CHAPITRE V
E\TIIE VIEILLE ET .JEUNE EILLE.
— Ces petites filles , avait dit la cousine Rette en regardant Ilortense quand elle était revenue près d'elle, ça croit qu'on ne peut aimer qu'elles...
— Tiens, avait répondu Hortense en se trouvant seule avec sa cousine, prouve-moi que Wenccslas n'est pas un conte , et je te donne mon chàle de cachemire jaune.
— Mais il est comte !... "
— Tous les Polonais sont comtes!
— Il n'est pas Polonais, il est de Li... va... Lith..
— Lithuanie...
— Non...
— Livonie?...
— C'est "cela!
— Mais comment se nomme-t-il ?
— Voyons, je veux savoir si tu es capable de garder un secret... „
— Oh! cousine, je serai muette...
— Comme un poisson ?
— Comme un poisson!...
— Par ta vie éternelle ?
— Par ma vie éternelle !
— Non, par ton bonheur sur celte terre?
— Oui.
— Eh bien ! il se nomme le comte Wenccslas Steinbock !
— Il y avait un des généraux de Charles XII qui portait ce nom-là.
— C'était son grand-oncle! Son père à lui s'est établi en Livonie après la mort du roi de Suède ; mais il a perdu sa fortune lors de la campagne de 1813, et il est mort, laissant le pauvre enfant, à l'âge de huit ans. sans ressources. Le grand-duc Constantin , a cause du nom de Steinbock , l'a pris sous sa protection , et l'a mis dans une école...
— Je ne me dédis pas, avait répondu Hortense , donnemoi une preuve de son existence, et tu as mon chàle jaune ! Ah! cette couleur est le fard des brunes. .
— Tu me garderas le secret ?
— Tu auras les miens.
— Eh bien ! la prochaine fois que je viendrai , j'aurai la preuve.
— Mais la preuve, c'est l'amoureux, avait dit Hort"nse. La cousine Dette, élevée dans l'admiration des cachemires,
avait été fascinée par l'idée de posséder ce cachemire jaune donné par le baron à sa femme, e.i 1808, et qui, selon l'usage de quelques familles, avait passé de la mère à la lille en 1830. Depuis dix ans, le chàle s'était bien usé ; mais ce pré< ieqx tissu, toujours serré dans une boîle en bois de sandal , semblait , comme le mobilier de la baronne . toujours neuf à la vieille fille. Donc, elle avait apporté dus son ridicule un cadeau qu'elle comptait faire à la baronne, pour le
jour de sa naissance et qui, selon elle, devait prouver l'existence du fantastique amoureux.
Ce cadeau consistait en un cachet d'argent, composé de trois figurines adossées, enveloppées de feuillages et soutenant le globe. Ces trois personnages représentaient la Foi, l'Espérance et la Charité. Les pieds reposaient sur des monstres qui s'entre-déchiraient, et parmi lesquels s'agitait le serpent symbolique. En I8lfi, après le pas immense que les Wagner, les Jeanest, les Fromcnt-Meurice, et des sculptenrs en bois comme"Liénard, ont fait faire à l'art de Benvenuto Cellini, ce chef-d'œuvre ne surprendrait personne; mais en ce moment, une jeune fille experle en bijouterie, dut resta ébahie en maniant ce cachet, quand la cousine Bette le lui eut présenté , en lui disant : —Tiens! comment trouves-tu cela?
Les figures, par leur dessin, par leurs draperies et par leur mouvement, appartenaient à l'école deRaphaél/par l'exécution elles rapi'laient l'école des bronziers florentins que créèrent les Donalello, Brunnelleschi , Ghiberti , Benvenuto Cellini, Jean de Bologne, etc. La Benaissancc, en France, n'avait pas tordu de monstres plus capricieux que ceux qui symbolisaient les mauvaises passions. Les palmes, les fougères, les joncs, les roseaux qui enveloppaient les Vertus étaient d'un effet, d'un goût, d'un agencement à désespérer les gens du métier. Un ruban reliait les trois tètes entre elles, et sur les champs qu'il présentait dans chaque entre-deux des tètes, on voyait un W, un chamois et le mot fecit.
— Qui donc a sculpté cela? demanda Hortense.
— Eh bien! mon amoureux, répondit la cousine Bette. Il y a là dix mois de travail; aussi, gagné-je davanl faire des dragones... Il m'a dit que Steinbock signifiait en allemand animal des roclirrs ou chamois II compte ainsi ses ouvrages... Ah! j'aurai Ion châle...
— Et pourquoi ?
— Puis-je acheter un pareil bijou? le commander impossible; donc il m'est donné. Qui petit faire de pareils cadeaux ? un amoureux !
Hortense, par une dissimulation dont se serait effrayée Lisbeth Fischer, si elle s'en était aperçue, se garda bien d'exprimer toute son admiration, quoiqu'elle éprouvai ment que ressentent les gens dont 1 aine est ouverte au quand ils voient un chef-d'œu\re tans défaut, complet, inattendu.
— Ma foi, dit-elle, c'est bien gentil.
— Oui, c'est gentil, reprit la vieille, lille: mais j'aime mieux un cachemire orange. Eh bien! ma petite, mon amoureux passe son teliips à travailler dans ce goùl-là I
son arrivée à Paris, il a fait trois ou quatre petites bol.- -
no. et voila le fruit de quatre ans d'études et de travaux. Il s'est mis apprenti chez les fondeurs, les mouieurs, les bi-
DE BALZAC
joutiers... bah! des mille et des c?nt y ont passé. Monsieur me dit qu'en quelques mois , maintenant i1 deviendra célèbre et riche...
— Mais lu le vois donc?
— Tiens ! crois-tu que ce soit une fable* Je t'ai dit la vérité en riant.
— Et il t'aime? demanda vivement Hortense.
— Il m'adore ! répondit la cousine en prenant un air sérieux. Yois-tu, ma petite, il n'a connu que des femmes pâles, fadasses , comme elles sont toutes dans le Nord ; une tille brune, svelle, jeune comme moi, ça lui a réchauffé le cœur. Mais, motus! tu me l'as promis.
— Il en sera de celui-là comme des cinq autres, dit d'un air railleur la jeune Elle en regardant le cachet.
— Six , mademoiselle , j'en ai laissé un en Lorraine qui , pour moi, décrocherait la lune, encore aujourd'hui.
— Celui-là fait mieux, répondit Hortense, il t'apporte le soleil.
— Où ça peut-il se monnoyer? demanda la cousine Bette. Il faut beaucoup de terre pour profiter du soleil.
Ces plaisanteries dites coup sur coup, et suivies de folies qu'on peut deviner, engendraient ces rires qui avaient redoublé les angoisses de la baronne en lui faisant comparer l'avenir de sa fille au présent où elle la .voyait s' abandonnant à toute la gaieté de son âge.
— Mais pour t'offrir des bijoux qui veulent six mois de travail, il doit l'avoir de bien grandes obligations? demanda Hortense que ce bijou faisait réfléchir profondément.
— Ah! tu veux en savoir trop d'une seule fois! répondit la cousine Bette. Mais, écoute... liens, je vais te mettre dans un complot. •
— Y serai-je avec ton amoureux ?
— Ah! tu voudrais bien le voir ! Mais, tu comprends, une vieille fille comme votre Bette qui a su garder pendant quatre ans un amoureux, le cache bien... Ainsi, laisse-nous tranquilles. Moi, vois-tu, je n'ai ni chat, ni serin, ni chien, ni perroquet; il faut qu'une vieille bique comme moi ait quelque petite chose à aimer, à tracasser ; ch bien ! . . , je me donne un Polonais.
— A-t-il des moustaches?
— Longues comme cela, dit la Bette en montrant une navette chargée de fils d'or.
Elle emportait toujours son ouvrage en ville, et travaillait en attendant le dîner.
— Si tu me fais toujours des questions, tu ne sauras rien, reprit-elle. Tu n'as que vingt-deux ans, et tu es plus bavarde que moi qui en ai quarante-deux, et même quarante-trois!
— J'écoute , je suis de bois , dit Hortense.
— Mon amoureux a fait un groupe en bronze de dix pouces de hauteur, reprit la cousine Bette. Ça représente Samson déchirant un lion, et il l'a enterré, rouillé, de manière à faire croire maintenant qu'il est aussi vieux que Samson. Ce chef- (I œuvre est exposé chez undesmarchandsde bric-à-brac dont les boutiques sont sur la place du Carrousel, près de ma mai-
son. Si ton père qui connaît monsieur Popinot, !e ministre du commerce et de l'agriculture, ouïe comte de Bastignac, pouvait leur parler de ce groupe comme d'une belle œuvre ancienne qu'il aurait vue en passant, il paraît que ces grands personnages donnent dans cet article au lieu de s'occuper de nos dragonnes , et que la fortune de mon amoureux serait faite , s'ils achetaient ou même venaient examiner ce méchant morceau de cuivre. Ce pauvre garçon prétend qu'on prendrait cette bêtise là pour de l'antique , et [qu'on la paierait bien cher. Pour lors, si c'est Un des ministres qui prend le groupe, il ira s'y présenter, prouver qu'il est l'auteur, et il sera porté en triomphe ! Oh ! il se croit sur le pinacle, il a de l'orgueil, le jeune homme, autant que deux comtes nouveaux.
— C'est renouvelé de Michel-Ange; mais, pour un amoureux, il n'a pas perdu l'esprit... dit Hortense. Et combien en veut-il ?
— Quinze cents francs?... Le marchand ne doit pas donner le bronze à moins, car il lui faut une commission..
— Papa, dit Hortense, est commissaire du Boi pour le moment; il voit tous les jours les deux ministres à la chambre , et il fera ton affaire, je m'en charge. Yous deviendre* riche, madame la comtesse Steinbock I
— Non, mon homme est trop paresseux , il reste des semaines entières à tracasser de la cire rouge, et rien n'avance. Ah! bah! il passe sa vie au Louvre, à la Bibliothèque à regarder des estampes et à les dessiner. C'est un flâneur. '
Elles deux cousines continuèrent à plaisanter. Hortense riait comme lorsqu'on s'efforce de rire, car elle était envahie par un amour que toutes les jeunes filles ont subi , l'amour de l'ir„"onnu , l'amour à l'état vague et dont les pensées se concrètent autour d'une figure qui leur est jetée par le hasard , comme les floraisons de la gelée se prennent à des brins de paille suspendus par le vent a la marge d'une fenêtre. Depuis dix mois , elle avait fait un être réel du fantastique amoureux de sa cousine par la raison qu'elle croyait, comme sa mère, au célibat perpétuel de sa cousine, et depuis huit jours, ce fantôme élait devenu le comte YVenceslas Steinbock, le rêve avait un acte de naissance, la vapeur se solidifiait en un jeune homme de trente ans. Le cachet qu'elle tenait à la main, espèce d'Annonciation où l'homme de génie éclatait comme une lumière, eut la puissance d'un talisman. Hortense se sentait si heureuse, qu'elle se prit à douter que ce conte fût de l'histoire; sou sang fermentait, elle riait comme uns folle pour donner le change à sa cousine.
— Mais il mesembleqirc la porte du salon est ouverte, dit la cousine Bette, allons donc voir si monsieur Crevel est parti. . .
— Maman est bien triste depuis deux jours , le mariage dont il était question est sans doute rompu...
— Bah! ça peut se raccommoder, il s'agit (je puis le dire cela) d'un conseiller à la Cour royale. Aimerais-tu être madame la présidente? Va, si cela dépend de monsieur Crevel, il me dira bien quelque cljosc, cl je saurai demain s'il y a de l'espoir!,..
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LES PARE \ S PAUVRES
— Cousine , laisse-moi le cachet ;. demanda Hortense, je ne le montrerai pas... La fête de maman est dans un mois, je te le remettrai , le malin...
— Non, rends-le moi;... il y faut un écrin.
— Mais je le ferai voir à papa , pour qu'il puisse parler au ministre en connaissance de cause, car les autorités ne doivent pas se compromettre, dit-elle.
— Eh! bien, ne le montre pas à ta mère, voila tout ce que je te demande; car si elle me savait un amoureux, elle se moquerait de moi. . .
— Je te le promets.
Les deux cousines arrivèrent sur la porte du boudoir au moment où la baronne venait de s'évanouir, et le cri poussé par Hortinse suffit à la rauimer. La Bette alla chercher des sels. Quand elle revint , elle trouva la fille et la mère dans les bras l'une de l'autre, la mère apaisant les craintes de sa fille , et lui disant : — Ce n'est rien , c'est une crise nerveuse. — Voici ton père, ajouta-t-elle, en reconnaissant la manière de sonner du baron, surtout ne lui parle pas de ceci. . .
Adeline se leva pour aller au devant de son mari, dans l'intention de l'emmener au jardin , en attendant le dîner, de lui parler du mariage rompu, de le faire expliquer sur l'avenir, et d'essayer de lui donner quelques avis.
Le baron Hector Hulot se montra dans une tenue parlementaire et napoléonienne , car on distingue facilement les Impériaux (gens attachés à l'empire) a leur cambrure militaire, à leurs habits bleus a boutons d'or, boutonnés jusqu'en haut, à leurs cravates en taffetas noir, à la démarche pleine- d'autorité qu'ils ont contractée dans l'habitude du commandement despotique exigé par les rapides circonstances où ils se sont trouvés. Chez le baron rien, il faut en convenir, ne sentait le vieillard : sa vue était encore si bonne qu'il lisait sans lunettes; sa belle figure oblonguc , encadrée de favoris trop noirs, hélas I offrait une carnation animée par les marbrures qui signalent les tempéramens sanguins ; et son ventre, contenu par une ceinture, se maintenait, comme dit Brillât-Savarin, au majestueux. Un grand air et beaucoup d'affabilité servaient d'enveloppe au libertin avec qui Crevel avait fait tant de parties fines. C'était bien un de ces hommes dont les yeux s'animent à la vue d'une jolie femme, et qui sourient à toutes les belles, même à celles qui passent et qu'ils ne reverront plus.
— As-tu parlé , mon ami ? dit Adeline en lui voyant un front soucieux.
— Non, répondit Hector; mais je suis assommé d'avoir entendu parler pendant deux heures sans arriver à un vote.... Us font des combats de paroles où les discours sont comme des charges de cavalerie qui ne dissipent point l'ennemi lOn a substitué la parole à l'action, ce qui réjouit peu les gens habitués à marcher, comme je le disais au maréchal en le quittant. Mais c'est bien assez de s'être ennuyé sur les bancs des ministres , amusons-nous ici... Bonjour la Chèvre , bonjour Cbevrelte!..
Et il prit sa fille par le cou , l'embrassa , la luliua , l'assit
ma i i
sur ses genoux , et lui mit la tête sur ôon épaule pour sentir cette belle chevelure d'or sur son visage.
■ — Il est ennuyé, fatigué , se dit madame Hulot, je vais l'ennuyer encore, attendons. — Nous restes-tu ce soir ?. .. demanda-t-clle à haute voix.
— Non, mes enfans. Après le dîner, je vous quitte , et si ce n'était pas le jour de la Chèvre, de mes enfans et de mon frère, vous ne m'auriez pas vu...
La baronne prit le journal, regarda les théâtres, et posa la feuille où elle avait lu Robert-h-Diable à la rubrique de l'Opéra. Josépha , que l'Opéra italien avait cédée depuis six mois à l'Opéra français, chantait le rôle d'Alice. Cette pantomime n'échappa point au baron qui regarda fixement sa femme. Adeline baissa les yeux, sortit dans le jardin, et il l'y suivit.
— Voyons! qu'y a-t-il, Adeline1? dil-il en la prenant par la taille , l'attirant à lui et la pressant. Ne sais-tu pas (pu- je t'aime plus que...
— Plus que Jenny Cadine et que Josépha? répondit-elle avec hardiesse et en linlcrrompant. »
— Et qui t'a dit cela? demanda le baron qui, lâchant sa femme, recula de deux pas.
— On m'a écrit une lettre anonyme que j'ai brûlée, et où l'on me disait, mon ami, que le mariage d Hortense a manqué par suite de la gêne où nous sommes. Ta femme , mon cher Hector, n'aurait jamais dit une parole; elle a su tes liaisons avec Jenny Cadine, s'cst-clle jamais plainte? Mais la mère d'Hortcnse te doit la vérité...
Hulot, après un moment de silence terrible pour sa femme dont les batlemens de cœur s'enlendafent. se décroisa les bras, la saisit, la pressa sur son cœur, l'embrassa sur le front et lui dit avec cette force exaltée que prête l'enthousiasme :
— Adeline, lu es un ange, et je suis un misérable...
— Non! non, répondit la baronne en lui mettant brusquement sa maiusurleo lèvres pour l'empêcher dédire du mal de lui-même.
— Oui, je n'ai pas un sou dansec moment à donner à Hortense, et je suis bien malheureux; mais puisque tu m'ouvres ainsi ton cœur, j'y puis verser des chagrins qui m'étouffaient... Si ton oncle Fischer est dans l'embarras, c'est moi qui l'y ai mis. il m'a souscrit pour vingt-cinq mille francs de lettres de change! Et tout cela pour une femme qui me trompe, qui se moque de moi quand je ne suis pas là. qui m appelle un vieux chat teint'. Oh!., c est affreux qu'un vice coûte plus cher à satisfaire qu'une famille à nourrir! ... Et c'est irrésistible .. Je te promettrais à L'Instant de ne jamais retourner chez cette abominable israelite, si elle m'écrit deux lignes, j'irais, comme on allait au feu sous l'Empereur.
— - Ne te tourmente pas, Hector, dit la pauvre femme au désespoir et oubliant sa fille à la vue des larmes qui roulaient dans les yeux de son mari. Tiens! j'ai mes diam.ir.s. sauve avant tout mon oncle !
— Tes diamaos valent à peine vingt mille francs, aujourd'hui. Cela ne suffirait pas au père Fischer ; ainsi garde-les pour Horteuse. je verrai demain le maréchal.
— Pauvre ami! s'écria la baronne en prenant les mains de son Hector et les lui baisant.
Ce fut toute la mercuriale. Adeline offrait ses diamans, le père les donnait à Ilortense, elle regarda cet effort comme sublime, et elle fut sans force.
— Il est le maître, il peut tout prendre ici, tl me laisse mes diamans, c'est un dieu. Telle fut la pensée de celte femme, qui certes avait plus obtenu par sa douceur, qu'une autre par quelque colère jalouse.
Le moraliste ne saurait nier que généralement les gens bien élevés et très-vicieux ne soient beaucoup plus aimables que les gens vertueux; ayant des crimes à racheter, ils sollicitent par provision l'indulgence en se montrant faciles avec les défauts de leurs juges, et ils passent pour être excellens Quoiqu'il y ait des gens charmans parmi les gens vertueux, la vertu se croit assez bêle par elle-même pour se dispenser de faire des frais; puis les gens réellement vertueux, car il faut retrancher les hypocrites, ont presque tous de légers soupçons sur leur situation; ils se croient dupés au grand marché de la vie , et ils ont des paroles aigrelettes à la façon des gens qui se prétendent méconnus. Ainsi le baron, qui se reprochait la ruine de sa famille , déploya toutes les ressources de son esprit et de ses grâces de séducteur pour sa femme, pour ses enfans et sa cousine Bette.
En voyant venir son fils et Célesline Crevel qui nourrissait un petit llulot, il fut charmant pour sa belle-fille, il l'accabla de complimens, nourriture à laquelle la vanité de Célestine n'était pas accoutumée, car jamais lille d'argent ne fut si vulgaire ni si parfaitement insignifiante. Le grand-père prit le marmot, il le baisa, le trouva délicieux, ravissant; il lui parla le parler des nourrices, prophétisa que ce poupard deviendrait plus grand que lui, glissa des flatteries à l'adresse de son fils Mulot, et rendit 1 enfant à la grosse Normande chargée de le tenir. Aussi Célestine eihaugea-t-elle avec la baronne un retard qui voulail dire: « Quel homme charmant! » Naturellement, elle défendait son beau-père contre les attaques de son propre père.
Après s'être montré beau-père adorable et grand-père gâteau, le baron emmena son lils dans le jardin pour lui présenter des observations pleines de sens sur l'attitude a prendre à la Chambre dans une circonstance délicate, surgic le matin. H pénétra le jeune avocat d'admiration par la profondeur de ses vues, il l'attendrit par son ton amical, et surtout par l'espèce de déférence avec laquelle il paraissait désormais vouloir le mettre a son niveau.
M. Hulot (ils était bien le jeune homme tel que Ffc fabriqué la Révolution de 1830, l'esprit infatué de politique, respectueux envers ses espérances, les contenant sous une fausse gravité, très curieux des réputations faites, lâchant des phrases au lieu de ces mots incisifs, les diamans de la conversation française, mais plein de tenue et prenant la morgue pour la dignité. Ces gens sont des cercueils ambulans qui contiennent un Français d'autrefois; le Français parmomens, et donne des coups contre son enveloppe an-
glaise; mais l'ambition le retient, et il consent a y étouffer- Ce cercueil est toujours vêtu de drap noir.
— Ah ! voici mon frère ! dit le baron Hulot en allant recevoir le comte a la porte du salon.
Après avoir embrassé le successeur probable du feu maréchal Montcornet, il l'amena eu lui prenant le bras avec des démonstrations d'affection et de respect.
Ce pair de France, dispensé d'aller aux séances à cause de sa surdité, montrait une belle tète froidie par les années, à cheveux gris encore assez abondans pour être comme collés par la pression du chapeau. Petit, trapu, devenu sec, il portait sa verte vieillesse d'un air guilleret; et, comme il conservait une excessive activité condamnée au repos, il partageait son temps entre la lecture et la promenade. Ses mœurs douces [se voyaient sur sa figure blanche, dans son maintien, dans son honnête discours plein de choses sensées. Il ne parlait jamais guerre ni campagnes ; il savait être trop grand pour avoir besoin de faire de la grandeur. Dans un salon, il bornait son rôle à une observation continuelle des désirs des femmes.
— Vous êtes tous gais, dit-il en voyant l'animation que le baron répandait dans cette petite réunion de famille. Hortense n'est cependant pas mariée, ajouta-t-il en reconnaissant sur le visage de sa belle-sœur des traces de mélancolie.
— Ça viendra toujours assez tôt, lui cria dans l'oreille la Bette d'une voix formidable.
— Vous voilà bien, mauvaise graine qui n'a pas voulu fleurir! répondit-il en riant.
Le héros de Forzheim aimait assez la cousine Bette, car il se trouvait entre eux des ressemblances. Sans éducation, sorti du peuple, son courage avait été l'unique artisan de sa fortune militaire, et son bon sens lui tenait lieu d'esprit. Plein d honneur, les mains purcs.il finissait radieusement sa belle vie, au milieu de cette famille où se trouvaient toutes ses affections, sans soupçonner les égaremens encore secrets de son frère. Nul plus que lui ne jouissait du beau spectacle de celte réunion, où jamais il ne s'élevait le moindre sujet de discorde, où frères et sœurs s'aimaient également, car Célesline avait été considérée aussitôt comme de la famille. Aussi le brave petit comte Hulot demandait-il de temps en temps pourquoi le père Crevel ne venait pas. — Mon père est à la campagne! lui criait Célestine. Cette fois, on lui dit que l'aucien parfumeur voyageait.
Celte union si vraie de sa famille, lit penser à madame Hulot: — Voilà le plus sur des bonheurs, et celui-là. qui pourrait nous l'ôter? En voyant sa favorite Adeline l'objet des alternions du baron, le général en plaisanta si bien , que le baron, craignant le ridicule, reporta sa galanterie sur sa belle-fille qui, dans ces dîners de famille, était toujours l'objet de ses flatteries et de ses soins, car il espérait par elle ramener le père Crevel et lui faire abjurer son ressentiment.
Quiconque eût mi cet intérieur de famille aurait eu de la peine à croire que le père était aux abois, la mère au d poir, le lils au dernier degré de l'inquiétude sur l'avenir de son père, et la Clic occupée à voler un amoureux à sa cousine.
LES PAUEXS PAUVRES.