‹ Histoire des parens pauvresChapitre 95 sur 111 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

— A qui enavez-vous donc? demanda M. de Chabourot à l'aide-major. aussitôt que celui-ci se fut replacé dans une position à pouvoir l'écouler.

— Faites retirer cette femme, dit Cousinot d'un ton d'autorité.

Celte intimation, malgré les réclamations de la garde-malade, ayant été exécutée : — Priez, conlinua-t-il, Madame la baronne de vouloir bien m'honorer de sa présence. Vous le voyez, je suis calme et dans une tenue décente et à ne pas effaroucher sa pudeur.

M. de Chabourot appela sa femme , et la porte ayant été refermée sur elle : — Prenez cette théière, reprit l'aide-major, remplissez celte lasse, et faites-moi le plaisir de l'offrir à Madame.

— Vous battez la campagne, mon oherami, repartit le baron, cette fantaisie n'est pas d'un homme dans son bon sens.

— Au contraire, fit Cousinot, je sais très bien ce que je fais ; versez à Madame, versez I

Le baron ne se pressant pas d'exécuter son ordre : — Ah ! ahl s'écria-t-il, je savais bien que vous ne voudriez pas làter de cette boisson du diable ; c'est pour moi seul qu'elle élait préparée.

— Vous êtes fou, mon cher Monsieur, répliqua la baronne, et la fièvre vous fait déraisonner. Et en même temps, ayant versé dans une tasse du contenu de la théière, elle en avala deux ou trois gorgées.

— Celte tisane, dit-elle alors, a un goût effroyable; mais d'où vient qu'un habile docteur comme vous n'a pas reconnu la saveur de l'assa-fœtidaV On en a ordonné ces jours passés à ma femme de chambre pour des vapeurs, et voire solte garde-malade aura pris à la cuisine une cafetière ayant servi à préparer cette drogue.

— C'est-a-dire que les domestiques, aussi bienveillans que les maîtres, se seront amusés à cette ignoble attrape, lit Cousinot, qui voulait absolument qu'on eût un lorl envers lui.

— Je ne crois pas, repartit la baronne, que personne se

soit permis rien de pareil ; au reste, je le* saurai, et, s'il se trouve un coupable, il sera aussitôt chassé.

— Ah çà, se mit a dire le baron, qui rejoignait un peu tardivement la pensée que Cousinot avait cependant assez clairement exprimée, vous croyez donc, mon cher, que nous avons voulu vous empoisonner?

— Pourquoi pas'.' vous y avez la main.

— Eh bien! vous tombez bien d'avoir des idées aussi bêtes, quand nous venons à vous, pleins des meilleures intentions.

— C'est justement de bonnes intentions et de langues de femmes, répondit galamment Cousinot, que l'enfer est pavé.

— Allons, vous êtes un méchant esprit, reprit le baron, et, puisqu'il en est ainsi, vous ne saurez rien.

— A propos, tout à l'heure, en me quittant, vous m'aviez parlé de quelque chose qui se détraquait dans votre existence; eh bien! de quoi s'agit-il?

— Comment, quelque chose qui se détraquait! dites donc quelque chose qui s'arrange dans mon existence. Tel que vous me voyez , d'ici à deux ou trois jours je serai nommé ministre plénipotentiaire a Francfort.

— Je vous en félicite, dit Cousinot; mais qu est-ce que ça me fait à moi ?

— Ah! ça ne vous fait rien, repartit le baron d'un air capable, c'est différent, n'en parlons plus.

— Mais certainement que ça ne peut rien me faire; que diable voulez-vous que ça me fas.;eV

— Très bien, mon cher, reprit M. de Chabourot d'un air plus capable encore, je vous croyais autrement fort que cela

Pendant ce débat assez ridicuie, Mme Chabourot se tenait assise, la tète appuyée sur sa main , dans 1 attitude d une personne qui prend un médiocre souci de la conversation environnante , et qui cause avec elle-même plus volontiers.

— Monsieur Cousinot, fit-elle tout d'un coup, comme venant apporter la lumière dans la question qui s'agitait, voulez-vous me prêter un moment d'entretien ?

— Vous êtes toujours bonne à entendre, répondit l'aidemajor, car je ne connais pas de langue mieux dorée que la vôlre, c est dommage qu'il faille s eu garer.

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE DU CONSTITUTIONNEL

— Vous ai-je trompé jusqu'à présent? repartit la baronne. La première fois que j eus 1 honneur de vous voir , ai-je fait quelque promesse, ai-je enfin essaye de vous donner à croire entre nous à des rapports bienveiilans?

— C'est vrai , repartit Cousinot après un moment de réflexion, vous m'avez traité assez cavalièrement, et, ce matin encore, j'ai eu la preuve d'une assez mauvaise disposition pour moi.

— Ce qui est arrivé ce matin, repartit MmedeChabourot ne prouve en aucune manière ma duplicité; si j'avais pu faire moi-même ce qu'un autre a fait, croyez que je n'y aurais pas manqué.

— Vous êtes franche au moins, fit l'aide-major en riant.

— Oui, Monsieur, en toutes choses, repartit la baronne, franche en mes inimUiés, franche en mes démarches, franche aussi dans ma b^nveillance quand je crois la devoir à quelqu'un.

— C'est un nanan dont vous ne m'avez toujours pas fait goûter encore , repartit l'officier de santé continuant de plaisanter.

— C'est cependant sur le pied de relations meilleures que je prétends traiter à l'avenir avec vous. Votre généreux procédé d'hier soir, Monsieur, ne m'a pas trouvée insensible, et dès ce moment, je me suis regardée moins comme votre ennemie que comme votre obligée.

La flatterie est certainement de tous les pièges le plus grossier, toutefois an moment précis où on se le signale a soi-même, jusqu'à un certain point on s'y laisse prendre : ainsi fit notre Cousinot, qui ne put s'empêcher d'être accessible aux gracieuses paroles que lui adressa la baronne; aussi répondit-il avec cette modestie que ne manque jamais de montrer l'homme qui se sent rendre justice :

— Je n'ai pas un grand mérite à ce que j'ai fait? Quel bénéfice aurais-je trouvé à me venger après ma mort?

— La vengeance, en tout temps, est une bonne chose, répondit la baronne, et je vous sais un gré infini de m'avoir sacrifié la vôtre ; mais, encore une fois, vous n'avez pas eu affaire à des ingrats. Les circonstances nous permettent aujourd'hui de vous témoigner notre reconnaissance, et mon mari est là pour vous le dire ; j'ai été la première à lui parler d'un plan qui doit cimenter une bonne et solide paix.

— Voyons un peu cela, dit Cousinot.

— Dans le peu d'empressement, reprit Mme de Chabourot, que nous avons pu montrer à vous donner accès dans notre famille, la considération de votre personne, était assurément l'une des choses qui nous préoccupaient le moins. Il

, n'y a rien qui ne soit avenant dans votre extérieur, vous avez de l'instruction, de l'esprit, de la bravoure...

— Dites donc, dites donc, Marne la baronne, fit Cousinot en interrompant, tâchez donc un peu à ne pas vons moquer des gens.

Mais celte parole n'était pas prononcée de mauvaise humeur, et elle était plutôt une protestation modeste qu'une riposte faite sérieusement.

— Je ne me moque pas, reprit la baronne saisissant bien cette nuance, et pour mieux attester la sincérité de ses éloges en les tempérant d'un peu de critique : on a bien à vous reprocher, continua-t-elle, quelque laisser-aller dans les manières, et peut-être l'allure guerrière se marque-t-elle en vous plus qu'il ne faudrait ; mais il est si facile de modifier celte surface par un peu de vernis de salon, qu'en vérité ce ne pouvait être là une raison de vouloir vous éconduire.

— Donc, enfin ! dit Cousi: ot hâtant h conclusion et comme prenant plaisir à justifier le reproche qui lui élait adressé.

— La grande difficulté de votre alliance, c'était la disparité de nos positions socia'es. Si étranger que l'on soit à d'rmtiques préjugés, on doit toujours compte à l'opinion de certaines déterminations. Non seulement on se serait étonné que ma fille, destinée, selon toutes les apparences, à un riche mariage, épousât un homme placé dans une sphère aussi différente «Je la sienne, mais je vais plus loin : il y avait là justement de quoi éveiller les soupçons que nous avons tant à cœur de détourner.

— Hum ! raison bien tirée, fit Cousinot. Le vrai, c'est que vous êtes des aristocrates qui ne voudriez pas donner votre fille à un homme de rien.

— Quoi qu'il en soit, repartit la baronne, la nomination de M. de Chabourot aplanit bien des obstacles D'abord, à l'étranger nous n'avons plus à craindre le bavardage de ces salons dont Bonaparte lui-même se préoccupait, et nous serons plus maîtres de faire à notre guise; ensuite, les emplois diplomatiques constituent une sorte d aristocratie qui supplée fort bien à celle du nom et de la naissance ; on s'y 'forme d'ailleurs merveilleusement vite à la fine politesse et aux habitudes du monde; en sorte que je te désespère pas de faire bientôt de vous un homme à présenter à ses amis et à ses ennemis.

— Mais dites-donc, fît l'officier de santé, ce n'est pas moi qui suis nommé ministre plénipotentiaire ; c'est M. do Chabourot... |

— Sans doute, reprit la baronne, mais vous parliez l'autre jour de devenir son secrétaire tn partibus. M. de Chabourot a maintenant un sérieux besoin He quelqu'un ; il vous emmène donc; de cette façon, naturellement, sans donner lieu à aucun commentaire, vous voilà des nôtres. Bientôt après, on vous fait nommer attaché, puis secrétaire de légation; pendant ce temps, nos projets d'alliance mùrissenl, et enfin, sacs que personne puisse s'en é'onner. pour peu que Thérèse n'y montre pas trop de répugnance, vous devenez notre gendre : il me semble que c'est là tout concilier.

— Voyons, voyons un peu, dit alors Cousinot, est-ce que vous ne me servez pas là un plat de votre métier?

— Que voulez-vous dire par là? demanda la baronne

— A. l'étranger, si je vous laisse partir, la justice du pays n'ayant pas d'empire sur vous, est-ce que vous vous soucierez encore des papiers par lesquels je me recommande auprès de vous?

— Oui, certes, fit la baronne, et nous sommes plus que

CHARLES RABOU. — LE CAPITAINE LAMBERT

jamais vos humbles esclaves, car ce n'est plus seulement cotre Considération sociale que vous pouvez nous faire perdre, ce n'est plus seulement nos intérêts de fortune que vous pouvez gravement léser, vous pouvez encore aujourd'hui, par une dénonciation qui nous atteindrait en tout pays, nous déposséder d'une position que M. de Chabourot a passionnément désirée.

— Il ne s'agit pas d'ailleurs, dit alors le baron intervenant, de voir les choses à ce point de vue ; quand on veut faire des affaires ensemble, il faut pourtant un peu de confiance. Si nos bons procédés vous paraissent des pièges, alors ne parlons plus de rien, égorgez-nous tout de suite, qu'on sache au moins à quoi s'en tenir.

— Ecoutez-donc, fit Cousinot, il n'y a pas si long-temps que nous sommes bons ami» pour que je ne réfléchisse pas un peu à vos propositions!

— Vous avez raison, dit Mme de Chabourot, il n'y a de bons arrangemens que ceux qui n'ont pas été arrêtés à la légère, mais si vous ne voulez pas prendre créance à de meilleures dispositions de notre part, considérez au moins que votre influence est plus que jamais forte et entière; vous pouvez encore nous faire tout le mal dont vous nous menaciez déjà, plus l'immense douleur que vous créeriez à M. de Chabourot en l'arrêtant dans sa nouve le carrière.

— C'est peut-être vrai co que vous me dites là, repartit Cousinot.

— C'est mieux que vrai, répondit la baronne, c'est mathématique. Du reste, il ne s'agit pas pour vous de prendre un parti immédiat. M. de Chabourot n'a pas encore reçu sa

nomination, vous avez donc tout le temps de vous décider.

— Ah cà I mais d'ici là, fit l'aide-major, on ne me jouera pas de mauvais tours, car, je vous en préviens, c'est seulement pour le cas où j'aurais été tué sur place, que j'avais ordonné la destruction des titres. Si je venais maintenant à mourir entre vos mains, gare à la révélation !

— Mais encore une fois, fit le baron avec vivacité, laisseznous donc en paix avec vos idées d'empoisonnement : vous êtes ici parce que vous l'avez voulu ; voulez-vous partir ? Vous n'êtes pas si malade qu'on ne puisse vous transporter à votre domicile; vous n'axez qu'à parler.

Le baron, comme on voit' sortait de son caracière et commençait à prendre les choses d'une vigueur inaccoutumée. C'est que le sentiment de sa prochaine élévation lui avait communiqué un certain orgueil de lui-même ; c'est qu'il s'indignait surtout à la pensée que les défiances de l'aidemajor pussent menacer son avenir diplomatique.

— Non, tisane à part, je me trouve parfaitement bien ici, repartit Cousinot; mais c'était un simple avis que je vonlais donner à Mme la baronne.

— Vous ne me comprenez pas, mon cher Monsieur, fit celle-ci sans s'émouvoir de cette nouvelle dureté, et je vois bien que le temps seul me fera apprécier de vous. Mais c'est assez, nous ne vous avons déjà que trop fatigué par cette longue et grave conversation. Songez d'abord à vous guérir, nous reparlerons de tout cela.

Ayant ainsi conclu, elle se leva, et, suivie de son mari, sortit de l'appartement.

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