LE ROMAIN DU PERE ET CELUI DE LA FILLE
Au moment d'entrer k l'Opéra, le Consciller-d'Ètat fut arrêté par l'aspect un pou sombre du temple de la rue Lepelletier où il ne vit ni gendarmes, ni lumières, ni gens de services, ni barrières pour contenir la foule. 11 regarda l'affiché, y vit une bande blanche au milieu de laquelle brillait ce mot sacramentel :
RELACHE PAR INDISPOSITIOX.
Aussitôt il s'élança chez .ïosépha qui demeurait dans les environs , comme tous les artistes attachés à l'Opéra, rue Chauchat.
— Monsieur 1 quedemandez-vous? lui dit le portier, à son grand étonnement.
— Vous ne me connaissez donc plus ? répondit le baron avec inquiétude.
— Au contraire, monsieur, c'est parce que j'ai l'honneur de remettre monsieur, que je lui dis : Où allez-vous?...
Un frisson mortel glaça le baron.
— Qu'est-il arrivé ?demanda-t-il.
— Si monsieur le baron entrait dans l'appartement de mademoiselle Mirah, il y trouverait mademoiselle Héloïse Rrisetout, monsieur Rixiou, monsieur Léon de Lora, monsieur Lousteau, monsieur de Vernisset.monsieurStidmann, et des femmes pleines de patchouli qui pendent la crémaillère...
— Eh bien ! où donc est. . .
— Mademoiselle Mirah?... Je ne sais pas trop si je fais bien de vous le dire.
Le baron glissa deux pièces de cent sous dans la main du portier.
— Eh ! bien, elle reste maintenant rue de la Ville-l'Evèque, dans un hôtel que lui a donné, dit-on, le duc d'Hérouvillc, répondit à voix basse le -portier.
Après avoir demandé le numéro de cet hôtel , le baron prit un milord et arriva devant une de ces jolies maisons modernes à doubles portes, où, dès la lanterne de gaz, le luxe se manifeste.
Le baron, vêtu de son habit de drap bleu, a cravate blanche, gilet blanc, pantalon de Nankin, bottes vernies, beaucoup d'empois dans le jabot, passa pour un invité retardataire aux yeux du portier de ce nouvel Eden. Sa prestance, sa manière de marcher, tout en lnj justifiait cette opinion Au coup de cloche sonné par le portier, un valet parut au péristyle. Ce valet, nouveau comme l'hôtel , laissa pénétrer le baron qui lui dit d'un ton de voix accompagné d'un geste impérial : — Fais passer cette carte à mademoiselle ïosépha.. .
Le Patito regarda machinalement la pièce où il se trou-
vait, et se vit dans un salon d'attente, plein de fleurs rares, dont l'ameublement devait coûter quatre mille écusdecent sous. Le valet, revenu, pria monsieur d'entrer au salon en attendant qu'on sortit de table pour prendre le café.
Quoique le baron eût connu le luxe de lEmpire, qui certes fut 'm des plus prodigieux et dont les créations, si elles ne furent pas durables, n'en coûtèrent pas moinsdes sommes folles, il resta comme ébloui, abasourdi, dans ce salon dont les trois fenêtres donnaient sur un jardin féerique, un de ces jardins fabriqués 'en \in mois avec des terrains rapportés, avec des fleurs transplantées, et dont les gazons semblent obtenus par des procédés chimiques. Il admira non seulement les recherches, les dorures, les sculptures les plus coûteuses du style dit Pompadour, des étoffes merveilleuses que le premier épicier venu aurait pu commander et obtenir à flots d'or; mais encore, ce que des princes seuls ont la faculté de choisir, de trouver, de payer et d'offrir : deux tableaux de Greuze et deux de Wattcau , deux tètes de Van-Dyck,deux paysages de Ruysduèl, deux du Guasprc , un Rembrandt et un Ilolbein , un Murillo et un Titien , deux Teniers et deux Metzu, un Van-Uuysum et un Abraham Mignon, enlin deux OOÉ mille francs de tableaux admirablement encadrés. Les bordures valaient presque les toiles.
— Ah ! lu comprends, maintenant, mon bonhomme? dit Josépha.
Venue sur la pointe du pied par une porte muette, sur des tapis de Perse, elle saisit son adorateur dans une de ces stupéfactions où les oreilles tintent si bien, qu'on n'entend rien que le glas du desastre. Ce mot de bonhomme, dit à un grand personnage et qui peint admirablement 1 audace avec laquelle ces créatures ravalent les plus illustres existences. laissa le baron cloué par les pieds. Josépha, toute en blanc et jaune, était si bien parée pour celte fête . qu'elle pouvait encore briller au milieu de ce luxe insensé, comme le bijou le plus rare.
— N'est-ce pas que c'est beau* reprit-elle. Le duc a mis là tous les bénéfices d'une alfaire en commandite dont les actions ont été vendues en hausse. Pas bête, mon petit duc J II n'y a que les grands seigneurs d'autrefois pour savoir chan ger du charbon de terre en or. Le notaire , avant do dîner. m'a apporté le contrat d acquisition à signer . et il contient quittance du prix. Comme ils sont là tous grands seigneurs, d'Esgrignon , Rastignac . Maxime. Lenoncourl. Verncuil , Laginslvi . la Palferine, et en fait de banquiers. Nueingen, Rochclide, et du Tillet m àntoDia, Malaga. Carabine et la Schontz , ils out tous compati à ton malheur. Oui. mon
de bàlzac.
bonhomme , tu es invité , mais à la condition de boire tout de suite la valeur de deux bouteilles en vins de Hongrie, de Champagne et du Cap pour te mettre à leur niveau. Nous sommes, mon cher, tous trop tendus ici pour qu'il n'y ait pas relâche à l'Opéra, mon directeur est soûl comme un cornet à piston, il en est aux couacsl
— Oh! Josèpha, s'écria le baron.
— Comme c'est bête, une explication, répondit-elle en souriant. Voyons, vaux-tu les six cent mille francs que coûte l'hôtel £t le mobilier? Peux-tu m'apporter une inscription de trente mille francs de rentes que le duc m'a donnée dans un cornet de papier blanc à dragées d'épicier?... C'est là une jolie idée!
— Quelle perversité! dit le Conseiller-d Etat qui dans ce moment de rage aurait troqué les diamansde sa femme pour remplacer le duc d'Hérouville pendant vingt-quatre heures.
— C'est mon état d'être perverse ! répliqua-t-elle. Ah ! voilà comment tu prends la chose! Pourquoi n'as-tu pas inventé de commandite? Mon Dieu, mon pauvre citât n in t, tu devrais me remercie-: je te quitte au moment où tu pourrais manger avec moi l'avenir de ta femme, la dot de ta fille, et... Ah! tu pleures. L'Empire s en va!... je vais saluer l'Empire.
Elle se posa tragiquement, et dit :
On vous appelle Hulot? je ne vous connais plus!...
Et elle rentra. La porte entrouverte laissa passer comme un éclair, un jet de lumière accompagné d'un éclat du crescendo de l'orgie et chargé des odeurs d'un festin du premier ordre.
La cantatrice revint, et dit : — Monsieur, j'ai cédé les guenilles de la rue Chauchat à la petite Héloïse Brisetout deBixiou; si vous voulez y réclamer votre bonnet de coton, votre tirebottes, votre ceinture et votre cire à favoris, j'ai stipulé qu'on vous les rendrait.
Cette horrible raillerie eut pour effet de faire sortir le baron comme Loth dut sortir de Gomorrhe, mais sang se retourner, comme madame. 11 revint chez lui, marchant en furieux, se parlant j( lui-même, et trouva sa famille faisant avec calme le v\hist à deux sous la fiche qu'il avait vu commencer. En voyant son mari , la pauvre Adelinc crut à quelque affreux désastre, à un déshonneur; elle donna ses cartes à Horlensc et entraîna Hector dans ce même petit salon, où ( inq heures auparavant Crevel lui prédisait les plus honteuses agonies de la misère.
— Qu'as-tu? dit-elle, effrayée.
— Oh ! pardonne-moi ; mai* laisse-moi te raconter ces infamies
11 exhala sa rage pendant dix minutes.
— Mais, mon ami, répondit héroïquement cette pau\re femme, s'il le faut absolument des maîtresses, pourquoi ne prends-tu pas. conran Crevel, des femmes qui ne soient pas chères 6t dans une classe à se trouver long-temps heureuses de peu. Tu serais plus heureux, et nous y gagnerions tous...
Je conçois le besoin , mais je ne comprends rien à la vanité... *
— Oh! quelle bonne et excellente femme tu es! s'éeria-til en prenant la main de sa femme et la serrant. Je suis un vieux fou, je ne mérite pas d'avoir un ange comme toi pour compagne.
— Je suis tout bonnement la Joséphine de mon Napoléon, répondit-elle avec une teinte de mélancolie.
— Joséphine ne te valait pas, dit-il. Viens, je vais jouer le whist avec mon frère et mes enfans ; il faut que je me mette à mon métier de père de famille, que je marie mon Hortense et que j'enterre le libertin.. .
Celte bonhomie toucha si fort la pauvre Adeline, qu'elle dit: — Cette créature a bien mauvais goût de préférer qui que ce soit à mon Hector. Comment peut-on te laisser quand on a le bonheur d'être aimé par toi!...
Le regard par lequel le baron récompensa le fanatisme de sa femme la confirma dans l'opinion que la douceur et la soumission étaient les plus puissantes armes de la femme. Elle se trompait en ceci. Les sentimens nobles poussés à l'absolu produisent des résultats semblables à ceux des plus grands vices.
Le lendemain, Hortense, qui mit le cachet de Wenceslas sous son oreiller pour ne pas s'en séparer pendant son sommeil, fut habillée de bonne heure, et fit prier son père de venir au jardin dès qu'il serait levé.
Vers neuf heures et demie, le père, condescendant à une demande de sa fille, lui donnait le bras, et ils allaient ensemble le long des quais, par le Pont-Royal, sur la place du Carrousel.
— Ayons l'air de flâner, papa, dit Hortense en débouchant par le guichet pour traverser cette immense place...
— Flâner ici?... demanda railleusement le père.
— Nous sommes censés aller au Musée, et là-bas, dit-elle en montrant les baraques adossées aux murailles des maisons qui tombent à angle droit sur la rue du Doyenné, tiens, il y a des marchands d« bric-à-brac, de tableaux...
— Ta cousine demeure là...
— Je le sais bien ; mais il ne faut pas qu'elle nous voie. .
— Et que veux-tu faire ? dit le baron en se trouvant à trente pas environ des fenêtres de madame Marneffe à laquelle il pensa soudain.
Hortense avait conduit son père devant le vitrage d'une des boutiques situées à l'angle du pâté de m?.isons qui longe les galeries du vieux Louvre et qui fait face 'à l'hôtel de Nantes. Elle entra dans cette boutique en laissant son père occupé à regarder les fenêtres de la jolie petite dame qui, la veille, avait laissé son image au cœur du vieux; Beau, comme pour y calmer la blessure qu'il allait recevoir , et il ne put s'empêcher de mettre en pratique le conseil de sa femme.
— Rabattons-nous sur les petites bourgeoises, se dit-il en se rappelant les adorables perfections de madame Marneffe. Celte petite femme-là me fera promptement oublier l'aviJe Josépha.
1li -
Or, voici ce qui se passa simultanément dans la boutique et hors de la boutique.
En examinant les fenêtres de sa nouvelle belle, le baron aperçut le mari qui, tout en brossant sa redingote lui-même, faisait évidemment le guet et semblait attendre quelqu'un sur la place. Craignant d'être aperçu, puis reconnu plus tard, l'amoureux baron tourna le dos à la rue du Doyenné, mais en se mettant de trois quarts , afin de pouvoir y donner an coup d'œil de temps en temps; Ce mouvement le fil rencontrer presque face à face avec madame Marneffe qui , venant des quais, doublait le promontoire des maisons pour retourner chez elle. Valérie éprouva comme une commotion en recevant le regard étonné du baron, et elle y répondit par une œillade de prude.
— Jolie femme! s'écria le baron, et pour qui l'on ferait bien des folies I
— Eh! monsieur, répondit-elle en se retournant comme une femme qui prend un parti violent, vous êtes monsieur le baron Hulot, n'est-ce pas?
Le baron, de plus en plus stupéfait, fit un signe d'affirmation.
— Eh bien l puisque le hasard a marié deux fois nos yeux et que j'ai le bonheur de vous avoir intrigué ou intéressé, je vous dirai qu'au lieu de faire des folies, vous devriez bien faire justice... Le sort de mon mari dépend de vous.
— Comment l'entendcz-vous? demanda galamment le baron.
— C'est un employé de votre Direction, à la Guerre , Division de monsieur Lebrun, bureau de monsieur Coquet, répondit-elle en souriant.
— Je me sens disposé, madame,., madame?..
— Madame Marneffe.
— Ma petite madame Mamelle, à faire des injustices pour vos beaux yeux... J'ai dans votre maison une cousine et j'ijai la voir un de ces jours, le plus lot possible, venez m'y présenter votre requête...
— Excusez mon audace, monsieur le baron, mais vous comprendrez comment j'ai pu oser parler ainsi, je suis sans protection...
— Ah! ah!..
— Oh! monsieur, vous vous méprenez, dit-elle en baissant les yeux.
Le baron crut que le soleil venait de disparaître.
— Je suis au désespoir, mais je suis une honnête femme, reprit-elle. J'ai perdu, il y a six mois, mon seul protecteur, le maréchal Montcornet.
— Ah! vous êtes sa fille?
— Oui, monsieur, mais il ne m'a jamais reconnue...
— Afin de pouvoir vous laisser une partie de sa fortune...
— 11 ne m'a rien laissé, monsieur, car on n'a pas trouvé de testament.
— Oh ! pauvre petite ! le maréchal a été surpris par l'apoplexie... Allons, espérez, madame. Ou doit quelque chose à la fille d'un des chevaliers Bavard de l'Empire.
Madame Marneffo salua gracieusement, et fut aussi fière de son succès que le baron l'était du sien.
— D'où diable viéat-elle si matin? se demanda-t-il en analysant le mouvement onduleux de la robe auquel elle imprimait une grâce peut-être exagérée. Elle a la figure trop fatiguée pour revenir du bain, et son mari l'attend. C'est inexpliquable et cela donne beaucoup à penser.
Madame Marneffe une fois rentrée, il voulut savoir ce que faisait sa fille dans la boutique. En y entrant, comme il regardait toujours les fenêtres de madame de Marneffe -, il faillit heurter un jeune homme au front pâle, aux yeux gris pélillans.vétu d'un jialetot d'été en mérinos noir, d un puntalon de gros coutil et de souliers a guêtres en cuir jaune qui sortait CO&me un braque et ii le vit courir vers la maison de madame Yarnclle où il entra.
En glissant dans la boutique, Horlense y avait distingué tout aussitôt le fameux groupe mis en évidence sur une table placée au centre dans le champ de la porte. Sans les circonstances auxquelles elle eu devait la connaissance, ce chefd'œuvre eût vraisemblablement frappé la jeune fille par ce qu'il faut appeler le brio des grandes choses, elle qui, cerles, aurait pu poser en Italie pour la statue du Brio.
Toutes les œuvres des gens de génie n'ont pas au même degré ce brillant, cette splendeur visibles à tous les yeux. même à ceux des ignorans. Ainsi, certains tableaux de Raphaël , tels que la célèbre Transfiguration , la Madone de Foligno , les fresques des Stanze au Vatican ne commanderont pas soudain l'admiration, comme le Joueur de violon de la galerie Sciarra, les portraits des Doni et la Vision d Bzéchiel de la galerie de Pitti, le Portement de croix de la galerie Borghèse, le Mariage de la Vierge du Musée Bréra a Milan. Le Saint Jean-Raptisle de la tribune, Saint Luc peignant la Vierge a l'Académie de Rome n'ont pas le charme du Portrait de Léon X et de la Vierge de Dresde. Néanmoins, tout est de la même valeur. 11 y a plus Stanze, la Transfiguration, les Camaïeux et les trois tableaux de chevalet du Vatican sont le dernier degré du sublime et de la perfection. Mais ces chefs-d'œuvre exigent de l'admirateur le plus instruit une sorte de tension, une étude pour' être compris dans toutes leurs parties: tandis que le Violoniste, le Mariage de la Vierge, la Vision d'Eléchiel entrent d'euvmèmes dans votre cœur par la doubie porte des yeux, et s'y font leur place ; vous aimez a les recevoir ainsi, sans aucune peine. Ce n'est pas le comble de l'art, c'en est le bonheur. Ce fait prouve qu'il se rencontre dans la génération des œuvres artistiques les mêmes hasards de naissance que dans le* familles où il y a des enfans heureusement doués, qui visnneut beaux et sans faire de mal a leurs mères, à qui tout sourit, à qui tout réussit. Il y a enfin les (leurs du geni* comme les Heurs de 1 amour lie brio, mot italien intraduisible et que nous commençons à employer, est le caractère des premières œuvres. C'est le fruit de ia pétulance et d« la fougue intrépide du talent jeune, pétulance qui se retrouve plus tard dans certaines heures
DE BALZAC
heureuses ; mais ec brio ne sort plus alors du cœur de l'artiste; et, au lieu de le jeter dans ses œmvres comme un volcan lance ses feux, il le subit, il le doit a des circonstances , à l'amour, à la rivalité, souvent à la haine, «i plus encore aux commandemens d'une gloire à soutenir
Le groupe de Wenceslas était à ses œuvres à venir ce qu'est le Mariage de la Vierge à l'œuvre totale de Raphaël, le premier pas du talent fait dans une g?àce inimitable, avec l'entrain de l'enfance et son aimable plénitude, avec sa force cachée sous des chairs roses et blanches trouées par des fossettes qui font comme des échos aux rires de la mère. Le prince Eii-.cne a, dit-on, payé quatre cent mille francs ce tableau, qui vaudrait un million pour un pays privé de tableaux de Raphaël, et l'on ne donnerait pas cette somme pour la plus belle de ses fresques dont cependant la valeur est bien supérieure comme art.
Hortense contint» son admiration en pensant à la somme de ses économies de jeune fille ; elle prit un petit air indifférent et dit au marchand : — Quel est le prix de ça?. . .
— Quinze cents francs, répondit le marchand en jetant une œillade à un jeune homme assis sur un tabouret dans un coin. Ce jeune homme devint stupide en voyant le vivant chef-d'œuvre du baron Hulot. Hortense, ainsi prévenue, reconnut alors l'artiste à la rougeur qui nuança son visage pâli par la souffrance, elle vit reluire dans deux yeux gris une étincelle allumée par sa question; «elle regarda cette figure maigre et tirée dorante celle d'un moine plongé dans l'ascétisme ; elle adora cette bouche rosée et bien dessillée, un petit menton lin, et les cheveux châtains à lilainens soyeux du Slave.
— Si celait douze cents francs, répondit-elle, je vous dirais de me l'envoyer...
— C'est antique, mademoiselle, fit observer le marchand qui semblable à tous ses confrères croyait avoir tout dit avec ce nec plus ultra du bric-à-brac.
— Excusez-moi, monsieur, c'est fait de celte année, répondit-elle tout doucement, et je, viens précisément pour vous prier, si l'on consent à ce prix, de nous envoyer l'artiste, car onpourrait lui procurer des commandes assez importantes.
— Si les douze cents francs sont pour lui , qu'aurai-je pour moi? Je suis marchand, dit le boutiquier avec bonhomie.
— Ah ! c'est vrai, répliqua la jeune fille en laissant échapper une expression de dédain.
— Ah! mademoiselle! prenez! je m'entendrai avee le marchand, s'écria le Livonien hors de lui.
Fasciné par la sublime beauté d'IIorleiise et par l'amour pour les arts qui se manifestait en elle, il ajouta: — Je suis l'auteur de ce groupe , voici dix jours que je viens voir trois fois par jour si quelqu'un en connaîtra lavaleufet le marchandera. Vous êtes ma première admiratrice, prenez ! .
— Venez , monsieur, avec, le marchand, dans une heure d'ici.., voici la carte de mon père, répondit Hortense.
Puis, en voyant le marchand aller *ans une autre pièce pour y envelopper le groupe dans du linge, elle ajoula-tout
bas, au grand étonnement de l'artiste qui crut rêver : — Dans l'intérêt de votre avenir, monsieur Wenceslas, ne montrez pas cette carte, ne dites pas le nom de votre acquéreur à mademoiselle Fischer; car, c'est notre cousine...
Ce mot , notre cousine , produisit un éblouissement k l'artiste, il entrevit le paradis en voyant une des Èves tombées. 11 rêvait de la belle cousine dont lui avait parlé Lisbeth, autant qu'IIortense rêvait de l'amoureux de sa cousine , et quand elle était entrée : — Ah! pensait-il, si elle pouvait être ainsi!
On comprendra le regard que les deux amans échangèrent,, ce fut de la flamme, car les amoureux vertueux n'ont pas la moindre hypocrisie.
— Eh bien! que diable fais-tu là dedans? demanda le père à sa "fille.
— J'ai dépensé mes douze cents francs d'économies, viens.
Elle reprit le bras de son père qui répéta : — Douze cents francs !
— Treize cents même. . . mais tu me prêteras bien la différence...
— Et à quoi, dans celte boutique, as-tu pu dépenser cette somme ?
— Ah! voici! répondit l'heureuse jeune fille. Si j'ai trouvé un mari, ce ne sera" pas cher...
— Ton mari, ma fille, dans cette boutique.
— Ecoute, mon bon petit père, me défendrais-tu d'épouser un grand artiste ?
— Non , mon enfant. Un grand artiste , aujourd'hui , c'est un prince qui n'est pas titré. C'est la gloire et la fortune , les deux plus grands avantages sociaux , après la vertu , ajouta-t-il d'un petit ton cafard.
— Bien entendu! répondit Hortense. Et que penses-tu de la sculpture?
— C'est une bien mauvaise partie, dit Hulot en hochant la tète. Il y faut de grandes protections, outre un grand talent: car le gouvernement est le seul consommateur. C'est un art sans débouchés aujourd'hui qu'il n'y a plus ni grandes existences, ni grandes fortunes, ni palais substitués, ni majorats. Nous ne pouvons loger que de petits tableaux, de petites figures; aussi les arts sont-ils menacés par le petit...
— Mais un grand artiste qui trouverait des débouchés... reprit Hortense.
— C'est la solution du problème. . .
— Et qui serait appuyé!.
— Encore mieux.
— Et noble !
— Bah!
— Comte !
—Et il sculpte!
— Il est sans fortune.
— Et il compte sur celle de mademoiselle llorlenso Hulot? dit railleusement le baron en plongeant un regard d'inquisiteur dans les yeux de sa fille.
LES PAttENS PAUVRES
— Ce grand artiste, comte, et qui sculpte, vient de voir votre fille pour la première fois de sa vie, et pendant cinq minutes, monsieur le baron, répondit Hortpnse d'un air calme à son père. Hier, vois-tu, mon cher bon petit père, pendant que tu étais a la Cliambre, maman s'est évanouie. Cet évanouissement, qu'elle a mis sur le compte de ses nerfs, venait de quelque ebagrin relatif à mon mariage manqué, car elle m'a dit que , pour vous débarrasser de moi. . .
— Elle t'aime trop pour avoir employé une expression. . .
— Peu parlementaire, reprit Hortcnse en riant; non, elle ne s'est pas servie de ce mot-là, mais moi je sais qu'une fille à marier, qui ne se marie pas, est une croix très lo-irdc à porter pour des parens honnêtes. Eh bien! clic pense que s'il se présentait un homme d'énergie et de talent, à qui une dot de trente mille francs suffirait, nous serions tous heureux !... Enfin elle jugeait convenable de me préparer à la modestie
de mon futur sort, cl de m'emp:cher de m abandonner a de trop beaux rêves... Ce qui signifiait la rupture de mon ma- \ riage, et pas de dot.
— Ta mère est une bien bonne, une bien noble et c\< cl- i lente femme , répondit le père profondément humilié quoiqu'assez heureux de cette confidence.
— Hier, elle m'a dit que vous l'autorisiez à vendre ses diamans pour me marier ; mais je voudrais qu'elle gardât ses diamans, et je voudrais trouver un mari. Je crois avoir trouvé l'homme, le prétendu qui répond au programme de maman....
— Là!... sur la place du Carrousel !.. en une matinée
— Oh ! papa , h mai vient déplus loin , répondit-elle malicieusement.
— Eh bien! voyons ma petite fille, disons tout à notre bon père, demanda-t-il d'un air câlin en cachant ses inquiétudes.
en;
OU LE HASARD, qi-l SE PERMET DES ROltyANS VRAIS, MENE TROP BlEX LES CHOSES POUR QU'ELLES AILLENT LO.\G-TEMPS AI\SI.
Sous la promesse d'un secret absolu, Horlense raconta le résumé de ses conversations avec la cousine Bette. Puis, ea rentrant, elle montra le fameux cachet à son père comme preuve de la sagacité de ses conjectures. Le père admira, dans son for intérieur, la profonde adresse des jeunes (illes agitées par l'instinct, en reconnaissant la simplicité du plan (tue cet amour idéal avait suggéré, dans une seule nuit, à cette innocente fille.
— Tu vas voirie chef-d'œuvre, que je viens d'acheter, on va l'apporter, et le cher "Wcnccslas accompagnera le marchand... L'auteur d'un pareil groupe doit faiie fortune; mais obtiens-lui, par ton crédit, une statue, et puis un logement " à l'Institut...
— Comme tu vas ! s'écria le père. Mais si on vous laissait faire, vous seriez mariés dans les délais légaux, dans onze jours...
— On Sltend onze jours? répondit-elle en riant. Mais, en cinq minutes, je l'ai aimé comme tu as aimé maman en la voyant! cl il m'aime, comme si nous nous connaissions depuis deux ans. Oui, dit-elle à un geste que fit son père, j'ai |u dix volumes d'amour dans ses yeux. Et ne scra-t-il pas accepté par vous et par maman pour mon mari, quand il vous sera démontré que c'est un homme de génie! La sculpture est le premier ('es arts! s'écria-t-çHe en battant des mains et sautant. Tiens 1 je vais tout le dir<\..
— Il y a donc encore quelque chose?... demanda le père en souriant.
Cette innocence complète cl bavarde avait tout-à-fait rassuré le baron.
— Un aveu de la dernière importance . répoudiy-e le ' l'aimais sans le connaître, mais j'en sui- . lis ;;i"' heure que je l'ai vu.
— Un pou trop folle, répondit le baron que ie spectacle de celte naïve passion réjouissait.
— Ne me punis pas de ma confiance, reprit-elle
si bon de crier dans le cœur d ! son p \ • : J'âunc! je suisheureuse d'aimer! » répliquart-elle. Tu vas \oir mon c ' Sri Quel front plein de mélz ncolie!...' d s y brille le soleil du génie!... et
p - -lu? Est-ce lin beau pa;>s. la Livonie.'... Ma cousine Bette épouser ce jeune homme-là, elle qui sciai- sa mèi Mais ce serait uu meurtre! Comme je suis jalouse de ce qu'elle a dû faire peur lui , je i elle ne vena pas
mon mariage avec plais;r.
— Tiens, mon ange, ne eu lions rien à ta mèit, dit ron.
— Il faudrait lui montrer ce cachet cl j'ai promis d-- ne pas trahir la cousine qui a, dit-elle, peur des plaisanlcmaman, répondit Ilorteuse.
— Tu as de la délicatesse pour le cachet t! lu n - .-. la cousine !' Ile son amoureux.
— J'ai l'ait une promesse pour le cachet et ji n'ai i promis pour l'auteur.
Celle aventure, d'une simplicité pairiarcl
lièrcnient à la situation : celte t'amilk
le baron, en louant si Gll
sonnais elle devait s'en remettre à la prudence de ? rens,
DE BALZAC
— Tu comprends, ma petite fille, que ce n'est pas à toi à l'assurer si l'amoureux de ta cousine est comte, s'il a des papiers en règle , et si sa conduite offre des garanties... Quant à la cousine, elle a refusé cinq partis quand elle avait vingt ans de moins, ce ne sera pas un obstacle , et je m'en charge.
— Ecoutez! mon père, si vous voulez me voir mariée, ne parlez à ma cousine de notre amoureux qu'au moment de signer mon contrat de mariage... Depuis six mois , je la questionne a ce sujet!... Eh! bien, il y a quelque chose-d'inexplicable en elle...
— Quoi? dit le père intrigué.
— Enfin , ses regards ne sont pas bons, quand je vais trop loin, fût-ce en riant , à propos de son amoureux. Prenez vos renseigneniens; mais laissez- moi conduire ma barque. Ma confiance doit voua rassurer.
— Le Seigneur a dit : « Laissez venir les enfafis à moi ! » tu es un de ceux qui reviennent , répondit le baron avec une légère teinte de raillerie.
Après le déjeûner, on annonça le marchand, l'artiste el le groupe. La rougeur subite qui colora sa fille rendit la baronne d'abord inquiète, puis attentive, et la confusion d'Hnrtense, le feu de son regard lui révélèrent bientôt le mystère. si peu contenu dans ee jeune cœur.
Le comte Steinbock, habillé tout en noir, parut au baron être un jeune homme fort distingué.
— Feriez-vous une statue en bronze? lui demanda-t-il en tenant le groupe.
Après avoir admiré de confiance . il passa le bronze à sa femme qui ne se connaissait pas en sculpture.
— N'est-ce pas. maman, que c'est bien beau? dit Horténse a l'oreille de sa mère.
— Lue statue !. .. monsieur le baron , ce n'est pas si difficile à faire que d'agencer une pendule comme celle que voici , et que monsieur a eu la complaisance d'apporter . répondit l'artiste a la question du ha^on.
Le marchand était occupé à déposer sur le buffet de la salle à manger le modèle en cire des douze Heures que les Amours essayent d'arrêter.
— Laissez-moi celte pendule . dit le baron stupéfait de la beauté de cette œuvre . je veux la montrer aux ministre- de l'Intérieur cl du Commerce
— Quel est ce jeune homme qui t'intéresse tant" demanda la baronne à sa fille
— Un artiste assez riche pour exploiter ce modèle pourrait v gagner cent mille francs, dit le marchand de curiosités qui prit nu air capable et mystérieux en voyan! l'accord des veux entre la jeune fille el l'artiste. Il suflit de vendre m' I exemplaires à huit mille francs, car chaque exemplaire coûterait environ mille ECUS à établir; mais, en numérotant chaque exemplaire et détruisant le modèle, on trouverait bien viogl amateurs, satisfaits d'être les seuls ii posséder celte œuvre-là.
— Cent mille francs! s'écria Steinbock en regardant lotir
à tour le marchand, Horténse, le baron el la baronne.
— Oui. cent mille francs! répéta le marchand, et si jetais assez riche, je vous l'achèterais, moi, vingt mille, francs; car, en déposant le modèle, cela devient une propriété... Mais un des'prinees devrait payer ce chef-d'œuvre trente ou quarante mille francs, et en orner son salon. On n'a jamais fait, dans les arts, de pendule qui contente à la fois les bourgeois et les connaisseurs, et celle-là , Monsieur, est la solution de cette difficulté...
— Voici pour vous, monsieur, dit Horténse en donnant six pièces d'or au marchand qui se retira.
— Ne parlez à personne au monde de celte visite, alla dire l'artiste au marchand sur le seuil de la porte. Si l'on vous demande où nous avons porté le groupe, nommez le duc d'Hérouville , le célèbre amateur qui demeure rue de Yarennes.
Le marchand hocha la tète en signe d'assentiment.
— Vous vous nomfiiez? demanda le baron à l'artistequand il revint.
— Le comte Steinbock.
— - Avez-vous des papiers qui prou\ent ce que vous êtes. . .
— Oui , monsieur le baron , ils sont en langue russe et en langue allemande, mais sans légalisations. %
— Vous sentez-vous la force de faire une statue de neuf pieds?
— Oui , monsieur.
— Eh bien! si les personnes que je vais consulter sont contentes de vos ouvrages , je puis vous obtenir la statue du maréchal Montcornet , que l'on veut ériger au Père- Lachaise, sur son tombeau. Le Ministère de la Guerre el les anciens officiers de la garde impériale donnent une somme assez importante pour que nous ayons le droit de choisir l'artiste.
— Oh I monsieur , ce serait ma fortune !... dit Steinbock qui resta stupéfait de tant de bonheurs à la (ois
— Soyez tranquille, répondit gracieusement le baron, si les deux ministres, a qui je vais montrer votre groupe et ce modèle, sont émerveillés de ces deux œuvres, votre fortune est en bon chemin...
liortense serrait le bras de son père à lai faire mal.
— Apportez-moi vos papiers, et ne dites rien de vos espérances a personne, pas même à notre vieille cousi#e Bette
— Lisbelh .' s'écria madame Hulot achevant de comprendre la lin sans deviner les moyens.
— Je puis vous donner i\e> preuves rie mon savoir en faisant le buste de madame... ajouta Wenceslas,
Frappé de la beauté de madame Hulot, depuis un momenl l'artiste comparait la mère et la fille
— Allons, monsieur, la vie peut devenir belle pour vous, dit le baron tout à fait séduit par l'extérieur lin et distingue du comte Steinbock. Vous saurez bientôt que personne, à Paris, n'a long-temps impunément du talent, et que tout travail constant y trouve sa récompense.
liortense tendit au jeune homme en rougissant une jolie bourse algérienne qui contenait soixante pièces d'or I. altiste, toujours un peu gentilhomme, répondit à la rougeuj
LÉS PARENS PAUYRES.
d'Hortense par un coloris de pudeur assez facile à interpréter.
— Serait-ce, par hasard, le premier argent <pie vous recevez de vos travaux 'demanda la baronne
— Oui , madame , de mes travaux d'art , mais non de mes peines, car j'ai travaillé comme ouvrier...
— Eh hien! espérons que l'argent de ma fille vous portera bonheur! répondit madame Hulot.
— Et prcnez-le sans scrupules , ajouta le baron en voyant Wenceslas qui tenait toujours la bourse à la main sans la serrer. Cette somme sera remboursée par quelque grand seigneur, par un prince peut-être qui nous la rendra certes avec usure pour posséder cette belle œuvre.
— Oh ! j'y tiens trop , papa , pour la céder a qui que ce soit , même au prince royal !
— Je puis faire pour mademoiselle un autre groupe plus joli que ce...
— Ce ne serait pas celui-là, répondit-elle.
Et comme honteuse d'en avoir trop dit, elle alla dan. le jerdin.
— Je vais donc briser le moule et le modèle en rentrant! dit Sleinbock.
— Allons! apportez-moi \ os papiers, et vous entendrez bientôt parler de moi, si vous répondez à tout ce que je conçois de vous, monsieur.
En entendant celle phrase, l'artiste fui obligé de sortir. Après avoir salué madame Hulot et Ilortense, qui reyint du jardin exprès pour recevoir ce salut, il alla se promener dans les Tuileries sans pouvoir, sans oser rentrer dans sa mansarde, où son tyran fallait assommer de questions et lui arracher son secret. L'amoureux d'IIortense imaginait des groupes et des statues par centaines; il se sentait une puissance à tailler lui-même le marbre, comme Cauova, qui, faible comme lui, faillit en périr. H était transfiguré par Hortense, devenue pour lui l'Inspiration visible.
— Ah ça ! dit la baronne à sa fille, qu'est-ce que cela signifie ?
— Eh bien ! chère maman, tu viens de voir l'amoureux de notre cousine Bette qui, j'espère, est maintenant le mien . Mais ferme les yeux, fais l'ignorante. Mon Dieu ! moi qui voulais tout «fceacher, je vais tout te dire....
— Allons . adieu mes eufans , s'écria le baron en embrassant sa fille et sa femme, je vais aller peut-être voir la Chèvre , et je saurai d'elle bien des choses sur le jeune homme.
— Papa , sois prudent , répéta Hortense.
— Oh! petite fille! . s'écria la baronne quand Hortense eut fini de lui raconter son poème dont le dernier chant était l'aventure de cette matinée, chère petite fille, la plus grande rouée de la terre sera toujours la Naïveté !
Les passions vraies ont leur instinct Mêliez un gourmand à même de prendre un fruit dans un plat, il ne se trompera pas et saisira , même sans voir, le meilleur. De même , laissez aux jeunes Elles bien élevées le choix absolu de leurs maris, si elles sont en position d'avoir ceux qu'elles désigneront ■ elles se tromperont rarement La nature est infail-
lible. L'œuvre de la nature, en ce genre s'appelle : aimer à première vue. En amour, la première vue est tout bonnement la seconde vue.
Le contentement de la baronne, quoique caché sous la dignité maternelle, égalait celui de sa fille : car, des trois manières de marier Hortense dont a»ait parlé Crevel, la meilleure. à son gré, paraissait devoir réussir. Elle vit dans cette aventure une réponse de la Providence à ses ferventes prières
Le forçat de mademoiselle Fischer, obligé néanmoins de rentrer au logis, eut l'idée de cacher la joie de l'amoureux sous la joie de l'artiste, heureux de son premier sue.
— Victoire' mon groupe est vendu au duc d'Héron ville qui va me donner des travaux , dit-il en jetant les douze cents francs en or sur la table dp la vieille fille.
Il avait, comme on le pense bien, serré la bourse d'IIortense . il Menait sur son cœur.
— Eh bien! répondit Lisbeth. c'est heureux, car je m'exterminais à travailler. Vous voyez, mon enfan'.. qne l'argent vient bien lentement dans le mélier que vous avez pri-. car voici le premier que vous recevez, et voilà bientôt cinq ans que vous piochez! Cette somme suffit à peine à rembourser ee que vous m'avez coûté depuis la lettre de change qui me lient lieu de mes économies. Mais, soyez tranquille, aj;-uta-t-elle après avoir compté , cet argent sera tout employé pour vous. Nous avons là de la sécurité pour un an. En un an. vous pouvez maintenant vous acquitter et avoir une bonne somme à vous, si vous allez toujours de ce train-là.
Wenceslas fit des contes à la vieille fille sur le duc d Herouville, en voyant le succès de sa ruse.
— Je veux vous faire habiller tout en noir, à la mode. et renouveler votre linge, car vous devez vous présenter bien mis chez vos protecteurs, répondit Dette. Et puis, il vous faudra maintenant na appartement plus grand et plus convenable que votre horrible mansarde et le bien meubler. Comme vous voila gai! Vous n'êtes plus le même, ajouta-t-elle en examinant Wenceslas.
— Mais on a dit que mon groupe était un chef-d'œuvre!
— Eli bien' tant mieux' Faites en d'autres, répliqua cette sèche fille tout positive et incapable de comprendre la joie du triomphe ou la beauté dans les arts. Ne \ou> occupez plus de ce qui est vendu, fabriquez quelqu'aulre chose à vendre Vous avezdépensé deux cents francs d'argent, sans compter votre travail et votre temps, à ce diable de Samson. Votre pendule vous coulera plus de deux mille francs a taire exécuter. Tenez, si vous m'en croyez tous devriez achever ces deux petits garçons couronnant la petite fille avec des bleuets. ça séduira les Parisiens! Moi. je vais passer chez monsieur Graff, le tailleur, avant d aller chez monsieur Crevel... Remonta chez vous, et laissez-moi m'hahiller.
Lehmdcmain. le baron, devenu fou de madame Marneffe. alla v»ir la cousine Bette, assez stupéfaite en ouvrant la porte de le trouver devant elle, car il n'était jamais \enu lui faire *nc visite ^ussi se dit-elle en elle-même ' — Hortense aurait-elle envie de mon amoureux ♦ car , la veille . elle
DE BALZAC
avait appris, chez monsieur Crcvel, la rupture du mariage avec le Conseiller à la cour royale.
— Comment, mon cousin, vous ici? Vous me venez voir pour la première fois de votre vie, assurément ce n'est pas pour mes beaux yeux ?
— Beaux ! c'est vrai, reprit le baron, tu as les plus beaux yeux que j'aie vus...
— Pourquoi venez-vous? Tenez, me voilà, honteuse de vous recevoir dans un pareil taudis.
La première des deux pièces dont se composait l'appartement de la cousine Bette, lui servait a la fois de salon, de salle à manger, de cuisine et d'atelier. Les meubles étaient ceux des ménages d'ouvriers aisés : des chaises en noyer foncées de paille, une p:tite table à manger en noyer, une table, à travailler, des gravures enluminées dans des cadres en bois noirci, de petits rideaux de mousseline aux fenêtres, une grande armoire en noyer, le carreau bien frottj, bien reluisant de propreté, tout cela sans un grain de poussière, mais plein de tons froids, un vrai tableau de Terburg cù rien ne manquait, pas même sa teinte grise, représentée par un papier jadis bleuâtre et passé au ton du lia. Quaut. à la chambre, personne n'y avait jamais pénétré.
Le baron embrassa tout, d'un coup d'œil, vit la signature de la médiocrité dans chaque chose, depuis le poêle en fonte jusqu'aux ustensiles de ménage, et il fut pris d'une nausée en se disant a lui-même : — Voilà donc la vertu !
— Pourquoi je viens? répondit-il à haute voix. Tu es une fille trop rusée pour ne pas finir par le deviner, et il vaut mieux te le dircsécria-t-il en s'asseyant et regardant à travers la cour en entr'ouvant le rideau de mousseline plissée. Il y a dans ta maison une très jolie femme...
— Madame Marneffe ! Ohl j'y suis ! dit-elle en comprenant tout. Et Josépha,?
— lielas! cousine, il n'y a plus do Josépha... J'ai été mis à la porte comme un laquais.
— Et vous voudriez?... demanda la cousine en regardant le baron avec la dignité d'une pr-ude qui s'offense un quart d'heure trop tôt.
— Comme madame Marneffe est une femme, très comme il faut, la femme d'un employé, que lu peux la voir sans le compromettre, reprit le baron, je voudrais te voir voisiner avec elle. Oh' sois tranquille, elle aura les plus grands égards pour la cousine de monsieur le directeur.
Ln ce moment, on entendit le frôlement d'une robe dans l'e lalier, accompagné par le bruit des pas d'une femme à brodequins superfins. Le bruit cessa sur le palier. Après deux i - ps l; pp s & la porte, badame Marneffe se montra.
— Pardonnez -moi, mademoiselle, cette irruption eheï vous; mais je ne vous ai point trouvée hier quand je suis venue vous faire une visite ; nous sommes voisines, et si j'avais su (pic vous fiiez la cousine de monsieur le Conseiller-d'État, il j a long-temps que je vous aurais demandé votre protection
ii] rès de lui. .J'ai vu entrer monsieur le directeur, et alors i ii pris la liberté de venir, car mon mari, monsieur le baron
m'a parlé d'un travail sur le personnel qui sera soumis demain au minislrc...
Elle avait l'air d'être émue, de palpiter ; mais elle avait tout bonnement monté l'escalier en courant.
— Vous n'avez pas besoin de faire la solliciteuse , belle dame, lépondit le baron, c'est à moi de vous demander la grâce de vous voir.
— Eh! bien si mademoiselle le trouve bon, venez, dit madame Marneffe.
— Allez, mon cousin, je vais vous rejoindre , dit prudemment la cousine Bette.
La Parisienne comptait tellement sur la visite et sur l'intelligence de monsieur le directeur, qu'elle avait fait, non-seulement une toilette appropriée à une pareille entrevue, mais encore une toilette à son appartement. Dès le matin, on y avait mis des fleurs achetées à crédit. Marneffe avait aidé sa femme à nettoyer les meubles, à rendre du lustre aux plus petits objets, en savonnant, en brossant, en époissetant tout. Valérie voulait se trouver dans un milieu plein de fraîcheur afin de plaire à monsieur le directeur, et plaire assez pour avoir le droit d'être cruelle, de lui tenir la dragée haute , comme a. un enfant, en employant les ressources de la tactique moderne. Elle avait jugé IJulot. Laissez vingtquatre heures a une Parisienne aux abois , elle bouleverserait un Ministère.
Cet homme de l'Empire, habitué au genre Empire, devait ignorer absolument les façons de l'amour moderne, les nouveaux scrupules, les différentes conversations inventées depuis 1830, et où la pauvre faible femme finit par se faire considérer comme la victime des désirs deson amant, comme une sœur de charité qui panse des blessures, comme un ange qui se dévoue. Ce nouvel art d'aimer consomme énormément de paroles évangéliques à l'œuvre du diable. La passion est un martyre. On aspire à l'idéal, à l'infini. De part et d'autres, l'on veut devenir meilleurs par 1 amour. Toutes ces belles phrases sont un prétexte à mettre encore plus d'ardeur dans la pratique , plus de rage dans les chutes que par le passé. Cette hypocrisie, le caractère de notre temps, a gangrené la galanterie. On est deux anges, et l'on se comporte comme deux démons, si l'on peut.
L'amour n'avait pas le temps de s'analyser ainsi lui-même entre deux campagnes, et, en 1809, il allait aussi vite que l'Empire, en succès. Or, sous la Restauration , le bel Hulol en redevenant homme à femmes avait d'abord consolé quelques anciennes amies alors tombées, comme de:'- astres éteints, du firmament politique; et, de là, vieillard, il s'était laissé capturer par les Jennv Çadinc et les Josépha. Madame Marneffe avait dressé ses ballerics en apprenant les anlécédens du directeur, que son mari lui raconta longuement, d'après quelques renseignemens pris dans les bureaux. La comédie du sentiment moderne pouvait donc avoir pour le baron le charme de la nouveauté; le parti de Valérie était pris; et, disons-le, l'essai qu'elle fit de sa puissance, pendant celte matinée, répondit à toutes ses espérances.
LES I'ARENS PAUVRES.
GHAPITBE X W.
ACTE DE SOCIÉTÉ D'UNE LIOX.VE ET D'UNE CHÈVRE, SOI S SIGNATURE I'UI\ ÉE, ET NON E.MXEG^TIVL.
Grâce à ces manœuvres sentimentales , romanesques et
romantiques, Valérie obtint, sans avoir rien promis, la place de sous-chef et la croix de la Légion-d'Honneur pour son mari. Celte petite guerre n'alla pas sans des dîners au Rocher de Cancale, sans des parties de spectacles, sans beaucoup de cadeaux en mantilles, en échappes, en robe*, en bijoux. L'appartement de la rue du Doyenné déplaisait, le baron complota d'en meubler un magnifiquement, rue Vanneau, dans une charmante maison moderne.
Monsieur Mamelle obtint un congé de quinze jours pour aller régler des affaires d'intérêt dans son pays, et une gratification; il se promit de faire un petit voyage en Suisse.
Si le baron Hulot s'occupa de sa protégée, il n'oublia pas son protégé. Le ministre du commerce, le comte Popinot,
aimait les arts: il donna deux mille francs d'un exemplaire do groupe de Sainson, à la condition que le moule sérail brisé, pour qu'il n'existât que sou Samson et celui de mademoiselle Hulot. Ce groupe excita l'admiration d'un prince à qui l'on porta le modèle de la pendule et qui la commanda, mais elle devait être unique, et il en offrit trente mille francs. Les artistes consultés, au nombre desquels fut Stidmann, déclarèrent que l'auteur de ces deux œuvres pouvait fane une statue. Aussitôt, le maréchal, prince de Wïssembourg, ministre de la guerre et président du comité de souscription pour le monument du maréchal Montcornet, lit prendre une délibération par laquelle l'exécution en était confiée à Steinbock. Le comte de Rastiguac, alors sous-secrétaire d'Etat, voulut une oeuvre de l'artiste dont la gloire surgissait am
(I) Le profond respect que je porto à la Grande Armée et à l'Empereur m'oblige à répondre à la lettre suivante qui m'est adreSB
par la voie du Constitutionnel :
« Paris, 10 octobre 1810.
» Monsieur, » Dans votre nouveau roman: les Parens pauvres, il vous pliît de faire conférer par l'Empereur, an généra] Ilnloi, le titre de ci ntc » de Forzbeim. En vérité, l'Empereur n'aurait mieux su s'y prendie pour combler de ridicule un des braves de sou innée. Qm diricz- « vous, Monsieur, d'un personnage qui s? ferait appeler le marquis de la Pétaudière?
» Nous autres Français, nous ne (aurons jaunis que notre langue. 11 n'y curait donc guère d'inconvénient, si vos œuvres, à ji:slc litre, » ne jouissaient d'une vogue européenne. » Veuillez bien agréer, Monsieur, ces observations de la paît d'un de ves admirateurs les plus sincères. »
Je déclaro ne savoir aucun mot d'allemand. Il m'est d'ailleurs impossible de me livrer à l'étude de cette magnifique et très estimable langue, tant que jo ne saurai pas parfaitement la langue française ; et je la trouve si peu maniable après vingt ans d'études, que jo ne pense pas, comme mon bienveillant critique, que, nous autres Français, nous sachions notre langue; si nous r.e savions que cola, nous le saurions mieux. Venons au reproche qui taxerait mon Napoléon de la Comédie m haine de légi r> té. Si j ) ne sais pas l'allemand, je connais béai coup l'Allemagne, et j'ai l'honneur d'affirmer à l'autour de cetlo lettre, que je suis passé environ neuf l'o's par la ville de Forzhc;m, située sur les frontières des Etals de Bade, et du Wurtemberg. Celle \i!!e ist une des plus jolies et des plus coqueltes de cotte contrée, qui en compte tant do charmantes. C'est là qu'en 1809, le héros des CHOUANS a livre le brillant combat en souvenir duquel, après Wagram, Napoléon le nomma comte du nom do celle ville, Eelon son habitude de rattacher sa nouvelle noblesse à do grands faits d'armes Celle affaire est le sujet d'une de mes SCÈNES de i. v \ n: viilitaiue. Si mon critique anonyme sait l'allemand, je suis fiché de voir qu'il n'est pas plus forl en géographie, que moi sur la langée germanique. E diairemeni, si Foizheiw veut dire Pétaudière, Bicoque en Italie a immortalisé ce nom bizarre; pui*, nous avens eu les d Bouillon, et nous comptons, nous autres amateurs des vieilles chroniques, plus de vingt noms, célèbres eu temps des croisades, qu'on ne peut plus imprimer aujourd'hui, tant ils sont ridicules ou imk cens. Cinq familles françaises entre autres, les B.nneihus» ont été autorisées par lettres-patentes à changer quelques-uns de ces noms qui, dans le vieux temps, avaient bien leur pr'x Enfin, Racine, Co mille, La font a 'ne, Marot, les deux Rousseau, Olivier, l'icolomini, Facir.o Cane, Mari-eau, Coeur. Bart, ele , ent surabondamment prouvé que les noms deviennent ce que seul les hommes, cl qce le génie comme lo courege trarsforment en aori vulgarités qui les tocchent.
Uno observation plus grave que celle-ci, et qui m'obligo à grossir cette note, est celle relative à monsieur Crevel. Ce ptrsoni dit donner sa démission d'adjoint pour è;re capitaine ôc la gardo nationale. Co défaut de mémoire légale sera répare.
Je remercie, d'aileurs, mon critiqua de l'intérêt qui lessort pour un écrivain, de tente ibsr rvalion, n cme erronée.
i vi n i n
DE BALZAC
acclamations de ses rivaux. Il obtint de Steinboek le délicieux groupe des deux petits garçons couronnant une petite fille et il loi promit na atelier au Dépôt des marbres du gouvernement, situé comme on sait, au Gros-Caillou. Ce
fut le succès, mais le succès, comme il vient à Paris, c'està-dire fou, le succès à écraser les gens qui n'ont pas des épaules et des reins a le porter, ce qui, par parenthèse , arrive souvent. On parlait dans les journaux et dans les revues du comte Wenceslas Steinboek, sans que lui ni mademoiselle Fischer en eussent le moindre soupçon.
Tous les jours , dès que Mlle Fischer sortait peur dincr , Wenceslas allait chez la baronne. Il y passait une ou deux heures, excepté le jour oùlaBette venait ;drez sacousinellulot-
Cet état de choses dura pendant quelques jours. Le baron sur des qualités et de l'état civil du comte Steinboek, la baronne heureuse de son caractère et de ses mœurs, Hortense, ficrede son amour approuvé, de la gloire de son prétendu, n'hésitaient plus il parler de ce mariage; en!];!, l'artiste était au comble du bonheur, quand une indiscrétion de madame Marneffe mit tout en péril. Voici comment.
Lisbeth, que le baron Hulot désirait lier avec madame Marneffe pour avoir un cril dans ce ménage, avait déjà dîné chez Valérie, qui, de son côté, voulant avoir une oreille dans la famille Hulot, caressait beaucoup la vieille fille. Valérie eut donc l'idée d'engager mademoiselle Fischer à pendre la crémaillère du nouvel appartement où elle devait s'installer.
La vieille fille, heureuse de trouver une maison de plus où aller dîner et captée par madame Mamelle, l'avait prise en affection. De toutes les personnes avec lesquelles elle s'était liée, aucune n'avait fait autant de frais pour elle. En effet, madame Manu Fe, toute aux petits soins pour mademoiselle Fischer, se trouvai!, pour ainsi dire vis-à-vis d'elle ce qu'était la cousine Bette vis-à-vis de la baronne, de monsieur Rivet, de Crevcl, de tous ceux enlia qui là rece a dîner. Les Marneffe avaient excité surtout la commisération de la cousine Bette en lui laissant voir la profonde détresse de leur ménage, et la colorant, comme toujours, des plus belles couleurs : des amis obligés et ingrats, des maladies, une mère, madame Fortin, à qui l'on avait cache sa détresse, et morte en se croyant toujours dans l'opulence, grâce à des sacrifices pins qu'humains, etc.
— Pauvres gens! disait-elle à son cousin Hulot , vous avez bien raison de vous intéresser à eux . ils le méritent bien , car ils sont si courageux, si bons. Ils peuvent à peine vivre avec mille écus de leur place de sous-chef, car ils ont fait des dettes depuis la mort du maréchal Monlcornetl C'est barbarie au gouvernement, de vouloir qu'un employé,, qui a femme et enfin, s, \ive dans Paris avec deux mille quatre cents francs d ; , pointemens.
Luc jeune femme qui, pour elle, avait' des semblans d'amitié, qui lui disait tout en la consultant, la flattant et paraissant vouloir se laisser conduire par elle, devint donc en peu de temps plus chère à l'excentrique cousine Belle que tous ..es parens.
De son côté, le baron, admirant dans madame Marneffe . une décence, une éducation, des manières, que ni Jeriny Cad i ne, ni Josépba, ni leurs amies ne lui avaient offertes, s'était épais pour elle, en un mois , d'^ne passion de vieillard, passion insensée qui semblait raisonnable. En effet, il n'api rcevail là ni moqueries, ni orgies, ci dépenses folles, ni dépravation, ni mépris des choses sociales, ni cette indépendance absolue qui, chez l'actrice et chez la cantatrice, avaient causé tous ses ma'hcuis. Il échappait également à cette rapacité de courtisane, comparable à la soif du sable. Madame. Marneffe, devenue son amie et sa confidente, faisait d'étranges façons pour accepter la moindre chose de lui.
— Bon pour les places, les gratifications, tout ce que vous pouvez nous obtenir du gouvernement; mais ne commencez pas par déshonorer la femme que vous dites aimer, disait Valérie, autrement je ne vous croirai pas... Et j'aime à vous croire, ajoutait-t-elle avec une œillade à la sainte Thérèse guignant le ciel.
À chaque présent, celait un fort à emporter, une conscience à violer. Le pauvre baron employait des stratagèmes pour offrir une bagatelle fort chère d'ailleurs, en s'applaudissant de rencontrer enfin une vertu, de trouver la réalisation de ses rêves. Dans ce ménage, primitif (disait-il ) , le baron était aussi Dieu que chez lui. Monsieur Sîarneiïc paraissait cire ;i maie lieues de croire que le Jupiter de son Ministère eût 1 intention de descendre en pluie d'or chez sa femme, et il se faisait le valet de son auguste chef. Madame Marneffe, âgée de vingt-trois ans, bourgeoise pure et timorée, fleur cachée dans la rue du Doyenné, devait ignorer les dépravations et la démoralisation courlisanesques qui maintenant causaient d'affreux dégoûts au baron, car il n'avait pas encore connu les charmes de la vertu qui combat, et la craintive Valérie les lui faisait savourer, comme dit la chanson, tout le long de la rwièr».
Une fois la question ainsi posée entre Hector et Valérie, personne ne s'étonnera d'apprendre que Valérie ail su d'Hector le secret du prochain mariage du grand artiste Steinboek avec. Hortense. Entre un amant sans droits et une femme qui ne se décide pas facilement à devenir une maîtresse, il se passe des billes orales et morales où la parole trahit souvent la pensée, de même que dans un assaut le fleuret prend l'animation de Tépée du duel. L'homme le plus prudent imite alors M. de Turenne. Le baron avait laisse entrevoir toule la liberté d'action que le mariage de sa li le lui donnerait répondre à l'aimante Valérie qui s'était plus d'une rois écriée : — Je ne conçois pas qu'on fasse une faute pour un homme qui ne serait pas tout à nous!
Déjà le baron avait mille fois juré que, dtpuis vingt-cinq ans. lout était Uni entre madame Hulot et lui.
— On la dit si bille! répliquait madame Marneffe, je veux des preuves.
— Vous en aurez . dit le baron heureux de ce vouloir par lequel si Valérie se compromettait.
-r, Et comment? Il faudrait ne jamais meqnitler, avait répondu Valérie.
Hector avait alors été forcé de révéler ses projets pn exécution rue Vanneau pour démontrer a sa Valérie qu'il songeait à lui donner cett! moitié de la vie qui appartient à une femme légitime, en supposant que le jour et la nuit partagent également l'existence des gens civilisés. Il parla de quitter décemment sa femme en la laissant seule, une fois que sa tiMe serait mariée. La baronne passerait alors tout son temps chez Horlcnse et chez les jeunes Hulot, il était sûr de l'obéissance de sa femme
— Dès lors, mon petit ange, ma véritable vie, mon vrai ménage sera rue Vanneau.
— Mon Lieu, comme vous disposez de moi!... dit alors madame Marneffe. Et mon mari?...
— Cette guenille,?
— Le (ait est qu'auprès devons, c'est cela... répondit-elle en riant.
• Madame MàrnefTe eut une furieuse curiosité de voir le jeune comte Sleinboci après en avoir appris l'histoire , peutêtre eu voulait-elle obtenir quelque bijou, pendant qu'elle se trouvait encore avec lui sous le même toit. Cette curiosité dé plci tant au baron, que Valérie jura de ne jamais regarder Wcnccslas. Mais après avoir fait récompenser l'abandon de ce désir par un polit service de thé complet en vieux sèvres, pâle tendre, elle le garda au fond de son cœur, écrit comme sur un agenda.
Donc, un jour qu'elle avait prié sa cousine Bette de venir prendre ensemble leur café daus sa chambre, elle la mil sur le chapitre de son amoureux.
— Ma petite, dit-elle, earellesse traitaient mutuellement de me pttitê, pourquoi ne m'avez-vuus pas encore présenté votre amoureux?... Savez-vous qu'il est en peu de temps devenu célèbre?
— Lui ! célèbre l
— Mais on ne parle que de lui !...
— Ah ! bah? s'écria Lisbeth.
— 11 va faire la siatue de mon père, et je lui serais ! il a utile pour la réussite de son œuvre, car madame de Mon tcornet ne peu! pas comme moi lui prêter une miniature de Sain, un chef-d'œuvre fait en 1809 , avant la campagne de Vvagram , et donnée à ma pauvre mère, en fin' un Montccruct jeune et beau. ..
Sain et Augustin tenaient à eux deux le sceptre de la peinture en miniature sous l'Empire.
— Il va, dites-vous, ma petite, faire une statue.'., demanda Lisbeth...
— De neuf pieds, commandée par le Ministère de la Guerre. Ah I ça, d'où sortez-vous"? je vous apprends ces nouvelles-là. Mais le gouvernement va donner au comte Steinbock un atelier et un logement au Gros-Caillou , au Dépôt des marbres, votre Polonais en sera peut-être le directeur, une place de deux miihj francs, une. bague au doigt...
— Comment save/.-vous tout cela, quand moi, je ne
le sais pas? dit enfin Lisbeth en sortant de sa Bill
— Voyons, ma chère petite cousine Bette, dit gracieusement madame Marneffe, étes-vous susceptible d'une amitié dévoué,1, à toute épreuve? Voulez-vous que nous soyons csmme deux sœurs? Voulez-vous me jurer de n'avoir pas plus de secrets pour moi que je n'en aurai pour vous , d'être i. mu (.pion comme je serai le vèare... Vojlrz-vous surtout me jurer (pic vous ne me vendrez jamais, ni à mon mari, ni à monsieur Hulot, et que vous n'avouerez jamais que c'est moi qui vous ai dit...
Madame Marneffe s'arrêta dans celle œuvre de picador. la cou l'effraya.
La physionomie de la Lorraine était devenue terrible. Ses yeux noirs et pénétraas avaient la lixité de ceux des tigres. Sa figure ressemblait a (die que nous supposons aux pytho-
!ier de cl et une affreuse convulsion faisait IremMt avait glisse sa main crochue entre son bonnet et ses i pour les empoigner et soutenir sa tête, devcuuc trop lourde, elle brûlait! La fumée de l'incendie qui la ravageait senïblait passer par ses rides comme par autant de crevasses labourées par une éruption volcanique. Ce fut ou le sublime.
— Eh bien! pourquoi vous arrêl d'une voix, creuse , je serai pour vous, tout ce irlui. Oh I je lui aurais donné mon sang...
— Vous l'aimez donc?...
— Comme s'il était mon enfant! ..
— I. lame Ittam
puisque vo :s :■ ! ['ai nez que comme ça , vous allez èlrc bien ïicurcu; e , car Vo is 1 1 \ .••.?..
Lisbe '■ répi adit par un signe de I i comme celui
d'une folle.
— \\ épouse dans un moi
— Hortense? cria la vieille tille en se frappant le front et se levant.
— Ah ça! vous l'aimez donc ce jeune homme? dem.iuda madame Marneffe.
— Ma petite, c'est entre nous à la vie et a la mort, dit madem ' ii, m vous . Iieawns, iii ire seront sacrés. Enfin vos vices deviendront pour moi des vertus, car j'en aurai besoin, moi. de \
— Vous viviez donc avec lui? s'écria Valérie.
— Non, je voulais être sa mère... !
— Ah! je n'y comprends plus rien, reprit Valérie . car alors vous n'êtes pas jouée ni trompée, et vous devez êlre bienheureuse de lui voir faire un beau mariage, 1' voit i lancé. D'ailleurs, tout est bien fini pour vous, alla Notre artiste va tous les jours chez madame Hulot, dès que vous sortez pour dîner...
— Adeline, se dit Lisbeth. Oh ! Adeline, tu me le paieras. je le reluirai pins laide que moi!..
— Mais vous voilà :'.c une morte ! reprit Valérie. 11 y a donc quelque chose ' < * ii ! suis-je bête ? m mère et la fille doivent se dealer que vous metlria des obstacles i cet
DE BALZAC
amour, puisqu'ils se cachent de vous, s'écria madame Maruelïe; mais, si vous ne viviez pas avec le jeune homme, tout cela, ma petite, est pour moi plus obscur que le cœur de mon mari...
— Oh! vous ne savez pas! vous! reprit Lisbelh, vous r.e savez pas ce que c'est que cette manigance-là ! c'est le dernier coup qui tue I En ai-je reçu des meurtrissures à l'ame ! Vous ignorez que depuis l'âge où l'on sent, j'ai été immolée à Adeline! Ou me donnait des coups, et on lui faisait des caresses! J'allais mise comme une souillon, et elle était vêtue comme une dame. Je piochais le jardin, j'épluchais les légumes, et elle, ses dix doigls ne se remuaient que pour arranger des chiffons!.. Elle a épousé le baron, clic est venue brillera la cour de l'Empereur, et je suis restée jusqu'en 1S09 dans mon village, attendant un parti sortable pendant quatre ans; ils m'en ont tirée, mais pour me faire ouvrière et pour me proposer des employés, des capitaines qui ressemblaient à des portiers!... J'ai eu pendant vingt-six ans tous leurs restes... Et voilà que, comme dans l'Ancien Testament, le pauvre possède un seul agneau qui fait son bonheur, et le riche qui a des troupeaux envie la brebis du pauvre et la lui dérobé!., sans le prévenir, sans la lui demander. Adeline me filoute mon bonheur? Adeline?... Adeline, je le verrai dans la boue, et plus bas que moi! Hortense, qnè j'aimais, m'a trompée... Le baron... non, cela n'est pas possible. Voyons, redites-moi les choses qui là-dedans peuvent être vraies?
— Calmez-vous, ma petite...
— Valérie, mon cher ange, je vais me calmer, répondit cette lille bizarre en s'asseyant. Une seuje chose peut me rendre la raison : donnez-moi une preuve?..
— Mais votre cousine Ilortense possède le groupe de Samson dont voici la lithographie publiée par une Revue; elle l'a payé de ses économies, et c'est le baron qui, dans l'intérêt de son futur gendre, le lance et obtient tout.
— De l'eau!... de l'eau! demanda Lisbcth après avoir jeté les yeux sur la lithographie au bas de laquelle elle lut : Groupe appartenant à mademoiselle Ilulot dErvy. De l'eau! ma tète brûle, je deviens folle!...
Madame Mamelle apporta de l'eau, la vieille lille ôta son bonnet, défit ses noirs cheveux, et se mit la tête dans la cuvette que lui tint sa nouvelle amie; elle s'y trempa la tête à plusieurs reprises, et arrêta l'inflammation commencée. Après s'être essuyé la tète, elle retrouva*' tout son empire sur elle-même.
— Pas un mot, dit-elle à madame Marnelïe, pas un mot de tout ceci... Voyez?., je suis tranquille, et tout est oublié, je pense à bien autre chose !
— Elle sera demain a Charenlon , c'est sûr, se dit madame Mamelle en regardant la Lorraine.
— Que faire? reprit Lisbeth. Voyez-vous, mon petit ange, il faut se taire, courber la tète, et aller à la tombe , comme l'eau va droit a la rivière. Que tenterais-jc? Que peut une parente pauvre contre toute une famille riche?... Ce serait 1 histoire du pot de terre contre le pot de fer.
— Oui, vous avez raison , répondit Valérie, il faut seulement s'occuper de tirer le plus de foin à soi du râtelier. Voilà la vie à Paris.
— Et, dit Lisbeth, je mourrai promplemenl , allez, si je perds cet enfant de qui je crovais être toujours la mère, avec qui je complais vivre toute ma vie...
Elle eut des larmes dans les yeux , et s'arrêta. Celle sensibilité chez celte lille de soufre et de feu fil frissonner madame Marneffe.
— Eh bien ! je vous trouve, dit-elle en prenant la main de Valérie, c'est une consolation dans ce grand malheur... Nous nous aimerons bien , et pourquoi nous quitterions-nous? je n'irai jamais sur vos brisées. Ou ne m'aimera jamais' moi!... tous ceux qui voulaient de moi, m'épousaient à cause de la protection de mon cousin... Avoir de l'énergie à escalader le Paradis, et l'employer à se procurer du pain, de l'eau, des guenilles et une mansarde! Ah! c'est là, ma petile, un martyre! J'y ai séché.
Elle s'arrêta brusquement et plongea clans les yeux bleus de madame Mamelle un regard noir qui traversa l'àmc de celte jolie femme, comme la lame d'un poignard lui eut traversé le cœur.
— Et pourquoi parler? s'écria-t-elle en s'adressant un reproche à elle-même, Ah! je n'en ai jamais tant dit, allez !... La triche en reviend?-a à soti maîtrel... ajouta-t-elle après une pause en employant une expression du langage enfantin. Comme vous dites sagement : aiguisons nos dents et tirons du râtelier le plus de foin possible.
— Vous avez raison , dit madame Marnelïe que cette crise effrayait et qui ne se souvenait plus d'avoir émis cet apophtegme. Je vous crois dans le vrai, ma petite. Allez, la vie n'est déjà pas si longue, il faut en tirer parti tant qu'on peut, et se servir des autres pour son plaisir... J'en suis arrivée là, moi, si jeune! J'ai été élevée en enfant gâté, mon père s'est marié par ambition et m'a oubliée. Ma pauvre mère, qui me berçait des plus beaux rêves, est morte de chagrin en me voyant épouser un petit employé à douze cents francs, vieux et froid libertin à trente ans, corrompu comme un bagne, et qui ne voyait en moi que ce qu'on voyait en vous, un instrument de fortune !... Eh bien ! j'ai fini par trouver que cet homme infâme est le meilleur des maris. En me préférant les sales guenons du coin de la rue, il me laisse libre. S'il prend tous ses appoinlemens pour lui, jamais il ne me demande compte de la manière dont je me fais des revenus...
A son tour elle s'arrêta, comme une femme qui se sent entraînée par le torrent de la confidence, et frappée de l'atleution que lui prêtait Lisbeth, elle jugea nécessaire de s'assurer d'elle avant de lui livrer ses derniers secrets.
— Voyez, ma petite, quelle est ma confiance en vous?.'., reprit madame Mamelle à qui Lisbelh repondit par un signe excessivement rassurant.
On jure souvent par les yeux et par un mouvement de tête plus solennellement qu'à la cour d'assives.
LES PAREN'S PAUVRES.