‹ Histoire des parens pauvresChapitre 96 sur 111 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Deux jours s'écoulèrent sans que Cousinot s'expliquât sur les propositions qui lui avaient été faites, et sans qu'aucune sommation lui fût adressée à ce sujet, la nomination de M. Chabourot n'ayant pas été réalisée, et rien par conséqucut n'exigeant qu'il donnât une solution ; toutefois, durant ce temps, il prit un parti assez décisif en envoyant la démission de son grade au ministre de la guerre, ce qui était positivement brûler ses vaisseaux.

Dans la matinée du troisième jour, M. de Chabourot reçut l'avis officiel de sa nomination auquel était joint l'ordre de se rendre à son poste dans le plus bref délai ; force était donc à l'officier da santé, qui d'ailleurs avait eu le temps de faire ses rdlexions, de dire la détermination à laquelle il s'arrêtait.

Deux conditions furent alors mises par lui à son acceptation. Il ne voulait accompagner M. de Chabourot que revêtu d'un titre officiel, et, de plus, exigeait que» Mme de Chabourot pressentît sa Bile sur le projet de mariage qui devait se réaliser dans un temps plus ou moins éloigné; on voit que

le soupçonneux jeune homme était difficile à duper, et qu'il 's'étudiait à prendre ses sûretés.

Il était aisé de lui donner satisfaction sur la prenvére de ces exigences, M. de Chabourot pouvant facilement obtenir pour lui le titre d'attaché à la légation. Quant à la seconde, elle était cruelle à l'amour-propre et au cœur de sa future belle-mère ; aussi la baronne y tit-elle beaucoup d'objections. Etait-il prudent de venir ainsi jeter à la tète d une pauvre enfant, remise à peine de l'émotion qu'avait dû lui causer la rupture de son mariage avec M. de Freneuse. la proposition d'une autre union avec une perfonne qui lui était à peine connue? Une résistance assez DtUrellene devait-elle pas ère laconséquence probable d'une si brusque interpellation; et Cousinot n'aurait-il pas plus de chances de se Eaiîre en commençant par rendre à sa liancee des soins sous une forme moins expresse0 L aide-major fut d'un a\is tout différent; il prétendit que si M. et Mme de Chabourot étaient de bonne foi, ils devaient faire cause commune avec lui pour préparer le dénoûmcnt qu ils lui laissaient dés ce moment

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE DU CONSTITUTIONNEL

espérer. Le premier mouvement de la jeune fille supposé en sa Faveur, toutes les difficultés , de prime abord, seraient aplanies. Si, au contraire, elle montrait quelque répugnance , rien ne serait perdu ; pour cela l'usage modéré de l'autorité paternelle, joint aux propres efforts de son soupirant, devant, ce semble, amener Mlle de Chabourot à donner un peu plus tard le consentement que l'on attendait d'elle. Du reste , Cousinot continuait de protester contre toute arrière-pensée de pousser les choses à la violence, et si Thérèse, au bout d'un certain temps dépreuve, montrait une décisive répugnance à l'acceptertpour mari, il promettait Solennellement de faire retraite et de se contenter d'une position honorable qui lui serait ménagée par le crédit de ceux dont il n'aurait pu devenir le gendre : on voit que ce terrible homme restait dans les termes précis qu'il avait dès le principe assignés à la négociation, mais il allait au fond des choses , ne voulait pas être leurré et ne cédait pas une ligne de terrain.

A la fin, Mme de Chabourot se fiant sur l'inévitable froideur que sa fille ne pouvait manquer de montrer pour un homme de la tournure et des façons de Cousinot, consentit à en passer par ses conditions, et le jour même où M. de Chabourot obtint l'agrément ministériel, pour donner, à sa suite, une position qualifiée a ce diplomate de nouvelle espèce, il fut convenu qu'en la présence de l'intéressé, car il voulait être sur que l'on jouerait franc jeu, la baronne ferait à sa tille la proposition de l'accepter pour mari.

A beaucoup d'égards, cette scène ressemble à celle où Néron, caché près de cts lieux, force Junie à congédier Britanuicus. Quoique l'économie matérielle de la situation soit différente, le fond en est le même : c'est dans l'on et l'autre cas un tvran qui, plus ou moins présent à cette torture, condamne sa victime a ménager habilement un résultat maudit et à mentir par sa parole à toutes ses pensées et à tous ses désirs; aussi nous garderons-nous bien de refaire bourgeoisement après l'héroïque antériorité qu'a sur nous Bacine, une scène si fortement accentuée et si facilement reconnaissable. 11 nous suffira de dire en gros, qu'obligée de

justifier la substitution de Cousinot à M. de Freneuse, la baronne donna une vague explication de cette préférence par des engagemens anciens que M. de Chabourot. dans l'émigration, aurait contractés avec le père de laide-major et dont celui-ci serait venu tout à coup demander l'exécution. Mais ce qui donna à cette combinaison dramatique bien de l'inattendu et bien delà jeunesse, c'est que, mentant à toutes les espérances qu'onavait placées dans sa résistance, Mlle de Chabourot se montra d'une inexprimable docilité à recevoir le prodigieux époux qui lui était infligé !

En voyant cette désespérante résignation, Mme de Chabourot faillit se jeter dans quelque nouvel excès, se demandant si cet homme était donc quelque personnage infernal, pour qu'il lui fût donné de prévaloir ainsi contre elle en toute circonstance, et pour que la nature même des choses parût ainsi consentir à s'abdiquer à son profit. Quant à Cousinot, s'il n'avait pas compté sur une aussi facile victoire, il faut dire cependant qu'il n'en fut pas surpris outre mesure; il pensa en lui-même qu'il produisait son effet accoutumé de fascination et qu'on lui tenait compte d'une lutte soutenue en champ-clos et où son sang avait coule; peu s'en fallut alors qu'entonnant le cantique d'actions de grâces par leqnel César des Rendez-vous bourgeois célèbre son impertinent bonheur, il ne s'écriât ;

Fortune (bis) - Tu fdis trop pour moi.

A tout le moins il se crut obligé de protester de lecivrement sans bornes où le jetait tant de bonté et d'indulgence; il parla des devoirs que créait à sa conscience d'honnête homme, ce naïf et loyal abandon, jura qu'il rendrait heureuse la jeune fille qui se livrait à lui d'un dévoûment si peu marchande ; bref, il fut parfaitement ridicule, car la dignité qui est difiieile, ce n'est pas. co»me on le pense généralement, celle du malheur ; subir le bonheur avec grâce, voilà où échoue le commun des hommes et où se montre le triomphe de la bonne éducation.

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