‹ Histoire des parens pauvresChapitre 75 sur 111 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sortir de. l'atmosphère chaude, éblouissante et embaumée d'un bal, pour entrer dans les froides et humides ténèbres d'un carrosse de louage ; de là entendre encore le rhylhme des contredanses marquées par les notes ronflantes de la basse, et saisir quelques mélodies que poitent au loin des instrumens aigus , puis, bientôt après, tomber dans l'isolement et le lugubre silence qui, durant les heures delà nuit, éteignent les grandes villes et les font ressembler à de vastes tombeaux ; c'est là une sensation par laquelle ont passé tous nos lecteurs, et dont nous n'avons pas a leur dire ladésobligeance. Mais si l'ou veulbien considérer que Mme de Chabourot, en subissant cette transition pénible, courait au devant de l'agonie d'un mourant ; si l'on veut, en outre, je représenter qu'en cette rencontre ciïrayante et suprême, allait se trouver remis à ses mains le salut d'un intérêt apparemment bien difficile à administrer, puisque, de si longue main, il n'avait cessé d'être pour elle une sérieuse préoccupation, on pourra prendre une idée de sa torture morale pendant tout le trajet, et se figurer les sombres pensées dont elle marchait assaillie.

Trois heures sonnaient aux horloges du quartier au moment où la voiture s'arrêta à la porte de la pension bourgeoise. Mme Bouvard vint elle-même ouvrir, et comme Mme de Chabourot lui demandait avec une vive sollicitude des nouvelles du malade, la triste hôtesse se contenta de lever les yeux au ciel et de hocher la tête, comme pour dire qu'il n'y avait rien de bon à en attendre.

— Ainsi il est plus mal? fil d'un accent bref la noble dame, indiquant lintention de ne point s'arrêter a d'autres explications, et de pousser droit à la chambre du malade.

— Oh! Madame, ne montez pasl s'écria vivement l'hôtesse, vous seriez en présence d'un trop triste spectacle. Et, en disant cela, elle se plaçait en travers de l'escalier.

Mme de Chabourot jeta un regard sur son interlocutrice comme pour bien se rendre compte de la portée de ce mou-

vement, puis, apparemment, trouvant utile de se renseigner avant d'agir :

— Il est donc désespéré, demanda-l-elle , arrêtant sa pensée à mi-chemin et ne voulant pas d'un seul coup aller au fond du malheur qu'elle redoutait.

— Vous pouvez croire, reprit Mme Bouvard, que nous n'avons rien négligé de ce qui devait être fait; mais le mal a pris d'une si grande violence qu'on n'a pu s'en rendre maître... r

— Ainsi il est mort"? interrompit la baronne, se décidant enfin a briser avec toute incertitude.

— Hélas! oui, il y a tout au plus un quart-d'heurc que nous l'avons perdu.

La douleur et l'affectueux regret ne furent pas les sentimens auxquels parut en proie celle qui apprenait ce triste et rapide dénouaient. — Nous avoir prévenus si tard ! se contenta-t-el!e de dire en haussant les épaules et d'un ton de reproche ; puis, comme Mme Bouvard, entamant une longue justification, avait commencé d'expliquer qu'aussitôt le mal déclaré elle avait dépêché un exprès, mais que ledit exprès avait dû mettre un temps assez considérable pour franchir l'énorme distance qui sépare le quartier du Jardin-du- Roi de la rue de Varennes; comme elle allait ajouter que, du reste, l'homme envoyé par elle était depuis quelque temps de retour, ce qui supposait que, la nouvelle donnée au faubourg Saint-Germain, on avait mis à le suivre un intervalle assez long , Maie de Chabourot l'interrompit pour demander si le malade était mort avec les secours de la religion.

— Nous y avons fait tous nos efforts, répondit l'hôtesse, mais ces prêtres, quand on va les réveiller la nuit, sont s« longs ii se mettre en mouvement, que le pauvre homme était mort avant que les sacremens fussent arrivés.

Cette fâcheuse complication ne parut pas faire grande impression sur l'amie du défunt, et, passant aussitôt à une au-

CHARLES RABOU. — LE CAPITAINE LAMBERT

tre ordre d'idées, elle voulut savoir de qui il avait reçu des soins.

— De moi, Madauie, répondit Mme Bouvard, qui ne l'ai presque pas quitté depuis le moment où il eut sonné, se sentant mal et demandant du secours.

— Mais n'avez -vous pas appelé un médecin?

— Si fait, vraiment, on a été aussitôt chercher un jeune docteur qui demeure daus la maison voisine, et qui l'avait déjà vu, il y a quelque temps, lors d'une légère indisposition qui lui prit ; un jeune homme plein de talent, continua la bonne Mme Bouvard , qui , en parlant ainsi de l'aidemajor Cousinot, n'avait pas seulement l'intérêt de mettre sa responsabilité à couvert. — Et il n'y a pas à dire , ajouta-telle , qu'il n'ait pas vu clair dans la maladie , car à peine eut-il entrevu M. Leduc , qu'il me déclara que c'était un homme perdu.

— A-t-il jusqu'au dernier moment conservé l'usage de ses facultés? demanda encore Mme de Chabourot, dont les questions ne finissaient plus.

— S'entend , Madame, qu'au moment où je suis entrée dans sa chambre, je l'ai trouvé en syncope; mais le médecin l'ayant saigné sitôt son arrivée , le sang est un peu venu et il a repris connaissance quoique restant dans une grande faiblesse.

— Avec l'usage de la parole?

— Avec l'usage de la parole; car c'est lui qui a demandé un confesseur ; j'ai aussitôt dépêché ma domestique à la paroisse; comme elle tardait à revenir, M. Leduc, s'impatientant, me dit: Madame Bouvard, cet ecclésiastique se l'ait bien attendre; allez donc voir un peu-s'il ne vient pas. Je suis alors descendue sur le pas de ma porte ; étant restée là, en impatience, l'espace de cinq bonne3 minutes, je suis remontée, pensant que ma présence pouvait être utile ; au moment où je rentrais dans la chambre, le médecin nie

fit signe qu'il n'y avait plus personne, il venait de passer.

— Quelqu'un veille là-haut, sans doute ? demanda la baronne, après avoir recueilli tous ces renseignemens.

— Mon Dieu, Madame, reprit l'hôtesse avec embarras, il m'a été impossible de me procurer une garde à celte heure de la nuit; ma servante est une poltronne qui , pour rien au monde, n'entrerait maintenant dans la chambre du mort. Moi, je n'ai pas peur précisément; maisje suis si nerveuse . que vraiment je n'ai pas osé m'exposer à celte émotion.

— Ce sera donc moi qui ferai ce que personne n'ose faire ici, dit alors la grande dame, car cet abandon est du dernier scandaleux.

A celle parole , l'attention de Mme Bouvard fut vivement éveillée; se rappelant le souci qu'avaient toujours montré les protecteurs de Leduc d'être présens à ses derniers momens, elle supposa que cette occasion suprême ayant été manquée par eux, Mme de Chabourot se ménageait d être seule dans l'apparlement du défunt, en vue de pourvoir au ténébreux intérêt qui avait déjoué jusque-là toutes les investigations. Sa curiosité faisant alors taire ses nerfs, elle s'offrit à partager le pieux dévoùment de la baronne; et comme celle-ci, assurant qu'elle n'avait besoin de l'assistance de personne, rengageait à ne pas prendre un soin inutile, la défiante hôtesse n'en parut que plus déterminée à s'associer au funèbre office devant lequel elle avait d'abord reculé. On comprend, du reste, que celle lutte ne se prolongea pas fort long-temps : si Mme de Chabourot n'avait aucune arrière-pensée. peu lui importait qu'on lui fit compagnie ; si, au contraire, elle avait quelque raison de désirer la solitude, il y eût eu maladresse et imprudence à trop vivement le témoigner. Elle céda donc et monia à la chambre mortuaire, suivie de la coadjutrieequi s'imposait à elle si obstiuement.

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