CHAPITRE Vin
Le soir même on lisait dans un journal : « M. le baron de » Chabourot, ministre plénipotentiaire à Francfort, est parti » aujourd'hui pour se rendre à son poste; il est accompa- » gnéde M. Cousiaot, attaché à sa légation.»
On n'a jamais bien su parqui cette nouvelle avait été donnée au journal qui la mit en circula' ion. On pourrait à toute force soupçonner l'intervention occulte de Cousinot, qui, du même coup, aurait fait les affaires de sa vanité et aurait eu l'avantage d'engager de plus en plus les Chabourot. Quoi qu'il ensoit, c'était, comme on dit enstyk de pressa, uu fait iJorts-àê;re répété par toutes les leuilles publiques, et qui ne laissa pas d'entraîner après lui quelques conséquences.
Dans le monde diplomatique où il fut d'abord remarqué, il devint l'occasion de beaucoup de commentaires. On se demandai, en appuyant sur chaque syllabe de la façon la plus désobligeante, ce que c'était que ce M. Cou-s:-not, Coussinot, Coulignot, qui tout d'un coup se révélait. Cependant un préjugé assez favorable, à partie peu de distinction du nom, accueillit d'abord cette nomination. Comme on connaissait généralement la parfaite incapacité du baron, on supposa que ce M. Cousinct pouvait être quelque sujet lort et habite comme la roture est de temps en temps admise à en fournir à la dipoma'.ie, et qui avait été anaexé à l'insuffisance de M de Chabourot pour la compenser.
Mais un peu après ce fut bien une autre lète. Mme de Janvry qui, jtisquà ce moment, avait gardé une altitude de discrétion très peu conforme à son caractère, voyant le rival
de son neveu, nonobstant la leçon que celui-ci lui avait donnée, continuer son chemin et se caser honorablement, ne put prendre sur elle de se taire plus long-.lemps. Malgré les recommandations de M. de Freneuse qui avaifeu soin de tenir son duel aussi secret que possible et qui aurait voulu qu'un silence absolu éteignit à jamais le souvenir de ses relations avec la famille Chabourot, voilà la cruelle langue qui se met à raconter dans trois ou quatre salons, que cet intrus du corps diplomatique dont on cherche à savoir les antécédens, est un infirmier (il fallait bien égayer le conte) que M. de Chabourot est allé prendre dans la pharmacie d'un hôpital militaire pour en faire son collaborateur de chancellerie , peut-être même son gendre, continuait-elle sans savoir si bien dire Ce n'est pas tout : Mme de Janvry ajoute qu'elle a vu ce personnage a l'hôtel Chabourot, qu'elle a passé avec lui une soirée, qu'elle l'a pris pour un maquignon, et elle répète, en les embellissant, deux ou trois des paroles incongrues qu'a pu prononcer en sa présence l'aide-major, de telle sorte qu'un immense ridicule s'attacha non-seulement à la personne de celui -ci , mais aussi à celle de ses protec--. teurs, qui d'ailleurs avaient commencé de se mettre fortement à l'index par le scandale de la fameuse «cène du contrat, sur laquelle ils n'avaient fourni, que l'on sût, aucune, satisfaisante explication.
Dans un autre monde, à la caserne de laraiî de 1 Oarsine, à la pension des lieutenans et sous-lieu'.euans, à l'estaminet de la rue de la Montagne- Sainte-Geneviève, la chose fut
CHARLES RABOU. — LE CAPITAINE LAMBERT
différemment prise. D'abord, on ne put croire que le Cousinot dont il était question lût celui que l'on connaissait, bien cependant que le moment de la disparition de laide-major coïncidât assez avec la nomination de son homonyme. Mais les deux ofliciers qui lui avaient servi de seconds et qui avaient à se plaindre de n'avoir pas reçu ses adieux, et même, dans les dernieis jours de son séjour rue de Vareunes, d avoir été très peu amicalement consignés à la porte, ne se crurent nullement engagés à garder le secret qui leur avait été demandé sur l'affaire dans laquelle i's avaient été mêlés. Ils racontèrent donc comment l'officier de santé, après son duel, s'était fait transporter à l'hôtel Chabourot, où ils l'avaient vu ensuite installé aussi à l'aise que chez lui. Or, étant nécessaire de trouver une explication à cette singulière faveur de Cousinot auprès de gens auxquels il ne se ramifiait pas naturellement, l'explication fut assez cavalière : on arrangea qu'étant de sa nature passablement Lovelace, laide-major avait trouvé grâce devant la baronne, qui était une vieille coquette à faire cas d'un soupirant taillé eu Hercule, et que sa fortune s'était arrangée par là.
Cette calomnie circulant dans une sphère si fort au-dessous de celle où vivait Mme de Chabourot, ne lui portait pas, ce semble, un grand préjudice; on va voir cependant les effets qu'elle eut pour elle.
Mme Bouvard avait été comprise dans l'oubli général et calculé que l'officier de santé avait fait de ses anciennes connaissances; mais, pour la malheureuse hôtesse, ce déni de mémoire avait été autre chose qu'un déplaisir d' amour-propre, et son cœur, très engagé, comme on le sait dans toute celte affaire, avait été profondément triste de l'abandon auquel, long-tem; savant le départ de Cousinot, elle s'était vue livrée.
Après de nombreux, mais inutiles efforts tendant à découvrir ce qu'il était devenu, la pauvre femme avait obtenu
de savoir, pour tout renseignement, qu'un matin un commissionnaire s'était présenté à l'hôtel du Cantal, porteur de l'argent nécessaire pour payer ce que pouvait y devoir l'officier de santé, et avait enlevé ses effets; à dater de ce détail elle n'avait plus rien appris de lui.
Déjà plus d'une fois, dans sa douleur, elle avait pensé à se rendre à l'hôtel Chabourot, où les accointances que Cousinot avait da y avoir devaient faire espérer qu'on pourrait obtenir de ses nouvelles ; mais, craignant d être mal reçue, la maîtresse de pension, qui avait sa fierté, avait remis pour faire cette démarche, à la dernière extrémité, et elle hésitait encore à s'y résoudre, quand la nouvelle annoncée par le journal, accompagnée du scandaleux commentaire qne nous avons dit ci-dessus, lut enfin portée à sa connaissance.
Alors furent expliquées pour elles les demi confidences que Cousinot lui avait faites durant sa captivité; alors elle se rendit compte de l'empressement qu'il avait eu de connaître ce qui, pendant son absence, se passait à l'hôtel Chabourot, et maudit la faiblesse et l'aveuglement qu'elle avait montrés à se faire la complaisante des jalouses sollicitudes de son infidèle. Furieuse à celte pensée, telle qu'une lionne à laquelle on a ravi ses petits, cette Ariane délaissée puisa dans l'exaltation de sa jalousie non seulement le cour;: voyage de découverte qu'elle avait d'abord médité, mais encore celui d'une descente vengeresse, qu'immédiatement elle arrêta de faire chez celle qu'elle tenait pour sa rivale. Ayant aussitôt fait une toilette recherchée, afin de donner leur pins haut degré de splendeur à des charmes qu'elle allait mettre, à ce qu'elle crovait, en présence de charmes ennemis, elle prit le chemin de la rue de Varennes, résolue , quelque résistance qu'on put lui faire, de pénétrer josqu à la baronne, et se proposant, comme elle le disait élégamment, de lui m.mter une garde et de la s.'boultr un peu proprement.