‹ Histoire des parens pauvresChapitre 72 sur 111 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Rien ue ressemble à une ville de province comme le quartier qui, à Paris, avoisiue leJaidin-du-Roi.

L'illusion qu'y procure tout, d'abord l'ai>sen<;e complète de mouvement et la solitude silencieuse des rues, ;,' accroît eucorc par l'aspect des habitations, qui ne rappellent en aucune manière la forme et l'architecture des constructions élevées au centre de la ville. Là, point de ces fourmilières à six étages affectant au debors la magnificence d'un palais, et, au dedans, mesurant sordidement aux locataires dont elles regorgent, i'etpaee à peine suflisam pour se mouvoir et poir respirer. Là, point de magasins à splendiùes devantures, point de portes cochères monumentales et ouvragées, ressemblant à l'entrée d'un baptistère ouàcelled'un temple grec. En ces parages isoles, la spéculation des boutiques n'étant d'aucune défaite, les rez-de-chaussée forment de modestes logemens, dont les fenêtres, pour la sûreté de ceux qui les occupent, sont piltoresquement garnies de serrurerie, a moins qu'on n'y ail préféré, comme défense, des con-

trevents ouvrant à l'extérieur, et retenus durant le jour a la muraille par des tourniquets de fer, chéris du gamin de Taris qui ne manque jamais de les faire .noi^ur en pesant Assez souvent élCTéedn plusieurs marches au dessu» du sol l'entré ■ de la maison est d'ordinaire une petite porte ajnouiorœ et ■ en seul battant, donnant issue sur un corridor clair qui ne doit pas être confondu avec ces h.deuses allées par lesquelles sontdesservis les bouges il fectsdecertains quartiers populeux. Quelquefois aussi la maison, en retraite sur la voie publique, en est séparée par on mur dont le pignon en vue des tentatives nocturnes d'i qnement garni de fragmens d^ verre casse, qu on j a implantes dans le plâtre encre frais, à I intéi imi des habita lions ainsi disposées, si la porte vient a s'ouvrir, VOUS êtes a peu près sur d'entrevoir la riante verdure d on jard net ou celle d un berceau sur lequel s'épanouit une vigne mar.ee a la végétation des pois à odeur et de la capucine Plus habituellement, un vaste jardin dessine a la Vieille méthode Iran-

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çaise s'étend derrière ua corps de logis élevé sur l'alignement de la rue, et se révèle au loin par des senteurs de fleurs mêlées au parfum plus énergique des plantes potagères. Constamment entretenu par ces émanations végétales à un grand état de pureté, l'air de ce quartier, que ne vicient point d'ailleurs les miasmes des ruisseaux et des immondices, est d'une extrême salubrité, en sorte qu'il satisfait à à toutes les conditions de l'hygiène la mieux entendue.

C'est sans doute à raison de ces heureuses dispositions sa/ nitaires que ce petit coin de Paris a été choisi pour devenir le centre d'une spéculation qui s'y est constamment maintenue et multipliée

De tous côtés, au-dessus des portes, au plus îsaut de la façade et sur les murs latéraux des maisons; dans toutes les places en un mot où cette inscription a la chance de frapper les yeux, vous pouvez voir écrit en caractères gros et lisibles : Pension bourgeoise des deux sexes.

Ua des grands conteurs de notre temps, dans un roman célèbre, s'est plu à décrire avec ce soin exact et minutieux qui est Tua des caractères de son talent, l'intérieur d'un de ces établissemens ainsi prospecturés. Il nous suflira donc de dire, après lui, que, dans ces sortes de maisons de refuge de la petite propriété, l'industrie privée, parodiant laphilanthropie publique, reçoit, moyennant une modique rétribution annuelle, les célibataires malaisés, les vieillards restés sans famille, et les menus rentiers qui n'ont pas dans leurs revenus de suffisans moyens de pourvoir à leur subsistance. Là, au moyen d'une économique organisation de la vie en commun, toutes ces existences déclassées et besoigneuses, groupées autour du maître de l'usine qui trouve encore à vivre sur elles en leur servant de lien, échappent aux souffrances les plus aiguës de l'isolement et de la misère, et arrivent un peu moins douloureusement qu'elles n'auraient fait sans cette ressource, à leur suprême dénoûment.

Au commencement du dernier tiers de la Restauration, un de ers fonds de commerce, situé dans la rue Ncuve-Saint- Elicnne, était exploité par un dame Bouvard, ancienne artiste dramatique qui avait tenu, jusqu'à la dernière extrémité, dans les troupes de province, les rôles de Dugazon- Corsets. L'âge l'ayant enfin dépossédée de cet emploi, elle s'était Tetirée à i'aris, et des générosités posthumes d'un viel avocat de Bar-sur-Àube, mort son soupirant, elle avait acheté l'établissement à la tête duquel nous la voyons aujourd hui.

En faisant cette acquisition, Mme Bouvard s'était complètement méprise dans le choix du genre d'industrie auquel elle était propre. Un café ou un restaurant, dans le comptoir desquels elle eût intronisé des charmes restés encore à un état passable de conservation , eussent été infiniment mieux son fait que la grave administration d'une espèce d'hospice où aucune distraction ne venait la dédommager des charges laborieuses de son économat.

Veiller à ce que les besoins, souvent même les exigences d'hôtes infirmes et grondeurs fussent incessamment satis-

faits ; maintenir dans ce collège de vieillards en proie à toutes les mauvaises passions de leur âge, la bonne harmonie toujours près d'être compromise ; pourvoir au rrleillcur marché possible à l'approvisionnement de la maison ; y entretenir l'ordre et la propreté ; compter avec les fournisseurs ; soutenir avec les établissemens voisins une âpre concurrence , voilà quelle était sa fatigante occupation de tous les jours. Maintenant peut -on considérer comme une suffisante compensation à tant de sollicitudes le babil de quelque commère du quartier venant parfois visiter la digne dame et la société de ses pensionnaires n'ayant jamais à la bouche que des doléances sur le présent, quand ils consentaient à laisser en paix les souvenirs cent fois rebattus de leur passé"? Disons le mot, d'ailleurs; quand même des plaisirs moins austères et moins monotones lui eussent été permis, Mme Bouvard aura't désiré encore, car, bien qu'ayant rompu avec les' rôles de jeune première, elle continuait de sentir son cœur, que jamais jusqu'à cette époque elle n'avait laissé si vide et si inoccupé. Or, à une certaine émotion que ses attraits semblaient aveir encore le pouvoir d'exciter parmi la population décrépite de sa maison; aux hommages qui, sous toutes les formes, depuis l'attention discrète jusqu'à l'impudente convoitise, émanaient vers sa beauté, de tout ce vieux détritus humain, il ne lui paraissait pas que l'âge de la galanterie fût tout à fait passé pour elle. Aussi, par les belles soirées d'été, quand la crainte du serein avait confiné tous ses pensionnaires dans leurs cellules, descendant dans son jardin, elle y promenait mélancoliquement sa rêverie le long des allées solitaires, s'y occupant sans doute de quelque type vaporeux, dont elle eût trouvé une grande consolation à peupler la solitude de sa vie, mai» que rien ne lui avait encore révélé.

Un soir que la plaintive hôtesse avait prolongé sa veille plus lard qu'à l'ordinaire, elle était assise sons un berceau de chèvrefeuille, respirant avec délices ses parfums nocturnes, quand tout à coup une chambre de la maison voisine, qui avait vue sur le jardin de la pension, vint à s'éclairer par la rentrée du locataire qui l'habitait. La fenêtre était restée ouverte pour donner accèi à l'air frsis et emliaumé qu'il faisait ce soir-là à la suite d'une étouffante journée de juillet. La belle rêveuse put donc à son aiie considérer l'action et la personne du survenant, et elle mit à cet examen une attention d'autant plus délibérée, que de son côté elle se croyait invisible pour lui.

Nos lecteurs seraient bien trompés si le voisin de Mme Bouvard ne se trouvait pas constitué de manière à pouvoir devenir l'aimable soupirant dont le besoin se faisait si vivement sentir à son isolement. Au premier aspect cependant, rien ne parut le désigner impérieusement à cet emploi.

Des traits peu réguliers et d'une médiocre distinction ; de fortes moustaches blondes; des cheveux drus, rousetras, contribuant par cette mâle disposition à donner au visage qu'ils couronnaient un air résolu et martial ; des membres trapus et une carrure imposante; en somme, un air de for-

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ce, de décision et d'audace, voilà ce que Mme Bouvard eut bientôt fait d'inventorier. Quant à la Guriosité qu'on pourrait nous montrer de savoir comment il se faisait que cet intéressant voisinage se révélât pour elle seulement ce soir-là, nous répondrons que la maison de laquelle dépendait la chambre qui attirait en ce moment ses regards, était un hôtel garni, dont le personnel se renouvelait sans cesse, et que l'hôte imprévu qui apparaissait, s'y trouvait apparemment installé depuis fort peu de temps.

Apès s'être mise dans le simple appareil que comporte la température d'un jour d'été et la liberté du chez soi, notre nouvelle connaissance alluma une ample pipe d'écume de mer, et, s'accoudant sur l'appui de la fenêtre, commença, comme un volcan, à en jeter la fumée au vent.

A l'époque dont nous parlons , la grande révolution sociale qui a fait passer dans les mœurs élégantes l'usage du labac, n'était pas encore soupçonnée, et l'habitude de fumer emportait avec elle une présomption de mauvaise éducation très difficile à concilier avec les perfections exigées dans un héros de roman; mais il faut se hâter d'ajouter qu'à cette époque aussi , les moustaches , tombées depuis dans la vie civile , indiquaient nécessairement un militaire, et que, dans tous les temps , par.une dispense expresse, les gens de guerre ont eu la permission de charmer par la pipe les longs loisirs de leur vie passablement végétative et inoccupée. Au lieu donc de conclure de la distraction à laquelle il se livrait, que son nouveau voisin fût un homme de mauvaise compagnie, Mme Bouvard fut amenée à penser qu'il portait l'épaulette , et nous devons avouer que ce n'était pas là une découverte faite pour décourager l'attention dont elle l'avait honoré jusque-là. Aussi continuait-elle à examiner assez curieusement sa silhouette se dessinant dans l'ombre de la fenêtre , tandis que l'intérieur de la chambre éclairée derrière lui formait un fond lumineux , sur lequel il se détachait, quand un rayon de la lune , venant à frapper sur la robe blanche de l'observatrice , la mit à son tour en relief, et la livra à une contf attention, dont les effets ne tardèrent pas à se marquer.

Nous ne prétendrons pas que notre officier ( nous le prenons pour tel jusqu'à nouvel ordre ) lit acte de très bon goût en allant détacher une guitare dont il commença à tirer quelques accords.

A un point de vue absolu , nous ne l'approuvons pas davantage , après qu'il eut ainsi préludé pendant quelque temps, d'avoir ouvert un feu roulant de romances parmi lesquelles nous sommes obligés de signaler Fleuve du Tage, et Petits oiseaux, le Printemps rient de naître, deux mélodies aujourd'hui surannées, et qui compromettraient à ne jamais s'en relever le malheureux qui tenterait de les employer à séduire même une lavandière ou unebonue à'enftnt!

Nous sommes donc prêts à en convenir : avec une femme

du monde, et avec une beauté moins disposée que ne l'éiait Mme Bouvard à laisser ravir sa pensée dans le ciel bleu de 1 amour, le musicien eût commis une faute énorme, car sa sérénade retournée 'd'ordinaire le chanteur est en bas et la belle à la fenêtre) était toute propre à le rendre ridicule et à témoigner d'une sorte de présomption entreprenante, mal faite, pour bien le recommander. Mais ici l'effet produit fut tout autre. Mme Bouvard accueillit avec quelque reconnaissance la musique envoyée à son adresse sur l'aile du zéphir; elle trouva que l'exécutant chantait avec goût, et ne fil pas mine de se retirer : seulement elle eut soin de se placer hors de la portée de l'indiscrète lumière qui avait trahi sa présence, trouvant ainsi moyen, suivant l'instinct marchandeur de toute femme qui accorde une faveur^ de n'être là que d'une demi-présence, où sa modestie et son plaisir trouvaient leur compte à la fois.

Crpsndant le répertoire du musicien allait s'épuisant. et il se voyait prochainement obligé ;:e mettre fin à son concert ou de tomber dans quelque redite, quand, onze heures venant à sonner, Mme Bouvard s'aperçut qu'elle avait prêté aux accens du galant militaire une attention qui ne pouvait pas convenablement se prolonger plus long-temps. Quittant donc sa retraite, elle se mit en devoir de regagner la maison, laissant apercevoir à des yeux provisoirement condamnés à se contenter de celte remarque, une taille qui, pour manquer de finesse et d'élégance, n'était pas cependant dépourvue d'une appétissaale rondeur et d'un provoquant abandon.

Long-temps après que cette aimable vision se fut évanouie, le virtuose resta en observation, espérant que la chambre de la dame serait à portée de son regard et qu'il pourrait l'entrevoir, arrosant des fleurs à la fenêtre, fermant une jalousie ou reflétant son ombre derrière un rideau Mais le pauvre galant en fut pour ses frais de patience. Le bel astre qu'il cherchait n'était pas situé dans une portion du c:el accessiblpà ses yeux, et tout ce qu'il recueilli! dune assez longue patience, fut de surprendre dans une mansarde qui faisait face â sa croisée, une grosse servante mettant ses papillotes et se coiffant de nuit.

Ainsi va le monde où partout le mal règne et gouverne: jamais l'appartement situé vis à vis du vôtre, u'esl celui de la fille ou de la nièov c'est toujours celui de la mère ou delà tante: bien heureux quand vous n'avez pas le père ou l'oncle en perspective et que ni l'un ni l'autre de ces vénérables personnages n'est en outre atteint, au grand péril de vos oreilles, de la manie de quelque instrument insalubre, tel que la flùic T. le violon ou le cornet à piston

(1) On sait le mot d'un musicien célèbre: «Je ne connais rien de pis qu'une fliïte, si ce n'est deux flûtes. »

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CîSAPSTK^ II.

Il faut croire que l'image Je la belle hôtesse avait vivement agité le sommeil de noire officier, car, le lendemain de grand matin, nous le trouvons a sa fenêtre, revêtu d'une capote d'uniforme et recommençant la faction que nous l'avons vu poursuivre, la veille au soir, avec un courage si malheureux. On aurait tort cependant de lui savoir un mérite absolu de cet empressement matinal auquel avait bien un peu de part le sous-intendant militaire qui, ce jour-là, devait passer la revue du régiment dont cet amoureux si vigilant faisait partie. Toutefois, en attendant l'heure de se rendre sur le terrain, il avait voulu voir si sa bonne étoile ne lui ferait rien découvrir de plus complet touchant le songe de sa nuit d été. II était donc en observation, humant comme un rossignol l'aurore et la rosée, quand, par un coup de sympathie, auquel la préméditation de l'aimable dame n'avait aucune part, Mme Bouvard, dont le tracas commençait de bonne heure, fut amenée au jardin où elle descendit suivie de la servante que nous avons entrevue [la veiile, et oui venait, sous son inspection, faire une moisson des végétaux les plus prosaïques, tels que carottes, poireaux, oseille, salades et autres plantes de ménage et de pot-au-feu.

La digne hôtesse avait à peine mis le pied sur le perron, qu'elle- avait déjà entrevu le militaire à son poste, et nous nous garderons bien de prétendre que celte vue lui eût été en rien désobligeante; mais bien lin aurait été le galant s'il avait pu reconnaître, à quelque signe, qu'il avait été remarqué ou seulement aperçu. La maison à la fenêtre de laquelle il était placé, se serait écroulée, que la belie ménagère, le sachant à l'affût, n'aurait pas tourné la tête de son côté, ce qui ne veut pas dire cependant qu'elle eût rien perdu de ce qui se serait passé, les femmes ayant une inexprimable habileté de tout voir sans rien regarder. Quant au jeune homme, il y mit moins de façons, et ayant la liberté de considérer à plein celle dont il ne connaissait encore que la taille et la tournure, il fut ravi des grâces de son visage, auquel l'éloignement restituait ea ce moment la plénitude d'une beauté qui, vue à moindre dislance, ne laissait pas de marquer le passage des ans. Il décida donc k l'instant même qu'il ajouterait cette aimable vision à la liste de ses conquêtes, la très excellente opinion qu'il avait de lui-même, n'admettant pas qu'à ce dénoùmcr.t il pût se rencontrer d'autres obstacles que ceux qu'y upj orturait l'icsuffeanle énergie de sa voloulé.

Si jamais l'amour était banni de la frre.il y serait ramené en triomphe par une chambrière, eelte sorte de femmes. indépendamment df l'ardeur chaleureuse qu'elles mettent personnellement à prat q tr .-xi cuite, étant instinctivement portées, dans kus t's pays du monde, k se faire les entremetteuses lesp'us zélées ue ses iulerèts. Aussi, tout eu

cueillantses herbes, laservantequi accompagnait Mme Bouvard ne put se tenir de parler du galant qu'elle apercevait à sa croisée, et s'adressant à sa maîtresse :

— Madame a-t-e!le remarqué, lui dit-elle, notre nouveau voisin ?

— Quel voisin? fit Mme Bouvard d'un ton d'indifférence qui allait jusqu'à la sécheresse.

— Ce jeune homme qui nous espionne, répondit la servante en montrant d'an signe de tète le militaire qui, en effet, ne quittait pas des yeux le carré de légumes auprès duquel elles étaient arrêtées.

— Ne regardez donc pas de son côté, reprit vivement Mme Bouvard, sans calculer que, si elle eût eu affaire à un témoin plus clairvoyant, elle se fût compromise précisément par l'excessive alarme que prenait sa pudeur.

— Il paraît, continua la servante, qui heureusement ne tira aucune induction de l'indice accusateur qu'aurait pu lui fournir la pruderie exagérée de sa maîtresse, il paraît que c'est un jeune homme qui a des talens. Madame a dû l'entendre, hier toute la soirée, qu'il a chanté en jouant de la guitare.

— Ah! c'est donc là cette musique, répondit Mme Bouvard, qui m'a tant impatientée que j'en avais les nerfs tout agacés en me couchant.

— Madame est difficile, repartit la chambrière, il me semblait, moi, que c'était très bien chanté ; il y a surtout FI ute du Paje qu'il a joliment exécuté.

— Vous vous y connaissez ! dit alors Mme Bouvard d'un air dédaigneux; et, de l'ait, le souvenir de la sérénade avait perdu pour elle presque tout son charme depuis qu'elle savait que les chants qu'elle avait cru adressés à elle seule avaient aussi fait les délices de sa servante.

Ne se sentant pas de force à soutenir une discussion sur le mérile d'exécution qu'avait pu déployer le musicien :

— Ce n'est toujours pas voire vieux docteur, reprit la chambrière en se sauvant par un argument à travers champs, qui sérail pour en faire autant.

— Cornaient , mon vieux ducieur! dit Mme Bouvard en haussant les épaules ; que voulez-vous dire par là?

— Madame ne sait donc pas que notre voisin est un officier de santé?

— El d'où le sai:raio-je? reprit aigremeat Mme Bouvard, est-ce que je suis, comme vous , au fait de toutes les nouvelles du quartier?

— Ah! mon Dieu, je n'ai pas fait d'intrigues pour apprendre ça: c'est Jean, le domestique de l'hôtel, que j'ai rencontré hier soir et qui m'a dit : Nous avons au numéro '>! DD chirurgien du régiment caserne à la rue de l'Oursrae; vous le verrez, sa chambre donne sur le jardin. C'est un homme

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CHARLES RABOU. — LE CAPITAINE LAMBERT

très savant , il a une trousse superbe, tous ses instrnmens sont montés en argent ! !

— Je vous avais déjà défendu, repartit Mme Bouvard, de parler aux domestiques de l'hôtel.

— Tiens ! est-ce que je peux empêcher c't homme ( c't homme était ici pour Jean ) de me dire bonjour quand il me rencontre ? On serait donc pis ici que dans un couvent?

La pauvre fille avait raison, mais c'est qu'elle ne comprenait pas le vrai motif de la mauvaise humeur que montrait sa maîtresse, à la suite de l'officieux renseignement qni lui avait été fourni. Un chirurgien de régiment I Nous le demandons à toute femme qui se pique de quelque sentiment romantique, est-ce là l'homme de ses rêves? Ne sait-on pa.«. qu'à tort ou à raison les médecins d'armée, quoique cependant Broussais les ait bien grandis et relevés, passent dans l'opinion vulgaire pour de féroces praticiens, aussi facilement amenés à vous couper un bras ou une jambe, que peut l'être un autre homme à donner la main à un ami ; or, à ce sujet, Mme Bouvard partageait le commun préjugé; elle venait donc devoir tomberlarévélationla plus désenchantante, au milieu d'une illusion à peine commencée ; aussi, pendant tout le reste de la journée, fut-elle quinteuse et maussade, aussi se montra-t-elle sans indulgence pour les manies de tous ces vieillards au milieu desquels elle vivait, et s'abstintelle soigneusement, le soir, de descendre au jardin.

Le lendemain cependant, un peu revenue de sa première émotion et plus capable de sainement envisager la réalité des choses, elle commença de se représenter qu'un chirurgien militaire était, après tout, un homme qui avait donné plusieurs années de sa vie à d'honorables études, et qu'un jour de bataille, quand, au lieu d'aller tranquillement prés du lit d'un malade écrire une ordonnance, il courait, au péril de sa vie, parmi les obus et la mitraille porter secours aux mourans et aux blessés, il accomplissait une bien noble mission! La Providence vint d'ailleuts en aide à celui que Mme Bouvard avait été sur le point de déposséder si lestement de son estime; car, dans la nuit qui suivit, undeses pensionnaires se trouva tout à coup gravement incommodé, et le médecin ordinaire de la maison qu'on était allé quérir ayant refusé de se lever pour faire son office, on fut trop heureux d'aller réveiller le médecin militaire qui, à première réquisition, prêta le concours le plus empressé.

Présente à la consultation du jeune docteur , et donnant elle-même les mains à exécuter ses prescriptions , Mme Bouvard , en remarquant la justesse de son coup d'oeil et sa détermination prompte et rapide, continua de bien modifier ses idées louchant les médecins d'armée. Dès cctle première rencontre , et tout en ^'occupant de son malade, l'Esculape avait trouvé le temps d'adresser à la belle hôtesse quelques propos galans; mais, étant revenu le lendemain pour savoir le résultat de ses remè-

des, qui avaient été couronnés du plus heureux succès, libre, cette fois, de toute distraction pharmaceutique, il donna si bien ses soins a être séduisant et aimable, qu'il acheva de triompher de toutes les préventions dont il avait pu d'abord être l'objet. N'étant pas femme à faire les choses à demi , aussitôt convertie aux chirurgiens aide-majors, Mme Bouvard en pratiqua la religion avec une ardente ferveur; on ne s'étonnera donc pas en apprenant que, huit jours à peine écoulés, le vide de son cœur était largement comblé.

Mme Bouvard était arrivée à cet âge où les femmes s'attachent avec une ténacité extrême parce que le roman de leur vie est à son dernier chapitre, et qu'elles n entrevoient plus guère de feuillets à tourner. Au contraire, l'aide major Cousinot n'était ni de tempérament, ni de principes, ni de caractère à se fixer long-temps au même amour; il y a donc tout lieu de penser qu'un rapide désenchantement eût couronné sa rapide victoire, si, dans sa sensible maîtresse, il n'eût eu même temps trouvé le dévoùment d'unesolide amitié. Les appointemens d'un chirurgien militaire ne font pas vivre splendidement leur homme, et la dépense de notre séducteur était constamment en lutte ouverte avec son revenu. A chaque fin de moii, se dessinait dans ses finances un déficit qui ne tarda pas à le jeter en proie à une meute ai créanciers delà pire espèce, à savoir : ceux qui réclament de misérables sommes, et qui veuleat d'autant plus être payés, qu'il leur est plus chetivement dû. Les tracasseries auxquelles cette situation l'exposait, altérant profondément son humeur, Mme Bouvard voulut recevoir la confidence de ses chagrins, et quand elle sut que que'ques centaines de francs pouvaient rendre le calme aune existence adorée, elle offrit généreusement un sacrifice, qui, après quelques laçons, tut accepté à titre de prêt.

Rien n'est perfide comme ce mot qui met et repos la délicatesse, qu'inquiéteraient des services d argent rendus sous une autre forme; aussi, toujours à titre de prit, l'aide-major prit il doucement 1 habitude de puiser avec une certaine régularité dans la bourse dont on lui avait une fois montre le, chemin. Pour nous servir d'une métaphere de son métier, chacune des saignées qu'il faisait à cette complaisante amie (nous parlons de la bourse et non de l'hôtesse amenant toujours de sa part un redoublement de soins et de tendresse, Mme Bouvard vit s'établir entre eux, sans trop de regrets, une sorte de loi agraire; seulement avant calcule qu'elle aurait tout bénéfice à donner à cette tacite communauté de biens une forme arrêtée et définitive , elle se disposait, malgré la disproportion d'âge qui était entre clleet son soupirant, à lui proposer de substituer à leur société anonyme une société par acte public et en nom collectif, quand ses projets furent déranges par les evenemens que l'on pourra voir dans les chapitres suivans.

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