‹ Histoire des parens pauvresChapitre 7 sur 111 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Ot> L'OX VOIT QUE LES JOUES FEMMES SE TKO! VE\T SOUS LES PAS i DES IJIîKRTi.VS, COMME LES DITES VORT AU DKÏAM UES FMPOXS.

À sept heures, le baron voyant son frère, son fils, la baronne et Hortonse occupés tous à faire le whist, partit pour aller applaudir sa maîtresse à l'Opéra en emmenant la cousine Bette, qui demeurai! rue du Doyenné, et qui prétextait de la solitude de ce quartier désert, pour toujours s'en aller après le dîner. Les Parisiens avoueront tous que la prudence de la vieille liile était rationnelle. L'existence du pâté de maisons qui se trouve le Ion? du vieux Louvre, est une de ces protestations que les Français aiment à faire contre le bon sens, pour que l'Europe so rassure sur la dose d'esprit qu'on leur accorde et ne les craigne plus. Peut-être avons-nous là, ?ans le savoir, quelque grande pensée politique

Ce ne sera certes pas un hors -d œuvre que de décrire ce coin du Paris actuel, plus lard on ne pourrait pas l'imaginer; et nos neveux, qui verront sans doute le Louvre achevé, se refuseraient à croire qu'une pareille barbarie ait subsisté pendant trente-sis aus, au cœur de Paris, en face du palais où trois dynasties ont reçu pendant ces dernières trente-six années , 1 élite de la France et celle de l'Europe.

Depuis le guichet qui mène au pont du Carrousel, jusqu'à la rue du Musée, tout homme venu , ne fut-ce que pour quelques jours, à Paris, remarque une dizaine de maisons à façades ruinées, où les propriétaires décourages ne font aucune réparation , et qui sont le rcsidu d'un ancien quartier en démolition depuis le jour où 'Napoléon résolut de terminer le Louvre. La rue et l'impasse du Doyenné, voilà les seules voies intérieures de ce pâté sombre et désert où les habitans sont probablement des fantômes, car on n'y voit jamais personne. Le pavé, beaucoup plus bas que celui de la chaussée de la rue du Musée, se trouve au niveau de celle delà rue Froidmanteau. Enterrées déjà par l'exhaussement de la place , ces maisons exposées au nord sont enveloppées de l'ombre éternelle que projettent les hautes galeries du Louvre, noircies de ce coté par le souille du Nord. Les ténèbres, le silence, l'air glacial, la profondeur caverneuse du sol concourent à faire de ces maisons des espèces de cryptes, des tombeaux à vivans.

Lorsqu'on passe en cabriolet le long de ce demi-quartier mort , et que le regard s'engage dans la ruelle du Doyenné, l'aine a froid, l'on se demande qui peut demeurer lit , ce qui doit s'y passer le soir, à l'heure où cette ruelle se change, en coupe-gorge, et où les vices de Paris, enveloppes du manteau delà nuit, se donnent pleine carrière Ce problème, effrayant par lui-même, devient horrible quand on voit que ces prétendues maisons ont pour ceinture un nnuais du coté de la rue de Richelieu, un océan de pavés moulonuans du côté des Tuileries, de petits jardins, des baraques .-inishes du coté des galeries, et des steppes de pierre de taille et de

démolitions du côté du vieux Louvre. Henri III et ses mignons qui cherchent leurs chausses, les amans de Marguerite qui cherchent leurs têtes, doivent danser des sarabandes au clair de la lune dans ces déserts dominés par la voûte d'une chapelle encore debout, comme ponr prouver que la religion catholique, si vivace en France, survit a tout.

Voici bientôt quarante ans que le Louvre cric par toutes les gueules de ces noirs évtntrés, de ces fenêtres béantes: Extirpez ces verrues de ma face! Maison a sans doute reconnu l'utilité do ce coupe-gorge, et la nécessité de symboliser au cœur de Paris l'alliance intime de la mi>ère et de la splendeur qui caractérise la reine des capitales. Ainsi ces ruines froides au sein desquelles le journal des légitimistes a commence la maladie dont il meurt, les infâmes baraques de la rue du Musée, l'enceinte en planches des étalagistes qui la garnissent, auront la % ie plus longue et plus prospère que celles de trois <i;. peut-être!

Dés 1823, la modicité du loyer dans des maisons condamné* i à disparaître, avait engagé la cousine Bette là, malgré l'obligation que l'étal du quartier lui faisait de se rotfeer avant la nuit close. Celle nécessité s'accordait d"a3leurs avec l'habitude villageoise qu'elle avait ■ de se

eoucher'et de se lever avec le soleil, ce qui procure aus gens delà campagne de notables économies sur l'éclairage et le chaaflage. Elle demeurait donc dans une des maisons ansquelles la démolition du fameux hôtel occupé par Cam res, a rendu la vue de la place.

Au moment où le baron liulot mit la coi fem-

me a la porte de celte maison, en lui disant ne! - une jeune femme, petite, sveltc, jolie c une

grande élégance, exhalant un parfum choisi, passait c-nlrc la voiture et la muraille pour entrer aussi dans la n • Cette dame échangea , «ans aucune espèce de prén tion , un regard avec le baron, uniquement pour \eir ! sin de la locataire; nv.:is le libertin ressentit cette vive impression . passagère chez tous les Parisiens quand il-; rencontrent une jolie femme qui realise, comme disent les enl gislcs, leur desiderata, et il mit avec une - - leur an de ses gants avant de remonter en voiture r une

contenance et pouvoir suivre de l'œil la jeune femme dont la robe était agréablement balancée par a ces affreuses et fraudulc i - •

— Voilà, se disait-il, une gentil qui je

ferai-; volontiers le bonheur, car elle ferait le mi

Quand l'inconnue eut atteint le palier de i es servait le corps de logis situé sur 1 1 rue. elle n .: irda i.. te-cuchère du coin de l'œil, san> se retourner positivement . cl vit le baron cloue sur place pu 1 admirai

DE BALZAC

désir et de curiosité. C'est comme une fleur que toutes les Parisiennes respirent avec plaisir, en la trouvant sur leur passage. Certaines femmes attachées à leurs devoirs, vertueuses et jolies, reviennent au logis assez maussades , lorsqu'elles n'ont pas fait leur petit bouquet pendant leur promenade.

La jeune femme monta rapidement l'escalier. Bientôt une fenêtre de l'appartement du deuxième étage s'ouvrit, et la jeune femme s'y montra , mais en compagnie d'un monsieur dontlecràne pelé, dont l'œilpeu courroucé révélaient un mari.

— Sont-elles fines et spirituelles, ces créatures-là!... se dit le baron, elle m'indique ainsi sa demeure. C'est un peu trop vif, surtout dans ce quartier-ci. Prenons garde

Le directeur leva la tète quand il fut monté dans le milord, et alors la femme et le mari se retirèrent vivement, comme si la figure du baron eut produit sur eux l'effet mythologique de la tète de Méduse.

— On dirait qu'ils me connaissent ! pensa le baron. Alors, tout s'expliquerait.

En effet, quand la voiture eut remonté la chaussée de la rue du Musée, il se pencha pour revoir l'inconnue, et il la trouva revenue à la fenêtre. Honteuse d'être prise à contempler la capote sous laquelle était son admirateur, la jeune femme se rejeta vivement en arrière.

— Je saurai qui c'est par la Chèvre, se dit le baron. L'aspect du Conseiller d'Etat avait produit, comme on va

le voir, une sensation profonde sur le couple.

— Mais c'est le baron Ilulot, dans la direction de qui se trouve mon bureau! s'écria le mari en quittant le balcon de la fenêtre.

— Eh bien ! Mv.rnelïe, la vieille bile du troisième au fond de la cour qui vit avec cejeune homme, est sa cotfsine ? Est-ce drôleque nous n'apprenions cela qu'aujourd'hui , et par hazardl

— Mademoiselle Fischer vivre avec un jeune homme!... répéta l'employé. C'est des cancans de portière, ne parlons pas si légèrement de la cousine d'un Conseiller d'Etat qui fait la pluie et le beau temps au Ministère. Tiens, viens dincr, je t'attends depuis quatre heures!

La très jolie madame MarneCie, fille naturelle du comte de Montcornet, l'un des plus célèbres généraux de Napoléon , avait été mariée au moyen d'une dot de vingt mille francs à un employé subalterne du Ministère de laGuerre, qui, par le crédit de l'illustre lieutenant-général, maréchal de France dans les &ix derniers mois de sa vie, était arrivé à la place inespérée de premier commis dans son bureau; mais au moment où le mari de madame Marncl'fe allait être nommé sous-chef, la mort du maréchal avait coupé par le pied les espérances des deux époux.

L'exiguilé de la fortune du sieur Marneffe chez qui s'était déjà fondue la dot de mademoiselle Valérie Fortin, soit au paiement des dettes de l'employé, soit en acquisitions néi essai res à un garçon qui se monte uni; maison, mais surtout les exigences d'une jolie femme habituée chez sa mère à des jouissances auxquelles «lie ne voulut pas renoncer, a\ aient obligé le ménage à réaliser des économies sur le loyer. La

position de la rue du Doyenné peu éloignée du Ministère de la Guerre et du centre parisien rount à' monsieur et à madame Marneffe qui, depuis deux ans, habitaient la maison de mademoiselle Fischer.

Le sieur Jcan-Paul-Stanislas Marneffe appartenait à cette nature d'employés qui résiste à l'abrutissement par l'espèce de puissance que donne la dépravation. Ce petithomme maigre, a cheveux et à barbe grêles, à figure étiolée, pâlotte, plus fatiguée que ridée , les yeux à paupières légèrement rougies et harnachés de lunettes, de piètre allure et de plus piètre maintien, réalisait le type que chacun se dessine d'un homme traduit aux assises pour attentat aux mœurs.

L'appartement occupé par ce ménage, type de beaucoup de ménages parisiens, offrait les trompeuses apparences de ce faux luxe qui règne dans tant d'intérieurs.

Dans le salon, les meubles recouverts en velours de coton passé, les statuettes de plâtre jouant le bronze florentin, le lustre mal ciselé, simplement mis en couleur, à bobèches en cristal fondu; le tapis dont le bon marché s'expliquait tardivement par la quantité de coton introduite par le fabricant, et devenue visible à l'œil nu, tout jusqu'aux rideaux qui vous eussent appris que le damas de laine n'a pas trois ans de splendeur, tout chantait misère, comme un pauvre en haillons à la porte d'une église.

La salle à manger, mal soignée par une seule servante , présentait l'aspect nauséabond des salles à manger d'hôteî de province : tout y était eacrassé , mal entretenu.

La chambre de monsieur, assez semblable à la chambre d'un étudiant , meublé de son lit de garçon , de son mobilier de garçon, flétri, usé comme l'homme lui-même, et faite une fois par semaine; celte horrible chambre où tout traînait, où de vieilles chaussettes pendaient sur des chaises foncées de crin, dont les fleurs reparaissaient dessinées parla poussière, annonçait bien l'homme à qui son ménage .est indifférent. qui vit au dehors, au jeu, dans les cafés ou ailleurs.

La chambre de madame faisait exception à la dégradante incurie qui déshonorait l'appartement officiel où les rideaux étaient partout jaunes de fumée et de poussière, où l'enfant, évidemment abandonné à lui-même, laissait traîner ses joujoux partout. Situés dans 1 aile qui réunissait, d'un seul côté seulement, la maison bâtie sur le devant de la rue, au corps-de-logis adossé au fond de la cour à la propriété voisine, la chambre et le cabinet de toilette de Valérie, élégamment tendus en perse , à meubles en bois de palissandre, à tapis en moquette, sentaient la jolie femme, et, disons-le , presque la femme entretenue. Sur le manteau de velours de la cheminée s'élevait la pendule alors à la mode On voyait un petit Dunkcrque assez bien garni , des jardinières en porcelaine chinoise luxueusement montées. Le lit, la toilette, l'armoire à glace, le tête-à-tête, lès colifichets obliges signalaient les recherches ou les fantaisies du jour. Quoique ce fût du troisième ordre en fait de richesse et d élégance, qui» tout y datât de trois ans, un dandy n'eût rien trouvé à redire, sinon que ce luxe était entaché de boni-

LES PAREXS PAUVRES.

geoisie. L'art, la distinction, qui résulte de choses que le goût sait s'approprier, manquaient là totalement. Undocteur ès-sciences sociales eût reconnu l'amant a quelques-utees de ces futilités de riche bijouterie qui ne peuvent venir que de ce demi-dieu toujours absent, toujours présent, chez uno femme mariée.

Le dîner que firent le mari, la femme et l'enfant, ce dîner retardé de quatre heures, eût expliqué la crise financière que subissait cette famille, caria table est le plus sûr thermomètre de la fortune dans les ménages parisiens.

Une soupe aux herbes et a l'eau de haricots, un morceau de veau aux pommes de terre, inondé d'eau rousse en guise de jus, un plat de haricots, et des cerises d'une qualité inférieure, le tout servi et mangé dans des assiettes et des plats écornés avec l'argenterie peu sonore et triste du maillechort, était-ce- un menu digne de celte jolie femme? Le baron en eût pleuré, s'il en avait été témoin. Les carafes ternies ne sauvaient pas la vilaine couleur du vin pris au litre chez le marchand du coin. Les serviettes servaient depuis une semaine. Enûn tout trahissait une misère sans dignité, l'insouciance de la femme et celle du mari pour la famille. L'observateur le plus vulgaire se serait dit , en ks voyant, que ces deux êtres étaient arrivés à ce funeste moment où la nécessité de vivre fait chercher une friponnerie heureuse.

La première phrase dite par Valérie à son mari, va d'ailleurs expliquer le relard qu'avait éprouvé le dîner, probablement dû au dévoùment intéressé de la cuisinière

— Samanon ne veut prendre tes lettres de change qu'à cinquante pour cent, et demande en garantie une délégation sur tes appoinlemens.

La misère, secrète encore chez le directeur de la Guerre, et qui avait pour paravent un traitement de vingt-quatre mille francs, sans compter les gratilications, était donc arrivée à son dernier période chez l'employé.

— Tu as fait mon directeur, dit le mari en regardant sa femme.

— Je le crois, répondit-elle sans s'épouvanter de ce mot pris a l'argot des coulisses.

— Qu'allons-nous devenir? reprit Marnelïe, le propriétaire nous saisira demain. Et ton père; qui s'avise de mourir sans faire de testament! Ma parole d'honneur, ces gens de l'Empire se croient tous immortels comme leur Empereur.

— Pauvre père , dit-elle , il n'a eu que moi d'enfant , il m'aimait bien! La comtesse aura brillé le testament. Comment m'aurait-il oubliée, lui qui nous donnait de temps en temps des trois ou quatre billets de mille francs à la fois?

— Nous devons quatre termes , quinze cents francs ! notr» mobilier les vaut-il? Tliat is the question! a di{ Shakespeare.

— Tiens, adieu mon chat, dit Valérie qui n'avait pris que quelques bouchées du veau, d'où la domestique avait extrait le jus pour un brave soldat revenu d'Alger. Aux graudii maux , les grands remèdes l

— Valérie! où vas-tu? s'écria Marnelïe en coupant à «a femme le chemin de la porte.

— Je vais voir notre propriétaire , répondit-elle en arrangeant ses anglaises sous son joli chapeau. Toi . tu devrais tâcher de te bien mellre avec celte vieille fille , si toutefois elle est cousine du directeur.

L'ignorance où sont les locataires d'une même maison de leurs situations sociales réciproques est un des faits constans qui peuvent le plus peindre l'entraînement de la vie parisienne ; mais il est facile de comprendre qu'un employé qui va tous les jours de grand malin à son bureau, qui revient chez lui pour dîner, qui sort tous les soirs, et qu'une femme adonnée aux plaisirs de Paris, puissent ne rien savoir de l'existence d'une vieille lille logée au troisième élag? au fond de la cour de leur maison, surtout quand cette fille a les habitudes de mademoiselle Fischer.

La première de la maison, Lisbeih allait chercher son lait, son pain, sa braise, sans parler à personne, et se couchait avec le soleil ; elle ne recevait jamais de lettres, ni de visites, elle ne voisinait point. C'était une de ces existences anonymes , entomologiques , comme il y en a dans certaines maisons où l'on apprend au bout de quatre ans qu'il existe un vieux monsieur au quatrième qui a connu Voltaire, Pilastre du Rosier, Reaujon, Marcel, Mole, Sophie Arnoult, Franklin et Robespierre. Ce que monsieur et madame MarncfTe venaient do dire sur Lisbeth Fischer, ils l'avaient appris à cause de l'isolement du quartier et des rapports que leur détresse avait établis entre eux et les portiers dont la bienveillance leur était trop nécessaire pour ne pas avoir été soigneusement entretenue. Or, la fierté, le mutisme, la réserve de la vieille fille avaient engendré chez les portiers ce respect c\, ces rapports froids qui dénotent le mécontentement inavoué de l'inférieur. Les portiers se croyaient d'ailleurs dans pèce, comme on dit au Palais. !> - égaux d'un locataire dont le loyer était de deux cent cinquante francs. Les confidences de la cousine Relie à sa petite cousine Hoi tense étant vraies, chacun comprendra que la portière avait pu, dans quelque conversation intime avec les Mamelle, calomnier mademoiselle Fischer en croyant simplement médire d'elle.

Lorsque la vieille fille reçut son bougeoir des mains de la respectable madame Olivier, la portière, elle 's'avança pour voir si les fenêtres de la mansarde au-dessus i appartement étaient éclairées. A cette heure, en juillet, il faisait si sombre au fond de la cour, que la vieille fille ne pouvait pas se coucher sans lumière.

— Oh! soyez tranquille, monsieur Steinbock est chez lui. il n'est même pas sorti, dit malicieusement 'madame Olivier à mademoiselle Fischer.

La vieille fille ne répondit rien. Elle était en. paysanne en ceci, qu'elle se moquait du qu'en dira-t-on des gens placés loin d'elle, et, de même que les paysans ne voient que leur village, elle ne tenait qui l'opinion du petit cercle au milieu duquel elle vivait. Elle monta donc résolument, non pas chez elle, mais a celte mansarde pourquoi. Au desseri, elle avait mis dans son sac des Iruits et des sucreries pour 5on amoureux, et elle \ enait les lui don.

DE BALZAC

ner, absolument comme une vieille fille rapporte une friandise à son chien.

Elle trouva, travaillant à la lueur d'une petite lampe, dont la clarté s'augmentait en passant à travers un globe plein d'eau, le héros des rêves d'JIorlense , un pâle jeune homme blond, assis a une espèce d'établi couvert des outils du ciseleur, de cire rouge, d'ébauchoirs, de socles dégrossis, de cuivres fondus sur modèle, vêtu d'une blouse, et tenant un petit groupe (m cire ii modeler qu il contemplait avec l'attention d'un poète au travail.

— Tenez, Wenceslas, voilà ce que je vous apporte, dit-elle eu plaçant son mouchoir sur un coin de l'établi.

Puis elle tira de son cabas avec précaution les friandises et les fruits.

— Vous êtes bien bonne, mademoiselle, répondit ie pauvre exilé d'une voix triste.

— Ça vous rafraîchira, mon pauvre enfant. Vous vous échauffez le sang à travailler ainsi , vous n'étiez pas né pour un si rude métier...

Wenceslas Steinbock regarda la vieille fille d'un air étonné.

. —Mangez donc, reprit-elle brusquement , aulieu de me contempler cjm'we une de vos figures quand elles voua plaisent.

En recevant cette espèce de goùrniade en paroles, l'étonnemenl du jeune homme cesv.a, car il reconnut alors son Mentor femelle dont la tendresse le surprenait toujours, tant il avait L'habitude d'être rudoyé.

Quoique Steinbock eût vingt-neuf ans, il paraissait, comme certains blonds, avoir cinq ou six ans de moins, et à voir cette jeunesse, dont la fraîcheur avait cédé, sous les fatigues et les misères de l'exil, unie a cette fille sèche et dure, un aurait pensé que la nature s'était trompée en leur donnant leurs sexes. 11 se leva, s'alla jeter dans une vieille bergère Louis XV, couverte en velours d'Utrecht jaune, et parut vouloir s'y reposer. La vieille fille prit alors une prune de reine-claude, et la présenta doucement à son ami.

■ — Merci, dit-il en prenant le fruit.

— Eles-vous fatigué ? demanda-t-elle en lui donnant un autre fruit.

— Je ne suis pas fatigué par le travail, mais fatigué de la vie, répondit-il.

— En voilà des idées ! reprit-elle avec une sorte d'aigreur. N'avez-vous pas un bon génie qui veille sur vous? ditelle en lui présentant les sucreries et lui voyant manger tout avec plaisir. Voyez, en dînant chez ma cousine, j'ai pensé à vous...

— Je sais, dit-il en lançant sur Lisbetbun regard à la foiscaressant et plaintif, (pie, sans vous, je ne vivrais plus depuis long-temps ; mais, ma chère demoiselle, les artistes ont besoin de distractious...

— Àb! nous y voilai... s'écria-t-elle en l'interrompant, en si' mettant les poings sur les hanches et arrêtant sur lui des yeux flambov ans. Vous voulez aller perdre \otre sauté dans les iulamies de Paris , comme tant d'ouvriers qui

finissent par aller mourir à l'hôpital! Non, non, faites-vous une fortune, et quand vous aurez des rentes, vous vous amuserez, mon enfant, vous aurez alors de quoi payer les médecins et les plaisirs, libertin que vous êtes.

Wenceslas Steinbock, en recevant cette bordée accompagnée de regards qui le pénétraient d'une flamme magnétique, baissa la tête Si le médisant le plus mordant eût pu voir le début de celle scène, il aurait déjà reconnu la fausseté des calomnies lancées par les époux de la loge sur mademoiselle Fischer. Tout , dans l'accent, dans les gestes et dans les regards de ces deux êtres, accusait la pureté de leur vie secrète. La vieille fille déployait la tendresse d'une brutale, mais réelle, maternité. Le jeune homme subissait comme un fils respectueux, la tyrannie d'une mère. Cette alliance bizarre paraissait être le résultat d'une volonté puissante agissant incessamment sur un caractère faible, sur cette inconsistance particulière aux Slaves qui tout-en leur laissant un courage héroïque sur les champs de bataille, leur donne un incroyable décousu dans la conduite, une mollesse morale dont les eauses devraient occuper les physiologistes , car les physiologistes sont à la politique ce que les entomologistes sont à l'agriculture.

— Et si je meurs avant d'être riche ? demanda mélancoliquement Wenceslas.

— Mourir?. . . s'écria la vieille fille. Oh ! je ne vous laisserai point mourir. J'ai de la vie pour deux, et je vous infuserais mon sang, s'il le fallait.

En entendant celte exclamation violente et naïve, des larmes mouillèrent les paupières de Steinbock.

— Ne vous attristez pas, mon petit Wenceslas, reprit Lisbeth émue. Tenez, ma cousine Hortense a trouvé, je crois, votre cachet assez gentil. Allez, je vous ferai bien vendre votre groupe en bronze, vous serez quitte avec moi, nous ferez ce que vous voudrez, vous deviendrez libre! Allons! riez, donc ! . . .

— Je ne serai jamais quitte avec vous, mademoiselle, répondit le pauvre exilé.

— Et pourquoi donc?... demanda la paysanne des Vosges en prenant' le parti du Livonien contre elle-même.

— Parce que vous ne m'avez pas seulement nourri, logé, soigné dans la misère; mais encore vous m'avez donné de la force! vous m'avez créé ce que je suis, vous avez été souvent dure, vous m'avez fait souffrir..

— Moi? dit la vieille fille. Allez- vous recommencer \ os bêtises sur la poésie, sur les arts, et faire craquer \os doigts, vous délirer les bras en parlant du beau idéal, de vos folies du Nord. Le beau ne vaut pas le solide, ut le solide , c ot moi I Vous avez des idées dans la cervelle? la belle afl'aiie! et moi aussi, j'ai des idées... A quoi sert ce qu'on a dans lame, si l'on n'en lire aucun parti? ceux qui ont des idées ne soiH pas alors aussi avancés que ceux qui n'en ont pas, si ceux-là savent se remuer.. Au lieu de penser à vos rêveries, il faut travailler. Qu'avez-vous l'ait depuis que je suis partie?...

LES PAR EN S PAU VUES

— Qu'a dit votre jolie cousine?

— Qui vous a dit qu'elle était jolie? demanda vivement Lisbeth avec un acceut où rugissait une jalousie de tigre.

— Mais, vous-même?

— C'était pour voir la grimace que \ous feriez! Avez-vous envie de courir après les jupes? Vous aimez les femmes, eh bien! fondez-en, mettez vos désirs en bronze; car vous vous en passerez encore pendant quelque temps, d'amourettes, et surtout de ma cousine, cher ami. Ce n'est pas du gibier pour votre nez; il faut à cette fille-Ut un homme de soixante mille francs de rente... et il est trouvé. Tiens! le lit n'est pas fait? dit-elle en regardant à travers l'autre chambre, oh! pauvre chat! je vous ai oublié...

Aussitôt la vigoureuse lille se débarrassa de son mantelet, de son chapeau, de ses gants; et, comme une servante, elle arrangea lestement le petit lit de pensionnaire où couchait l'artiste.

Ce mélange de brusquerie, de rudesse-même, et de bonté peut expliquer l'empire (pie Lisbeth avait acquis sur cet homme de qui elle faisait une chose a elle La vie ne nous altaehe-t-ellc pas par ses alternatives de bon et de mauvais? Si le Livonien avait rencontré madame au lieu de rencontrer Lisbeth Fischer, il aurait trouvé* dans sa protectrice , une complaisance qui 1 eut conduit a quel que route bourbeuse et déshonorante où il se serait perdu. Il n'aurait certes pus travaillé; l'artiste ne serait pas éclos. Aussi, tout en déplorant làpre cupidité delà vieille fille, sa raison lui disait-elle de préférer ce bras de 1er k la paresseuse et périlleuse existence que menaient quelques-uns de ses compatriotes.

Voici l'événement auquel était du le mariage de cette énergie femelle et de cette faiblesse masculine, espèce de rontresens, assez fréquent, dit-on. en Pologne.

CHâPÏTHE VII.

AVENTURE DUNE ARAIGNÉE QUI TROUVE DANS SA TOILE UXE BELLE MOUCHE TROP GROSSE POl R ELLE.

En 1833, mademoiselle Fischer, qui travaillait parfois la nuit quand elle avait beaucoup d'ouvrage, sentit, vers une heure du malin, une forte odeur d'acide carbonique, et cntendit les plaintes d'un mourant. L'odeur du charbon et le. râle provenaient d'une mansarde située au-dessus des deux pièces dont se composait son appartement , elle supposa qu'un jeune homme nouvellement venu dans la maison, et logé dans celte mansarde k louer depuis trois ans, se suicidait. Elle monta rapidement, enfonça la porte arec sa force de Lorraine en y pratiquant une pesée ,et trouva le locataire se roulant sur un lit de sangle dans les convulsions de l'agonie. Elle éteignit le réchaud. La porte ouverte, l'air afflua, l'exilé fut sauvé; puis, quand elle l'eut couché comme un malade, qu'il fut endormi, elle put reconnaître les causes du suicide dans le dénùmenl absolu des deux chambres de cette mansarde où il n'existait qu'une méchante table, le lit de sangle et deux chaises.

Sur la table était cet écrit qu'elle lui : « Je suis le comte 'SVcnceslas Steinbock, uéiiPrélie. en » Livonie. »

» Qu'on n'accuse personne de ma mort , ies raisons de mon » suicide sont dans ces mots de Kosciusko : finis Polonùc ! » Le petit-neveu d'un valeureux général de Charles XII »> n'a pas voulu mendier. Ma faible constitution m'interdi- » sait le service militaire, et j'ai vu hier la fin des cent liu- » 1ers avec lesquels je suis venu de Dresde k Paris. Je laisse » vingt-cinq francs dans le tiroir de cette table pour payer » le terme que je dois au propriétaire.

» N'ayant plus de parens, ma mort n'intéresse personne, » Je prie mes compatriotes de ne pas accuser le gouverne- » meut français. le ne me suis pas fait connaître comme

» réfugie, je n'ai rien demandé, je n'ai rencontré aucun •» exilé, personne ne sait à Paris que j'existe.

» Je serai mort dans des pensées chi Que Dieu

s pardonne au dernier des Steinbock !

Wbncesla

Mademoiselle Fischer, excessivement touchée de la probité du moribond, qui payait son terme, ouvrit le tiroir, et vit en effet cinq piècçB de cent sons.

— Pauvre jeune homme! s'écria-t-elle. Et personne au inonde pour s'intéresser k lui !

Elle descendit chez elle, y prit sononvragei et vint travailler dans cette mansarde, en veillant le gentilhomme livonien.

A son réveil, on peut juger de i'étonnenient de 1 exile, quand il vit une femme à son chevet; il crut conlin rêve. Tout en faisant des aiguillettes en or pour un uniforme, la vieille fille rélait promis de protéger «e pauvre enfant, qu'elle avait admiré dormant. Lorsque le jeune comte fut tout-à-fait éveille. Lisbeth lui donna du courage, et le questionna pour savoir comment lui faire

Wenceslas, après avoir raconte son histoire, ajouta quil avait dû sa place k sa vocation reconnue pour les arts, il s'était toujours senti des dispositions pour la sculpture: mais le temps nécessaire aux éludes lui paraissait Iro] un homme sans argent, et il se sent i faible

en ce moment pour s'adonner à un étt prendre la grande sculpture

Ces paroles furent du grec pour Lisbi * pondit a ce malheureux que Paris offrait tant de qu'un homme de bonne volonté devait v vivre Jamais les gens de cœur n'\ périssaient .quand irs apportaient un certain fonds de patience

- <up -

DE BALZAC

— Je ne suis qu'une pauvre fille, moi, une paysanne, et j'ai bien su m'y créer une indépendance , ajouta-t-elle en terminant. Ecoutez-moi. Si vous voulez bien sérieusement travailler, j'ai 'quelques économies , je vous prêterai mois par mois l'argent nécessaire pour vivre; mais pour vivre strictement et non pour bambocher, pour courailler ! On peut dîner à Paris à vingt-cinq sous par jour, et je vous ferai votre déjeûner avec le mien tous les matins. Enfin je meublerai votre chambre , et je paierai les apprentissages qui vous sembleront nécessaires. Vous me donnerez des reconnaissances en bonne forme de l'argent que je dépenserai pour vous; et, quand vous serez riche, vous me rendrez le tout. Mais, si vous ne travaillez pas, je ne me regarderai plus comme engagée à rien, et je vous abandonnerai.

— Ah ! s'écria le malheureux qui sentait encore l'amertume de sa première étreinte avec la Mort , les exilés de tous les pays ont bien raison détendre vers la France, comme font les âmes du purgatoire vers le paradis. Quelle nation que celle où il se trouve des secours, des cœurs généreux partout, même dans une mansarde comme celle-ci 1 Vous serez tout pour moi , ma chère bienfaitrice , je serai votre esclave I Soyez mon amie, dit-il avec une de ces démonstrations caressantes, si familières aux Polonais, et qui les fait accuser assez injustement de servilité.

— Oh! non, je suis trop jalouse, je vous rendrais malheureux ; mais je serai volontiers quelque chose comme votre camarade , reprit Lisbeth.

— Oh! gi vous saviez avec quelle ardeur j'appelais une créature, fût-ce un tyran , qui voulût de moi , quand je me débattais dans le vide de Paris ! reprit Wenceslas. Je regrettais la Sibérie où l'empereur m'enverrait, si je rentrais!...

Devenez ma providence Je travaillerai, je deviendrai

meilleur que je ne suis, quoique je ne sois pas un mauvais garçon.

— Ferez-vous tout ce que je vous dirai de faire?... dcmanda-t-elle.

— Oui!...

— Eh bien ! je vous prends pour mon enfant , dit-elle gatmenl. Me voilà avec un garçon en sevrage du cercueil. Allons ! nous commençons. Je vais descendre faire mes provisions, habillez-vous, vous viendrez partager mon déjeûner quand j'aurai cogné au plafond avec le manche de mon balai.

Le lendemain, chez les fabricans où mademoiselle Fischer porta son ouvrage, elle prit des renseignemens sur l'état de sculpteur. A force de demander, elle réussit à découvrir l'atelier des Florent et Chanor, maison spéciale où l'on fondait, où l'on ciselait les bronzes riches et les services d'argenterie luxueux. Elle ycouduisit Steinbock en qualité d'apprenti Sculpteur, proposition qui parut bizarre. On exécutait là les modèles des plus fameux artistes, on n'y montrait pas à sc-ul jjter. La persistance et l'entêtement de la vieille fille arrivèrent à placer son protégé comme dessinateur d ornemens. Steinbock sut promptement modeler les ornemens, il en inventa de nouveaux, il avait la vocation.

Cinq mois après avoir achevé son apprentissage de ciseleur, il fit la connaissance du fameux Stidmann, le principal sculpteur de la maison Florent. Au bout de vingt mois, Wenceslas en savait plus que son maître ;.mais, en trente mois, les économies amassées par la vieille fille pendant seize ans, pièce à pièce, furent entièrement dissipées. Deux mille cinq cents francs en or ! une somme qu'elle comptait placer en viager, et représentée par la lettre de change d'un Polonais. Aussi Lisbeth travaillait-t-elle en ce moment comme dans sa jeunesse, afin de subvenir aux dépenses du Livonien.

Quand elle se vit entre les maius un papier au lieu d'avoir ses pièces d'or, elle perdit la tête, et alla consulter monsieur Rivet, devenu depuis quinze ans le conseil, l'ami de sa première et plus habile carrière. En apprenant cette aventure, monsieur et madame Kivet grondèrent Lisbeth, la traitèrent de folle, honnirent les réfugiés dont les' menées pour redevenir une nation compromettaient la prospérité du commerce, la paix à tout prix, et ils poussèrent la vieille fille à prendre, ce qu'on appelle en commerce, des sûretés.

— La seule sûreté que ce gaillard-là peut vous offrir, c'est sa liberté, dit monsieur Rivet.

Monsieur Achille Rivet était alors juge au tribunal de commerce.

— Et ce n'est pas une plaisanterie pour les étrangers, reprit-il. Un Français reste cinq ans en prison, et après il en sort sans avoir payé ses dettes, il est vrai, car il n'est plus contraignable que par sa conscience qui le laisse toujours en repos; mais un étranger ne sort jamais de prison. Donnezmoi votre lettre de change , vous allez la passer au nom de mon teneur de livres, il la fera protester, vous poursuivra tous les deux, obtiendra contradictoirement un jugement qui prononcera la contrainte par corps, et quand tout sera bien en règle, il vous donnera une contre-lettre. En agissant ainsi, vos intérêts courront, et vous aurez un pistolet toujours chargé contre votre Polonais!

La vieille fille se laissa mettre en règle, et dit à son protégé de ne pas s'inquiéter de cette procédure, uniquement faite pour donner des garanties à un usurier qui consentait à leur avancer quelqu'argcnt. Cette défaite était due au génie inventif du juge au tribunal de commerce. L'innocent artiste, aveugle dans sa confiance en sa bienfaitrice, alluma sa pipe avec les papiers timbrés, caT il fumait comme tous les gens qui ont ou des chagrins ou de l'énergie à endormir.

Un beau jour, monsieur Rivet fit voir à mademoiselle Fischer un dossier et lui dit : — Vous avez à vous Wenceslas Steinbock, pieds et poings liés, et si bien, qu'en vingt-quatre heures, vous pouvez le loger à Clichy pour le reste de ses jours.

Ce digne et honnête juge au tribunal de commerce éprouva ce jour-là la satisfaction que doit causer la certitude d'avoir commis nue mauvaise bonne action : la bienfaisance a tant de manières d'être à Paris, que cette expression singulière répond à l'une de ses variations. Une fois lo Livonien entortillé dans les amies do la procédure commerciale, il s'*

gissait d'arriver au paiement, car le notable commerçant regardait Wenceslas Steinbock, comme un escroc. Le cœur, la probité, la poésie étaient à ses yeux, eu affaires, des sinistres. Il alla voir, dans l'intérêt de cette pauvre mademoiselle Fischer qui, selon son expression, avait été dindonnée par un Polonais , les riches fabricans de chez qui Steinbock sortait. Or, secondé par les Wagner et les Froment-Meurice, Stidmann, qui faisait arriver l'art français à la perfection où il est maintenant et qui permet de lutter avec les Florentins et la Renaissance , se trouvait dans le cabinet de Chauor, lorsque le brodeur y vint prendre des renseignemens sur le nommé Steinbock , un réfugié Polonais.

— Qu'appelez vous le nommé Steinbock? s'écria railleusement Stidmann. Strait-ce par hasard un jeune Livonien que j'ai eu pour élève? Apprenez, monsieur, que c'est un grand artiste. On dit que je me crois le diable ; eh bien ! ce pauvre garçon ne sait pas, lui, qu'il peut devenir un Dieu...

— Ah! quoique vous parliez bien cavalièrement à un homme qui a l'honneur d'être juge au tribunal de la Seine ..

— Excusez, consul!... répliqua Stidmann en se mettant le revers de la main au front .

— Je suis bien heureux de ce que tous venez de dire. Ainsi, ce jeune homme pourra gagner de l'argent...

— Certes, dit le vieux Chanor, mais il lui faut bien travailler ; il en aurait déjà bien amassé, s'il était resté chez nous. Que voulez-vous? les artistes ont horreur de la dépendance.

— Us ont la conscience de leur valeur et de leur dignité , répondit Stidmann. Je ne blâme pas Wenceslas de vouloir travailler seul , de tâcher de se faire un nom et de devenir un grand homme, c'est son droit! Et j'ai cependant bien' perdu quand il m'a quitté!

— Voila! s'écria Rivet, voilii les prétentions des jeunes gens, au sortir de leur œuf universitaire... Mais commencez donc par vous faire des rentes , et cherchez la gloire après !

— On se gâte la main a ramasser desécus! répondit Stidmann. C'est à la gloire à nous apporter la fortune.

— Que voulez-vous? dit Chanor à Rivet, on ne peut pas les attacher...

— Us mangeraient le licou ! répliqua Stidmann.

— Tous ces messieurs, dit Chanor en regardant Stidmann, ont autant de fantaisie que de talent. Us dépensent énormément, ils ont des lorettes, ils jettent l'argent par les fenêtres, ils ne trouvent plus le temps de faire leurs travaux; ils négligent alors leurs commandes; nous allons chez des ouvriers qui ne les valent pas, qui s'enrichissent ; puis ils se plaignent de la dureté des temps, tandis que, s'ils étaient appliqués, ils auraient des monts d'or...

— Vous me faites l'effet, vieux Père Lumignon, dit Stidmann, de ce libraire d'avant la révolution qui disait : — Ah ! si je pouvais tenir Montesquieu, Voltaire et Rousseau, bien gueux, dans ma soupente et garder leurs culottes dans une commode, comme ils m'écriraient de bons petits livres avec lesquels je me ferais une fortune t. Si l'on pouvait forger de

belles œuvres comme des clous, leâ commissionnaires en feraient... Donnez-moi mille francs, et taisez-vous!

Le bonhomme Rivet revint enchanté pour la pauvre demoiselle Fischer qui dinait chez lui tous les lundis et qu'il allait y trouver.

— Si vous pouvez le faire bien travailler, dit-il, vous serez plus heureuse que sage, vous serez remboursée, intérêts, frais et capital. Ce Polonais a du talent , il peut gagner sa vie; mais enfermez ses pantalons et ses souliers , cmpccbczle d'aller à la Chaumière et dans le quartier Xotre-Dame-de- Lorelte, tenez-le en laisse. Sans ces précautions, votre sculpteur flânera , et si vous saviez ce que les artistes appellent flâner!... des horreur*, quoi! Je viens d'apprendre qu'un billet de mille francs y passe dans une journée.

Cet épisode eut une influence terrible sur la vie intérieure de Wenceslas et de Lisbelh. La bienfaitrice trempa le pain de l'exilé dans l'absyuthe des reprocher, lorsqu'elle crut ses fonds compromis, et elle les crut' bien souvent perdus. La bonne mère devint une marâtre , elle morigéna ce pauvre enfant, elle le tracassa, lui reprecha de ne pas travailler assez promptement, et d'avoir pris un étal difficile. Elle ne pouvait pas croire que des modèles en cire rouge, des figurines, des projets d'ornemens, des essais pussent avoir du prix. Bientôt, fâchée de ses duretés , elle essayait d'en effacer les traces par des soins, par des douceurs et par des attentions. Le pauvre jeune homme, après avoir de se trouver dans la dépendance de celte mégère et sous la domination d'une paysanne des Vosges . était ravi des càlineries et de celte sollicitude maternelle éprise seulement du physique, du matériel de la vie. Il fut comme une femme qui pardonne les mauvais traitement d'une semaine à cause des caresses d'un fugitif raccommodement.

Mademoiselle Fischer prit ainsi sur celle ame un empire absolu. L'amour de la domination resté dans ce cœur do vieille tille, à l'état de germe, se développa rapidement. Elle put satisfaire son orgueil et son besoin d'aclion : n'avait-elle pas une créature à elle, à gronder, à diriger, à Qatter, à rendre heureuse, sans avoir à craindre aucune rivali. bon et le mauvais de sou caractère s'exercèrent donc également. Si parfois elle martyrisait le pauvre artiste, elle avait en revanche des délicatesses , semblables à la grâce des fleurs champêtres ; elle jouissait de le voir ne manquant de rien" , elle eût donne' sa vie pour lui; Wenceslas en avail la certitude. Comme toutes les belles âmes, le pauvre garçon oubliait le mal. les défaut» de cette nlle qui. d ailleurs lui a\ ait raconté sa vie comme excuse de sa sauvagerie, et il ne se souvenait jamais que des bienfaits.

Un jour, la vieille lille, exaspérée de ce que Wenceslas était aile flâner au lieu de travailler, lui lit une scène.

— Vous m'appartenez ! lui dit-elle. Si vous êtes honnête homme, vous devriez tâcher de me rendre le plus lot \ .-» blece que vous me (lever...

Le gentilhomme , en qui le sang des Sleinbock s alluma , devint pâle.

— Mon dieu ! dit-elle , bientôt nous n'aurons plus pour vivre que les trente sous que je eagne, moi, pauvre lille...

Les deux indigens , irrités dans le duel de la parole , s'animèrent l'un contre l'autre ; et alors le pauvre artiste reprocha pour la première fois à. sa bienfaitrice de l'avoir arraché à la mort, pour lui faire une vie de forçat pire que le néant où du moins on se reposait, dit-il, et il parla de fuir.

— Fuir!... s écria la vieille lille!... Ah! monsieur Rivet avait raison!

Et elle expliqua catégoriquement au Polonais , comment on pouvait eii vingt-quatre heures, le mettre pour le reste de ses jours en prison. Ce fut un coup de massue. Steinbock tomba dans une mélancolie noire et dans un mutisme absolu.

Le lendemain, dans la nuit, Lisbeth entendit des préparatifs de suicide; elle monia chez son pensionnaire, elle lui présenta le dossier et une quittance en règle.

— Tenez, mon enfant, pardonnez-moi! dit-elle, les yeux humides. Soyez heureux, quittez-moi, je vous tourmente trop; mais, dites-moi que vous penserez quelquefois à la pauvre fille qui vous a mis à même de gagner votre vie. Que voulezvous? vous êtes la cause de mes méchancetés : je puis mourir, que deviendriez-vous sans moi'?... Voilà la raison de l'impatience que j'ai de vous voir en état de fabriquer des objets qui puissent se vendre. Je ne vous redemande pas mon argent pour moi, allez!... J'ai peur de votre paresse que vous nommez rêverie, de vos conceptions qui mangent tant d'heures pendant lesquelles vous regardez le ciel, et je voudrais que vous eussiez contracté l'habitude du travail...

Ce fut dit avec un accent, un regard, des larmes, une attitude qui pénétrèrent le noble artiste; il saisit sa bienfaitrice, la pressa sur son cœur, et l'embrassa au front.

— Gardez ces pièces , répondit-il avec une sorte de gaité. Pourquoi me mettriez-vous à Clichy? ne suis-je pas emprisonné ici par la reconnaissance?

Cet épisode de leur vie commune et secrète, arrivé six mois auparavant, avait fait produire à Wenceslas trois choses : le cachet que gardait Hortcnse, le groupe mis chez le marchand de curiosités, et une admirable pendule qu'il achevait en ce moment , car il vissait les derniers écious du modèle.

Celte pendule représentait les douze Heures, admirablement .caractérisées par douze figures de femmes entraînées par une danse si folle cl si rapide, que trois Amours, grimpés sur un tas de fleurs et de fruits, ne pouvaient arrêter au passage que l'Heure de minuit, dont la chlamyde déchirée restait dans les mains de l'Amour le plus hardi. Ce sujet reposait sur un socle rond d'une admirable ornementation, on l'agitaient des animaux fantastiques. L'Heure était indiquée dans une bouche monstrueuse ouverte par un bâillement. Chaque Heure offrait dey symboles heureusement imaginés qui en caractérisaient les occupations habituelles.

Il est facile maintenant de comprendre l'espèce d'attache-

ment extraordinaire que mademoiselle Fischer avait conçu pour son Livonien; clic le voulait heureux, et elle le voyait dépérissant, s'étiolant dans sa mansarde. On conçoit la raison de cette situation affreuse. La Lorraine surveillait cet enfant du Nord avec la tendresse d'une mère, avec la jalousie d'une femme et l'esprit d'un dragon ; ainsi elle s'arrangeait pour lui rendre toute folie, toute débauche impossible, en le laissant toujours sans argent. Elle aurait voulu garder sa victime et son compagnon pour elle, sage comme il était par force, et elle ne comprenait pas la barbarie de ce désir insensé, car elle avait pris, elle, l'habitude de toutes les privations. Elle aimait assez Steinbock pour ne pas l'épouser, et l'aimait trop pour le céder à une autre femme; elle ne savait pas se résigner à n'en être que la mère , et se regardait comme une folle quand elle pensait a l'autre rôle.

Ces contradictions, cette ferocejalousie.ee bonheur de posséder un homme à elle, tout agitait démesurément le cœur de cette fille. Éprise réellement depuis quatre ans, elle caressait le lui espoir de faire durer cette vie inconséquente et sans issue, où sa persistance devait causer la perte dé celui qu'elle appelait son enfant. Ce combat de ses instincts et de sa raison la rendait injuste et tyrannique. Elle se vengeait sur ce jeune homme de ce qu'elle n'était ni jeune, ni riche, ni belle; puis, après chaque vengeance, elle arrivait, en reconnaissant ses torts en elle-même, à des humilités, à des tendresses infinies. Elle ne concevait le sacrifice à faire à son idole qu'après y avoir écrit sa puissance à coups de hache. C'était enfin la Tempête de Shakespear renversée, Caliban maître d'Ariel et de Prospcro.

Quant à ce malheureux jeune homme à pensées élevées, méditatif, enclin à la paresse, il offrait dans les yeux, comme ces lions encagés au Jardin des Plantes, le désert que sa protectrice faisait en son ame. Le travail forcé que Lisbeth exigeait de lui ne défrayait pas les besoins de son cœur. Son ennui devenait une maladie physique, et il mourait sans pouvoir demander, sans savoir se procurer l'argent d'une folie souvent nécessaire. Par certaines journées d'énergie, où le sentiment de son malheur accroissait son exaspération, il regardait Lisbeth comme un voyageur altéré, qui, traversant une côte aride, doit regarder une eau saumâtre.

Ces fruits amers de lindigence et de cette réclusion dans Paris, étaient savourés comme dos plaisirs par Lisbeth. Aussi prévoyait-elle arec terreur que la moindre passion allait lui arracher son esclave. Parfois elle se reprochait, en contraignant par sa tyrannie et ses reproches ce poète à devenir un grand sculpteur de petites chose», de lui avoir donne les moyens de se passer d'elle.

Le lendemain, ces trois existeuces . si diversement et si réellement misérables . celle d'une mère au desespoir . celle du ménage Marneffe et celle du pauvre exile, devaient toutes être affectée* par la passion naïve d'Hortense et par le singulier dénoùment (pie le baron allait trouver à sa passion malheureuse pour Joseph».

CBLAPÏTRE VIII.

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