‹ Histoire des participes françaisChapitre 10 sur 22 · MO · texte numérisé non relu

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risque de les fausser, les formes françaises au cadre de la graiumaire latine. Pour eux, j'ai aimé, c'est amavi. La conséquence, c'est que le participe aimé est le plus souvent actif et invariable. Ce raisonnement n'était peut -êtrepas mauvais; mais on avait contre soi l'usage, et l'on ne sut pas se mettre d'accord. Ramus a des scrupules : il n'est pas activiste absolu. Il cite, fort à propos sans doute, Aristote, Varron et Cicéron, et se déclare en faveur delà doctrine de Marot, exprimée dans les vers suivants, que Vaugelas et Ménage citeront à leur tour :

En fans, oyez une leçon :

Nostre langue a cesto façon,

Que le terme qui va devant

Volontiers régit, le suivant.

Les vieux exemples je -uivray

Pour le mieulx; car, à dire vray,

La chanson fut bien ordonnée

Qui dit : M'amour vous ay donnée

Kc du bateau est estonné (a perdu la tète)

Qui dict : M'amour vous ay do)uuK

Voilà la force que possède

Le féminin, quand il précède.

Or prouveray par bons temoings Que tous pluriers n'en sont pas moins.

11 fault dire en termes parfaicts :

Dieu en ce monde nous a faicls:

Fault dire en paroles pariaicies :

Dieu en ce monde les a faictcs.

Et ne fault point dire en etïaict :

Dieu en ce monde les a fairA, Ne nous a faict pareillement, Mais nous ha faicls tout rondement.

C'est la règle de position.

L'homme qui a le plus étudié et le mieux écrit la langue française au xvi" siècle est certainement l'auteur de la Conformité du langage françois avec le grec. Le chapitre IV est intitulé : Eii quoi espéciallement le participe françois est conforme au participe grec. Ce titre indique assez la préoccupation exclusive de l'auteur, et ses idées ont contribué à égarer certains grammairiens modernes qui ont voulu voir dans nos participes je ne sais quelle parenté avec les participes grecs. Henri Estienne est un

philologue et non pas un grammairien : il ne dit rien de la syntaxe de cette partie d'oraison. Du reste il écrit le participe présent comme l'écrivait Palsgrave et ne soupçonne pas l'existence de la théorie moderne du participe passé. Il dit en parlant des Italiens : Ils ont pareillement pris leur troppo de nostre trop, et en ce trop se sont donnez (donné) trop de licence, [La Précellence du lang . franc. ^ éd. Fougère, p. 343).

Lorsque H. Estienne mourut en 1598, Malherbe avait quarante-trois ans, Vaugelas treize et Balzac était né. C'est la période de transition entre le moyen français et le français moderne. Le participe présent, sous le nom de gérondif, est déclaré invariable ou à peu près, et la règle de position tend à devenir un dogme grammatical. Il est fâcheux que le modeste et sage Vaugelas ait ignoré l'histoire de la langue dont il se fait le législateur. « Qui a jamais dit, s'écrie-t-il naïvement, /«/ reçues vos lettres? » Eh, mon Dieu ! nos pères l'ont dit pendant six cents ans. Vaugelas a fixé en grande partie la syntaxe de nos participes. Mais telle de ses règles vous fera sourire. « Les ennemis nous ont rendu maistres de la ville; nous nous sommes rendus maistres de la ville. « Pourquoi rendu dans le premier exemple et rendus dans le second ? C'est le secret de Vaugelas, et ce secret il le tient de Malherbe, qui le lui confia dans sa vieillesse. Il y a bien d'autres secrets dans la théorie de Vaugelas. Ainsi, en parlant à une femme, on devra dire : Je vous ai veu partir, non veue. Pourquoi? Vaugelas vous le dira, mais vous n'en croirez rien. Ménage, qui n'était pas de la même école, refuse d'accepter la règle de position. Saint-Gelais, dit-il dans ses Observations au mot participe, a dit en parlant d'un médisant '.

Et s'il est homme de bien (îomme il veut partout estre veu, Qu'il parle de son l)ec au mien, (lar j'ai ma réponse préveu.

Ménage ajoute : Rabelais parle toujours ainsi.

Exemple : Galantement s'exerçant le corps, comme ils avaient auparavant lésâmes exercé. (Rab., i, 24.)

Le R. P. Cliifiiet, dans son Essai (tu ne j)ar faite grammaire françoise (Anvers, 1659), est souvent de l'avis de Vaugelas ; mais les exceptions et par suite les difficultés vont toujours en augmentant. Il faut dire : « Le commerce de cette ville l'a rendu puissante, et non rendue. Le commerce nous a rendu puissans et non rendus. » Toutefois, avec les verbes réciproques, le participe s'accorde avec le pronom personnel, comme : Nous nous sommes rendus puissans; excepté quand après le participe féminin du prétérit il y en a encore un autre. Par exemple : elle s'est trouvé guérie, et non pas trouvée. Car au masculin il vaut mieux garder la règle commune des verbes réciproques : Ils se sont trouvez guéris. » On éprouve je ne sais quel soulagement à ne plus retrouver ces lignes dans la sixième édition, qui est de 1700.

En 1660, parut la Grammaire générale et raisonnée, par Arnauld et Lancelot. La doctrine de ces grands hommes est aussi celle de ^'^augelas, mais ils en aperçoivent les incohérences et font de louables efforts pour les faire disparaître ou les expliquer. (( Il n'est pas aisé, dit l'auteur en parlant de certaine règle de Vaugelas, de rendre raison de ces façons de parler : voilà ce qui m'en est venu dans l'esprit. . . Je dis que nos deux participes aimant ei aimé, en tant qu'ils ont le môme régime que le verbe, sont plutôt des gérondifs que des participes; car M. de Vaugelas a déjà remarqué que le participe en ant, lorsqu'il a le régime du verbe, n*a point de féminin et qu'on ne dit point, par exemple, j'ai vu une femme lisante r Écriture, mais lisant l'Ecriture. . . Je crois qu'on doit dire la même chose de l'autre participe aimé ; savoir, que quand il régit le cas du verbe il est gérondif et incapable de divers genres et de divers nombres, et qu'alors il est actif et ne dilFère du participe, ou plutôt du gérondif en ant, qu'en deux choses : l'une, en ce que le gérondif en ant est du présent, et le gérondif en é, i, u, du passé; l'autre, en ce que le gérondif en ant subsiste tout seul, ou plutôt en sous-entendant la

particule en, au lieu que l'autre est toujours accompagné de l'auxiliaire amir, ou de celui d'<?/re, qui tient sa place en quelques rencontres, comme nous le dirons plus bas. 3' ai aimé Dieu, etc.

» Mais ce dernier participe, outre son usage d'être gérondif actif, en a un autre, qui est d'être participe passif, et alors il a les deux genres et les deux nombres, selon lesquels il s'accorde avec le substantif, et n'a point de régime : et c'est selon cet usage qu'il fait tous les temps passifs avec le verbe être : il est aimé, elle est aimée.

» Ainsi, pour résoudre la difficulté proposée, je dis que dans ces façons de parler : fai aimé la chasse, fai aimé les livres, la raison pourquoi on ne dit point fai aimée la chasse, fai aimés les livres, c'est qu'alors le mot aimé, ayant le régime du verbe, est gérondif et n'a point de genre ni de nombre.

Mais dans ces façons de parler, la chasse qu'il a aimée, les ennemis qu'il a vaincus... les mots aimée, vaincus ne sont pas considérés alors comme gouvernant quelque chose, mais comme étant régis eux-mêmes par le verbe avoir, comme qui dirait, quam habeo amatam, quos habeo victos. » (Edit. de 1810, pag. 366 et suiv.).

Cette doctrine, un instant remise à la mode de nos jours, pourrait s'exposer en beaucoup moins de mots : (( le participe est gérondif quand il est variable et il est variable quand il est gérondif. » On pourrait dire encore, puisque le participe est variable ou invariable selon la place qu'il occupe dans le discours : « le participe change de nature en changeant de place. » Vainement on répondra que l'on ne considère pas la place^ mais le sens. Le sens est le même, comme on peut en juger par l'exemple suivant : fai trouvé ce matin la médaille que f avais perdue hier soir. C'est bien une autre difficulté d'expliquer cet exemple de Vaugelas : la peine que m'a donné cette affaire. L'auteur se tire d'embarras en supposant « qu'on a considéré ici affaire comme si c'était l'accusatif ou régime direct du verbe donner, quoiqu'il en soit le nominatif, parce qu'il est à la place que cet accusatif tient ordinai-

Mercier, Participes. 8

rement en notre langue. » On ne rit pas volontiers d'hommes comme Arnauld et Lancelot. mais on conviendra qu'ils abusent étrangement de leur esprit et de la place des mots.

C'est en 1G71) que l'Académie fixa les règles du participe présent. Trois ans plus tard la Grammaire méthodique par le sieur D. V. d' Allais donnait assez exactement ces règles, expliquait à sa manière la règle de position et ajoutait (page 238 et suiv.) : « Nous avons imité les Italiens dans ces façons de parler, parce qu'elles sont quelquefois commodes et surtout aux poètes ; mais, à la vérité, elles sont extrêmement contraires aux lois de la grammaire raisonnable, puisqu'on ces occasions la voix passive usurpe la place de l'active : ce qui est tout opposé au génie de notre langue et à Vhumeur des François, dont le tempérament est beaucoup plus actif que passif. D'ailleurs cette distinction de genre et de nombre dans les participes dont la signification est active, n'est pas seulement irrégulière, mais de plus elle est fade et languissante : et cela est si vray que, pour l'éviter et parler plus vivement, on fait les participes du temps passé de tout genre et de tout nombre devant l'infinitif de la plupart des verbes et dans les prétérits des verbes réfléchis, des réciproques et de plusieurs autres. Exemples: il est allé voir ; elle étoit allé voir ; ils sont allé voir, etc. et non

pas, elle étoit allée, ils sont allez voir Je sais bien que

tout le monde ne demeure pas d'accord de ces constructions et qu'il n'est rien dans notre langue de plus contesté et de plus difficile à décider que cette question ; mais je suis persuadé que le parti de la voix active est le meilleur et que, si les auteurs qui sont pour l'opinion contraire avaient bien distingué les choses et considéré le génie de notre langue, ils ne seroient pas si entêtés de ces ftiçons de parler italiennes, qui sont en cette occasion extrêmement fades et dégoûtantes. »

Il est original d'appeler le patriotisme au secours d'une théorie grammaticale ; mais l'auteur veut trop de mal aux Italiens, qui ne sont pour rien dans le désarroi de notre syntaxe.

Les choses n'allaient pas mieux en 1705. Un secrétaire de l'Académie française, Regnier-Desmarais, se déclarait hardiment contre la règle de position et pour la syntaxe de Rabelais. On lit dans le Traité de la grammaire franço?"5e(pag. 495): «Amiot, dans sa traduction de Plutarque, en parlant des oracles de la Pythie, dit: La couronne des Cnidiens que Philodemus le tyran ON^ïidomiék Pharsalia, etc. Racine a dit dans une de ses préfaces : Ces approbations m'ont confirmé dans l'estime et dans la vénération que j'ay toujours eu pour les ouvrages des anciens. J'a}^ peine à croire que cette phrase où le participe eu est employé comme indéchnable, puisse estre justement condamnée. » Régnier donne ensuite la règle qui nous paraît la plus acceptable en dehors de la tradition. Il faut dire : Ces livres, je les ay rangé par ordre dans mon cabinet ; le participe marque l'action. — Ces livres, je les ay rangez, par ordre dans mon cabinet ; le participe marque l'état.

Buffier, dans sa Grammaire française, qui est de 1709, montre moins de hardiesse, mais n'a pas encore trouvé la théorie actuelle. Il dit en parlant du participe passé : « On l'appelle déclinable quand on le fait accorder en genre et en nombre avec le substantif; mais de marquer précisément quand il l'est ou ne l'est pas, c'est une des plus grandes difficultés de notre langue. » Et Buffier donne des exemples comme ceux-ci : La peine que se sont donné mes amis. Les personnes que j'ai entendu chanter, et non pas entendues.

Il faut aller jusqu'à Condillac et Beauzée pour trouver la fin de ces longues incertitudes (1767).

Ainsi depuis son origine jusqu'au xviii^ siècle,, la syntaxe du participe français a toujours subi une double influence: la première, qui est le génie propre de la langue, l'influence française, tend à considérer le participe passé comme l'élément principal du temps composé. Dans /«/ aimé, j'ai lu, les participes aimé, lu, construits avec l'auxiliaire avoir, sont indépendants de leur régime ; ils le gouvernent et se le subordonnent. La seconde est l'influence latine et grammaticale ; elle tend à faire de l'auxiliaire

l'élément principal du temps composé et à placer le participe dans une dépendance absolue. Dans les querelles entre grammairiens, les partisans de l'indépendance du participe s'appelaient activistes, leurs adversaires prenaient le nom de (xissivistes. Au xf siècle, le grammairien ne voyait dans j ai ainiéc la patrie que le latin habeo amaiam patriam : la patrie, dans cette construction, c'est ce dont on parle, aimée c'est ce qu'on en dit; de là la subordination du second terme au premier. L'esprit français, grâce sans doute à la place qu'occupe ici le participe, triompha de bonne heure des tendances grammaticales et l'accord fut de moins en moins goûté. On dut protester dans les écoles : il y eut des réactions. Crestien de Troyes et, en général, le xiii' siècle revinrent à la tradition latine, mais sans réussir à la faire prévaloir. Au contraire le régime préposé au participe faisait songer à l'accord et le provoquait en quelque sorte. L'usag-e, se rencontrant avec la tradition, obtint à peu près force de loi, et les grammairiens du xvif siècle, qui avaient trouvé de bonnes raisons pour condamner l'accord quand le participe précède le régime, crurent en trouver de meilleures encore pour le justifier quand le régime précède. Mais une autre preuve que l'accord est antipathique à la langue française et lui a été imposé sans nécessité et sans avantage par la tradition latine et les g-rammairiens, c'est la manière dont le participe a été traité dans les patois.

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