CHAPITRE £V
Le lendemain , dans la matinée , M. de Chabourol se rendit avec son cabriolet jusqu'aux abords de c^tlc rue Neuve- St-Étienno, dont il semb'ait que devaient leur venir tous leurs embarras S'éiant fait descendre à l'entrée de la rue Copeau , malgré une neige abondante qui n'avait cessé de loreber depuis la nuit précédente , il se rendit a pied à l'adresse indiquée par Cousinot , à l'hôtel du Cantal , qu'il n'eut pas de peine à trouver. Mais , quoiqu'il fut à peine neuf heures, l'aide-major, appelé par son service, était déjà hors de chez lui, et, selon la donnée c!e ses habitudes, il était pui probable qu'il dût bientôt rentrer. Ayant alors demande s'il trouverait son homme à la caserne, le baron fut asstz encouragé par les gens de l'hôtel a pousser jusque-là. Il se rendit donc à la rue de l'Oursine; comme il arrivait au quartier, Cousinot en sortait. Toutefois on lui indiqua un estaminet de la rue.de la Montagne-Samte-Genevieve, où l'aide-major avait coutume d'aller faire un tour chaque matin après son déjeuner. Va donc pour l'estaminet.
L'aspect du lieu n'était nullement propre à consoler le pauvre M. de Chabcurot des mécomptes dont se compliquait à plaisir une démarche déjà en elle-même assez désagréable. Dans une salle mal éc airée, dont un billard, huileux et râpé , occupait presque toute la superficie, au milieu d'un nuage de fumée, produit par l'incessante combustion de sept ou huit cratères chargés de caporal, se dessinaient quelques figures plus ou moins patibulaires d'habitués, qui prêtèrent à l'entrée du baron une attention d'autant plus embarrassante, que de lui-même déjà il se sentait passablement déplacé dans celte compagnie. Un travers particulier à ces sortes de réunions, c'est de soupçonner dans tout homme qui y apporte une mi>e et des manières un peu plus élégantes que de rigueur, un agent de la police venu la pour fonctionner. Si donc, dès son entrée, M. de Chabourol ne se fût pas, à son insu, ménagé une protection en demandant à parler à M. Cousinot , qui jouissait dans la localité d'une grande considération , il aurait bien pu , durant le temps qu'il mit à attendre l'aide-major, être exposé à quelque avanie. Du reste, sa patience ne fut pas mise à une longue épreuve, et, ai^si qu'on le lui avait fait espérer, Cousinot ne tarda pas à arriver. En entrant, suivant ton usage, le galant chirurgien se disposait à adresser quelques douceurs à la dame du comptoir; mais, averà par elle qu'un monsieur était- là pour lui, il ajourna ses hommages à un autre moment, et alla se faire reconnaître par le baron, qui, de son côté, lui déclina son nom.
M. de Chabourot n'avait naturellement pas compté que leur entrevue aurait Ken sur place, et il s'attendait que l'aide-major le mènerait chez lui; mais Cousinot s'excusa en disant qu'ils ne trouveraient pas de feu allumé, cl que
probablement sa chambre serait encore dans un désordre peu présentable. « Si vous voulez, ajouta t-il , il y a U un cabinet particulier où nous pourrons causer très à l'aise, et où personne ne viendra nous déranger. » Quelque étrange que fût pour un homme du rang et des habitudes de M. de Chabourol ic choix de celte sulle de conférence , en ce moment, il était trop l'humble serviteur de l'aide-major pour ne pas trouver bonnes toutes ses dispositions.
Avant toute con-ersaiion, Cousinot demanda à son hôte s il ne prendrait pas bien quelque chose; M. de Chabourot s'en étant défendu, il se fit servir pour lui seul ; puis, la pipe aux dents et les deux coudes appuyés sur ia table, il commença l'entretien ainsi qu'il suit :
— Par la peine que vous avez prise, mon cher Monsieur , de venir me trouver, je suppose que Madame vous a communiqué une lettre que je lui ai adressée hier.
— En effet, repartit M. de Chabourot.
— Elle était un peu vive, je crois bien, la dite lettre ; mais je l'ai écrite ici, au bruit, eu sortant de chez vous , où l'on m'avait fait un drô'e d'accueil ; tout ça est cause peutêtre que je n'ai pas parfaitement mesure mes termes.
— La forme , répondit le baron, importe assez peu, quoiqu'on doive toujours y regarder quand on parle à une femme, mais l'important de votre lettre, c'est le fond.
— Oh! pour le fond , dit Cousinot, je n'ai rien à en rétracter, il est positif que j'ai toutes les pretn
— Les preuves de quoi? demanda M. de Chabourot, voulant jouer au fin.
L'aide-major ne le laissa pas long-temps en doute de la portée de sesrenseignemens.
— Les preuves, répondit-il , d'une combinaison assez adroite de Mme votre femme pour l'empêcher d'être déshéritée par son frère, un testament souffle, un soldat de marine mort à la Martinique, son mariage avec Mlle Thérèse, votre fille, manqué net par l'obstination de Mme de Chabourot, qui ne devait pis promettre ce qu'elle ne voulait pas tenir, Leduc se retirant sous sa tente, comme feu Achille ; vous voyez que je suis instruit.
— Et vous avez, dites-vous, les preuves de toute cette intrigue romanesque 1
— Ali ! dam, lit alors Cousinot, si nous faisons de la malice, nous allons dire un t;:s de paroles inutiles. \ oulez-vous savoir la chose? C'est moi qui ai soigne Leduc à son lit de mort, et il m'a découvert tout le pot aux roses avant d'expirer.
— Mais celte version contrarie tous les renseiguemer.? qui nous sont parvenus sur les derniers moruens de ce! homme, repartit M. de Chabourot.
Pour mc.trc un terme à tout débat sur la valeur de ses
BIBLIOTHÈQUE CHOISIE DD CONSTITUTIONNEL
informations et sur sa possession très positive des titres qui leur servaient de pièces justificatives, laide-major se mil à raconter dans le plus grand détail la scène des confidences du vieux domestique, la commission dont le mourant l'avait chargé, la certitude acquise par lui Cousinot de la mort de Charles Villeneuve, et enfin l'ouverture des archives du crime remises à ses soins ; après des explications à ce point circonstanciées, il n'y avait plus à douler, en effet, pour M. de Chabourot, qu'un danger très sérieux ne menaçât lui et sa famille; aussi n'eut-il pas le courage de s'en tenir rigoureusement aux instructions de sa femme qui allaient uniquement k demander une entrevue à Cousinot. Cédant à une curiosité dont on comprendra facilement l'impatience, et tout en entourant cette question de précautions convenables, il demanda à Cousinot sur quel pied il comptait traiter du secret tombé entre ses mains.
— Notre position, reprit alors Cousinot, est singulière : elle est difficile des deux côtés ; j'y ai beaucoup réfléchi depuis une quinzaine, et je crois vraiment qu'il n'y a qu'une manière convenable d'en sortir.
— Je le crois comme vous, répondit le baron, et, pour peu que vos prétentions soient raisonnables, comme, de potre côté, nous n'avons pas l'intention de lésiner, l'affaire sera bientôt arrangée.
— Comment dites-vous, demanda laide-major, vous parlez de lésiner?
— Au (ontraire, repartit M. de Chabourot, je dis que notre intention est de traiter rondement et de ne pas lésiner.
— J'entends bien, fit l'officier de santé; vous voulez m'offrir une somme ; mais il n^y a qu'une difficulté, c'est que je ne veux pas entendre parler d'argent.
— Diable! se dit k lui-même le baron, se rappelant une gravure célèbre et la profession de son interlocuteur, est-ce que noire bonne étoile nous aurait fait tomber sur un Hippocrate refusant les présens d Artaxerces ! ce serait vraiment du bonheur.
Cousinot reprit :
— Vous me regardez avec des yeux étonnés, vous disant sans doute : Quel étrange homme est-ce donc que celui-là ? Je suis tout bonnement un homme qui se respecte et qui ne veut pas faire le rôle d'un forçat libéré venant rançonner une famille après avoir dévalisé ses secrets.
Quoique le baron ne comprît pas bien encore quel pouvait élre le procédé rémunératoire dont l'officier de santé prétendait que 1 on usât avec lui, il ne vit pas cependant d'inconvénient a s'écrier sur parole :
— Voilà dî louables senlimens, Monsieur, et qui consolent de bien des turpitudes dont le siècle est témoin
— Non, fit Cousinot ; je le répète, dans la circonstance, il n'y a vraiment pour moi qu'une manière honorable d'en user.
— Mais encore? demanda M. de Chabourot qui jusque-là ne savait rien de ce qu'il voulait savoir.
Cousinot, comme un homme qui se donne du temps pour
répondre, savoura lentement le fond du verre de liqueur qu'il avait devant lui ; puis, ayant horreur du vide :
— Prenez donc quelque chose, dit-il de nouveau au baron: du doux, une cerise à l'eau-de-vie.
Bien n'est plus propre peut-être que cet ignoble détail, à faire comprendre la cruelle dépendance où était tombé le nom des Chabourot. Craignant de compromettre par la persistance de ses refus la bonne allure qu avait gardée jusquelà l'entretien, le baron se résigna à accepter l'offre cordiale, mais horriblement mauvaise compagnie, de laide-major, qui, frappant à coups redoublés sur le marbre de la table, eut bientôt fait apparaître le garçon de l'établissement.
— Cascaret I dit-il de manière à faire mourir de honte M. Chabourot si quelqu'un de son monde eût pu le surprendre dans cette bizarre situation , une cerise à Monsieur, et du kirsch pour moi ; mais du bon bocal les cerises, pas de celles d'il y a deux ans !
— Oh ! M'sien, fît le garçon d'an air d'affectueux respect, ce n'est pas avec une personne de votre société qu'on se permettrait de ces choses-là.
Le garçon étant rentré un moment après, et la flétrissure de la cerise à l'eau-de-vie ayant achevé d'être infligée au malheureux Chabourot, l'aide-major reprit :
— 11 n'y a pas à se le dissimuler, vous vous êtes mis dans une. fichue position; moi, de mon côté, je suis dans une mauvaise naturellement...
— Comment, demanda M. de Chabourot avec étonnement, est-ce que vous seriez embarqué dans quelque fausse démarche où noire crédit pût vous être utile?
— Non, je veux dire, repartit laide-major, qu'avec mon état de chirurgien militaire, je végète et n'arrive à rien.
— Ah ! sans doute, reprit le baron , on peut désirer quelque chose de mieux.
— Eh bien! me suis-je dit , voilà cette famille Chabourot qui s'est mal engagée, si on veut, mais qui n'en est pas moins très bien piacée dans le monde...
— La vérité est , ne put s'empêcher de dire ici le baron , qu'avec notre fortune, notre nom, peut-êlrc même l'illustration des emplois diplomatiques sur la voie desquels je me trouve en ce moment , mettant à part l'embarras dont j'espère que vous nous aiderez bientôt à sortir , nous sommes dans une excellente posture.
— Eh bien ! reprit Cousinot , mon jeu est-il , me suis-je demandé, de tourmenter ces gens-là, de les violenter? non : mon jeu est de m'attacher à leur char , de nager dans leurs eaux, et de devenir des leurs enfin.
— Très bien raisonné, dit le baron ; voyez, que pouvonsnous faire pour vous ?
— Rien pour le moment, il faut voir venir. Seulement, j'ai envie de donner ma démission, parce que , voyez-vous , le service me pue au nez.
— Dans le fait, dit M. de Chabourot, nous pourrions fort bien vous aider à pratiquer sur le pavé de Tans ; tenez , ma femme e^t merveilleuse pour créer une réputation , il y a
CHARLES RABOU. — LE CAPITAINE LAMBERT
déjà à ma connaissance deux ou trois jeunes médecins auxquels elle a fait faire leur chemin.
— Non ! fit négligemment Cousinot, la médecine est, sous toutes les formes, un état assez déplaisaut , et j'ai pensé à une autre combinaison.
— Qui est? demanda M. Chabourot.
— Qu'est-ce que je suis dans toute celte affaire? me suij-je demandé. L'héritier providentiel de Charles Villeneuve, ce jeune homme que M. de Chabourot avait chez luJ> en qualité de secrétaire. Eh bien ! puisque sa place est vacante, pourquoi, en attendant mieux , ne la prendrais-je pas!
— Véritablement, repartit le baron, je n'oserais pas vous offrir cette position, qui était d'ailleurs auprès de moi une complète sinécure.
— Aimez-vous mieux, pour expliquer ma présence chez vous, faire comme dans beaucoup de maisons, avoir un médecin à l'année, m'avoir sur le pied de docteur? La question est que je sois des vôtres : ayant place au feu et à la chandelle, étant d'ailleurs nourri et logé, avec le moindre sou de poche pour appointemens, je me trouverai parfaitement heureux, et j'attendrai patiemment le nouveau qui ne peut naturellement pas marquer d'arriver bientôt dans ma vie. Eh bienl ça vous va-t-il comme ça, papa Chabourot? finit par dire Cousinot un peu plus que familièrement.
Au fond, la combinaison n'était pas des plus séduisantes ;
sous cette proposition, assez étrange de commensalité, pouvait facilement se cacher l'idée d'une palingénésie ou seconde édition de la position de Leduc, revue, corrigée et considérablement augmentée. Toutefois, le baron ne crut rien devoir témoigner de sa répugnance, et parla seulement d'en référer à sa femme. A propos, dit-il, cette idée le ramenant au but principal de sa visite, Mme de Chabourot veut vous voir; elle a à vous demander pardon de la bêtise du domestique qui lui a si mal expliqué qui vous étiez : quand voulez-vous venir?
— Mais quand vous voudrez vous-même.
— Maintenant; cela vous arrange- t-il?
— J'aimerais mieux ce soir, repartit Cousinot ; j'ai affaire une partie de la journée au quartier, où le colonel, qui peut bien se flatter d'être le plus embêtant des hommes, vient faire je ne sais quelle inspection.
— Ace soir donc, dit le baron en se levant. Quoiqu'ils eussent, ce semble encore, beaucoup de choses à se dire, Cousinot ne le retint pas. Il savait que tout ce qu'il aurait pu traiter avec cet honnête mari devait être indispensablcment soumis à la ratification de Mme dG Chabourot, à laquelle nous l'avons vu d'abord s'adrefser : ne tenant donc pas à faire double emploi, il laissa aller ce plénipotentiaire sans pouvoirs, et après qu'il l'eut accompagné jusqu'à la porte de l'estaminet, ils se séparèrent en aussi bonne intelligenee que le comportait la bizarre et nuageuse singularité de leur situation.