‹ Histoire des parens pauvresChapitre 80 sur 111 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

— Mon cher Lambert, fit l'aide-major, je suis venu vous demander un service.

i — Vous, Cousinot! répondit le capitaine, vous savez que ma vie est à nous deux ; parlez.

i — Je vous dirai, mon cher, que je suis sur le point de m'embarquer dans un duel... '

— Un duel, interrompit Lambert, alors il s'agit d'être votre témoin?

— Oh! non pas un duel comme vous l'entendez : mais un duel? Comment dirai-je ça... un duel... social...

— Expliquez-vous mieux, fit le capitaine, c'est une espèce que je ne connais pas.

— Enfin, je voulais dire que moi, chétif, moi, carabin obscur et sans le sou...

— Qu'appelez-vous un carabin obscur, un homme qui a fait une cure comme la mienne l

— Je suis, reprit l'aide-major, sur le point d'entamer une lutte avec une famille puissante, qui me roidera si je suis le moins adroit ou le plus faible, et qui mettra à mes pieds son crédit et sa fortune si je suis le plus habile.

— Oui da ! fit Lambert, étonné de celte révélation encore assez nébuleuse pour lui.

— Maintenant , vous allez me dire comment un pauvre chirurgien de régiment peut-il avoir la prétention de lutter contre des gens aussi bien placés pour se défendre? Ce sera la fable du pot de terre contre le pot de fer ; et , en fin de cause, l'aide-major Cousinot pourrait bien n'être qu une cruche, et une cruche fêlée, qui mieux est.

— C'est assez mon idée, que vous rendez là. fit le capitaine.

— Mais si l'aide-major Cousinot avait un talisman *

— Un talisman ! répéta Lambert de plus en plus ébahi.

— Oui, s'il avait dans les mains de quoi terrifier ses ennemis,, de quoi les abaisser et les aplatir, si bien qu'ils seraient devant lui aussi petits garçons qu'un enfant delroupe devant son colonel ?

— Dam ! repartit Lambert, il est clair que les autres, se trouvant les plus faibles, ce serait lui qui serait le plus fort

— Eh bien ! mon cher, reprit Cousinot, tirant de sa poche un paquet de papier cacheté soigneusement, te talisman, le

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE DU CONSTITUTIONNEL

voilà. Avec ce peu de paperasses, je me charge de mettre en déroute les aristocrates que j'ai pour adversaires, et je ne me donne pas trois mois pour être un personnage, si peu que je sois secondé.

— Et en quoi peut-on vous être utile? demanda Lambert.

— Bien de plus facile et de plus simple que l'assistance que j'attends de votre amitié. Vous êtes le maître chez vous, n'est-il pas vrai, et vos meubles ferment bien à clé ?

— Je m'en flatte au moins, répondit le capitaine.

— Vous n'avez pas de femme , pas de maîtresse pour fuleter dans vos cachettes, et vous dérober un secret?

— Pas de femme et pas de maîtresse , répéta Lambert, ce dont j'enrage bien quelquefois.

— Vous pouvez alors prendre ces papiers qui font ma force, comme à Samson ses cheveux, puis me les receler en un endroit sûr où, vous et moi seulement, sachions qu'ils sont déposés, de manière à les mettre à l'abri d'un Coup de main.

— Assurément, dit le capitaine, tout cela peut se faire ; mais je vous avoue que j'aime assez à voir clair à mon ouvrage, et il me semble que vous me parlez là d'une affaire assez embrouillée.

— Vous entendez, mon ami, reprit l'aide-major, que consentir à m'aider sans comprendre, c'est là le service ; car, s'il ne s'agissait que de me garder un chiffon de papier dans un tiroir, cène serait pas la peine de faire appel à votie amitié; un notaire pratiquerait la diosc a'-ssi bien et n iru\ que vous.

— Ce que vous dites-là est parfaitement juste, répliqua le capitaine, mais mon amitié doit-elle vous laisser embarquer dans uneaffairede cette importance , sans \ous adresser quelques observations?

— Pour ce qui est do vos observations, dit Cmisinot, elles porteraient probablement a faux . puisque, pour bien parler d'une chose, il faut la savoir, et que je ne puis vous pn dire plus que je ne vous en dus la; d'ailleurs, ^us me conteriez, pour me faire quitter mou idée , tout ce qui se pourrait trouver de plus sensé et de plus fort en raisonnçniçpt, que vous y perdriez votre latiu ; mou parti est p:is

— Ah ! fit Lambert, puisque vous êtes si gentil et si commode à persuader, je rengaine mon sermon; mais, avant que vous ne me disiez ce que j'ai à faire, une question seulement.

— Dites, repartit laide-m»jor.

— Etes-vous bien sûr, la main sur votre conscience, que votre projet n'a rien de louche dans sa moralité, et que l'entêtement que vous en avez ne vous fait pas d'illusion làdessus?

— A cette question je n'ai que deux mots à répondre. Non-seulement en agissant comme je me propose de le faire, je ne porte dommage à personne, mais je suis au contraire une espèce d instrument employé par la l'rovidence à la réparation d'une grande injustice.

— Alors, lit Lambert, donnez-moi vos papiers

Cousinot livra le paquet cacheté au capitaine, qui alla assitôt le serrer dans un tiroir dont il 6ta la clé.

— Je le cacherai mieux que ça, dit le dépositaire, quand vous serez parti, c'est en attendant que je le mets là.

— Maintenant, lit l'aide-major, j'ai à vous donner quelques instructions. J iguore absolument comment mes adversaires prendront la chose, s'ils se fendront contre moi en tierce ou en quarte, enfin les coups que j'aurai à parer.

— Mais, mon ami, vous avez le diable au corps I vous allez attaquer sans avoir reconnu...

— Il se fait lard, dit l'aide-major en interrompant, et si vous ne me laissez pas dire, je manquerai la voilure ou je n'aurai pas le temps de vous expliquer les choses.

— Satanée caboche ! s'écria le capitaine en avalant un verre de rhum pour faire diversion à la cruelle ilomination que Cousinot exerçait sur lui.

— Je sais seulement de très bonne source, continua Cousinot, qu'avec toute leur aristocratie, ce sont des gens assez peu délicats sur les moyens. Je regarde donc comme très possible, une fois qu'ils sauront les armes terribles que j'ai contre eux, qu'ils essaient à se défaire de moi.

—Ils feront, saprebleu! bien , interrompit Lambert avec une comique indignation, et vous n'aurez que ce que vous méritez.

— Oui, mais une fois que je les aurai avertis que le talisman est en lieu sûr et inexpugnable...

— Oh! pour ça, lit Lambert, ne s'embarrassant pas de la contradiction, ils n'ont qu'à venir, il» seront bien reçus.

— Laissez-moi donc dire, lit Cousiaot avec impatience.

— Je vous écoute , dit le capitaine , « uoe fois que vous » les aurez avertis que le talisman est en lieu sûr et inex- » pugnable... »

— Si j'ajoute, continua l'aide-major, que du jour où on entreprendrait quelque chose contre moi, le dépôt fera explosion et éclatera , vous comprenez qu'au lieu de vouloir m'arracher un cheveu de la tète, ils me mettraient plutôt dans du coton.

— Ça se comprend, dit Lambert, mais je ne vois pas ce que j'aurai à faire dans tout ça.

— Cependant, reprit l'aide-major, comme il serait à toute force possible qu'ils ne tinssent pas compte de mes menaces et qu'ils me tissent, malgré le danger que je leur aurais signalé, un mauvais parti, ne voulant pas leur donner ma peau gratis et rester comme un sot sur le champ de bataille, c'est alors que vous intervenez. Aussitôt aue vous apprenez que votre pauvre Cousinot a eu du dessous, vous ouvrez le paquet que je vous confie, et vous y trouvez mes dernières volontés que je vous charge d'exécuter.

— Jolie idée que vous me mettez là devant les yeux, fit alors le capitaine, et dire qu'un homme raisonnable s organise ainsi à plaisir un casse-cou !

— Mais encore une fois, repartit l'aide-major, il y atout lieu de penser que l'affaire s'arrangera à I amiable, et c'est par excès de prudence que je prévois tous les cas.

CHARLES RABOU. — LE CAPITAINE LAMBERT

— Vous prévoyez tous les cas, c'cst-a-dire, repartit Lambert, que j'en vois une foule qui ne sont pas prévus : ainsi, vous pouvez mourir de mort naturelle, ou bien on peut tous faire disparaître sans que personne sache ce que vous êtes devenu, ou bien vous pouvez faire un voyage.

— Si je venais à mourir de mort naturelle, dit l'aidemajor, les pauvres gens n'en seraient pas la cause, et après vous être bien assuré que je n'ai pas succombé à un guetà-pens, vous jetteriez le paquet au feu. Si je faisais un voyage, je vous verrais naturellement avant mon départ ou je vous écrirais et vous donnerais des instructions nouvelles, Mais, pour le cas d'une disparition de mon individu, n'ayant pas laissé de traces, mettons le délai à six mois depuis le jour où j'aurais été escamoté. Ces six mois écou'és, ma foi, vous ouvririez le paquet et feriez comme si vous aviez la certitude de ma mort violente. Toutefois, je ne saurais trop vous le redire pour vous tranquilliser, ce qui est probable, c'est que la crise où j'entre aujourd'hui, d'ici à très peu de temps, aura une terminaison favorable, et que toutes ces précautions seront superflues.

Au moment où s'achevait le long exposé de cette ténébreuse et bizarre entreprise, la servante de Lambert entra dans la chambre où les deux amis étaient encore attablés; et, s' adressant à Cousinot : — Si monsieur, , dit-elle, veut partir par la voiture de ce soir, il est temps, les trois quarts de neuf heures viennent de sonner, et la diligence est quelquefois en avance, quoique, souvent, elle soit plutôt en retard.

— Merci, ma fille, fit Cousinot en se levant et en s'en-

veloppant dans son manteau, je m'endormais là sur le rôli ; puis.s'approchant de Lambert, qui paraissait absorbé dans d'assez pénibles réflexions , à bientôt, mon ami, dit-il en lui tendant la main.

— Attendez, dit Lambert, comme en se réveillant d'un rêve pénible, je vous accompagne à la voiture.

— A quoi bon aller vous geler ? dit alors l'aide-major ; restez donc auprès de votre feu.

— Est-ce que je suis assez sur de vous revoir, lui répondit Lambert à voix basse et en lui serrant vivement le bras, pour me priver dequelques minutes que j'ai encore à passer avec vous? Parlant ainsi, il prit le fallot que sa servante avaitallumé. et sortit de la maison, suivi de Cousinot.

Leur conversation, durant le trajet jusqu'à ladiligence. fut assez morne, quoique l'aide-major affectât une gaîté qui n'était peut-être pas sans un mélange de sérieuses préoccupations.

Le moment de la séparation venu, Lambert se jeta au cou de son ami, qu'il tint long-temps embrassé; puis, comme Cousinot fut monté dans la voiture : Au moins, écrivez-moi bientôt ! lui cria le capitaine.

Cependant les relais avaient été attelés, le postillon elai, en selle, mêlant au concert formé par les hennissemens ei le bruit des grelots, l'harmonie de cette langue inarticulée dans laquelle ses pareils sont accoutumés de s'entretenir avec leurs chevaux ; bientôt après, du fouet et de la voix , il mit en mouvement la lourde machine roulante, qui emporta rapidement laide-major où l'appelait sa destinée.

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