CHAPITRE XIS
Ce Monsieur, avait dit M. de Preneuse, on voyant la sortie animée de Cousinot, ne me paraii pas très charmé du succès de sa conférence.
— C'est qu'en effet, avait répondu Mme de Chabourot , nous ne nous sommes pas trop bien entendus.
— Eh bien ! dit alors Mme de .ianvry , tout en continuant déjouer, il aie temps de passer sa mauvaise humeur et de se remettre, pendant iesquiir/.e jours qu'il va garder sa chambre.
, les quinze jours qu'il va garder sa chambre, laronne qui déjà avait remarqué la mention de d'approchant dans les dernières paroles que oflicier de sanlé.
— Oui, il contait tout à l'heure . dit Mme de Janvry. que son colonel l'avait mis lantùl aux anéts pour une quinzaine: c'est qu'il ne plaisante pas, le colonel Frisquet I
— Le sot ! pensa Mme de Chabourot. il a conté cela. C est un coup de providence que cette confidence qu'on pourrait croire d'an re intérêt. Monsieur de Cbtbonrot, ditelle ensuite, vous qui savez voire code comme un a\ combien de temps faut-il pour la publicatii D des bans d'un mariage :' Cet homme, qui sort d'ici, me soutenait qu'il fallait trois semaines.
— Du tout, il faut huit jours, repartit le baron, la publication doit être faite deux dimanches de suite
BIBLIOTHÈQUE CHOISIE DD CONSTITUTIONNEL
— Et aussitôt après on peut se marier?
— Non pas vraiment, dit M. de Chabourot, il faut encore deux jours de délai, non compris celui de la dernière publication.
— Mais savez-vous, se prit à dire Mme de Janvry, que cette législation est une horreur, il n'y a plus de poésie possible avec ces entraves mises à la liberté des mariages.
Ces délicieuses unions secrètes, sur lesquelles ont tant vécu les romans et les drames, il faut maintenant les rayer de nos tablettes; les bonnes scènes de comédie où l'on fait signer, sans qu'ils s'en doutent, à un père ou à tuteur, un bon contrat qui les engage à donner leur fille ou pupille, quoi qu'ils en aient, « à Valère, .» tout cela est impitoyablement passé de mœurs; aussi, est-ce que l'on rit aujourd'hui?
— Il est vrai, dit alors M. deFreneuse, que nous avons aujourd'hui une société bien en ordre, et qui ressemble un peu aux grandes allées droites de nos anciens jardins français; mais le drame, quoiqu'il ait perdu bien de ses commodités, n'en est pas pour ce'a plus malade; étant plus surveillé par la loi, il s'est fait plus sournois et plus souterrain ; au lieu de courir à la surface , il chemine silencieusement dans la région la plus intime de la vie. Je suis sur, si on allait au fond des secrets de bien des familles , qu'on l'y trouverait splendidement installé.
Cette allusion si cruelle, involontairement faite à sa situation personnelle, ne fut qu'une raison de plus pour Mme de Chabourot de se décider à tout entreprendre en vue de procurer l'établissement de sa fille avant qu'une dangereuse lumière ne vînt à briller au milieu des ténèbres d'un lamentable passé.- Aussi, le piquet de Mme de Janvry terminé, et l'unité étant rendue à la réunion que nous avons vue tout à l'heure fractionnée avec une régularité si singulière, Mme de Chabourot prit la parole, et, marchant presque brutalement à son but :
— Thérèse, dit-elle à sa fille, peut on vous montrer quelque curiosité de l'état de voire anie?
A cette interrogation si abrupte et tellement faite à bout portant, une vive rougeur colora le visage de Mlle de Chabourot, et M. deFreneuse, quoique jusqu'à un certain point la question fut dans ses intérêts, eut mal à ce pauvre cœur si étrangement interpellé. Il n'en fut pas de même de Mme de Janvry ; trouvant le coup bien porté, elle dit, comme l'Intimé des Plaideurs :
Parbleu, jo vais me mettre aassi de la pnrlic.
— Oui, dit-elle; ià, Thérèse, où en sommes-nous delà fin? Quand voulez-\ous sortir du temps pour entrer dans l'éternité?
— Votre métaphore, empruntée a la langue des prédicateurs, n'est pas très heureuse, ma tante, s'empressa de répondre pour la jeune Bile M. de Freneuse, car c'est là une résolution qui, déjà peut-être, effraie mademoiselle, présentée par le côté qui lui donne le plus à penser.
Il est sur, dit alors M. de Chabourot, auquel sa position
de ménage médiocrement heureuse devait nalurellemen inspirer cette réflexion, que le mariage est un traité auquel on doit bien regarder avant de le c inclure, car on n'a pas, comme pour les conventions diplomatiques, la facilité de le rompre quand il vous gène par trop.
— Voulez-vous conseiller à Thérèse de rester fille et de ne pas épouser monsieur? demanda avec humeur Mme de Chabourot, faisant ainsi payer cher à son mari sa sotte remarque, en traduisant en une impolitesse à l'adresse de M. de Freneuse, la généralité qu'il avait dite.
— J'ai si peu la ridicule idée que vous me prêtez-là, répondit le baron, que je me joins à vous pocr demander à Thérèse quand est-ce que nous en finissons.
La pauvre enfant, comme on voit, faisait les frais du mauvais pas où s'était mis son père, et, pour nous servir d'une comparaison qui n'aurait certes pas déplu à celui-ci, elle était traitée comme ces petits souverains qui, placés entre les camps de deux potentats, voient ordinairement se conclure l'arrangement à leurs dépens.
Ainsi, pressée de toute parts, Mlle de Chabourot ne vit de recours qu'en la générosité de M. deFreneuse, et dit, d'un air à la fois de reconnaissance pour lui et de reproche pour ses persécuteurs : La seule personne qui ait intérêt à ne point admettre de délais, est justement celle qui montre le plus de patience.
— M. de Freneuse, dit Mme de Chabourot, fait son rôle d'homme désireux de vous plaire en se résignant à entrer dans vos petits caprices au point même de s'y sacrifier; mais pour nous , spectateurs désintéressé» , comme vous le remarquez fort bien , de ce sacrifice , c'est justement un motif de plus de le prendre en compassion et de faire nos efforts pour qu'il ne soit pas porté' au-delà de certaines limites.
— Sans doute, sans doute, fit gaîmtnt Mme de Janvry, il faut mettre cette méchante petite fille à la raison et l'empêcher de tyranniser les gens.
—Ma tante ! fit M. de Freneuse, qui trouvait qu oa le servait trop.
— A toute espèce d'exigence, reprit Mme de Chabourot, il faut une raison, et, soit dit en passant, ajouta-t-cllecemme par réflexion, il est peut-être généreux d'appeler exigence la bien naturelle insistance que nous mettons à ce qu'une chose qui est faite se fasse.
— Exigeans, reprit Mme de Janvry. nous ne le sommes pas, nous sommes curieux d'un dénoùment, voilà tout.
— Je disais donc maintenant mon mot, reprit la baronne, qu'à toute espèce d'exigence il fallait une raison raisonnable; or, ma raison de désirer que ce mariage décidé ne se traîne pas plus long-temps, c'est la conversation que j'ai eue tout à l'heure avec la personne qui quitte le salon.
— Comment cela ? fit M. de Chabourot , inquiet et étonné.
— Comme il est parfaitement vrai de dire, qu'il n'est tel que d'avoir sa fille pourvue, pour trouver des marieurs, et
CHARLES RAliOU. — LE CAPITAINE LAMBERT.
Monsieur voulait absolument me donner un mari pur Thérèse.
— Qui, cette espèce? fit Mme de Janvry toute courroucée.
— Oui, reprit la baronne, il n'est peut-être pas posé complètement bien pour une négociation pareille; cependant, à raison de certaines circonstances, il pouvait mieux qu'un autre nie pressentir à ce sujet.
— Enfin?... dit M. de Chabourot, que la tournure de la narration de sa femme intriguait au plus haut degré.
— Eh bien! naturellement, je lui ai dit qu'il venait trop lard; mais j'aurais été dispensée d'avoir à faire ce refus, qu'il m'était désobligeant d'adresser a la personne qui l'envoyait, si nous nous fussions trouvés dans le vrai de notre situation, et que le mariage de ma lille eût été dès à présent une chose assez faite pour que la voix, publique l'eût appris à ce tardif prétendant.
Nos lecteurs, qui savent que Mme de Chabourot mentait, et, par parenthèse, il faut remarquer sa méthode démentir, qui est à l'usage d'un assez grand nombre degens, lesquels, autant qu'il est en eux, constituent toujours leurs menson-
ges d'un fond de vérité ; nos lecteurs, disons-nous, ne seront peut-être pas très convaincus de l'excellence du motif que mettait ici en avant la baronne pour précipiter le mariage de sa lille avec M. de Frencusc. Il en fut autrement de Mme de Janvry, qui s'en déclara frappée plus qu'elle ne saurr.it dire, et qui ajouta qu'elle voyait à un plus long délai un million d'autres inconvéniens.
En y regardant de près , Thérèse n'avait à sa résistance qu'un vague intérêt de fidélité pour un souvenir; elle duidonc se décider à faire en ce moment ce que, deux jours avant, elle avait l'ait lorsqu'elle avait accepté la recherche de M. de Freneuse. Cessant de lutter contre tant de volontés qui la circonvenaient, elle donna ton consentement à une conclusion aussi prochaine qu'on la jugerait convenable, et mit même à sa résignation assez de bonne grâce, pour que M. de Freneuse fût dispensé d'en décliner le bénéfice ; il demeura alors convenu entre celui-ci et M. de Chabourot, que chacun de son cô!é ils travailleraient dans le sens d'un denoùmcnl immédiat et se mettraient en mesure d'accomplir tontes les formalités nécessaires à la célébration du mariage, dans le plus bref délai.