‹ Histoire des parens pauvresChapitre 78 sur 111 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Au grand désappointement de Mme Bouvard, toute la journée du lendemain s'écoula sans que l'aide-major parût chez elle , et le soir elle l'attendit vainement. Il y avait, du reste, une assez bonne raison pour que le lendemain il ne fût pas à Paris, rue Neuve-Saint-Etienne ; c'est que , parti dès le matin , il voyageait sur la route de Mantes, où il se rendait dans un intérêt que nous ferons connaître à nos lec-

teurs après que. préliminairement, nous serons cuire quelques indispensables explications.

A Manies, habitait un ancien officier nomme le cap Lambert, et qui avait fut précédemment partie du régiment où s rvait Cousinot. C'était un homme assa étrange que ce capitaine Lambert, et quand même il ne serai! pas n: jouer, dans l'avenir de ce récit , un rôle considérable . nous

ne nous refuserions pas au plaisir de faire poser un moment sa singulière figure devant nous.

Pendant vingt-cinq ans de sa vie , parlant militairement , il avait passé pour le plus infernal mauvais coucheur que l'on pût rencontrer. Bourru , désobligeant, n'ouvrant jamais la bouche que pour déprécier ou pour contredire, toujours prêt à se réjouir du malheur des autres, ne cessant jamais de se plaindre de son sort et de réclamer contre les injustices dont il prétendait être la victime ; s'étant donné, durant sa carrière militaire , la consolation de tuer ou de blesser grièvement en duel cinq ou six de ses camarades, sans compter les bourgeois ou péJcins qui , selon son expression , avaient passé par ses mains, il n'était parvenu à se faire tolérer au service que par une sorte de terreur que sefi violences forcenées exerçaient sur tout ce qui l'approchait ; mais , en retour de cette terreur, il élait si cordialement délesté , que la nouvelle de sa mort eût été accueillie à peu près avec le sentiment de iegret qu'on accorde au meurtre d'un crapaud ou à celui d'un chien enragé.

Aux alentours de l'année 1 825, — il pouvait avoir à cette époque de cinquante à cinquante-deux ans, — la plus étrange révolution s'était opérée dans son humeur; il était tout d'un coup devenu bienveillant, facile, entendant, sur tome chose, la raison et la plaisanterie, et, circonstance assez singulière, la médecine, qui d'ordinaire ne s'occupe que des maladies du corps, avait opéré cette cure morale à laquelle pouvaient à peine croire ceux qui en avaient été les témoins.

L'aide-major Cousinot avait été l'instrument dont la Providence s'était servie pour amener cette conversion merveilleuse, et voici dans quelle circonstance ce miracle s'était opéré.

Sous le consulat, le capitaine Lambert, servant alors dais la cavalerie, avait reçu à la cuisse gauche un coup de biscayen, à la suite duquel il avait été question de la lui couper. Il s'était opposé à ce traitement, avec toute l'énergie qu'on propriétaire, qui ne se sent pas de superflu, met à consarver sa choie; et contre l'avis des médecins qui, en voyant son obstination à ne se point laisser faire l'opération, l'avaient déclaré un homme perdu, il n'était point mort et avait guéri

Guéri n'est certainement pas le mot propre. Sa blessure s'était fermée; mais, contre toutes les règles, en ne cessant pas de conserver un mauvais aspect et en laissant subsister dans la partie qui avait été affectée, tantôt faiblesse et atonie, tantôt une irritation fébrile accompagnée de douleurs aiguës, dont rien ne pouvait rendre l'indéfinissable caractère. De temps à autre, d'ailleurs, la plaie, mal cicatrisée, venait à se rouvrir, et prenait la forme d'un ulcère de la plus méchante espèce, qui bientôt après se desséchait brusquement et d'une façon toute capricieuse. En vain les plus habiles médecins s'étaient employés à donner à ce mal, qui souvent paraissait s'amortir sous leurs efforts, une terminaison deliniti\e; en vain, à plusieurs reprises, le malade, que la fatigue du cheval avait décidé à changer d'arme, a-

vait essayé des eaux deBourbonne et de mille autres moyens thérapeutiques qui lui avaient été conseillés; à des intervalles plus ou moins prolongés, la même variété d'accidens se reproduisait, une souffrance interne, acre et incessante, étant le seul symptôme qui ne se modifiât point.

Depuis environ deux mois, l'aide-major Cousinot avait pris son service dans le régiment où le terrible Lambert commandait une compagnie, quand celui-ci fut atteint par le redoublement d'un de ces accès d'exaspération périodique auquel son mal était sujet. Cousinot, ayant été appelé, commença, comme tous ses prédécesseurs, par ne rien comprendre à l'état du malade, et tout le résultat qu'il obtint de ses prescriptions, fut la nécessité où il se jugea placé de se couper lagorge avec son client, aussitôt que, sa crise étant passée, celui-ci se serait remis sur pied, le brutal lui ayant un jour jeté un cataplasme à la figure et l'ayant injurié avec la dernière grossièreté.

Un matin cependant que le malheureux Lambert , après avoir passe une nuit d'affreuse souffrance, avait fait prier Cousinot de passer chez lui, décidé à lui demander de pratiquer 1 amputation du membre qui depuis tant d'années ne cessait d'être son bourreau, l'aide-major ayant considéré avec une extrême attention la blessure qui, ce jour-là, était assez profondément béante, fut conduit à supposer qu'un corps étranger pouvait bien y être recelé. S'étant fait raconter dans le détail le plus ex près et le plus minutieux les circonstances dans lesquelles le blessé avait été frappé, il fut encore confirmé dans son diagnostic, en apprenant que le fourreau du sabre de Lambert avait été brisé par le biscayen, qui lui avait ensuite labouré la cuisse.

Prenant alors beaucoup sur lui. il avait demandé au capitaine s'il aurait le courage de souffrir une opération , à la suite de laquelle sa guérison complète lui paraissait très probable. Lambert s'étant engagé à tout supporter, Cousinot, qui se défiait de ses vivacités, avait fait venir quatre vigoureux grenadiers, avec lesquels, de l'aveu du patient, il avait été convenu que, quoi qu'il put dire et faire, ils le tiendraient désespérément en respect pendant que l'aide-major opérerait.

L'aide-major s'étant aussitôt mis à l'œuvre, le patient l'avait d'abord assez tranquillement laissé travailler de son scalpel et pratiquer une incision cruciale pour débrider la plaie ; mais, lorsque sa rude maiu se saisissant d'une sonde vint à l'introduire cavalièrement dans le foyer du mal, le malheureux Lambert , grimaçant de la plus étrange sorte, commença à se tordre comme une chanterelle sur un brasier. Maintenu d'autorité dans la position qui lui avait été donnée pour cette torture, il fallait le voir se crisper avec une contraction horrible de tous ses muscles, mugissant comme un taureau que l'on égorge, l'écume à la bouche et les yeux à moitié sortis de leur orbite ; à la lia, vaincu par l'acuité de la douleur cpii le pénétrait partoutes les libres de ses chairs auxquelles leur immémorial état morbide avait communiqué une sensibilité excessive , il succomba sous

CHARLES RABOU. - LE CAPITAINE LAMBERT

l'effroyable énergie de la sensation , et, la vie paraissant se retirer de lui, il s'évanouit. Profitant de cette relâche que la nature s* procurait, Cousinot n'en fouilla que plus à son aise tous les recoins de la plaie, et, à une profondeur où, jamais avant lui, on n'avait pénétré, il finit par rencontrer une résistance qui, explorée par quelques petits coups secs dont son instrument la sollicita, rendit a ne pas s'y méprendre un son métallique. Assuré désormais du résultat, a la sonde il substitua une pince d'une forme acérée, à laide de laquelle, ne se souciant pas de l'intérêt secondaire d'offenser les tissus, il parvint à saisir et à amener au-dehors un morceau de cuir dans lequel était engagée une boucle decuivre, le toutayant fait partie du ceinturon du sabre mis en pièces par le projectile et ayant été chassé violemment par lui (1).

Comme si un soulagement immédiat eût été apporté à l'état du malade, il reprit presque aussitôt connaissance, et l'on comprend son admiration quand Cousinot, lui faisant montre de sa trouvaille, lui dit en riant : — Quelle enragée discrétion de ne pis nous dire que vous logiez depuis vingt-cinq ans un pareil camarade de lit; les volontés sont libres; mais vous prenez de drôles d'endroits pour serrer votre fourniment et ouvrir des boutiques d'armurier.

— Est-ce bien possible? répondait Lambert avec admiration, que j'aie gardé cela dans mon intérieur pendant un quart de siècle ! Je ne m'étonne parbleu plus du malaise que j'éprouvais dans ma damnée cuisse ; qu'on dise donc après ça que j'avais tort de n'être pas toujours gai et content!

— Capitaine, lui dit alors Cousinot, vous m'avez flanqué, il y a quelque temps, un cataplasme à la figure, et je voulais vous en demander raison; mais, nom d'une balle mâchée! c'est à moi de vous faire des excuses ; car je ne sais pas, vraiment, comment vous n'êtes pas devenu enragé ; vous en aviez le droit.

— Ça vous prouve, Messieurs les drôles , fit alors le capitaine en s'adreàsant aux quatre grenadiers qui avaient servi û'aidts-opérateurs, et qui se passaient curieusement l'objet de mains en mains, qu'il ne faut jamais mal parler de ses chefs et dire : le lieutenant, le capitaine est un être qui se délecte à nous faire manger delà salle de police; car vous voyez l'agrément qu'a peut-être cet homme, pour peu qu'il ait servi dans la cavalerie, de posséder au fond de son individu une boucle ornée de son ardillon, qui Y embête pour sortir, et qui lui gâte l'humeur et le tempérament.

Cette morale faite, Cousinot procéda au pansement du blessé, et, lui ordonnant de se mettre au lit et d'y rester en une complète tranquillité, il crut pouvoir lui promettre que, huit jours après, il serait radicalement guéri.

Dès le lendemain, en effet, la plaie, perdant son aspect livide, se mit en voie de se cicatriser rapidement. Or, à mesure que le mal s'éteignait, le capitaine Lambert, délivré des rongeantes douleurs qui faisaient autrefois le tourment de sa

(i) Tout ce fait médical est historique.

vie, était comme transporté en un paradis, et à l'aigre e bilieuse disposition par laquelle avant sa délivrance il était sans cesse domine, sentait se substituer une bienveillance universelle qui, en réalité, formait le fond de son caractère, aigri jusque là et en quelque sorte dénaturé par 1 atrocité de ses souffrances.

L'aide-major, comme on s'en douté, .f.ul 'e premier à ressentir les effets de celte heureuse transformât^?11- et * lareconnaissancesans bornes, qu'à dater de celte époque. ».ul voua son malade, on put voir comme une seconde édition de l'anCcdote du lion guéri par Androclès. S'étant peu après trouvé en état de sortir, le capitaine Lambert, pour inaugurer en lui le nouvel homme, chargea Cousinot de réunir en un repas tout le corps d'officiers ; là, le verre à la main, faisant amende honorable de son passé, le capitaine prit la parole et dit: «Mes » chers camarades, j'ai été jusqu'ici ce qu'on peut appeler un » paroissien désagréable, mais il ne faut pas m'en vouloir.

* Voilà, ajouta-t-il en tirant de sa poche l'étrange dépôt ex- » trait de sa blessure, la vraie et unique cause de mon mau- » vais caractère, car vous comprenez qu un homme qui pos- » sède pendant vingt-cinq ans, entre cuir et chair, un pareil » locataire, peut bien n'avoir pas toujours envie de rire, et » être entraîné à quelques vivacités. A partir d'aujourd'hui, » je compte que vous me trouverez un autre homme ; Cou- » sinot, que je vous présente comme un talent à faire ou- » biier un jour les Larrey et les Desgenettes, » et en parlant ainsi, il frappait sur l'épaule de son libérateur assis à ses côtés, « est là pour vous dire que l'état du physique est

• bien pour influer sur le moral d'un homme, et. maintenant » que me voilà accouché, j'espère enfin ne plus être cette » bêle du Gévaudan, que vous avez connue toujours prête » à montrer les dents et à mordre. Que ceux donc d'entre » vous qui auraient eu à se plaindre de moi, reçoivent ici » mes excuses, et honorez-moi tous un peu d'une amitié » que mes façons de faire tâcheront désormais de me nr- » riter. »

Cette petite allocution, faite de cœnr et d'une voix émue, produisit tout l'effet que son auteur en pouvait attendre, e: elle marqua dans son existence le commencement d une ère nouvelle où de solides et estimables qualités prirent en effet la place de l'haïssable allure que sa vie avait jusque-là affectée.

Quelques années plus tard, l'âge légal de la retraite, contre laquelle, malgré le mauvais état de sa santé, il s'était jusque-là défendu avec fureur, ayant sonne pour Lambert, au lieu de parler, comme par le passé, de tuer son co'oncl. le chef de bureau et le directeur du personnel, calculant qu'avec sa pension et son petit patrimoine il pourrait mener une existence douce et tranquille, il se laissa exécuter de bonne grâce; et, adoucissant le regret qu'il éprouvait de se séparer de son ami Cousinot par la promesse que lui fit celui-ci de venir le visiter quelquefois, il se retira à Mantes, son pays natal, où cous \oyousaujourJ hui l'aide major arrhant pour le re'.rouver

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