée par les deux jeunes femmes.
— Eh bien! ma chère madame Saint-Estève? dit l'avocat en introduisant l'horrible vieille dans son cabinet et en en fermant soigneusement les portes.
— Eh bien I mon cher ami , dit-elle en regardant Victo-
rin d'un œil froidement ironique , vous avez fait vos petites réflexions?...
— Avez-vous agi?...
— Donnez-vous cinquante mille francs?. . . •
— Oui, répondit Hulot fils, car il faut marcher. Savezvous que, par une seule phrase, cette femme a mis la vie et la raison de ma mère en danger?
— On a marché ! répliqua la vieille.
— Eh bien? dit Victorin convulsivement.
— Eh bien ! vous n'arrêterez pas les frais?
— Au contraire.
— C'est qu'il y a déjà vingt-trois mille francs de frais. Hulot fils regarda la Sainte-Estève d'un air imbécile.
— Ah ça ! seriez-vous un jobard , vous l'utfê des lumières du Palais? dit la vieille. Nous avons pour cette somme une conscience de femme de chambre et un tableau de Raphaël, ce n'est pas cher.
Hulot restait stupide, il ouvrait de grands yeux.
— Eh bien! reprit la Sainte-Estève, nous avons acheté mademoiselle Reine Tonsard, celle pour qui madame Marneffe n'a pas de secrets...
— Je comprends...
— Mais si vous lésinez, dites-le.
— Je payerai de confiance, répondit-il , allez. Ma mère m'a dit que ces gens -là méritaient les plus grands supplices...
— On ne roue plus, dit la vieille.
— Vous me répondez du succès ?
— Laissez- moi faire, répliqua la Saint-Estève. Votre vengeance mijote.
Elle regarda la pendule, la pendule marquait six heures.
— Votre vengeance s'habille, les fourneaux du Rocherde-Cancale sont allumés, les chevaux des voitures piaffent, mes fers chauffent. Ah 1 je sais votre madame Marneffe par cœur. Tout est paré, quoi ! Il y a des boulettes dans la ratière, je vous dirai demain si la souris s'empoisonnera. Je le crois! Adieu, mon fils.
— Adieu, madame.
— Savez-vous l'anglais?
— Oui!
— Avez-vous vu jouer Macbeth, en anglais ?
— Oui...
— Eh bien! mon fils, tu seras roi! c'est-à-dire tu hériteras! dit celte affreuse sorcière devinée par Shakspearc et qui paraissait connaître Shakspearc.
Elle laissa Hulot hébété sur le siiuil de son cabinet.
— N'oubliez pas que le référé est pour demain! dit-elle gracieusement en plaideuse consommée.
Elie voyait venir deux personnes, et voulait passer à leurs yeux pour une comtesse Pimbeschc.
— Quel aplomb! se dit Hulot en saluant sa prétendue cliente.