‹ Histoire des parens pauvresChapitre 91 sur 111 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Lelendemiin matin, de bonne heure, la baronne écrivit un billet à Mme de Janvry, pour lui demander un entretien, auquel elle désirait, disait-elle, que M. de Preneuse pût assister. Mme de Janvry, au milieu de l'irritation que lui avait pu causer le traitement auquel elle et son neveu s'étaient trouvés exposés la veille, avait une trop \ivc curiosité d'en obtenir l'explication, pour ne pas se prêter avec empressement au désir qui lui était manifesté.

Quelque chose de fort touchant pour la forme au moins, nous ne cautionuous pas le fond, se passa au commencement de cette entrevue. Eu entrant, Mme de Chabourot se précipita avec larmes daus les bras de Mme de Janvry, et cet élan, comme le remarqua à part lui M. de Freneuse, pouvait déjà passer à lui seul pour une protestation delà baronne contre tout ce qui s'était fait; du reste, la parole allait plus complètement donner à cette pau'omime pathétique son véritable sens.

— Est-ce que je n'ai pas à tout jamais perdu votre amitié et votre estime? demanda Mme de Chabourot à Mme de Janvry; et vous, Monsieur de Freneuse, est ce que vuus consentirez à entendre mes excuses, sinon à les agréer?

— J'accepterai avec recoanaissînee les moindres explications dont vous croire/, de, oie m'houorer, répondit M. de Frenease respectueusement.

— Eh ! mon Dieu, reprit la baronne, comment vous expliquer ce qui est pour moi-même, inexplicable' M de

Chabourot, que j'ai interrogé avec la passion de curiosité que vous pouvez bien supposer, ne m'a rendu raison de rien, et j'en suis à me demander si lui-même a su la portée de sa démarche et s'il n'a pas agi sous le- coup d'une fasciuatioa.

— Supposition éirarjge, repartit M de Freneuse mettant la plos extrême mesure à exprimer son doute.

— Certes, ma positijn est déplorable, dit alors Mme de Chabourot, et ii faut toute l'ardeur que j'ai à me maintenir dans des rapports supportables avec des personnes qui ont failli me tenir de si prè?, ponr affronter l'embarras inextricable, je dirai presque le ridicule de mon personnage. Je devrais savoir au moins quelque chose de la monstruosité dont on me force* d être complice à votre égard ; eh bien! ajouta-t-elle d'un naturel véritablement sans égal, je ne sais rien, et j'en suis réduite avenir vous prier de joindre xotre perspicacité à la mienne pour essayer de me démêler au milieu de. la conduite que la famille de Chabourot juge convenable de tenir a votre égard ; je demanderais presque à M. de Freneuse pourquoi je ne veux pas de lui pour gendre, et quels sont les méfaits que j'ai à lui reprocher.

— Elle est vraiment charmante, même au milieu de nos tristes préoccupations, dit Mme de Janvry. qui, d'ordinaire, goûtait beaucoup l'esprit de la baronne, et que celte bonhomie si bien jouée enchanta.

Quant ii M. de Freneuse, qui était un homme à moins

CHARLES RABOU. — LE CAPITAINE LAMBERT

se payer de surfaces, il reprit avec imc certaine gravité:

— La résolution de M. votre mari a paru en effet assez fanta?quement prise pour qu'elle vous ait trouvés aussi ignorante cf aussi peu préparée qu'aucun de nous ; mais c'est vraiment a lui un despotisme de déraison bien singulier, que de vouloir garder, sur les motifs qui l'ont fait agir, uu secret à la connaissance duquel, vous-même, Madame, ne soyez pas même admise.

— J'ai bien, malgré sa discrétion, comme un doute de ce qu'il peut être de sa détermination, repartit la baronne; mais vagues pour moi , vagues a plus forte raison pour vous, les causes de a brusque revirement sont peut-être mal dessinées pour M. de Chabourot lui-même, en sorte que tout ce qui s'est passé est pour moi véritablement unpuils sans fond. M. de Chabourot veut-il? lui a-t-oa fait vouloir? voadra-t-il demain , après-demain encore? c'est ce qu'il m'est impossible de savoir. Aussi, dans mej perplexités, j'ai déserté à l'ennemi (en disant ces paroles, elle prenait affectueusement la main de Mme de Janvry),alin de voir si devotrecamp je ne parviendrais pas à voir un peu plus clair dans ces soltes ténèbres que du camp où de l'ait je suis engagée.

— Voyons, fit alors Mme de Janvry enchantée qu'il y eût un écheveau assez embrouillé à dévider, dites-nous un peu vos suppositions.

— Vous avez bien vu, répondit la baronne, cette espèce d'O.-age qui se trouva, l'autre soir, avec vous dans mon salon?

— Ce carabin? fit dédaigneusement Mme de Janvry.

— Oui, que mon mari m'avait dit être le fils d'un de nos fermiers, mais qui, dans le fait, ne nous tenait pas même par ce lien.

— Vous pensez, Madame, demanda M. de Fiencuse, qu'il pourrait être pour quelque chose dans le malheur qui m'est arrivé?

— J'ai quelques raisons de croire que son influence , si l'on approfondissait les choses, s'y trouverait marquée. Vous savez que je vous contai, séance tenante, qu il m'avait entretenu d'un autre mariage; vous savez encore que M. de Chabouiot tint beaucoup k ce que je le reçusse, et qu'enfin il me quitta assez mécontent?

— Oui, fit M. de Preneuse avec un cir de profonde attention.

— Eh bien I reprit Mme de Chabourot, si je ne me trompe, cet homme avait vu mon mari fort peu de temps avant i'horrible scène, en sorte que, si je ne l'en accuse pas, assurément, non plus, je n'affirme pas qu'il y ait été étranger

— Mais, sans doute, s'écria Mme de Janvry, comme illuminée, ce misérable aura jeté quelque calomnie sur la route d'Alfred, et, bon et naïf comme nous le connaissons, M. de Chabourot s'y sera laits prendre.

M. de Preneuse ayant fait alors remarquer que, dsns l'hypothèse indiquée par sa tante, M. de Chabourot n'eut pas manqué de s'expliquer avec lui préalablement :

— Aussi, repartit la baronne, me gardé-je bien de mettre en avant la supposition pourtant très admissible de Mme de Janvry; mais, celle-là ou une autre, j'avoue que je me perds à découvrir la vraie; j'ai vainement retourné mon masi en tous les sens, et ce n'est pas tant encore sol secret que la manière dent il le garde , qui me passe : j'avoue qu'il est un homme complètement nouveau pour moi en cette occasion.

— Mais si je prenais moi-même le soin de l'interroger?...

— Qui, lit la baronne, M. de Chabourot ou l'autre?

— M. de Chabourot, répondit M. de Freneuse, à mille lieues de deviner le projet qu'on avait sur lui.

— Pour ce qui est de mon mari, repartit Mme de Chabourot, je crois connaître assez bien les êtres de son intelligence, et j'avoue qu'il est resté pour moi d'une impéné^ traliilité désespérante. Quant à celui que je soupçonno, si je n'étais femme et que ce ne fût pas une espèce de coupejarret, logé, tout ce qu'il y a de plus en garçon, dacs un hôtel garni, à l'autre bout du monde, *ruc Neuve Saint- | Etienne, près du Jardin-des-Plantes, j'avoue que j'aurais eu la curiosité de le voir pour tâcher de connaître le mode d'ensorcellement dent il s'est servi.

— Si vous y alliez, vous, Alfred, fit étourdiment Mme de Janvry, qui n'était pas la mère,— qui n'était que la tante de M. de Freneuse.

— Oh! non, répondit Mme de Chabourot avec une vivacité qui jouait l'épouvante, et qui était toute propre à embarquer le pauvre jeune homme, ne fût-ce que par respect humain et par amour-propre dans une démarche dont les conséquences pouvaient s'entrevoir aussitôt.

— J'irai, ne vous en déplaise, répondit d'un grand saDgfroid M. de Freneuse.

— Y pensez-vous , mon cher Monsieur, reprit l'affreuse baronne, aller vous commettre avec on ne sait qui; car, je vous le répète, j'ignore d où il sort, et par quelle porte secrète il a eu entrée dans notre vie.

— On serait trop heureux, repartit M. deFreieuse, si l'on se trouvait toujours en présente d'un digne adversaire; la société est ainsi faite de notre temps, qu'il faut savoir

,se résigner à être soi-même 1 exécuteur de la sentence encourue par certains misérables qui se mette:. t en travers de votre roule. D'ailleurs, vousvojez aussitôt, M.danie, les choses à l'extrême, et nous n'en sommes pas là.

— Oh ! Monsieur, fît en joignant les maias Mme de Chabourot, une explication si délicate, un homme qui porte 1 epée, quoiqu'il y ait une trousse dans son bagage '...

— Folle que vous êtes, se prit à dire Mme de Janvry tout égayée de cette espèce de s:.i!iie sérieu«c de la baronne, vous feriez rire d'un œil et pleurer de l'autre. Soyez en paix, du reste, si votre apothicaire a besoin d'une leçon, je ne connais personne de plus"copab!c de la lui donner que M. de Freneuse; connue bien \ as le pensez, je n'ai jamais été au tir avec lui, mais j'ai toujours entendu dire qu'il y

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE DU CONSTITUTIONNEL

avait foule pour admirer son adresse miraculeuse quand il y venait.

— C'est ce qu'on m'avait déjà dit, repartit la baronne.

— A force de vouloir rassurer madame, reprit alors M. de Freneuse, vous allez tout simplement, ma tante, me faire passer pour un de ces braves qui courent les risques d'une rencontre à coup sûr ; mais, Dieu merci, il ne s'agit ni de ma bravoure ni de mon adresse, et les renseigncmens que j'ai à prendre auprès du mystérieux démon de M. de Chabourot ne comportent pas d'abord oetle extrémité. Vous di-

tes un hôtel garni, rue Neuve-Saint-Etienne? Son nom, si vous voulez bien?

— Je ne vous le dirai certes pas, s'écria Mme Chabourot théâtralement.

— El moi, je m'en passerai certes bien, repartit M. de Freneuse, les hôtels garnis ne doivent pas foisonner dans le quartier du Jardin du Boi, pas plus que les chirurgiens dans les hôtels garnis.

Là dessus, il prit son chapeau, salua les deux dames, et sortit sans plus rien écouter.

Page 1