CHAPITRE in
Une attention particulière doit être accordée au pensionnaire qui, par sa subite indisposition, avait préparé dans la maison de Mme Bouvard l'introduction de laide-major Cousinot.
C'était un petit vieillard à la mine refrognée et soucieuse, qui, montrant un grand goût de la solitude, communiquait, du moins qu'il lui était possible, avec les autres habitans de la maison. Très enfoncé dans la dévotion, et sortant rarement dans un autre but, il allait chaque jour passer plusieurs heures à l'église, ne mangeait point à la table commune et était toujours couché avant dix heures, quoiqu'il se plaignît souvent de l'insomnie de ses nuits. Du reste, malgré le soin marqué qu'il mettait à maintenir l'a parte de sa vie, il était d'une humeur assez égale, poli dans ses manières et dans son langage, et as donnait à personne sujet de se plaindre de lui.
Jusque-là dans ce personnage rien de bien exceptionnel, maison admettra sans doute comme digne de remarque la singularité que nous allons signaler.
Au moins une fois par quinzaine, une voiture richement armoriée , venant troubler le calme silencieux de la rue Neuve-Saint-Etienne, s'arrêtait à la porte de Mme Bouvard. On en voyait descendre une femme à laquelle une toilette d'une exquise recherche donnait encore, sous s»s quarante ans sonnés , un air de gracieuse jeunesse ; accompagnée quelquefois par son mari, homme de manières distinguées, mais dont l'extérieur annonçait une médiocre ouverture intellectuelle, plus habituellement elle venait seule; et après avoir demandé avec intérêt des nouvelles de M. Leduc ( c'était le nom du vieux pensionnaire), elle s'empressait de monter à sa chambre ou allait le rejoindre dans le jardin quand il se trouvait s'y promenant au moment de son arrivée.
Autre circonstance à ne pas omettrG : lorsqu'il aurait semblé naturel que le vieux solitaire se montrât heureux et honoré de cette brillante relation, il paraissait, au contraire, mettre une affectation- désobligeante à la traiter d'un froid glacial qui formait un étrange contraste avec la déférence affectueuse dont il était l'objet. Comme il arrive entre gens qui aimeraient autant ne se point voir, la conversation, pendant tout le temps que duraient les visites faites à ce quinteux vieillard, se traînait péniblement, entrecoupée de longs silences que l'extrême bonne volonté de ses interlocuteurs ne parvenait jamais qu'incomplètement à combler. Seulement, à certains jours, et apparemment lorsqu'un sujet inconnu, qui peut-être était le lien de cet étrange rapprochement, venait à être mis sur le tapis, se départant de ses habitudes de silencieuse bouderie, M Leduc paraissait s'animer outre mesure; et, après avoir insensiblement élevé son sec accent de mauvais humeur jusqu'aux éclats de la colère, il rompait
brusquement l'entretien; en ces sortes d'occasion il était de remarque que ceux qu'il traitait avec cette brutalité n'opposaient à ces emportemens que la plus patiente résignation; et. d'ordinaire après ces scènes, ils laissaient passer fort peu de temps sans revenir, témoignant ainsi qu'ils n'avaient point gardé rancune du mauvais accueil de leur hôte et qu'ils éprouvaient un pressant désir de se-réconcilier avec lui.
La bizarrerie de ces rapports était bien faite pour exciter la curiosité, et ils avaient été fréquemment l'objet des commentaires de Mme Bouvard et de ses locataires, sans qu'au reste tout leur empressement à en démêler le caractère les eût amenés à aucune découverte de quelque importance. En se renseignant soigneusement auprès des domestiques qui accompagnaient les amis ou protecteurs de M. Leduc, tout ce qu'on avait pu apprendre, c'était le nom et la position sociale de ceux-ci, et l'élonnement créé par leur déférence et la pieuse régularité de leurs visites n'avait pu que s'accroître quand on avait su que M. le baron de Chabourot, l'une des fortes parties prenantes dans le milliard de l'indemnité des émigrés, s'associant parfois lui-même à ce culte mystérieux, permettait, malgré la morgue de son nom, que sa femme vînt assidûment rendre ses devoirs à un vieillard bourru qui avait appartenu à leur domesticité. A toute force cependant on aurait pu comprendre ce prodigieux raflinement d'égards pour un ancien serviteur qui avait peut-être rendu quelque service signalé à la famille qui les lui prodiguait; mais alors comment s'expliquer qu'il eût été relégué dans un de ces asiles pauvreteux, où ne se réfugient que les existences destituées de toute protection et condamnées à la solitude et à 1 abandon?
En sa qualité de maîtresse de la maison où se prolongeait depuis long-temps ce mystérieux commerce, Mme Bouvard, plus que personne, se croyait engagée à le pénétrer, et, à une époque, il lui avait paru qu'elle était sur la voie d'une très judicieuse explication. Elle avait arrangé que Leduc était un de ces personnages de comédie qui se cachent sous un nom supposé, et qui, laissant flairer après eux l'espoir d'un riche héritage, se rendent, par cet espoir , l'objet des soins de quelque coureur de succession, aspirant, suivant son expression, à être couché sur leur testament. Si même il faut tout dire, nous ne cacherons pas que, durant quelque temps, la digne dame avait pensé a contreminer les projets de la famille Chabourot, en essayant pour son propre compte de capter la bienveillance de son hôte; mais outre qu'elle avait été assez mal encouragée à persister dans celte idée par une remarquable répulsion que le vieillard avait toujours témoignée pour elle, il se rencontrait à son roman mille difficultés, par lesquelles il recevait d'assez notables démentis.
Par exemple, était-il possible que les Chabourot, récemment mis en possession d'un accroissement de fortune considérable, acceptassent, dans l'unique intérêt de l'accroître par l'alluvion d'un héritage, tous les humbles sacrifices qu'on les voyait faire incessamment au dén'r de bien vivre avec leur ancien valet? Quant au déguisement sous lequel celui-ci se serait caché, cette version était devenue insoutenable depuis qu'il avait été positivement reconnu par une ancienne femme de charge qui venait quelquefois visiter Mme Bouvard, et qui avait vu Leduc exerçant dans la maison Chabourot les fonctions d'une espèce de majordome. D'ailleurs , pour justifier les espérances que le vieux domestique aurait pu faire naître de sa splendide succession , il aurait fallu qu'il thésaurisât, qu'on le vit s'imposer des privations et vivre de tous les ingénieux raffinemens de l'avarice. Or , dans son existence , rien de pa-
reil ; il dépensait comme un homme qui a un modique revenu, et non comme un homme qui , avec un médiocre revenu, a la passion de faire de grosses épargnes; ce qui est peut-être le luxe le plus invraisemblable dans la vie d'un avare, on le voyait, de son mince superflu, faire quelques aumônes. Sans être recherché dans sa mise, il paraissait avoir le goût du beau linge et n'attendait pas, comme beaucoup de vieillards, pour quitter ses vêtemens, d'être quitté par eux ; bref, vivant honnêtement suivant son apparente condition, jamais il n'avait semblé préoccupé d'avoir par devers lui des économies Toutes ces choses considérées, la perspicacité de Mme Bouvard élail donc complètement en défaut, et il fallait laisser au temps, qui est un grand démêhur d'intrigues, le soin d enta i.er un secret qui, pour le moment, ne paraissait offrir de' prise par aucun côté.