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CHAPITRE XXI

On peut voir, par la grande besogne que l'on s'occupait de tailler à notre officier de santé, le danger pour un homme qui poursuit un projet de quelque importance, de ne point tenir sa langue et de jeter imprudemment ses paroles Pour avoir légèrement conté qu'il avait pris querelle avec son colonel et qu'une suspension de sa liberté individuelle s'en élait suivie, voila ce prétendant exposé à être éconduitdela plus piètre manière, et à voir un plan dressé avec une apparence de profondeur fort subtilement déjoué. A ce compte, Cousinot n'était donc pas ce rude jouteur qu'on a pu s'imaginer en voyant l'opinion qu'avait d'abord prise de lui une connaisseuse, Mme de Chibourot? — Quelques explications pour répondre à ce doute.

Comme presque tous les hommes, — car ce n'est que dans les mélodrames que se rencontrent ces personnages tout d'une pièce, suant par tous les pores le crime à larges gouttes, et ne s'arrêtant jamais qu'ils n'aieni atteint les dernières limites de la scélératesse, — Cousinot, dans son être moral , avait beaucoup de relatif. Constitué d'un fond p iSS iblement vicieux, son caractère, qu'on nous passe cette expression, se pànâchait'dè quelques bonnts tendances. Par exemple, la sublimité de sa délicatesse n'allait pas jusqu'à comprendre que ce rôle de s'introduire dans une familie , arme d'un secret, et d'y faire violemment la loi, n'était pas le fait d'un honnîte homme qai ne veut par aucun côlé s'assimiler aux ravisseurs, même les plus véniels; du biend'autrui; mais sa répugnance à voir :-a discrétion escompté» en argent, était cependant récllect positive; elle résultait en sa personne d'un certain sentiment d honneur militaire etd'une bOrte de probité à lui, qui était assez dans l'usage de couper le mal en deux, et de n'en prendreque la moitié. C'est ainsi encore qu'il parlait sérieusement lorsqu'il annonçait \ouloir

être mis en position de faire sa cour à Mlle de Chabourot, et d'oblenir son assentiment avant de dérober sa main. Sa vie, du reste, tout entière, depuis que nous avons fait connaissance avec lui, s'est montrée constamment empreinte de cet esprit de transaction dans l'oubli du bien.

Avec Mme Bouvard, il se serait certes refusé à un de ces ignobles commerces où la prostitulion change de sexe; mais il ne se faisait point faute, sous forme d'emprunt à terme illimité, de s'aider des ressources de la complaisante dame. Le dépôt de Leduc pratiqué entre ses mains, il s'était d'abord occupé religieusement d'exécuter le mandat qu'il en avait accepté; mais la mort s étant entremise dans l'affaire, et ayant empêche qu'il pût l'accomplir , il n'avait vu aucun inconvénient à violer un secret qui n'était point à soa adresse, et à faire de celte découverte un usage coupable, auquel il se figurait apporter une sorte de modération et de tempérament. En un mot, pour résumer ce caractère, qui est infiniment plus commun qu'on ne se l'imagine , étant vrai qu il y a une grande et une petite morale, puisqu'on a dit que la pelitc tuait la grande, Cousinot pratiquait celle du petit format, celle qui tient facilement dans la poche et (pion y fait rentrer le cas échéant.

Ainsi posé, sans méchanceté déterminée et absolue, homme plutôt d'occasion dans la pratique du mal que d'uae conception froide et primesautière, tout habile et tout dangereux qu'il fût, il n'atteignait certes pas à la hauteur de sa noble adversaire, et, malgré tous les avantages que le hasard lui avait donnés sur Mme de Chabourot, il avait besoin de bien se tenir s il ne voulait se voir honteusement éconduit.

Une fois coDliné dans sa chambre où il avait tout le loisir de réfléchir, il ne tarda p;is à s'apercevoir de la faute qu'il avait faite en donnant à connaître que tous ses mouvemens

CHAULES RABOU. — LE CAPITAINE LAMBERT

et démarches allaient être paralysés quinze jours durant. Ne sachant pas au juste où en étaient les choses avec M: de Preneuse, il eut assez l'instinct de ce qui se tramait contre lui, et ne se dissimula point que, pendant le temps de sa retraite forcée, on pourrait fort bien se hâter de terminer à rencontre de ses prétentions.

Ce n'est pas cependant qu'il ne trouvât quelques raisons de se rassurer dans la considération de la terreur salutaire que semblait devoir exciter le sentiment du secret menaçant dont il était détenteur; mais, tout bien calculé, il ne fallait pts s'y fier; Mme de Chabourot avait paru prête à faire une plus liére résistance que sa mauvaise position ne semblait la comporter; elle avait d'ailleurs émis sur l'existence des titres compromettans, qu'il avait annoncé avoir dans les maias, un doute assez cavalier, qui pouvait amener cette femme dont Leduc avait précédemment expérimenté l'entêtement et l'allure délibérée, a ne pas faire suffisamment état de ces armes respectables. Bref, pour un homme qui ne voulat pas être pris au dépourvu, il y avait é\idemmeut quelques précautions k prendre; dans ces circonstances, deux mesures de quelque importance furent résolues par laidemajor en vue de parer aux périls de la situation.

Depuis le moment où il avait commencé a s'occuper de sa grave entreprise, Cousinot avait fort négligé filme Bouvard; il lui était, en effet, facile de comprendre que cette liaison, dont tl se trouverait bientôt en position de dédaigner le côté utile, pourrait créer d'assez embarrassans obstacles à ses projets; il avait donc pensé à s'y prendre de longue main pour en amener le terme; et, aiin d'éviter l'éclat d'une rupture qui, vu le caractère profondément passionné de la digne hôtesse, "ne pouvait manquer d'être animée et bruyante, il avait doucement essayé de laisser mourir d'inanition un sentiment dont il lui semblait que 1 heure fatale était arrivée. Mais, amante sensible et dévouée. Mme Bouvard n'avait pas plutôt connu la rigueur de la réclusion à laquelle son tiède soupirant était condamné, qu'elle était venue lui offrir généreusement les consolations de sa tendresse et de sa présence ; ne se souciant pas d'ailleurs des atteintes que le fait même de ses visites, sans parler de leur longue durée et de leur fréquence, pouvaient donner à sa réputation.

Il est plus que probable que le volage aide-major eût fort mal accueilli ce sacrifice, car rien n'est plus mal venu que les empressemens de la femme qui a fait son temps, s'il n'eût entrevu dans l'ardente amie qui l'obsédait de ses soins un très utile auxiliaire pour les mesures de précautions auxquelles la prudence lui conseillait d avoir recours. Prenant donc la chère dame par son faible, il n'hésita pas k lui avouer, sans lui faire savoir d'ailleurs le fond de celle mystérieuse confidence, qu'il se croyait vis à vis des Chabourot sur la voie de certaines découvertes importantes dont il pourrait peut-être bientôt lui dire la nature expresse et le détail; en même temps il «jouta que, pour le succès de ses investigations, il avait un assez grand intérêt à ignorer le

moins possible ce qui se passait quotidiennement dans la mai" son des gens qu'il avait ainsi k l'index. Celte nuageuse ouverture tût peut-être suffi pour animer lezè;e de Mme Bouvard, qui était lo;n d'en avoir liai avec ses anciens soupçons, k accepter auprès des équivoques amis de Leduc la délicate mission d'exploratrice , dont on lui insinuait de prendre la charge; mais un autre fait, jusqu'ici inconnu de nos lecteurs, venait en aide à la persuasive influence de cette semi-révélation.

Le jour cù M. de Chabourot avait écrit à l'aide-major pour changer l'heure de leur rendez- vous, celui-ci ne s'étant pas trouvé chez lui, les gens de son hôtel, voyant le porteur c'e la lettre fort aiïairé ace qu'elle loi fût immédiatement remise, avaient renvoyé cet homme à se pourvoir devant Mme Bouvard, chez laquelle ils savaient que Cousinot avait des habitudes. Intriguée depuis quelques jours, des ahsences et des froideurs de l'officier de santé, cette Didon n'avait pas hésité à faire main-basse sur la missive qui .se présentait, en se chargeant de la faire parvenir dans le plus bref délai ; et, l'arrêtant court en son chemin, elle lavait impétueusement décachette. Si elle n'y avait pas trouvé, comme elle s'y attendait, la preuve flagrante d'une infidélité, elle y avait du moins rencontré, dans la révélation de relations a elle lout-a-fait inconnues entre l'aide-major et la famille Chabourot, le sujet des plus fécondes méditations. Aux premiers indices d'un précieux mystère pointant déjà dans celte lettre, dont, au reste, Cousinot n'avait guère remarqué la disparition, puisqu'elle n'avait rien à lui apprendre que M. de Chabourot ne lui eût dit de vive voix, s'ajoutait maintenant l'aveu cral de l'officier de santé, qui marquait vers la manifestation de cet intéressant secret une marche incontestablement progressive ; en fallait-il tant pour décider la curieuse hôtesse à prêter le concours à la fois actif et aveugle qui lui était demandé 1 •

Au moyen de celle ancienne femme de charge que nous avons dit être dans ses relations, et qui, précédemment déjà, lui avait servi k rectifier ses idées touchant le personnage de Leduc, Mme Bouvard eut bientôt fait d'avoir un œil et une oreille à l'hôtel Chabourot. Mais il arriva de ses empressemens et de ses investigations ce qu'il arrive fréquemment d« z<:les de police quand ils ont plus d'ardeur que d'inlcltiircce D'abord, des remarques sans intérêt et sans importance parvinrent seules k fade-major, qui. dépaysé encore par les Irailreuses démarches de M. de Chabourot, feignant de négocier sur sa prétention, fut sur le point de s'endormir dans une sécurité trompeuse

Cependant, au bout de quelques jours, il lui parut que ses limiers avaient trouve la vraie piste, quand on commença de l'entretenir d'un mariage dent il était question pour la fille de la maisou. L'ordre ayant élé douué par lui de pousser vigoureusement les recherches de ce coté, il ne dut plus douter d'un projet arrête de mettre k profit son absence, quand on lui annonça officiellement qu'un extrait in l'acte de publication du maringe projeté avait 6lé vu afiiohé

BÏBLICIîïÉQUE CHOISIE BU CONSTITUTIONNEL.

à la mairie du 1 0? arrondissement. C'est alors qu'il se résolut aune nouvelle détermination bien autrement grave, car nous avons dit tout-à-l'heure, on se le rappelle, que, du fond de sa retraite, deux mesures défensives ava ent été adoptées par lui.

Frappé de l'insuffisante impression que paraissaient avoir faite ses menaces sur ses adversaires, il crut nécessaire de raviver leurs terreurs en mettant sous leurs yeux et en leur faisant loucher au doigt la réalité matérielle et positive des pièces dont il était possesseur, et dont l'existence n'était pîul-ètrepas assez nettement établie pour eux. Dans ce but, et quoiqu'il y eût d'incontestables dangers à a moyen d'action, il écrivit au capitaine Lambert que, bloqué cbez lui par une sentence arbitraire du colonel, il éprouvait un vif désir, pour charmer les ennuis de sa captivité, de recevoir les con-

solations de son amitié ; en même temps il le priait, par un post-scripttm, les post-set ipîu-.n recèlent souvent la mèregoutte d'une longue épttre, d'apporter avec lui, s'il consentait a se déplacer, le paquet confié à sa garde.

Quand même l'appel fait à ses sentimens d'affeclueux dévoûm'ent n'eût pas suffi pour décider le capitaine à entreprendre le voyage de Paris, la mention qui était faite des cruels papiers remis à ses soins semblait lui indiquer que le dénouement d'une affaire qui lui avait causé tant de sollicitude, était sur le point d& s'opérer. Elant en quelque sorte convié d'y assister, il se mit immédiatement en roule; et, pourvu du dépôt laissé en ses mains, lequel, quand on y regarde bien, n'est pas l'un des personnages les moins iraposana de notre récit, il ne tarda pas à arriver chez Cousinot, où il était impatiemment attendu.

CÏÏÂPITBE XXH.

Cependant une grande cclivité présidait à tous lespréparatifs du mariage de M. deFrenease, et bientôt tout fut mis en voie d'une conclusion assez prochainement défiuitive pour qu'il y eût lieu de s'occuper d'une cérémonie, qui, sans être essentielle, a cependant, dans certaines combinaisons matrimoniales, une importance marquée.

Selon les moeurs bourgeoises, l'acte le plus extérieur d'un mariage, c'est la comparution des parties devant l'officier de l'état-civil et la bénédiction nuptiale ; dans une sphère plus élevée, ces deux faits s'accomplissent aussi secrètement qu'il est possible, et c'est pour la signature du contrat pardevant notaire qu'on se réserve de faire- une convocation extraordinaire des amis et connaissances des deux familles. À quoi tient cet usage? il y amille raisons à en donner et pas une. Est-il une glorification des intérêts matériels que le tabellion est chargé de régler ? nous aimons à croire le contraire. N'étant pas encore placée, comme le jour de !a célébration légale et religieuse, sur le seuil de la chambre nuptiale, la fiancée, dans sa pudeur déjeune fille, s'inquièlet-elle moins du grand concours des spectateurs se pressant autour de son bonheur? Celte nuance serait assez délicate, mais n'est-elle pas un peu cherchée? Enfin, la vanité des contractans trouve-t-elle une satisfaction d'amour- propre à faire chatoyer sous les yeux d'une nombreuse assemblée les splendeurs de la dot, la magnificence des précipuls et da douaire, en un mot, la pécunieuse importance du fait qui va s'accomplir? Nous ne savons; mais toujours est-il qu'ainsi se oossent ies choses selon l'étiquette de la vie aristocratique, et quelques raisons qu'eût la famille Chabourot de craindrolc retentissement d'une partillc réunion, soit qu'elle n'eût pas pu, soit qu'elle n'eût pas voulu en décliner l'impérieuse coutume, beaucoup de monde avait été appelé à venir contresigner la félicité notariée des époux.

Et toi, Brutus Cousinot, que fais-tu pendant ce lemps-îà? Tu dors !.. Tu laisses à la lueur resplendissante des bougies, au milieu d'une atmosphère de fête répandue sur toute cette maison qui s'épanouit à Ion absence, entamer le droit que si non la naissance, au moins la conquête t'avait donné sur celte belle fiancée 1

Déjà le notaire a pris place, déjà même plusieurs feuillets du glorieux manuscrit, qui, sous la garantiedu timbre royal, arrête la teneur des conventions matrimoniales, ont été lus au milieu du recueillement de l'assemblée quand M. de Chabourot, dont personne n'avait avijé l'absence, vient tout à coup à rentrer dans le saloa.

Sa figure est pâle, sa démarche affairée et presque convulsive; s'avançant auprès de la table où est assis l'officier ministériel, il lui parle bas en l'interrompant.

— Comment cela, Monsieur?... fait le notaire en levant vers lui la tête d'un air étonné.

M. de Chabourot n'a pas le courage de répéter les étranges paroles qu'il vient de prononcer, mais de la tête et du geste il persiste. Prenant alors sur lui d'élever la voix et de rendre compte à l'assistance de cette scène sous laquelle elle s'est émue comme on se l'imagine :

— Monsieur le baron, dit l'officier ministériel, m'engage à ne pas continuer ma lecture qui serait aujourd'hui sacs but.

A ces nîots, Mme de Chabourot se précipite vers son mari qu'elle interroge avec véhémence; celui-ci reste inébranlable dans la détermination qu il parait avoir prise ; M. de Preneuse s'appreche à son tour, et avec un sang-froid plein de dignité, s'enquiert des motifs d'une démarche sans nom, mais qui lui est une mortelle injure. Le baron balbutie quelques excuses, essaie de protester de l'estime qu'il continue d'avoir pour celui qu'il offense, mais ne paraît pas décidé à

CHARLES RAROU. — LE CAPITAINE LAMBERT

laisser modifier sa résolution. M. de Frêneuse se rend alors auprès de Mme de Janvry, qui s'est fait une contenance en se trouvant mal, et aussitôt qu'elle paraît se ranimer sous saparolc.il l'entraîne hors du salon, suivi de toute sa parenté. Quelques intimes cependant ont essayé de s'ealremellre sans pouvoir obtenir ni éclaircissemens, ni remises sur le parti pris du baron. Mme de Chabourot s'écrie que c'est un hom me à interdire, et que depuis quelque temps il est sujet à des absences : mais personne ne croit à cette burlesque explication de l'horrible scandale qui vient d'avoir lieu, et une sorte d'instinct général pousse, au contraire, l'assemblée entière à admettre la réalité d'une sérieuseqnoiqueincxplicuble influence, sous laquelle il s'est produit. Voyant que sa présence n'est décidément plus nécessaire , le notaire prend le parti de la retraite, en quoi il est imité par une portion des assistans, empressés de se soustraire à une sorte de méphi-

lisme moral qui dérobe l'air à cette réunion. Les autres suivent par discrétion, voyant que Mme de Chabourot s'est jeté? en pleurs sur un siège, et que sa fille, qui s'empresse autour d'elle, en est à peine accueillie ; plus animé qu'on n'a jamais eu occasion de le voir, M. de Chabourot se promené à grands pasdans le salon, etdonne peu d'attention à ce désordre Dé le sa démar.he. A. la fin. s'approchant de Thérèse . tandis que les derniers témoins de cette scène douloureuse achèvent de disparaître, il prend cette chère enfant dans ses bras, l'embrasse avec effusion , et laisse tomber ces effrayantes paroles : « Ma fille , ne me jugez pas mal : ce qui vient de se passer était nécessaire, comme d'autres sacrifices pourraient l'être encore. Laissez-moi maintenant avec votre mère , et quoi que ma conduite puisse avoir pour vous d'inexplicable, sachez seulement que j'ai cmnêché encore bien plus mal que je n'en ai fait. »

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