‹ Histoire des parens pauvresChapitre 93 sur 111 · CHAPITRE Si · texte numérisé non relu

CHAPITRE Si

Dès le soir, toutes les dispositions relatives k une rencontre pour le lendemain avaient été réglées , car il y avait k cette affaire celle simplification qu'elle était parfaitement inariângeable et quelle n'admettait point le zèle conciliateur des témoins. M. de Fieneuse voulait une explication, Cousinot la refusait par la raison la plus excellente qui se pût imaginer, à savoir qu'il l>i était impossible de bidonner; la quesiion ainsi posée carrément ne pouvait è.re déplacée d'aucune manière. L'ai 'e-major ayant d'abord prévenu s: s seconds qu'eux-mêmes ne seraient pas plus que les autres initiés au mystère de ton procédé avec M. de freneus quoi auraient porté les essais de s'entendre et de se rapprocher? Du moment que, par les bons soins de Mme deChabou rot, les deux adversaires avaient été mis en présence, le. tat, attendu leur position r< spective, était prévu et inévitable ; restait main tenant la question de savoir grra chance tour .erri; selon ses vœux. Dans tous les cas, Iachère damenecroyaitpas courir grand risque; voilà, cneffet, le trèssimple raisonnement qu'elle s'était fait: « C'est un dernier coup, s'était-clledit, que » je me donne a jouer. D'abord il est possible, qu'intimide par » M. de Freneuse, notre homme renonce k ses prétentions; » s'il persiste, et qu'une lutte s'en suive entre eux, toutes » les probabilités soiit en faveur du champion que je me » donne, car c'est uu homme pleiu de sang-froid et d'une » adresse éprouvée. Vienne, au contraire, le misérable k » avoir le dessus, alors ce sera pour moi comme un jiige- » mentdeDieu, m'ayértissant que je dois cesser toute résis- » lance violente, et ne plus procéder avec, lui que par voie » d'arrangement. » La-dessus elle avait imprimé le mouvement k M. de Freneuse qui, heureux de trouver où passer sa colère, avait suivi avec une facilité merveilleuse. Cependant on va voir que dans cette honorable combinaison était caché un autre péril dont se serait facilement avisé un esprit moins entier et moins prévenu en faveur de ses conceptions que ne l'était Mme de Chabourot.

Durant la soirée de a jour, elle était seule-avec sa fille, rêveuse et se demandant à elle-même ce qu'il pouvait être arrivé de sa diplomatie meurtrière de la matinée quand justement un homme k lui en donner des nouvelles, Cousinot, se fit annoncer.

Elle Ordonna aussitôt k Thf'sèic de se retirer, et attendit avec une curiosité assez inquiète le résultat de l'entrevue qu'elle allait avoir avec le personn,

II venait de dîacr chez son colonel, l'usage étant lors de la visite qu'au lever des arrêts l'officier doit a:i supérieur qui les lui a infligé.-, que celui-ci lui fasse celle po ilesse ; le dîner avait été passable, et loin d'être eu proie k la préocon qCdl serait permis de supposer, noire officier de sauté etail plutôt en pointe de galle. Voyant que Mlle de Chabourot s'éloignait k son arrivée :

— Ah! ah! dit-il, il parait que je fais peur aux demoiselles

— J'ai pensé, répondit la baronne avec gravité, que vous pouviez avoir quelque chose de particulier k me dire et que nous se: ions mieux seuls peur causer.

— Il est de fait que pour du particulier, je puis me flatter d'avoir k vous en couler; j'ai vu votre homme ce matin.

— Mon nom nie 1 lit M abonrot ne comprenant pas ou en faisant le semblant.

— Oui, la personne que vous m'avez détachée, M. de Freneuse, quoi !

— Si M. de Freneuse est allé chez vous, ce qui n'aurait rien d'absolument extraordinaire, je vous prie de croire qu'il a fait celte démarche de son propre mouvement et sans aucune excitation de ma pari.

— Ah ! sans doute, fil l'aide-major, incapable ! vous mêles si atlaehée.

— Nous n'avons pas sans doule beaucoup à nous louer de vos procèdes ; mais de là k vouloir vous créer une rivalité sanglante.-.

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE DD CONSTITUTIONNEL

— Non, c'est pas ça; l'histoire de me faire peur seulement ; et puis je comprends : on a deux gendres pour une seule fille, c'est embarrassant ; alors on donne l'un des deux à lucr à l'autre : qui de deux paie un, reste un ; comme dit l'arithmétique.

— Mon Dieu ! fit alors Mme de Chabourot, jouant l'épouvante, mais au fond désirant savoir au juste jusqu'à quel point son râle d'agent provocateur avait réussi ; est-ce qu'une explication d'une nature inquiétante aurait eu lieu entre vous et M. de Freneuse?

— Inquittante, non, dit Cousinot, ncus nous sommes très bien entendus : nous nous battons demain.

— Vous vous battez demain ! Au fait , ajouta comme par réflexion la baronne, c'était un résultat facile à prévoir ; un homme de l'âge de M. de Freneuse dont on vient bouleverser !a position

— Evidemment, repartit l'aide-major, et sa démarche ne m'a pas étonné ; mais votre jeu, voyez-vous, n'était pas de la hâter, cette démarche ; votre jeu était de vous entremettre pour qu'elle n'eût pas lieu.

— Encore une fo:s, Monsieur, vous nous prêtez une conduite qui n'a pa être la nôtre.

— Ne discutons pas là-dessus, 'fit Cousinot, je sais ce que m'a dit M. de Freneuse, c'est par vous qu'il a connu la part que j'avais eue à la rupture de son mariage.

— Mais, Monsieur, nous lui devions compte d'un changement de résolution qui était fort blessant pour son amourpropre, il fallait bien lui donner une raison.

— Très bien de lui dire que je mettais opposition à ce qu'il épousât, mais lui laisser entendre que j'ai fait une saleté en disant du mal de lui, c'en est un autre, Madame, il est bon que vous le sachiez.

— Brisons là, Monsieur, dit alors la baronne un peu émue de ce ton de corps-de-garde, vous voulez vous en prendre à nous d'un événement qui était dans les conséquences à peu près inévitables de votre façon d'agir, libre à vous de penser ce que vous voudrez.

— Oui, mais libre ausii a moi de faire comme je l'entends, et vous n'en êtes pas cù vous pensez. D'abord je ne suis pas mort, et il n'est pas du tout prouvé que votre M. de Freneuse doive me manger tout cru ; et puis quand je devrais y passer, ce serait plutôt tant pis pour vous.

Mme de Chabourot le regarda fixement en l'entendant ainsi parler, car il y avait dans ses paroles une menace dont elle aurait voulu pénétier le sens; Cousinot reprit :

— J'ai toujours oublié de vous dire, d'abord parce que nous nous sommes peu vus, et ensuite parce que nous avon» parlé de choses plus intéressantes, qu'avant de m'embarquer avec vous j'avais pris une petite précaution.

— On ne saurait jamais blâmer personne d'en agir ainsi, répondit la baronne qui ne voulait point paraître attacher de l'importance à cette officieuse confidence.

— Voulant mettre en lieu sûr, continua Cousinot, les papiers imporlans qui m'unissaient à vous, j'ai prié une per-

sonne de me les garder, en sorte que vous auriez parfaitement perdu votre temps à essayer de les soutirer de mes mains.

— Je ne sache pas, Monsieur, fit la baronne avec dignité, que vous vous soyez aperçu d'aucune intention pareille.

— C'est vrai, je suis de bon compte; je conviens que vous n'avez pas voulu me faire voler : mais vous avez eu une autre idée assez aimable, celle de me faire assassiner...

— Monsieur ! dit la baronne, que le mot révolta.

— Ah ! en douceur, reprit Cousinot, par un beau Monsieur à gants blancs, qui aura l'air de faire ses affaires en faisant les vôtres.

— Enfin, pour conclure à ce persiflage exécrable...

— Pour conclure! reprit Cousinot; moi qui ne voulais pas de ces manières-là, j'avais eu l'idée de vous avertir que le jour où je viendrais, par vos bons offices, à être escofflé, les papiers dont je suis propriétaire seraient déposés au parquet de M. le procureur du roi ; ça m'est sorti de la tête. Vous avez été de l'avant. Eh bien ! vous êtes maintenant exposée, si je venais à être tué demain, à voir la justice saisie d'une affaire que, jusqu'à présent, vous avez autant aimé lui laisser ignorer.

— - Mais, Monsieur, cela est infâme, s'écria la baronne, que ce coup trouvait complètement désarmée, vouloir nous rendre responsables d'un fait auquel nous sommes tout à fait étrangers !

— Parbleu ! Madame, fit Cousinot, moi, qui serai mort, je perdrai encore plus que vous à ce qui arrivera.

— Et notre honneur, Monsieur, et notre nom flétri ; et cette pauvre enfant dont vous parliez de faire votre femme, dont l'avenir sera à jamais perdu ! Ah ! vous ne pouvez avoir la pensée d'une pareille cruauté.

*- Voilà, fit alors Cousinot, vous voulez jouer tout le monde, on se défend ; vous êtes incorrigible; l'autre jour la leçon était déjà bonne : au lieu d'en profiter, vous m'organisez un due! ; moi je l'ai accepté, parce que, un duel, c'est comme un billet à ordre, et il n'y a qu'un esprit mal fait pour le refuser; seulement j'ai voulu être sûr que vous ne m'oublieriez pas dans vos prières, et 'que vous ne ririez pas trop si j'étais descendu.

On en était là d'une conversation qui ne laissait pas, on en conviendra, d'être intéressante, lorsque M. de Chabourot vint à rentrer ; voyant sa femme éperdue et en larmes, il demandale sujet de cette vive émotion ; Cousinot le lui ayant volontiers expliqué, aux reproches dont, fort qu'il était d'ailleurs de la présence d'un tiers, le baron se mit à accabler la dame, il parut clairement pour l'aide-major que le pauvre homme n'avait pas trempé dans le complot, sa destinée étant d'avoir le contre-coup de toutes les déplorables habiletés auxquelles sa chère moitié avait comme une fureur de se livrer.

A ce quart d'heure on put juger qu'un peu de noblesse de cœur est bien plus à priser que les ressources de l'esprit et la richesse de l'intelligence : tandis que la baronne, en-

CHARLES RABOU

LE CAPITAINE LAMBERT

gagéedans ses propres roueries, était la, avec tout son génie, abaissée devant la puissance d'un imprévu qui la laissait à la merci du plus effrayant avenir, son mari, homme simple et dont on trouvait si facilement le fond, avisa un moyen honorable de pourvoir au danger qui le menaçait.

— En s'adressant à vous, dit-il à Cominot, M. de Freneuse, trompé par de faux renseignemers, s'est tout à fait mépris; c'est moi qui ai retiré ma parole, moi qui lui ai fait l'affront dont il veut avoir satisfaction, c'est donc k moi de me rencontrer avec lui.

— Du tout, du tout, fit Cousinot. il y a déjà assez de barbouillage dans celte histoire sans que vous veniez encore y ajouter de nouveaux ornemens. D'ailleurs, rien qu'à cause

^ de votre âge, M. de Frcneuse ne voudrait pas avoir affaire k vous.

— Raison de plus peur qu'il s'enlremetlc à empêcher ce duel en proposant d'y prendre votre place, repartit la baronne, saisie tout à coup d'un immense désir de conciliation.

— De manière, dit Cousinot, qu'on raconte demain dans tout P<s ris que j'ai envoyé Monsieur pour accommoder la chose, et que M. de Preneuse m'a fait reculer. Merci!

— On ne dira rien de pareil, lit le baron, il est clair que c'est k moi de marcher.

— Il est clair, il est clair, repartit Cousinot, que tout est convenu avec l'autre , qu'il compte sur moi comme moi sur lui, et que vous n'avez rien à voir dans tout ça.

— Je n'en vais pas moins de ce pas trouver votre adversaire, dit le baron se mettant eu devoir de sortir.

— C'est à-dire que vous ne bougerez pas d'ici, s'écria Cousinot en le retenant : cependant, conlinua-t-il, je suis sensible a vôtre-procédé, une bonne manière d'agir en vaut une autre ; et voyez-vous, Madame la baronne, à cause de ce que votre mari vient de faire, je retire ma proposition: que M. de Freneuse ait du dessus ou du dessous, ça n'empirera rien k vos affaires. Si je suis tué, bonsoir, votre péché vous est pardonné, et je vais donner des ordres pour que votre secret meure avec moi ; si c'est M. de Freneuse , ça ne sera jamais qu'un gendre de moius; si ce n'est ni l'un ni l'autre, eh bies! nous nous retrouverons tous sur nos pieds; on se débattra, on s'arrangera; mais plus de tricherie, je vous en prie, parce que, voyez-vous, comme dit mon pauvre père, auquel, par parenthèse, il faut que j'écrive un

mot tout a l'heure, on se trompe quand on dit que c'est la Défiance, c'est la Franchise qui est mère de sûreté.

Un pas de plus , et Cousinot, par la parole comme par l'action, va s'élever à des hauteurs d'héroïsme qui détruiront toute l'économie de son personnage. Il est donc grandement temps de meltie fin au combat de générosité qui s'est élevé entre lui et le vieux gentilhomme, et de le faire sortir. Nous ne terminerons pas néanmoins ce chapitre sans constater qu'insensiblement notre aide-major gagne du terrain, et qu'au moyen de ce qui vient de se pDsser, à tous les avantages qu'il avait déjà sur les Chabourot, il vient de joindre celui d'un procédé excellent; au ssi.au moment de se séparer de lui, le baron, du fond du cœur, et Mme de Chabourot, au moius du masque et des lèvres, se montrèrentils touches et émus. Quant à lui, en les quittant, après avoir été passer une heure avec Mme Bouvard, il s'en fut faire un tour à. l'estaminet de la rue de la Montagne-Sainte Geneviève où, à part de lui, tout en jouant le domino, il eut la superstitieuse faiblesse d'interroger l'avenir au moyen d une combinaison des nombres marqués sur l'ivoire, et dans laquelle il convint avec lui-même de lire l'événement du lendemain; l'épreuve lui ayant été défavorable, il se traita de sot et de visionnaire, et se dit qu'il n'y avait ancin rapport appréciable entre le p:s!o!ct de M. d-j Freneuse et le douLlosix. Tout ce'a l'ayant mené aux environs de minuit, il rentra à son hùte! garni, écrivit à son père pour lui fa reses adieux conditionnels, écrivit une autre lettre adiessée au capitaine Lambert, et portant ordre, en cas d'une fâcheuse issue, de jeter au feu les papiers qu'il détenait. Tous ces soins pris, il se mit au lit et ne tarda pas à s'endormir de ce même sommeil dont les historiens d'Alexar.dreetdu grand Condé font si fort honneur à leur héros la veille des batailles d'Arbelles et de Rocroi. Quant à cous , nous n'hésitons pas à placer fort au-dessus des deux autres, le fait contemporain de l'officier de santé, car enfia la bataille se donnait positivement à son compte, il devait réellement et naturellement y payer de sa personne, et sa vie c'ait expressément l'un des deux enjeux. Mais, malgré nos réclamations, les vieux erremens ne s'en poursuivront pas moins, on continuera k parler, d'après Quinte-Curcc, du sommeil d'Alexandre ; d'après Bossuet, de celui du grand Coude, tandis que, d'après nous, personne ne s'avisera de mentionner, dans l'avenir, le sommeil, cependant non moins remarquable, delaide-major Cousinot.

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