CHAPITRE VIÏ
Aussitôt après le départ de Mme de Chabourot, Mme Bouvard, suivant le conseil qu'elle en avait reçu, fit mander le juge de paix qui vint poser les scellés sur tous les meubles, comme l'y obligeait l'ait. 900 du Code de procédure civile, réglant qu'en cas de décès, les personnes qui habitent avec le défunt, si son conjoint ou ses héritiers ne sont pas présecs, peuvent requérir celle apposition.
Celle opération était à peine finie, et le magistrat, ayant clos'soa procès-verbal, venait de se retirer, quand M. de Chabourot se présenta et demanda avec autorité à être conduit dans la chambre de Leduc.
Mme Bouvard l'y ayant accompagné, elle remarqua qu'une assez vive contrariété se peignait sur son visage à la vue de l'obstacle officiel qui s'opposait à l'ouverture des meubles; il ne put même se tenir de lui demander avec hauteur qui lui avait donné le soin d'appeler ainsi le juge de paix.
Voyant son désappointement, Mme Bouvard se félicita d'autant mieux de la mesure qu'elle avait prise, car elle fut amenée à supposer que l'avenir était plus gros qu'elle ne l'avait cru, d'un éclaircissement afférent au mystère des relations que les Chabourot avaient entretenues avec Leduc. Dans tous les cas, elle répondit que c'était sur le conseil même de Mme la baronne qu'elle avait fait procéder à la formalité dont se plaignait à», le baron.
Celui-ci n'ayant rien trouvé à répondre à celte triomphante excuse, demanda l'adresse du juge de paix chez lequel apparemment il voulait se rendre, et, du reste, il s'occupa si peu de l'homme qui pendant sa vie avait été l'objet de tant d'égards, que Mme Bouvard lui ayant demandé de quelle manière i! prétendait que l'on réglât ses funérailles, il s'arrêta a peine pour lui répondre qu'elle lui fil un enterrement décent, mais modeste. « Vous enverrez chez moi, ajouta-t-il, la note de ce que vous aurez dépensé et de ce qu'on peut d'ailleurs vous devoir », et partit aussitôt.,
Le lendemain, suivant ces instructions, un honorable convoi conduisit le vieillard à sa dernière demeure, et sans la
charité de deux pensionnaires de Mme Bouvard et celle de quelque? voisins, mis par elle en réquisition, jamais ii ne se fut vu un cercueil plus abandonné cl plus solitaire.
Cependant, au moment cù le corbillard allait se mettre en marclie, arrivèrent le valet, de chambre et le cocher de M. de Chabourot, dépêchés apparemment peur le représenter à celle pompe funèbre, où l'on aurait pu s'attendre à le voir figurer en personne. Mais leur maître avait d'ailleurs pris Je toute la cérémonie un souci tellement peu prévoyant, qu'ils ne surent que répondre à Mme Bouvard, leur demandant si elle n'avait pas trop pris sur elle en achetant une concession temporaire de cinquante francs pour !a sépulture du défunt. Il va sans dire cependant que cette audacieuse disposition de l'officieuse ordonnalrice fut ultérieurement ratifiée; mais il demeure en même temps prouvé que, sans la résolution de la digne dame, c'était dans la fosse commune que le pauvre Leduc eût été inhumé.
Quelques jours durant, tout le détail que nous venons de raconter fut, de la part de Mme Bouvard, l'objet de commentaires que l'on peut imaginer. A la. lin cependant, sur l'observation que lui fit Cousinot, qu'en parlant avec aussi peu de réserve d'une famille puissante, elle s'exposait a assumer fur elle de dangereuses inimitiés, elle consentit à changer de. conversation et à laisser en paix les Chabourot et la mémoire de son pensionnaire; mais, son attention ainsi-reposée, elle n'en reprit que plus vivement la pensée matrimoniale que précédemment nous avons vu poindre en elle. Ayant commencé de pressentir l'aide-major à ce sujet, on soir, en le quittant, elle lui dit avec quelque solennité qu'elle désirait le voir le lendemain sans faute, parce qu'elle avait à causer avec lui sérieusement. L'aùnonce de celte communication extraordinaire ayant trouvé Cousinot rêveur et préoccupé. )a tendre hôtesse augura ibien de cette disposition pour le succès de ses ouvertures, et ne doutant point qu'elle n'eût cte comprise à demi-mot Pendant toute la ni.it qui suim' laissa sa brûlante imagination caresser l'enivrante perspective de l'action la plus lortunée.