‹ Histoire des parens pauvresChapitre 83 sur 111 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Il estde remarque que, pour les malheurs les plus redoutés et les plus prévus, il y a encore une certaine manière de se produire et un certain air de se présenter, par lesquels ils nous surprennent. Vingt fois, depuis le jour où gievaDt sa vie de la méchante action qui devait s'expier pour elle par tant de sollicitudes, Mme de Chabourot s'était trouvée dans le cas d'y entrevoir des conséquences funestes; son imagination avait prêté a ces terreurs une forme arrêtée sous laquelle elles lui apparaissaient. Eh bien ! ce n'était aucune des prévisions par elle, en quelque sorte, cataloguées d'avance, qui venaient aujourd'hui à se réaliser. Une phase nouvelle, inattendue, hors de logique avec tout ce qui avait précédé, changeait brusquement la physionomie de la situation. Dès long-temps, elle croyait avoir fait le calcul exact de toutes les mauvaises chances qui pouvaient la menacer, et pourtant, pour parler comme La Fontaine, elle avait compté sans cet autour aux serres cruelles qui venait s'abattre dans sa vie, dans l'aide-major Cousinot.

Un y avait pas d'ailleurs à se le dissimuler; elle avait tout a perdre à la révolution qui venait de s'opérer dans l'économie de cette cruelle affaire. Sans doute, c'avait été une rude servitude que celle sous laquelle elle avait vécu au temps de Leduc; mais maintenant, au vieux dominateur, dont elle savait du moins les habitudes et !c faire, se substituait l'annonce d'un tourmenteur tout frais, la menace d'une tyrannie à neuf, et qui probablement fonctionnerait avec l'énergique vigueur de toute jeune création; triste amendement sans doute, et dont il y avait bien pour elle à s'épouvanter.

En lisant cette lettre, si brutale en sa forme, si menaçante pour le fond, Mme de Chabourot eut encore une autre souffrance, à savoir celle de craindre dans l'inconnu. Comment cet homme, que sa position sociale semblait placer si loin de la sphère où elle vivait, se trouvait-il tout d'un coup avoir obtenu, comme disent les avocats, une vue droite sur la portion la plus secrète de son existence? Comment avait il su? Que savait-il, et jusqu'à quel point".' Voilà ce que se demandait, avec une inquiète curiosité, la baronne, et il y

avait à ignorer toutes ces choses un grand inconvénient, celui de ne savoir quel parti prendre et le jeu que Ion jouerait.

Quoique n'ayant pas dans les lumières et dans la décision de son mari une grande confiance, et bien qu'elle n'attendît pas un secours bien efficace des moyens de saiut qu'il pourrait conseiller, Mme de Chabourot eulhàle cependant de lui communiquer l'affreuse épître qu'elle venait de recevoir, Parler, que bien que mal, d'un grand embarras qui vous arrive, c'est le premier instinct. Il y a de cenaines situations déplorables sur lesquelles on éprouve le" besoin de consulter à tout prix, fut-ce même avec son palefrenier.

Entrant chez M. de Chabourot, paie et agitée, la baronne lui présenta la lettre : — Voila, dit-elle en se jetant sur un siège, ce que je reçois.

Le baron, qui n'était puint présent à la Scène du malin ?e fit expliquer ce que signifiaient êea mou : C'est possible que je sois un mendiant ou un aventurier, >■ Puis, iaisant preuve d'une pénétration sans doulc bien remarquable: — C'est, saus doute, dit-il, un homme entre les mains duquel seront tombés les papiers après lesquels nous courons.

Du reslc, M. de Chabourot se serait pose comme un homme d'un esprit au-dessus du commun, si, en celle pressante rencontre, il avait d'abord, et avant toute chose, pensé à la nécessité d'aviser. Comme il n avait jamais donne que veinent les mains à la coupable entreprise de sa f. rôle d'esprit assez borné et vulgaire, était de commencer par triompher du malheur qui survenait, sauf à savoir ensuite comment on y pourvoirait. Reprenant l'affaire dès le principe, il crut utile de constater qu'il s'était toujours opposé, qu'il avait mal auguré toujours. Puis delà, passant aux reproches de détail : — Ayant fait la faute, ajo.itail-il , elle était réparable encore par le mariage des deux jeunes gens tel qu'il avait été promis à Leduc Certes, je liens autant qu'un autre a l'honneur de mon nom. et n de goût que qui que cesaye pour les mésalliances fallait faire taire votre amour-propre, et que Charl •

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Thérèse. Est-ce qu'on doit se soucier de la farine, finil-il par dire en s'animaa't jusqu'à la métaphore, quand une fois on s'est roulé dans le pétrin ?

L'aspect rétrospectif de la question ainsi épuisé, et étant bien constaté que M. de Chabourot avait vu parfaitement juste dans le passé, la baronne demanda la clôture sur les fans accomplis, et désira que Ion parlât de ce que l'on ferait.

— C'est aflreusement difficile, répondait M. de Chabourot. Qi:e voulez-vous faire contre un homme qui vous dit : « Vous êtes une voleuse! j'ai les pièces en main, et je vous le prouverai. »

— D'abord, reprit la baronne, mise aussitôt hors d'ellemême par cette inspiration, en effet, assez malheureuse de citer textuellement la prose élégante de Cousinot, on pourrait prendre une grosse caisse et deux ou trois trompettes, avec lesquelles on irait cner par la ville : « Ma femme est une voleuse, on va avoir l'honneur de vous le prouver ! »

— Mais enfin, Madame, répondait le baron , cet homme est sans douta un mal élevé et un brutal; mais sa position est très forte, s'il a les pièces en main.

— Mais s'il ce les a pas"? repartit vivement Mme de Chabourot.

— S il ne les a pas, s'il ne les a pas, c'est bientôt dit ; moi, je crois qu'il les a.

— Et pourquoi le croyez- vous?

— Parce que c'est infiniment croyable et qu'il les a certainement.

— Mettons qu'il les ait. dit alors Mme de Chabourot, pqtir fedre enfin avancer ia discussion hors de l'ornière où elle était embourbée entre une affirmation et une négation, toutes deux dépourvues de preuves; dans ce cas, quecoaseillez-vous?

— Ma foi, repartit le baron, je conseille d'agir avec une très grande prudence; parce qu'après avoir fait une faute connue celle de se mettre dans une si affreuse position, il ne faut pas l'i'g^raver par des fautes nouvelles.

Oa voit que M. de Ctubourot avait une tendance à toujours retourner sur le terrain du rétrospectif, et que son imagination tenait, pour le brillant, de celiedeM. delà Pâli.-se.

Du reste , quand Mme de Chabourot délibérait avec lui sur quelque chose, elle n'avait guère qu'un but , qui était moins de prendre ton avis que de parler devant quelqu'un, parce qu'on donne ainsi à ses idées plus de jet et plus de cerf en les pensant tout haut. N'insistant donc pas daumlagc pour accoucher son mari d'un expédient, clic se résolut par sa propre inspiration à ce qu'il y avait à faire, et lui dit :

— Des demain matin, il vous faut aller chez cet homme...

— Vous pensez que nous dc.ons aller a lui.'? demanda le lurou.

— Aimez-vous mieux attendre qu'il se soit porté à quelque extrémité?

— Je ne dis pas cela, mais on pourrait lui écrire.

— Ecrire ! repartit vivement la baronne, il n'a déjà été que trop écrit dans cette affaire; vous irez donc demain matin, parce qu'il est de la dernière urgence que nous le voyions.

— C'est pour cela, inte:-rompiL le b.'.roD, ayant encore une vue sur le passé, que, l'ayant là dans votre antichambre, vous l'avez éconMuit en l'injuriant.

— Quel esprit étrange vous faites! s'écria la baronne; jamais à ce que l'on dit ! et toujours à côté de l'heure et de la question.

— Enfin, l'avez-vous ou non éconduit? fit, en insistant, M. de Chabourot, qui, dans la discussion, ne cédait jamais un pouce de terrain à sa femme, tandis que dans la vie agie i! lui cédait tout.

— Oui, là, je l'ai éconduit. répéta Mme de Chabourot avec ce sang-froid ému d'une personne qui résiste à s'emporter; mais c'est justement pour cela que j'ai une bâte extrême de me mettre en rapportavec lui, afin 'de détruire la mauvaise disposition qu'a pu lui créer ce malencontreux accueil. Vous comprenez que je ne puis aller lui faire moi-même visite dans un hôtel garni, il faut donc que vous vous chargiez du soin de me l'amener.

— C'est ce qui sera facile, répondit le baron ; mais la difficulté est de savoir comment, pour le reste, tous nous en tirerons.

— Ah! pour le reste, dit vivement Mme de Chabourot, je vous supplie de me le laisser faire. N'engagez rien, ne niez rien, n'avouez rien : vous savez que je m'entends mieux que vous aux choses de diplomatie.

— à ce compte, fit le baron, amené par ce mot à donner fort intempestivement audienceàur.e idée qui, depuis longtemps, était une de ses ardentes préoccupations, si le minisire me lient sa promesse de me nommer chargé d'affaires quelque part, ce sera vous qui ferez la place ?

— Ah ! mon Dieu! répliqua Mme de Chabourot, ne comprenant pas que, dans la situation où ils se trouvaient, on pùl prêter attention à un autre intérêt, que venez-vous nous parler de votre éternelle ambition d'affaires étrangères?

— Ptût au ciel, reprit aigrement le baron, que la vùlrc, dans nos affaires intérieures, eût été aussi innocente; nous n'en serions pas où nous en sommes. Enfin, j'irai chez ce Monsieur, ajouta-t-il d'un ton résigné, mais qui, en même temps, indiquait l'intention de mettre un terme à la conversation.

Mine de Chabourot, qui ne voulait de lui que celte demarche, ne jugea pas non plus utile de prolonger davantage l'entretien, et ils se séparèrent d'un très grand froid, car, ceci est la règle : lorsque, dans uuc famille, une situation perplexe semble conseiller plus que jamais la bonne intelligence, ou perd le temps à se quereller, à récriminer, à se piquer de paroles, au lieu de s'unir sous le daDgcr.

CHARLES RABOU. — LE CAPITAINE LAMBERT

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