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CHAPITRE XV2I

Quelques heures plus lard, les deux familles qui allaient bientôt contracter alliance, étaient installées autour dune table somptueuse, dans la salle à manger de 1 hôtel Chabourot, et même avec la puissance de la plus profonde pénétration, oneques n'eussiez deviné les soucis cruels qui serpentaient sous la couche extérieure dj bien-être étendue à la surface de cette réunion. Merveilleuse à se posséder, Mme de Chabourot avait su si bien écenduire les pensées qui pouvaient compromettre l'intérêt de 1 heure présente, que vous l'eussiez prise pour la femme la plus heureuse et la moins préoccupée. Pour Mine de Janvry, elle n'avait pas de joie à contrefaire, et c'était sans distraction qu'elle raffolait de sa futurenièce, toulcn lui faisait cependant la guerre de l'air un peu douloureux qu'elle aurait voulu lui voir perdre, disait-elle, au voisinagede M. de Preneuse, qui se montrait fort empressé à l'entourer de délicates attentions et de petits soins.

Quant à M. de Chaboaxct, comme d'ordinaire, entre tous les convives, c'était lui qui pensait le moins, dans le moment, c'était lui qui paraissait songer le plus creux, parce qu'en général, les gens qui ont peu d'idées sont d'autant plus faciles à se laisser dominer par celle qui vient impérieusement les visiter. Sa silencieuse absorption fut même un momefft si marquée, que Mme de Janvry ne put se tenir à la constater.

— Voyez donc, dit-elle à la baronne, comme M. de Chabourot est grave et soucieux ; je crois, en vérité, qu'il ne donne que contraint et forcé son consentement au bonlieur d'Alfred.

— Vous vous trompez, ma chère, repartit Mme de Chabourot; mon mari est. comme moi, enchanté d'avoir M. de Freneuse pour gendre; mais je suis sûre qu'à l'heure qu'il est, il ag'te dans sa tête quelque grand intérêt européen ; vous savez qu'il tourne tout à fait à l'homme d'Etat, et la

question des colonies espagnoles, depuis quelque temps, le ravit parfois dans des rêveries inimaginable (1).

— La vérité est, répondit le baron, entrar.1 dans la raillerie de sa femme, que c'est une question intéressant?, et à laquelle je pense beaucoup.

— Comment! si vous y pensez! repartit Mme de Chabourot; il paraît même que vous en écrivez, car vous me parliez tantôt de la nécessité où vous seriez peut-être de prendre un secrétaire.

Le baron admira en lui-même l'audacieuse liberté d'esprit de sa femme, q>:i avait bien le cœur de côtoyer gênent un sujet si p'ein de secrètes amertumes; néanmoins, il ne lui en voulut pas trop de cette impertinente allusion, pensant que psnt èire elic pouvait servir à préparer l'introduction de Cousinot dans sa maison, pour le cas où celte fantaisie ni pourrait être déclinée.

— Si M. de Chabourot a Le;oia d'un jeune homme, dit alors Mme d-.-. Janvry qui était d'un caractère à se mêler de toutes choses, et d'une disposi.ioa naturelle à tourner facilement, pour peu qu'on l'y cùtpousïce, au cabinet matrimonial et au bureau de placement, — j'ai sous la main un charmant sujet, et qui lui conviendrait bien.

M. de Chabourot allait répondra que, pour le moment, il n'élait point encore autrement pressé de faire choix d'un collaborateur, quand le même domestique qui, la veille, était venu annoncer Cousine t, vint parler bas à sou maître.

Une vive contrariété se peigait sur le visage de celui-ci.

— Qu'est-ce? demanda Mme do Chabourot, qui s'était aussitôt apcrç'iede son impression^

— La persounc que j'ai été voir ce matin , repartit le baron, et qui, apparemment n'a pas reçu ma lettre.

— On ne la lui a donc pas remise en mains propres? défi) Question h l'ordre du jour à l'époque où se passe celle histoire.

CHARLES RABOU

LE CAPITAINE LAMBERT

manda la br.ronne en modérant du mit in qu'elle pouvait son mécontentement. Vos geus ne font jamais les choses qu'à moitié. Eh bien! levez-vous, étaliez lui dire qu'il revienne demain matin. Dans tons les cas, un homme qui sait vivre ne se présente pas à 1 heure où l'on dîne.

«*■ Ma foi non, dit le baron en se levant, et se décidant à faire un ccup d état centre la volonté de sa femme, voilà deux fois qu'on lui fait celle fête; je vais le prier d attendre au salon que nous ayons fini : pendant que je ferai le piquet de Mme de Janvry, vous pourrez causer avec lui Et, sansatdre la contradiction de la baronne, il sortit, ne voulant pas s'exposer, par une nouvelle impertinence, à exciter le mécontentement d'un bornée qu'ils avaient tant a ménager.

Un quarl-d'heure après, on sortit de table, et, en entrant dans lç salon, on trouva Cousinot occupé a cor sidérer un portrait de Mlle de Chabourot. Il accueillit les survenans d'une inclination raide, faite seulement de la tête et les talons serrés l'un contre l'autre à la manière du soldat au port d'armes, ainsi que les militaires ont souvent accoutumé de saluer. Allaat aussitôt à lui, M. de Chabourot le conduisit auprès de sa femme à laquelle il le présenta en dis.mt à voix basse : M. Cousinot.

Mme de Chabourot- lui adressa un salut froid mais poli ; toutefois elle ne put se décider a la phrase d'usage en pareille circonstance et dont le sens, de quelque manière habile qu'on la varie, revient toujours à la fo'mule populaire, « enchanté de l'aire votre con naissance. » Elle ge contenta de jeter sur lui un regard rapide, le trouva korriblo et se dit à elle-même qu il ai ail la Ggure d'en vampire et le regard d'une hyène , puis le café qu'on apportait dans le moment lui é ant -m prétexte, elle le quitta aussitôt.

Après en avoir offert à Mme de Janvry-et à M. de Preneuse, elle teulit bien qu'elle ne pouvait faire moins que d'ea oildr au monstre, qui , pour se faire une contenauce, s'était approché de la cheminée à laquelle il s'était adossé, levant les pieds l'un après l'autre pour les chauffer.

— Je sors d'en prendre, répondit l'aide-major; faconde p:rler hasardée qui lit ouvrir d'assez grandes oreilles a ceux des acteurs de la scène qui ne savaient pas le secret de son personnage.

— Mais vous ne refuserez pas un verre de liqueur, dit alors M. de Chabourot, voulant lui rendre sa politesse du malin.

— Mille grâces I répondit Cousinot en s'inchnant cl croyanl formuler son refus de la manière la plus élégante.

La tentation toutefois était forte, et c'était mettre notre homme sur une peu le dangereuse; mais il se lit un point d honneur de rompre en cette occasion avec ses habitudes d'estaminet, et ne se rendit à aucune insistance.

Ne voulant p:is le laisser à l'embarras de son isolement, M. deChabour t s'approcha alors de lui, et pour lui faire une conversation telle quelle : Neige -t— il toujours? lui dcmanda-t-il.

— Oui, lit Cousinot, elle pavé est très mauvais pour les chevaux.

Cousinot pensait très bien dire, et se constituer par ce développement en homme au fait des habitudes de la vie élégante, car les gens qui vont à ni. d s'intéressent surtout au temps qu'il fait jar li tête, comme ili disent vulgairement, mais l'état du pavé est une question dont l'aristocratie qui va eu voiture ne laisse pa* de s; préoccuper.

Toutefois, cette phrase, dans laquelle on voit qu'il y avait au fond une intention assez profonde, ne réussit pas à l'aidemajor ; en l'entendant parler de chevaux, considérant sa redingote boulonnée jusqu'à la gorge et son teint monté en couleur : — Ce doit être un vétérinaire, pensa Mme de Janvry ; un maquignon, se fût-elle dit si le; moustaches n'eussent arrêté sa pensée en chemin. Quelle idée a M. de Chabourot de nous faire trouver avec cet homme-là !

Curieuse comme elle l'était, et se mettant à l'aise dans une maison qu'elle regardait drjà comme la sienne, la chère dame ne put se tenir de se lever et d'aller demander à Mme de Chabourot qui causait avec son futur gendre : Quel est donc ce Monsieur qui a un air si drôle ?

— C'est un oflicier, répondit Mme de Chabourot en rougissant prodigieusement.

— Dd cavalerie! reprit Mme de Janvry abandonnant son idée hippique du moins qu'il lui était possible.

— Non, de santé, fit Mme de Chabourot : c'est le fis d'un de nos fermiers, qui vient pour traiter d'une affaire avec moi, ajouta-t-elle en mentant afin d'expliquer la présence d'un homme que sa tournure rendait assez invraisemblable dans son salon.

— Ah ! de senic! répéta Mme de Janvry avec cet intérêt bête que nous paraissons quelquefois mettre aux choses qui en réalité ne nous font absolument rien. Du reste, l'explication lui ayant paru salis faisante, car le fils d'un fermier. qui a étudié pour être médecin, peut ê're admis partout, ce semble, surtout en petit comité, elle s'en fu*. auprès de M. de Chabourot, qui continuait de causer avec l'aide-major.

— Quinza jours d'arr'ts forcés! s'écriait le baron à ce moment.

— Qui donc aux arrêts? demanda Mme de Janvry, toujours entraînée à vouloir tout savoir cl par consc-quett à tout demander.

— Votre serviteur. Madame, dit Cousinot.

— Oh ! mon Dieu! lit M;;>e de Janvry, quinze jours ! et forcés! mais qu'est-ce donc que les arrêts forcés0

— C'est être bloqué dans sa chambre avec un planton à sa porte, dont on paye la politesse quinze sous par jour , répondit g;.imenl Cousinot.

— El pour avoir permis à uu homme de rester malade au lit dans sa chambrée, dit M. de Chabourot, au lien de ! évacuer sur l'hôpital ; voilà-l-il un b au crime !

— lit qui vous a ainsi condamné ! demanda Mme de Janvry.

— Mon colonel, Madame.

— Comment le noruniez-\ous, ce eolone ?

— Le baron de Brisquet.

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— Le baron de BrUquet I mais je le connais beaucoup; voulez-vou s que je lui fasse parler "?

— Ah ! ce serait bien peine perdue, répondit l'aide- major ; il a fait pour moi tout ce qu'il est capable de faire, en me permettant de ne garder ma chambre qu'à dater de demain, parce que je lui ai dit que j'avais ce soir un rendez-vous d'affaires.

— C'est toujours aimable à lui, dit alors ridiculement Mme de Jauvry, ton pas qu'elle ne sût à merveille qu'il était désobligeant pour Cousinot de paraître prendre parti pour son farouche persécuteur, mais parce que le détail dont elle s'occupait depuis une minute avait cessé de l'intéresser; aussi elle ajouta : Et notre piquet, Monsieur de Chabourof?

— Je suis a vos ordres, lit le biron , se dérangeant pour dire qu'oa disposât une table de jeu , tandis que Mme de Jauvry, emportée par l'invincible besoin de locomotion qui la dominait sans cesse, quittait sa place pour aller regarder de près à une tapisserie que Mlle deChabourot s'occupait à broder.

Pour ne pas rester seule, le pauvre Cousinot fil comme elle, et ignorant qu'on ne parle guère dans un salon à une jeune fille dont on n'est point connu, à moins qu'il n'y ait une occasion naturellement faite, il fit lui-même l'occasion et dit, au reste, une chose assez innocente, qui était celle-ci :

— Cette tapisserie, Mademoiselle, est d'un goût exqu's!

La jeune fille tressaillit sous" cette voix qui s'adressait à elle, si imprévue, et quoiqu'elle fût parfaitement bonne et dune admirable charité pour le ridicule, l'étrangelé du compliment la surprit et l'embarrassa à ce point, qu'elle ne sut que regarder Cousinot sans trouver un mot à lui répondre ; voyant le peu de succès de sa campagne galante, il Ct aussitôt retraite, ct dans son dépit formula ainsi qu'il suit son opinion sur la famille Chabourot : le père un sot. la mère une harpie, et la fille ulc bégueule. On voit que tout conspirait à le rendre impitoyable pour la proie que le hasard lui avait livrée.

Cependant la table à jouer avait été dressée, Mme de Janvry s'y installa avec M. deChabourot. S'approcbant alors de Cousinot : — Voulez-vous bien que nous causions un peu? lui dit la baronne. Qsiant à M. de Frencuse, sa place était marquée auprès de Thérèse à laquelle, dans leur situation respective, il avait à la fois le droit et le devoir d'adresser sa cour; ûos personnages étant donc ainsi groupés par couples qu'au temps des concetli on aurait pu étiqueter : M. de Chabourot et Mme Janvry, trèfle ou carreau, à volonté : M. de Freneuse et Thérèse, le cœur ; Cousinot et la baronne, le pique , nous allons concentrer toute notre attention sur cette dernière couleur et prêter une oreille attentive à sa conversation.

C3APITRE XVIII.

— Si j'en crois ce que m'a conté M. de Chabourot, dit la baronne, des papiers émanés d'un de nos gens et remis à vos mains lors de sa mort, nous noircissent beaucoup; voulez-vous me permettre de rétablir les faits?

Cousinot s'étant incliné en forme d'assentiment, Mme de Chabourot entra dans de longues explications pour persuader à l'aide-major que Leduc, au lieu d'avoir été l'instrument de la soustraction du testament, en à*ait été l'instigateur; elle se représenta comme ayant cédé a une fatale suggesiiondc son amour-propre bien plus que de sa cupidité quand elle s'était faite violemment héritière d'un frère pour lequel elle avait toujours été pleine de bons procédés, ct qui, en la déshéritant , non-seulement commettait une grande injustice, mais lui infligeait encore une sorte de flétrissure ; enfin, à la manière de tous les coupables, elle battit longuement la campagne pour établir au moins relativement son innocence. Cousinot la laissa dire : il n était point là pour la juger, mais pour tirer parti d'une position qu'aucune de ces paroles ne modifiait.

Le voyant assc1. frtid à ce plaidoyer dont il témoignait ne pas faire grand état , puisqu'il ne prenait pas la peine d'y faire de rtphquc , Mme de Chabourot entra plus au vrai dans le vif de la question quand elle ajouta :

— Je sais du reste , Monsieur, que notre justification est ici d'une importance assez secondaire; nous sommes, je l'avoue, constitués dans une position très fausse ; le hasard a fait que vous ayez à nous en demander compte , c'est là le véritable intérêt qui est à régler entre nous, et, démon côté, je ferai tous mes cflorls pour vous donner une pleine et entière satisfaction.

Cousinot s inclina ercjre sans autrement répondre; il n'était plus, comme le matin avec M. de Chabourot, à 1 aise et communicatif ; il sentait qu'il avait affaire à un maître adversaire, et le laissait montrer son jeu avant de découvrir le sien.

—M. de Chabourot, continua la baronne, m'a parlé d'une délica'.essc sans doute fort honorable que vous lui avez témoignée : îl vous répugne de mettre un prix exprès et matériel a îx bms procèdes que vous pourriez avoir pour nous ; je ne puis que rendre justice à de tels senlimens; mais ce mode de transaction a des avantages qu'aucun autre ne présenterait au même degré.

— Je pense différemment , dit alors Cousinot. et il me semble avoir fait à M. de Chabourot une proposition très raisonnable.

— D'abord, repartit la baronne, il n'y a pas à se dissimuler

CHARLES RABOU. — LE CAPITAINE LAMBERT

que, pour vivre ensemble sous le même toit, d'une vie c:mpléïement commune , nous ne soyons places assez élrangement. Vous mettrez, je n'en doute pas, à tirer parti de- voire position, tous les méuageniens imaginables; de noire côté , nous lâcherons , excepté quand nos domestiques nous feront faire par leurs sots renseignemens une impolitesse, — elle jetait ainsi une excuse indirecte de son impertinent début avec laide-major, — d'être aussi cenvenables que possible avec vous; mais en somme, cependant, nous débutons mal, nous sommes au fond des ennemis à l'amiable, et je crois que nous aurons toujours les uns contre les autres un peu de levain.

— Moi, dit Cousinot, je vous assure, une fois la chose arrangée, que je ne vous en voudrai pas.

Si Mme de Chabourot eût dit toute sa pensée , elle eût répondu à la naïve protestation de l'officier de santé, qu'elle comprenait cette clémence à merveille, et que le couteau n'en veut pas au mouton qu'il égorge ; mais, redoublant l'idée qu'elle venait déjà d'exprimer :

— Croyez-moi, mon cher Monsieur, reprit-elle, quoi que nous fassions, il y aurait bien long-temps entre nous" de la gêne, on n'aime jamais êlre un pays conquis, et la fusion a toujours de la peine à se faire entre vainqueurs et vaincus.

— Ce n'est pas mon avis, répondit Cousinot, ne laissant pas entamer sa résolution, mais répondant du plus bref qu'il lui était possible, car il n'osait pas s'aventurer contre celte phrase si cherchée, si élégante, qui essayait de l'enlacer.

— Il.y a d'ailleurs, reprit Mme de Chabourot, une considération décrive ; nous sommes ici pour faire une affaire , n'est il pas vrai?

— Oui ; enfin nous essayons de nous entendre, répondit Cousinot.

— S'entendre, reprit Mme de Chabourot, c'est arriver à une conclusion. Eh bien! avec l'arrangement que vous proposez, il n'y a pas de conclusion possible, et nous sommes condamnés au provisoire à perpétuité.

— Comment ça? lit l'aide-major.

— Que voulons-nous? Nous voulons, M. de Chabourot et moi, obtenir de rentrer dans les titres imporlans égarés hors de nos mains ; vous voulez, vous, Monsieur, nous les rendre, miuen vous procurant une joie 'un peu plus positive que celle qui se rencontre au bien l'ait pour lui-même; eh bien 1 avec cet arrangement d'une sorte d'affiliation que vous feriez à notre famille, où serait le moment de la perfection du traité?

— Le moment de la perfection du traité, répéta l'aidemajor q.ii décidément aurait voulu que Mme de Chaboarot parlât moins vaporcusement.

— Oui, à quel moment nous rendrez-vous les papiers? linil par dire crûment Mme de Chabourot, impatientée de voir qu'elle semait devant un profane les perles de ses délicates circonlocutions.

— Mais aussitôt qu'il sera possible, repartit Cousinot sans trop s'eugager, comme on voit.

— Vous comprenez que ce terme est bien vague. Ebt-re au moment où vous viendriez vous installer chez nous? Mais alors une fo's dessiisi, vous vous mettriez à notre d scrét on et rien ne vous garantirait plus l'exé(uiion des engagemens que nous aurions pris avec vous. Est-ce, au contraire, beaucoup p'us tard? mais alors vous seriez déjà nanti d avantag?s très réels, que vous n auriez rien fait enecre pour nous. 11 n'y aurait, il faut en convenir, aucune émité dans cet arrangement.

— C'est bien parce qne j'ai compris ainsi la chose, repartit Cousinot, que j'ai avisé à un moyen qui nous permette de traiter donnant donnant, et je le disais encore hier à M. de Chabourot, il n'y a vraiment qu'une manière convenable d'aranger tout ça.

— Mais sans doute, Monsieur, et je ne sai» vraiment pourquoi votre délicatesse s'effarouche à Vidée que cous détournions une portion quelconque de notre immense superflu pour vous créer une position de fortune qui soit à la fois selon votre mérite et selon vos vœnx.

— Nous ne nous entendons pas, Madame, dit l'aide-major; vous parlez toujours argent quand je suis butte à n'en pas recevoir.

A ce moment, il fut interrompu par la voix de Mme de Janvry. C'est assez l'usage, dans une petite réunion, quand quelques-uns de ses membres s'isolent à une table de jeu . que, de temps à autre, ils donnent signe d'existence et se rattachent par une parole jetée hors de leur partie, à la x ie générale du salon.

— Ma chère Madame de Chabourot , fit donc gaiment Mme de Janvry, voulez-vous bien me permettre d interrompre votre grave entretien pour vous dire que voire cher mari vient d'être fait capot?

— Céline m'étonne nullement, repartit la baronne, vous jouez bien mieux que lui.

— Regardez donc aussi, reprit la taote en parlant de M. de Preneuse qui profitait de sou mieux du lête à tète qui lui avait été ménagé avec Thérèse, comme nos enfdi. sages; je crois que voilà une soirée qui pourrait bien Etire mûrir tout d'un coup le mariage de quelques semaines.

À celle parole, l'aidc-maj^r jeta sur le gendre f.it;irde Mme de Chabourot un regard qui se prolongea loag-teaps. Puis, s'airessant à son interlocutrice.

— Vous mariez mademoiselle votre lille* deminda-t-il.

— Oui, Monsieur, répondit la baionne, as<cz etontee de cette question, mais ne voyant aucune raison de n * pas y répondre.

— C'est a quejene savais nullement, fil l'aide major.

— Comment l'auntz-vous su? demanda Mme de Chabourot, nous ne vous connaissions pas hier, et nous avons aujourd bui 1 honneur devins recevoir pour la première fois

— Je vous demande pardon, j aurais dû le sa\oir. parce que, depuis une quinzaine qvc je songeais à entrer en rapport avec vous, j'avais pris sur votre intérieur quelques légères informations.

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— Ah! fit matîapjs de Chabomot d'un accent presque moqueur.

— Oui, répondit l'aide-roajor naturellement ; avant de me bncer, j'avais deiiré connaître le terrain; mais j'avoue qu'on ne m'a rien dit de ce détail-là, qui est cependant de conséquence.

— En quoi de conséquence, Monsieur? demanda sèchement Mme de Chabourot

— Eu ce qu'il ne cadre pss très bien avec d'autres idées.

Mme de Chabourot ne comprenait pas ; il était impossible qu'elle comprit la monstrueuse pensée qui à toute force pouvait cire cachée scus cette phrase ; néanmoins, un instinct d'épouvante précipita sa parole et la lit sortir pour un moment de l'impénétrable réserve qui, dans les rencontres difficiles, faitait le fond de son habileté. — D'autres idées? répéta-t-elle en regardau», laide-major d'un air d'indicible fierté

L'officier de saoté baissa les yeux sous ce regard dans lequcl paraissait se refléter tout l'orgueil de la généalogie des Chabourot ; toutefois, reprenant termes pour termes une phrase qui avait ligure déjà dans sa conversation avec le baron, et qui, par conséquent, pouvait passer pour avoir été préméditée et receler une pensée de quelque portée :

— Dans l'aûVrc qui nous occupe ici, Madame, qu'est-ce qiejesuis, au juste? dit-il, 1 héritier providentiel de Charles Y.llcncuve, ce jeune homme que vous aviez admis dans voire maison en quai té de jccretairc de M. de Chabourot; — mais il ajouta, variantc bien important», — et auquel \ous vottj étiez engagée, en réparation du mal que vous lui aviez fait, à donner en mariage Mile votre tille.

Ici Cou.-inot s'arrêta , et il demeura évident que , malgré ton aplomb ordinaire et l'avantage de sa menaçante r-osilion, il ép'ouvaiiquelquei hésitations à s'expl-qucr complètement.

Quant à Mme de Chabourot, elle était bien trop h=b!ie pour l'aider duce seule parole lui eût pu lai servir à élucider sa nébuleuse pensée.

— Continuez, Monsieur, fit-cl'.e au contraire en le jp.essant pour accroître son embarras, et ajssi parce quelle avait une horrible impatience de voir jour dans son doute.

— Comme je vous le disais tout à 1 heure, reprit Cous not ayant l'tir de fausser compagnie à l'idée qu'il venait d'exprimer, mais continuant néanmoins de la suivre sou? une autre forme : un moyen qui nous permette de traiter donnant donnant, voilà ce que nous devons chercher.

— Oui , lit Mme de Chabourot d'un air de profonde ironie.

— Eh bien! m'étais-je dit, je me suppose reçu dans la maison Chabourot ; je vis avec eux en famille ; j'ai occasion de voie tous les jours Mlle Thérèse ; c'.'.c n'a jas de p;c ju^éi aristocratiques, puisqu'elle n'avait pas dédaigne de s'attacher à Charles Villeneuve, sur lequel j'ai du moins l'avantage d'avoir un pèic; eh bien! qui sait si, avec du temps, des soins, la connaissance d'un immense service

rendu à sa famille, on ne la déciderait pas à me reconnaître pour légataire universel et absolu, — sur tous les points, de celui que je représente ici.

L'aveu était fait, et, sans parler de ce qu'il avait d'épouvantable en lui-même, il était entouré des circonstances les plus propres à le rendre un objet de terreur. 11 restait évident, en effet, que ce n'était qu'après une méditation profonde, sans se presser, après avoir pris un mois approchant pour arranger son projet, que cet homme venait enfin le' produire, et sous quelle forme procédait-il ? Dune allure mesurée et cauteleuse, parlant, si l'on veut, en termes peu relevés, mais disant cependant avec une certaine adresse , juste les choses qu'il voulait dire lorsqu'il montrait une insigne répugnance à se faire payer son silence ea argent, lorsqu'il prétendait avoir pris la première inspiration de sa pensée dans la dévolution providentielle du secret qui faisait sa force, s'arrangeant pour garder à son caractère toute la dignité compatible avec l'action qu'il commettait. Mme de Chabourot, qui se connaissait en conceptions profondes et ténébreuses, ne le méprisa plus à ce coup, elle ne dit plus que c'était un chétif ennemi, iils d'un pelit marchand d Avignon, pensant mal, ci qu'il n'aurait pas la force de se dresser jusqu'à eux. Elle reconnut au contraire qu'un advenaire de lapins dangereuse espèce, un homme décidé à pratiquer l'extorsion sur la plus grande échelle, venait 1 assiillir et qu'il ne serait sous aucun rapport facile de se mesurer avec lui.

Il n'y avait guère à espérer que l'obstacle préexistant d'un autre mariage en voie de se faire fût suffisant pour déc'dcr cet étrange prétendant à renoncer à sa pouisuite. Toutefois, cet argument éianl le premier qu'elle trouva sous sa main, dans le désordre où elle fut jetée par celle effrayante révélation, Mme de Chabourot s'en servit, et clic dit à Coùtinot :

— Vous voyez, Monsieur, que le mariage de ma fille est déclaré public; M de Frcneuse est d'ailleurs un parti excellent, et auquel il y aurait de la cruauté à vouloir qu'elle renonçât.

— El moi aussi, au moyen de la dot que j'apporte et que je délivrerais le jour du mariage, je ne suis pas un parti trop mauvais.

— Soit, reprit la baronne, mais quand une place est prise..

— Promise, vous voulez dire, interrompit l'aide-major, cl je suis justement ici une preuve que les promesses ne se tiennent pas toujours.

— Eufia, Monsieur, dit la pauvre mère lâchant de se contenir, vous n'exigerez pas sans doute que nous rompions un projet aussi avancé que possible, et où csl in'éressé le bonheur d'une pauvre enfant qui ne \ovs a jamais fait de mal, et qui esl bien innocente de l'imprudence que j'ai pu commettre.

— Son bonheur, c'est ce qui ne m'est pas prouvé : elle

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ca aimait un autre, et il n'y a pas déjà si long-temps qu'il est mon pour qu'elle l'ait oublié; regardez donc si elle a l'air d'écouler ce M. de Freneuse avec tant de plaisir !

La remarque était vraie, et Théiése ne prêtant qu'une attention assez froide aux empressemens de «ou futur, Mme de Chabourot fut outrée de se voir ainsi chassée de retranchement en retranchement; aussi ne fut-elle pas maîtresse de retenir une réponse pleine d'amertume.

— Vous pensez apparemment, dit- elle à l'oflicier, qu'elle vous écouterait plus volontiers

Cousinot était puissamment armé, il sentait sa force, il ce s'émut donc pas de l'insultante comparaison qui était impliquée dans cette phrase ; et se contenta de répoudre : Au moins, je demande que la question soit mise au concours.

— Mais, Monsieur, il n'y a pas de question. Tout est résolu depuis long-temps; ce mariage est sur le point de se faire, il ne dépend pas même de nous à présent qu il ne se fasse point.

— Vous pouvez bien toujours le relarder ; je ne vous demande pas autre chose. Que diable ! ajouta-t-il en laissant échapper ses façons troupières, qu'il s'était donné jusque-là le soin de contenir, la concurrence n'est pas défendue. Laissez-moi, comme je l'ai toujours demandé, venir prendre ici la place qu'occupait Charles Villeneuve; celte place me sera peut-êlrc bonne; si je parviens à obtenir le consentement de Mlle Thérèse, eh bien! vous me la donnerez ; si, au contraire, je perds mon temps auprès d'elle, nous verrons à nous arranger autrement.

Le plus grand malheur que pouvait entrevoir Mme de Chabourot, c'était précisément que , d'une façon ou d'une autre, Thérèse fût entraînée à accepter l'odieux époux qu s'offrait à elle. C'était bien moins le bonheur de sa tille qui l'occupait, que la cruelle épreuve à laquelle sa vanité aurait été exposée; aussi ne se rendit-elle pas à l'offre de cette sorte de transaction. Loin de là : poussée à bout et ayant honte de l'attitude qu'elle avait gardée jusque-là dans cet

entretien, elle se décida à reprendre l'offensive, et dit à l'ai— de-major avec vivacité :

— Il ne faut pas croire , Monsieur, que vous obtiendrez tout de nous en nous posant le pistolet sur la gerge, :1 y a à compter aussi avec votre position, qui ne laisse pas d'avoir ses embarras ; vous ne voulez pas nous perdre en pure perte, car ce n'est point là votre intérêt ; quand vous nous aurez dénoncés au procureur du Roi, il ne vous fera pas une pension, lui, et c'est un assez sot plaisir que celui que vous vous donneriez de nous causer beaucoup de mal sans en tirer aucun bénéfice. ÎVniilnirs, vous nous parlez de papiers qui sont en votre possession, et que- vous n'avez pas, peutêtre. Dans tous les cas, les faits ne se sont peint passés ainsi que les a présentés Leduc, et nous nous défendrons, ajoutat-cllcen se levant comme pour rompre l'entretien.

— Les papiers, je les ai, répondit Cousinot quittant son siège, et vous les ferai voir quand vous voudrez; les faits se sont passés comme je les sais, et une lettre de vous le prouve; quant à mon silence, base sur mon intérêt, ne vous y fiez pas, je suis un entêté, je vous en préviens, et je n'aime pas qu'on prenne avec moi des airs méprisans. J'ai fait une grande sottise, ajouta-t-il, se parlant ki autant à lai— même qu à la baronne, de ne pas doaner ma démission pour pouvoir suivre cette affaire sans être dérangé, mais quinze jours sont bientôt passés, et je voua engage, si vous aviez à prendre avant ce temps une détermination, à envoyerM. de Chabourot en causer avec moi.

Au plaisir, Madame, lit-il en même tempj, se mettant en devoir de quitter le salon.

Arrivé à la porte, il fit exactement la même manœuvre qu'un amant qui sort furieux de chez use maîtresse aderée : il se retourna et, paraissant croire qu'on le rappelait, s'arrêla un moment; mais Mme de Chabourot ne le suivait pas même drs yeux, et elle répondit à M de Freneuse qui, aussitôt qu'il l'avait vue libre, lui avait adressé la parole ; le terrible prétendant ouvrit donc la porte et la ferma sur lui un peu plus rudement peut-être que de raison.

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