‹ Histoire des parens pauvresChapitre 92 sur 111 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Suivant le privilège de magique locomotion dont les romanciers sont en possession dans le monde qu'ils créent de leurs mains, nous allons précéder M. de Freneuse dans la chambre de Cousinot, et la, pour un moment, nous montrerons a noi lecteurs ce bon et honnê'.e capitaine Lambert, avec lequel, à leur gré peut-cire, ils n'ont eu jusqu'ici que de trop rares occasions de se rencontrer.

Toutefois, le moment n'est pas encore venu pour lui d'occuper la scène en premier plan, et d'y jouer ce rôle important qui, plus tard, justifiera sans doute l'honneur qu'on lui a fait de prendre son nom pour servir de titre à cette histoire. Dans le moment, on comprendra que son départ de Paris est nécessaire, et que, pour la sùr»té du dépôt confié à ses soins, il doit se hâter de retourner a Mantes, où, d'ailleurs, le rappellent toutes les habitudes de sa tranquille existence un moment échangées à la voix de l'amitié contre Tassez désagréable dépaysement de la vie de l'étranger à Paris.

Du reste, sa présence, quoique peu marquée dans notre récit, sera loin d'avoir été stérile, puisque, par la très opportune production des litres confiés à sa garde, il aura mis Cousinot a même de produire la grande scène d'intérieur à laquelle nous avons assisté à l'hôtel Chabourot ; un autre résultat l'ut encore obtenu par lui. Etant allé rendre une visite à soft ancien colonel , auprès duquel il jouissait d'une assez grande estime, il parvint à obtenir, en faveur de laide-major, la remise d une portion de la rude punition qui lui errait élé infligée. Ainsi donc, au moment de reprendre la route de son ermitage , il a la satisfaction de laisser Cousinot rendu à la liberté, et en mesure, par conséquent, de vaquer sans gène aucune, à toutes les occurrences de la grave entreprise dans laquelle, malgré les plus chaudes représentations, il déclare persister.

Les deux amis venaient à peine de se séparer, lorsque le domestique de l'hôtel vint prévenir 1 aide-major qu'un monsieur était là, demandant à parler à un officier de santé qui

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devait, lui ara't-on dit, loger dans la maison. Cousinot, qui ne se savait point alors de créanciers pressans, n'avait aucune raison de ce point voir si cetle visite s'adressait effectivement à lui, et il ordonna que l'on fît entrer.

Le premier sentiment qu'il éprouva à l'aspect inattendu de M. de Freneuse, re fut ni celui de la crainte ni même absolument celui de l'étonnement, mais son amour-propre fut quelque peu froissé par l'embarras de recevoir un homme éminemment élégant dans one espèce de taudis pauvrement meublé, où les débris du déjeuner qu'il venait de faire avec le capitaine avaient créé un désordre aussi peu réjouissant pour la vue que pour l'odorat. Il y a un certain instinct qui vous porte , quand vous vous trouvez en présence d'une personne que vous, pouvez supposer animée pour vous de mauvais vouloir, à vous présenter devant elle avec tous vos avantages et sans laisser prise par quelque côté que ce soit à autoriser ses dédains. Celle susceptibilité du quant à soi est une pensée si constamment éveillée, que la complication des plus séruuses préoccupations ne suffit pas pour en distraire : c'est ainsi qu'on fai'. une espèce de toilette pour aller se battre en duel, et qu'on serait désespéré, quelque malheur arrivant, que le chirurgien chargé de vous donner des soins vous surprît avec du linge mal blanc ou déchiré.

Cousinot s'empressa don" de son mieux à donner à son appartement anc tournure un peu plus présentable; il lit enlever tous les reliefs de la victuaille qui encombraient la moitié des mcublps, ouvrit la feiièlre pour renouveler l'air , et ayant enfin offert un siège à M. de Freneuse, ?e disposa , avec les manières hs plus dignes qu'il pût se procurer, à apprendre l'objet de sa visite.

— Vous me reconnaissez peut-être , Monsieur , dit M. de Freaeusc, puur avoir eu l'honneur de passer l'autre semaine une f oirée avec vous, chez Mme de Chabourot?

— Parfaitement, Monsieur , répondit l'aide major , vous êtes Monsieur de Freneuse.

— C'est bien cela, repartit l'hôlcde Cousinot. Vous eûtes, Monsieur, cejour-h, ajouta-t-il , une longue conversation particulière avec la baronne?

— Comme vous avez pu !e voir , répondit l'officier de santé.

— Pans cette conversation, vous prîtes la peine de vous occuper d'un mariage que vous vouliez faire agréer à Mme de Chabourot, pour sa fille.

— D'où pouvez-vous savoir cela, demanda laide-major , si, comme vous lediskztout a l'heure, ma conversation fut particulière?

— ï)i Mme de Chabourot elle-même. •

— Quoi! Mme d» Chabourot vous a dit...

— Que vous étiez venu, interrompit M. de Freneuse, au nom d'une pernmne qu'elle n'a pas nommée, lui offrir un parti pour sa fi Ilot.

— D'où vous concluez?... demanda alors l'aidc-major.

— Je ne conclus pas, reprit M. de Freneuse, j'ajoute seulement que la parole dont vous étiez pu. leur tombait mal

avec une situation que Mme de Chabourot s'est empressé6 de vous expliquer. J ai demandé la main de Mile de Chabourot ; depuis quelque temps, elle m'était accordée, et par ses parens et par elle-même ; vous auriez donc pu comprendre que votre démarche était tardive, et ne pas insister.

— Un mariage, tant qu'il n'est pas fait, peut se défa;re, repartit assez brutalement Cousinot.

— L'événement, reprit M. de Freneuse, viendrait assez à l'appui de votre théorie, car, quelques jours plus tard, et dans une occasion solennelle, une grave atteinte fut portée à des droits que je pouvais regarder comme acquis; M. de Chabourot retira sa parole, et mon mariage fut au moins ajourné.

— Je crois que vous pouvez dire manqué, reprit Cousinot.

— Manqué, soit, fit M. de Freneuse; mais M. de Chabourot passe pour n'avoir pas pris spontanément sa résolution, et si je devais croire, comme j'y suis autorisé, que vous ayez pu la lui inspirer, j'aurais quelque curiosité de savoir au juste le procédé de persuasion dont vous vous êtes servi.

— Diable, dit laide-major, vous en demandez long ; tout ce que je puis vous dire, c'est que j'ai donné à M. de Chabourot des raisons qu'il a trouvées sans réplique , et auxquelles il était impossible qu'il ne se rendit pas.

— Il est au moins étrange que ces raisons si péremptoires soient encore ignorées de Mme de Chabourot, et. tout à-l'heure, en ma présence, elle s'étonnail de leur ir-fluee.ee, sans toutefois re les imaginer.

— Ah ! elle ne se les imagine pas, fit ironiquement l'aiJemajor ; alors vous venez de sa part aux rens ci ^nemens ?

— Delà mienne, Monsieur, repartit fièrement M. de Freneuse.

— Désolé de ce pouvoir mieux vous dire, mais voifs demandez 11 un secret qui n'est pas le'mien.

— Ai?si, Monsieur* dit M. de Freneuse, vous avouez expressément vous être entremis pour faire rompre mon mariage avec Mlle de Chabourot, et vous pensez ne me devoir aucune explication?

— Qie je vous en doive ou non, fit Cousinot, comme il m'es', physiquement cl moralement défendu de vous en donne", cclare\ienî absdinueat au même.

— Pren.z garde, Monsieur, que Mme de CJiabourol soupçonne avec moi îles manœuvres peu loyales de votre pari.

— Vous vous trompez, lit Cousinot, et quanl à Mme de Chabourot, elle en a menti.

— Vous ne pensez pas, sans doute, qu'une simple dénégation, quelque éeergiquemi ni d ailleurs que vous la formuliez, puisse .'ufii.-e à me persuader?

— Croyez-moi ou ne me croyez pas, cela vous regarde, fit Cousinot.

— Mais cela vous regarde aussi un peu , répondit M. de Freneuse.

— Jeu accepte l'augure, repartit l'aide major, qui ne savait pas bien au jusle le sens de cette phrase , à la ruelle !a

CHARLES RABOU. — LE CAPITAINE LAMBERT

situation donnait, au reste, toute la signification nécessaire pour qu'elle fut comprise.

— C'est votre dernier mot ? demanda M. de Freiicuse en se levant.

— Je ne surfais jamais , répondit Cousinot , en parodiant la formule stéréotypée des marchands.

— J'aurai donc l'honneur de vous envoyer tout à l'heure deux de mes amis , avec lesquels vous sert/, peut- ê;rc plus explicite.

— À ves souhaits I repartit l'officier de santé , paraissant avoir pour ces sortes d'occasions une série de locutions toutes faites et détournées k plaisir de leur véritable acception.

— Pardon, Monsieur, dit M. de Freneusc , qui avait déjà

fait quelques pas pour sortir, o^erai-je vous demander votre nom t Cousinotle regarda pour voir s'il se moquait ds lui.

— Je parle sérieusement , dit alors M. de Freneuse , et n'ai aucune intention de vous désobliger; voire nom n'a pas été prononcé, que je sache, chez Mme de Chabcurot.

— Au fait, c'est possible, repartit F aide-major, et je vous crois un homme de trop bon ton pour vous permettre une sotte plaisanterie : je m'appelle Cousinot.

— Au revoir donc, Monsieur Cousinot, lit M. de Freneuse, et pour témoigner par cette politesse de la sincérité de son ignorance, il présenta k l'aide-major une main qui fut reçue

! et serrée d'une manière significative ; après quoi il sortit.

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