CHAPITRE VSI
Ne calomnions personne, ne calomnions pas surtout la généreuse abnégation et le vertueux dévoûment. Ne laissons pas croire que, par un de ces ignobles égaremens auxquels le libre arbitre féminin tombe parfois en proie, Mlle de Chabourot, cette belle et plaintive créature que nous nous serions reproché de faire plus souvent apparaître au sein de cette atmosphère de crime dans laquelle est obligée de cheminer notre narration, eût éprouvé pour l'homme dont elle acceptait la recherche, quelque sympathique entraînement. Douée d'un esprit sérieux et observateur, dès long-temps la jeune fille,
à de certaines manières délibérées de Leduc, à de certaines paroles échangées entre sa mère et cet homme, quand ils venaient à te mal entendre, avait eu le vague sentiment d'une fatalité mystérieuse suspendue sur l'axenirde sa maison. C'était peut-être à une sorte d'instinct lui disant que son union avec Charles Villeneuve conjurerait cette fatalité, qu'avait tenu l'affectueuse inclination qu'elle avait montrée pour ce jeune homme qui, d'ailleurs, par ses avantages extérieurs et par la beauté de son ame, justifiait le regard bienveillant qu'elle avait laissé tomber sur son amour. Plus tard,
quand il eut été banni, et quand Leduc se fut retiré sur le m»nt Âvtntin, elle avait plusquejaraais craint et pressenti; ■ et aussitôt que, reprenant la suite de 1 influence éteinte en la per»oa»e du vieux domestique, Cousinot avait commencé à poindre à l'horizon toujours nébuleux de l'hôtel Chabourit, elle avait comme odoré en lui le dangereux continuateur du secret qu'elle soupçonnait.
Ces précédens connus, on se représente facilement l'effe1 qu'avaient produit sur la pauvre enfant les paroles prononcées par ton père, au milieu de l'émotion où l'avait jetée la scène de la rupture avec M. de Freneuse. « D'autres sacntices, avait-il dit, seront peut-être nécessaires. » Envisageant dès ce moment le plus triste avenir, elle n'avait certes pas pu croire la destinée de sa famille affranchie et rassérénée, témoin qu'elle avait été des étranges événemens dont depuis quelques jours le domicile paternel était le théâtre. Le duel de Cousinot avec M. de Freneuse; le blessé, homme à peine de la connaissance de sa mère, se faisant transporter chez elle comme à une ambulance; les préoccupations presque désespérées auxquelles les auteurs de ses jours s'étaient montrés en proie; des conversations sans fin entre eux ou avec leur singulier hôte , an soin continuel vis-à-vis d'elle, de lui dérober ces entretiens ou de lui en laisser ignorer le motif ; les domestiques eux-mêmes laissant percer, au milieu d'une discrétion respectueuse, l'étonnementde tout ce trouble, en fallait-il tant à un esprit naturellement sagace pour aviser un abîme, et quand fut faite à la noble héritière la révélation de l'incompréhensible époux qu'on lui destinait, dut-elle douter un instant qu'elle fût la victime propitiatoire appelée à racheter la lare obscure qui paraissait marquer les siens? Supposantque sa prompte résignation pourvoierait aux embarras de leur situation, elle jugea qu'il n'y avait pas à délibérer avec le calice qui lui était présenté ; elle le trouvait horrible et plein d'amertume, mais le parti était pris de son sacrifice. Sublime de dévoùment, soupçonnant tout, mais ne sachant rien ; ne demandant point qu'il lui fût rendu compte, aussitôt prête, et sans marchander, elle accepta sa destinée, comme nous venons de le voir, et dérangea ainsi tous les calculs que sa mère avait basés sur la probabilité de sa résistance et de ses refus.
Néanmoins, ee fut pour la baronne un bonheur que cette rapidité de résolution, car Cousinot, quoiqu'ayant paru décidé, hésitait encore ; 1 idée de transporter à l'élrangcr le siège de la domination qu'il exerçait sur ses adminxstris, lui paraissait instinctivement, et malgré toute argumentation, pleine de périls ;,il avait peurd'clre joué, exposé à quelque criminelle tentative; enlin, sans craindre précisément, il n'était pas tranquille, et probablement se fût dedit. L'empressement si flatteur pour son amour-propre avec lequel il lui parut que Mlle de Chabourot l'accueillait , changea aussitôt la l'ace de ses résolutions. Le pas qu'il venait de franchir si heureusement, lui parut immense : il pensa qu'ayant la jeune fille pour auxiliaire, son œuvre était dé-
sormais faite, et qu'il était en mesure de paralyser tons les mauvais vouloirs de sa future belle-mère ; aux noires idées de vengeance ou de dure tyrannie qui couvaient peut-être en son ame, succédèrent de riantes pensées d'amour et de félicité conjugale, qui apprivoisèrent ce farouche vainqueur, et le disposèrent à user avec modération de son triomphe! Si donc Mme de Chabourot consentait enfin à se résigner et à mettre bas les armes, tout le fruit qne sa courageuse enfant avait espéré de son sacrifice était véritablement obtenu; et, après tout, combien de familles plus nobles et plus haut placées avaient passé par de plus dures mésalliances. Voilà ce que la baronne aurait dû se dire, ce que ne cessait de lui répéter M. de Chabourot, tout heureux de voir que la joie de sa fortune diplomatique ne serait pas troublée; extérieurement, la chère dame se résignait, mais avec quels déchiremens de cœur et avec quels combats !
Cependant, suivant ses instructions, M. de Chabourot devait se hâter de partir, et Cousinot lui-même, à peu près guéri de sa blessure, l'en pressait. En possession de son titre d'attaché, ayant déjà fait confectionner l'habit brodé, costume de l'emploi, lheureux aide-major commençait à désirer de se dépayser, afin de rompre avec les derniers liens qui l'attachaient à un passé auquel il avait quelque hâte de se dérober. Ayant une assez plaisante tendance à s'aristoeraliser rapidement , il ne devait pas se passer beaucoup de temps sans qu'il prit en pitié et dégoût, Mme Bouvard et ses camarades de régiment, et ses partners de l'estaminet de la rue de la Monlagne-Sainte-Genevièvc; eu un mot, toute celte couche plébéienne, loin de laquelle devait désormais grandir et verdoyer la tige fraîchement plantée de son patriciat. Aussi, durant les jours qui suivirent la facile résolution de Mlle de Chabourot, trouva- t-il prudent et convenable de mettre autour de lui une sorte de balustrade qui iselit l'édifice naissant de sa fortune du contact de ses anciennes relations. Tout entier au soin de consolider son succès auprès de sa jeune fiancée , il s'occupait presqu'exclusivement d'elle , s'était rendu inaccessible pour tous ceux qui viendraient le visiter, vivait, comme il le disait, en famille , lisait l'almanach de Gotha , ne sortait qu'en voiture pour faire ses emplettes; et, Jusqu'au moment de se mettre en route, bornait son univers à l'enceinte de l'hôtel Chabourot.
Toutefois il put s'apercevoir, dès le début de ses grandeurs et de sa félicité, que le contentement parfait n'est pas de ce monde; car, deux jours avant le départ de toute la famille qui devait accompagner M. de Chabouro'.. Thérèse ayant réellement pris une lâche au-dessus de ses forces, par suite du chagrin qui la minait d'autant plus cruellement à l'mtéricur, qu'elle fiisait plus d'efforts pour le dissimuler, se trouva atteinte d'une indisposition qui ans révêtit tous les symptômes d'une affection assez grave Des le lendemain, il devint impossible dépenser à ce qu'elle se mtt en route, et naturellement Mme de Chabourot dut rester auprès d'elle pour lui donner ses soins. \Juant
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à M. de Chabourot , il n'y avait pas là une raison suffisaute d'ajourner son départ , que le ministre avait ses raisons de presser vivement, etCousinot, officiellement attaché à la légation, à moins de donner sa démission, ne pouvait se dispenser de le suivre. Devenu en peu de jours très sérieusement amoureux de Thérèse, il était vraiment au désespoir de la cruelle nécessité où il se trouvait de partir sans elle, d'autant mieux qu'il enlro-voyait à cet arrangement quelque danger ultérieur dont, au vrai, il n'y avait nulle apparence, mais qui ne laissait pas de le préoccuper. Evidemment, s'il n'eût pas été sous le charme, il eût fait pour relarder son voyage quelque coup de sa tête, où les intérêts de son futur beau-père auraient bien pu être compromis; mais la même raison qui lui rendait l'éloignement si cruel le détermina à accomplir son sacrifice : à la voix de l'objet aimé qui, inspiré par Mme de Chabourot, lui représenta qu'il ne pouvait se refuser à partir sans compromettre dès les premiers pas'son avenir, il se rendit docile, et, sur la promesse que lui lit la baronne de le tenir presque quotidiennement au courant de la maladie de sa fiancée, il se décida à la quitter.
11 avait eu d'abord la pensée de faire à Mante s un voyage pour voir son ami Lambert et lui donner quelques instructions ; mais, au milieu de l'émoi où il fut jeté par l'accident survenu, il n'eut ni le temps, ni le courage de ce déplacement. Il se contenta d'annoncer à son confident le succès désormais certain de son entreprise et ses débuts dans la carrière diplomatique ; en même temps il le priait de continuer à garder soigneusement le dépôt qu'il lui avait confié, lui promettant de lui écrire de Francfort et lui marquant toujours, jusqu'à mandement contraire, le terme de six mois à dater du jour où on aurait cessé de recevoir de ses nouvelles pour ouvrir le paquet et en faire l'usage dont l'indication était jointe aux papiers qui y étaient contenus. Toutes choses ainsi en ordre , sans prendre cengé de Mme Bouvard, ni d'aucun de ses camarades , mais par contre ayant adressé à Thérèse les adieux les plus désespérés et les plus touchans, s'éloignant d'ailleurs, à ce qu'il lui parut, en assez bons termes avec la baronne, il se laissa enfin ravir par M. de Chabourot, qui l'emballa dans sa chaise de poste et prit avec lui la route de la résidence où le forcené diplomate avait une hâte inexprimable d'arriver.