PATOIS DU NORD
Les patois picard, rouchi, wallon, ont été l'objet d'une étude sérieuse par M. l'abbé Corblet [Glossaire du patois ■picard. )
Dans la Chanson de Bouhourdis, extraite d'an manuscrit de 1649, [Gloss., p. 5), le participe est traité avec un grand sans-gêne.
La jeune Cœurette dit :
Au cordognez m'en suis allé Unz pies descaux, l'autre cauché.
Et plus loin :
Sa révérence il m'a tirée :
Oui da, ma Gœurette, mon Babé,
Vostre sole j'y referay.
L'accord, nécessaire dans le premier exemple, est sacrifié à la rime, et c'est en dépit de la rime qu'on le fait dans le second, où la logique ne l'exigeait point.
Dom Ch. de la Rue, né à Corbie, en 1684, a laissé des épîtres en patois. L'accord ne s'y fait point, ou ne s'y fait point d'après une règle.
Glossaire j p. 69 :
Et pis, dites m'en peu, chelle quotte lettre Qu' ej' vos avoes chargé d'ermettre A no cousaine, et l'o-t-elle lu ?
Et que vos o-t-elle repondu ?
Ibid., p. 72 :
Vo fête, qu'os n'ons apprins qu'enhui.
Nos os rendu pus ahuris
Qu'en cot qu'est prins par enne soeris.
Le traitement du participe est de soi chose si indifférente, sinon pour l'auteur, du moins pour ses copistes, qu'il fait l'accord tantôt pour la rime et tantôt contre la rime, absolument comme dans la Chanson de Bouhovrdis .
Ibid., p. 69 :
J'vos diroës bien des coses encoére ; Mais j'ies ai ojord'hui passées Parch' q' sus un peu trop pressé.
Nous n'avons pourtant jamais rencontré l'accord avec un régime postposé.
Ibid., p. 68 :
Quand donc j'ai vu ni'peine inutile iJ'enne voix faible et toute débile J'ai dit : adiu, min frère, adiu.
Schnakenbnrg , p. 268 :
J'ons pris chell' libarté que d'y joindre enne rose Et pis not 'tchoeur avuc
Mercier, Participes. 9
Delboulle, Glossaire de la Vallée cVYères, p. 249 :
Vo kien a déchiré eune grande pannée d'em'robe.
Ihid., 288 : Où avez-vous recoué eune pareille servante ?
La vallée d'Yères est dans l'arrondissement de Neufchatel en Bray. M. l'abbé Decorde avait déjà, donné un Glossaire de ce patois. Ni dans l'un ni dans l'autre, nous n'avons trouvé les exemples que nous y cherchions. Ce patois, intermédiaire entre le picard et le normand, nous est familier. On y dit : la pannée d'em'robe que vot kien a déchiré. — La grande servante qu'il a recoué à Londinières.
PATOIS DU NORD-OUEST (Normand-Manceau-Gallot)
Si l'on part de l'embouchure de l'Arques, à Dieppe, pour aller rejoindre le cours de la basse Loire vers Saumur et Angers, on aura à peu près le pays que nous voulons désigner. Sans doute on pourra signaler bien des différences de langage dans cette grande étendue de terres ; mais notre plan ne nous permet pas d'entrer dans les détails. Il n'y aurait d'ailleurs aucun avantage : nous étudions une particularité syntaxique, et il nous suffit de montrer qu'elle est à peu près la même partout où nous pouvons l'observer.
Aucune contrée de la France n'est plus riche en Glossaires que le Nord-Ouest : aucune ne nous a fourni si peu d'exemples. Heureusement nous avons pu étudier par nous-meme la syntaxe de presque toute cette contrée. Nos exemples ont été recueillis à la campagne, le plus loin possible des villes, et de la bouche de pereonnes illettrées. La prononciation des voyelles finales varie moins qu'on ne serait tenté de le croire : c'est, en général, celle que nous avons notée dans le patois de CliaroUos. Le Bas-Normand aime à garder le / ou le d final
du vieux français : do}i?iet, pa?'ted, ^partagé ; ^SiV exem\)le, j'ai parlet à lui; je lui ai parlé. Cette particularité se retrouve dans le Poitou.
Il ne nous échappe pas que les terminaisons en è et ai pourraient à la rigueur s'écrire èe et aie ou aye et prendre ainsi l'apparence de terminaisons féminines. C'est même ainsi qu'on les écrit souvent dans les patois de l'Ouest et en particulier dans la Mée (Blain et Fougeray, Loire-Inf.), où le ay est si accentué qu'il faut l'avoir entendu prononcer pour s'en faire une idée. L'objection, si on la faisait, ne serait que spécieuse : le masculin sonne très souvent comme le féminin, et par conséquent le participe est invariable. L'orthographe ne relève ici que de l'oreille et c'est pour cela qu'il est si difficile d'écrire le patois « Je ne me flatte pas, dit Reveillère-Lepaux [Notice du Patois vendéen, 65), d'avoir saisi la vraie orthographe dans un langage purement oral. Elle est toujours plus ou moins arbitraire- »
Il nous semble étabh par la prononciation que l'accord se fait en Normandie et en Bretagne (Côtes-du-Nord), quand le régime est un des prônons personnels le, la, les, etc., placé avant le participe. Il n'a pas lieu quand le régime est le pronom relatif que ou un interrogatif. L'accord, d'ailleurs, ne se fait qu'en genre.
Haute Normandie : Ch'est eune banne farche cte-la : Tu sais bien, la pièche ed chent sous qu'aile avait trouvai en rvenant d'ia messe, ed quey qu'aile était si contente ? Ch'était s'n homme qui Pavait laissaye quierre (cadere) d'sa pouquette en halant son moucheux.
La pèdrix qu'not maîte a tirai est tumbaîe à la falaise et ch'est les gablous qui l'ont ramassaie.
Que d'ferdaines il a fait dans sa vie, çu gas-la ! — Cobien d'berbis qu'vos ez vendu à la fère (= foire) ?
Bessin, Romania, v, p. 375 :
E qu'la clé ne tu perdue Dan un pré prêt a toquié (faucher).
E qu'ia bon' t'am' qui la trache Eusse les deux us queurvé.
Côtes-ihi-Nord : L'avène que j'ai smaî dans le clios du chming-iie as Treis Cornières n'a pas boutai.
Queux nouviautës qu'vez eu ed vot gâs l Erviendra-t-y bientôt à l'hôtieux l ((Quelles nouvelles avez-vous eues de votre fils l Reviendra-t-il à la maison ?)
Pays de la Mée (Loire-Inf.) : Ramasse don ton feing pus d'ajot ; ve}^ don la meule à Yaume comme il l'a bien clmpironnaîe.
Et de l'iâù, as-tu étai en q'ri pour les clivaû ? Nouna, j'ai étai q'ri la jument gare, mais je n'iai poué veïœ.
Pays de Retz : Les veignes que j'avons piantei sont ben malades.
Tu se bé, tote la jarosse (mauvaise herbe) qu'était dans note bié, j' l'avons tote arrachete de mérianneie.
Il y a dans veiïe et dans la plupart des participes précédés des pronoms la, les une sorte de sentiment de l'accord. La prononciation oblige souvent d'ajouter un e mi-muet. Cette prononciation^ nous disait un lettré du pays de la Mée, est à peu près celle de la diphtongue allemande du.
Dans le Dialogue des Trois Vignerons du Pays du Maine, publié par Schnakenburg, p. 269, il n'y a point de construction qui exige l'accord. D'ailleurs, ce patois tient de très près à ceux qu'on appelle patois du Centre et dont M. le comte Jaubert a donné le Glossaire.