CHAPITRE IV
Si l'on veut bien maintenant nous suivre rue de Yarennes, à l'hôtel Chabourot, on y trouvera, durant une soirée de décembre, les maîtres du logis grandement affairés à faire les honneurs d'une fête qui semblait destinée, par ses magnificences, à eflacer le luxe de toutes les autres réunions que devait voir Paris cet hiver-là.
Mme de Chabourot avait d'autant plus à cœnr de réaliser une splendide réception, que, récemment mise en possession d'un vaste accroissement de fortune, c'était pour la première fois qu'elle ouvrait sa maison. Ce jour-là d'ailleurs , sa fille . le seul enfant qu'elle eût de son mariage avec M. de Chabourot, venait d'accomplir ses dix-sept ans , et elle devait , par cette soirée, faire son entrée dans le monde.
Mère de famille et maîtresse de maison. Mme de Chabourot vit ses deux amours-propres satisfaits au-delà de toute expression.
En quelques heures, ses salons, inondés de fleurs et de lumières, en vinrent à ne plus pouvoir contenir la'.foule empressée qui s'y entassait. Au milieu de celte tourbe choisie, de cette cohue d'élite, indépendamment de toutes les illustrations de l'aristocratie, de la politique, des arts et de la science, on remarquait presque tous les représentans de la diplomatie étrangère; et, quoique M de Cbabourot n'occupât aucune fonction dans l'Etat, trois minisires du roi avaient répondu à son invitation, lorsqu'il n'avait sérieusement compté que sur la présence d'un seul membre du cabinet. Quant à Mlle de Chabourot, le succès qu'elle obtint fut à rendre sa mère folle de bonheur : c'était à qui remarquerait sa grâce virginale et la naïve timidité de son maintien, où rien pourtant n'accusait la gène et l'embarras; à qui parlerait du charme de sa ligure pleine de distinction et d'élégance; à qui louerait, qu'on nous passe une expression
qui n'avait pas fait alors la fortune qu'elle a faite depuis, le parfait juste-milieu de son air de danser , où ne se marquait ni le négligé ni le désintéressement affecte d une femme qui cache son plaisir, ni l'ardeur pétulante d'une pensionnaire qui s'y livre sans mesure et de plein abandon. Obligée de répondre aux complimens qr.i, de toutes parts, lui étaient adressés sur sa charmante fi'le et sur la magnifique ordonnance de sa fête, Mme de Chabourot, ayant épuisé toutes les formules de remerciement et de modestes dénégations, commençait vraiment à être embarrassée de son triomphe, quand une diversion inattendue vint la jeter dans un bien autre ordre d'idées.
Après l'avoir long-temps cherchée dans l'océan de convives qui, malgré l'heure déjà avancée de la nuit, ne t'était pas encore sensiblement tari , un domestique 1 aborda d'un air mystérieux, et lui dit qu'un homme venu en toute hàle de la rue Neuvc-Saint-Eiienne, était là. apportant la nouvelle que M. Lcdnc venait d'être frappe d'apoplexie, et que sa vie était dans un imminent danger. En adressant cet a\is à pareille heure, Mme Bouvard n'avait fait que se conformer à l'intimation , plusieurs fois renouvelée, de fare prévenir sans délai à l'hôtel Chabourot, dans le cas où son pensionnaire viendrait à être atteint de quelque grave indisposition
Maudissant, comme on s'en doute, celle fâcheuse révélation, Mme de Chabourot se mil à son tour à la recherche de son mari, avec lequel elle voulait s'entretenir d'un e\enement qui ne laissait pas, à ce qu'il parait, d être pour eu d'une haute importance. La fatalité, qui semblait prendre plaisir à lui mélanger de toule espèce d'amerlumes les enivremens d'amour-propre sous lesquels elle succombait un instant avant, voulut que M de Chabourot se trouvât engagé dans une partie autour de laquelle s'étaient groipes
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des enjeux considérables. On s'imagine facilement l'impatience de sa femme pendant le temps qui s'écoula jusqu'au moment où, rendu à la liberté , il put lui prêter attention.
La fâcheuse nouvelle connue des deux époux, la nécessité de se rendre immédiatement chez Mme Bouvard, ne fit pas entre eux une question. Evidemment l'absence du maître de la maison aurait été moins remarquée que celle de sa femme ; et, selon les lois de l'étiquette, c'était à lui que revenait la mission extérieure qu'il s'agissait d'accomplir dats le moment. Mais, jusqu'ici, Mme de Chabourot ayant paru particulièrement dévouée au soin d'entretenir avec le moribond de bonnes relations, selon toute apparence, elle aurait, mieux que son mari, la chance de bien
pourvoir aux occurrences que semblait rendre prochaines un dénouaient depuis long-temps prévu avec sollicitude. Cet intérêt domina toute autre considération. Étant convenu que si son éloignement faisait quelque sensation, elle serait censée avoir été surprise d'une indisposition subite, Mme de Chabourot se chargea de la rude tâche qui se présentait. Sans même attendre que l'on attelât ses chevaux et ne prenant pas le temps de faire une toilette de ville, elle s'enveloppa dans une pelisse, se jeta dans une des voitures de place qui ne manquent jamais de stationner à la porte d'une maison où retentit le bruit d'une fèts, et, saus même se faire suivre d'un domestique de confiance, clic ordonna qu'on la conduisît en toute hâte vers le quartier du Jardindu-Roi.