PARTICIPE PASSE AVEC L AUXILIAIRE ETRE
Verbes neutres
Le participe passé passif exprimait, dans la langue classique, un acte accompli, Amatus sum signifiait donc littéralement : je suis ayant été aimé et par suite /«z été aimé. Cependant comme le participe latin exprime, en même temps que l'acte accompli, la durée et la permanence de l'acte, ce participe était souvent employé pour exprimer un présent. Ex. :
Nûcturnisque Hécate triviis ululata per urbes.
(Virgile.)
Non mihi quàm fratri frater amale minus.
(Ovide.)
C'est pour cela sans doute que, même à l'époque classique, pour marquer fortement le passé et faire disparaître toute équivoque, on disait amatus fui, je fus aimé, au lieu de amatus sjon, qui, pour le peuple, signifiait je suis aimé. Aussi lorsque les formes savantes amor, amabar, amabor, amer, amarer eurent disparu, on remplaça amor par amatus sum, amabar par amatus eram, etc., et l'on dit au temps passé amatus fui. « Dans les recueils de diplômes mérovingiens, on trouve à chaque page ces
formes nouvelles : omnia quœ ibi sunt aspecta (pour aspectaiitur), — sicut à nobis praesente tempore est possession (pour possidetur), etc. » (M. Brachet, Grammaire historique, p. 191.)
Reste à expliquer l'origine du participe passé des verbes neutres inconnu en latin classique et la singulière propriété qu'a ce participe conjugué avec l'auxiliaire être de signifier un temps passé, tandis que le participe passé des verbes passifs, conjugué avec le même auxiliaire, marque toujours un temps présent. Ainsi, nous sommes tombés est un passé, — nous sommes aimés est un présent de l'indicatif.
Parlons d'abord de l'origine de ces participes.
Le verbe neutre en latin n'a point de participe passé ; mais l'on formait du supin et l'on employait dans le sens impersonnel une sorte de participe neutre passif. On disait pugnatum est, ventum est, etc. Ex. :
Virgile : Ventum erat ad limen ... [On était arrwé au seuil du temple.)
La foule devait trouver cela bien subtil et, de l'existence du neutre, on dut souvent, comme les élèves de nos collèges, conclure à l'existence du masculin et du féminin. La pente était d'autant plus glissante que le participe existait à tous les genres dans beaucoup de composés de ces mêmes verbes. On disait et on écrivait inventus., a, um ; circumventus, a, um, etc. Des peuples comme les Gaulois, à qui l'on imposait la langue latine, ne devaient pas faire difficulté de ^weventus est prœtor, le général est venu, lorsqu'ils entendaient tous les jours de la bouche de leurs vainqueurs des phrases comme celles-ci : Hostes circumventi simt; inventa via est. On finit donc par dire : Ventus sum, je suis venu; casus est, il est chu, et ainsi avec tous les verbes neutres, môme avec ceux qui n'admettent plus aujourd'hui cette construction. On lit dans la Chanson de Rolland :
Ue tûtes parz esl Munjoie e.scriée.
On trouve encore dans Rabelais (liv. I, 43) : « Dont estimarent que Gargantua estait foui avec sa bande. » Estait faui est la traduction de fugitiis erat et non pas de fugatus erat; ni le mot ni le contexte ne permettent le moindre doute. Une autre preuve de ce que nous avançons est l'emploi, au sens passif, du participe passé du verbe neutre stare. Déjà le latin classique, surtout en poésie, remplaçait souvent esse "^s^v stare, qui faisait image.
Et cornu ductus stabit sacer hircus ad arain.
(Virgile.)
Sla.t ductis sortibus urna.
Stare a fourni au verbe substantif français au moins le participe passé été (esté, ested, status). La Chansan dit :
En cest païs avez eslet sed anz.
C'est plus frappant encore en italien. Ega siim status, ego sum stata y est traduit à la lettre : lo sona stata, io sono stata, je suis esté, je suis estée. On a vu plus haut que cette locution est encore en usage dans le patois languedocien.
Il demeure donc prouvé que les verbes neutres ont eu dans le latin populaire, peut-être, à une époque plus ancienne, dans le latin rustique, des participes passés passifs. Le français a hérité de cette forme verbale et admis toutes les constructions en usage avec le participe passif latin. Il a Ali f ai été, habea statum; comme on disait habea cognitwn ; je suis venue, sum venta, comme amata sum ; lui arrivé, eux vemis, comme quo audita, quibus dictis.
Mais si je suis venu, nous sommes tombés s'expliquent par analogie avec je suis aimé, nous somme-> aperçus, on ne comprend pas tout d'abord pourquoi la même forme marque le présent dans les verbes passifs et le passé dans les verbes neutres. Ce n'est pas seulement parce que le participe neutre, ventns, casus, status, marquait l'état résultant de l'action : les participes actifs cognitus, amatus.
inlerfevim, avaient tout aussi bien cette propriété. Ce n'est pas non plus parce qu'on le construisait avec le verbe mm : le participe passé passif se construisait avec ce même verbe et donnait un autre sens. Un fait grammatical si important doit avoir une cause puissante et, pour ainsi dire, palpable. Cherchons.
L'esprit analytique ou, si l'on aime mieux, l'évolution naturelle de la langue avait remplacé par amatus sum la forme latine amor, et avait retenu, pour exprimer le parfait passif, la forme amatus fui. Par analogie avec amatus sum on maintint la forme sum ventus. Mais de même qu'on gardait la forme active amo, j'aime, on gardait nécessairement la forme neutre venio, je viens; curro, je cours. Ventus sum, qui aurait pu signifier le résultat de l'action aussi bien que sum amatus, conserva la signification qu'il avait dans le latin classique [ventum est, jnignatum est) et fut employé parallèlement au parfait classique, veïii, qui resta comme amavi. On eut ainsi un passé défini, je vins, et un passé indéfini, je suis venu. Il n'y a pas jusqu'à ventus fui, dont on n'avait pourtant que faire, qui n'ait reçu droit de bourgeoisie et servi, sous le nom de passé antérieur, à exprimer une nuance, je fus venu. Il fut même, du xf au xiif siècle, le plus employé de tous ces temps, ce qui s'explique par l'habitude où l'on était de marquer le passé passif par fui avec le participe. Les exemples abondent. En voici quelques-uns :
RoNCisvALS, édit. F. Michel, 10795 :
Vos fustes nés, biaus Sire, en Bethléaiit.
Bois, 15 : E prise i fud l'arche, e 7norz i furent les fiz Hély. — Le traducteur avait pourtant sous les yeux : Et arca Dei capta est, duo quoque filii Hely mortui sunt.
Bois, 137 : E ço furent les noms de ces qui f/rent nedz en Jérusalem.
Cet emploi de fui remonte plus haut que le roman. Dans les textes latins où la décadence est le plus marquée le participe est presque toujours construit avec le passé
de l'auxiliaire. On voit que c'est la forme autorisée et d'usage.
Meyer, Textes Bas-Latins, V^ partie, p. 12 : Venientes ad ipso placito, sicut eis fuitjudicatum, ante ipso vigario vel ante ipsos pagensis, ad ipso judicio vel ad ipsa cruce visi fuerunt. Sed ipso illo omine, qui ipsa terra proprisit, ad ipso judicio vel ad ipsa cruce visus fuit cadisse. Sed dum hac causa sic fuit inventa...
La même pièce fournit un exemple de cognitum est employé pour cognocistur. Dum et omnibus non es incognitum qualiter veniens homo alius, etc.
Verbes pronominaux
Les Grecs et les Latins avaient deux manières d'exprimer qu'une action est causée et soufferte par la même personne. Ils employaient un verbe actif avec l'accusatif d'un pronom personnel, ou bien ils se servaient de la voix moyenne ou réfléchie. Très fréquente en grec, mais le plus souvent indirectement réfléchie, la voix moyenne n'était pas non plus rare en latin. Exemple :
Virgile, Enéide, ii, 226 :
.... dracones
Effugiunt, saevœqne petunt Tritonidis arcem : Sub pedibusque Deso, clipeique sub orbe legunlur.
Tegimtur, comme effugiunt et petunt, marque une action et cette action est soufferte par le sujet. 11 en est ainsi de conduntiir dans le vers suivant :
Scandunt rursus equum, et nota condunlur in alvo.
Le français, dont le génie est d'arriver à la clarté par l'analyse, construisit avec le verbe, pour marquer plus fortement le sens réfléchi, le pronom personnel ?ne, te, se, qui prit la forme d'un régime direct, mais s'employa aussi bien avec les verbes neutres qu'avec les verbes
actifs. On a dit (voy. plus bas) .v^ combattre, se dormir, se (jésir, etc., et Ton dit encore s'en aller. De là de grandes difiicultés dans l'histoire de cette construction. Les savants sont loin de s'entendre.
DiEz, m, 176 : Souvent des intransitifs ou des transitifs employés avec une valeur intransitive... s'adjoignent arbitrairement un pronom personnel qui se met an datif. Et il cite les verbes provençaux s'anar et s'en anar ; s'en issir, se morir, se laisser, etc.
Littré [Hist. de la Langue française, ii, 317) soutient aussi que le pronom ^^ n'est point un accusatif et représente aussi bien le datif et les autres cas, excepté le nominatif; c'est un régime indéterminé sans cas déterminé.
M. Gessner, [lahrbuch, fur romanische imd englische Sprache nnd Literatur, xv, p. 201) combat Diez et Littré et donne aussi sa théorie. Les verbes pronominaux se divisent en pronominaux proprement dits et en verbes accidentellement pronominaux. Se blesser, se louer prennent le régime se comme ils en prendraient un autre.
Les premiers peuvent se diviser :
1° En verbes qui ne se présentent qu'avec le pronom et ne sont ni transitifs ni intransitifs: par exemple, se repentir.
2° En verbes évidemment intransitifs, s'en aller.
3" En pronominaux dérivés de verbes actifs comme s'apercevoir, se douter de quelque chose (en vieux français on disait douter quelque chose). Ces derniers peuvent être considérés comme essentiellement pronominaux, puisqu'ils changent de signification en prenant la forme réfléchie.
Le pronom se dans les verbes essentiellement pronominaux est toujours à l'accusatif; mais cet accusatif n'est point un régime: on pourrait l'appeler le cas réfléchi, littéralement le cas qui transporte la signification verbale du dehors en dedans. Dans il se repent de sa conduite, le véritable régime est de sa conduite. On s'en fera une idée en comparant les deux locutions il raille son adversaire et il se l'aille de son adversaire. Le mot adversaire est dans l'un et l'autre cas l'objet de la raillerie. C'est parce que
le pronom est à l'accusatif qu'il a fallu mettre le second terme à un cas indirect.
Il ne faut pas voir avec Diez un dativus commodi dans s'aller, se issir, se mourir. La logique n'a rien à reprendre à ce procédé, mais l'usage de conjuguer toujours ces verbes avec esse n'est pas expliqué par ce datif. Sans doute l'expression /<? me suis allé n'a rien de surprenant puisqu'on ait Je suis allé; mais quand il s'agit de verbes comme gésir, dormir, qui sont intransitifs et qui font/ ai dorini, est-il possible qu'un dativus commodi joint au verbe pour exprimer une nuance légère puisse avoir assez d'influence pour faire préférer un auxiliaire à l'autre \ On voit bien que le pronom avait un autre rôle et changeait profondément le sens du verbe.
Le principe de l'accusatif est démontré par les règles des grammairiens français sur la variabilité des participes des verbes réfléchis. Ils ont raison lorsqu'ils croient le pronom un accusatif, mais ils se trompent lorsqu'ils le croient le régime dans les verbes pronominaux ... On s'étonne de les entendre parler de l'influence du régime direct sur le participe d'un verbe décidément intransitif.
Mais pourquoi l'italien, le provençal et le français préfèrent-ils dans la conjugaison des verbes réfléchis esse à hahere ? Rien de surprenant quand le verbe est essentiellement réfléchi, puisque esse est l'auxiliaire le plus employé pour la conjugaison des verbes intransitifs. Il n'en est pas de même quand le verbe est et reste actif, par exemple, je me suis loué. On aurait aussi bien fait d'employer habere ; mais l'emploi de esse se justifie: ce verbe retient quelque chose d'intransitif ; l'objet est le sujet lui-même, l'action reste enfermée dans la personne qui agit. Quoique aujourd'hui il soit plus dans le génie des langues allemande et française de prendre ces verbes dans le sens transitif, il n'en est pas moins vrai que le roman à sa naissance était plus frappé de leur nature intransitive. On n'a pas d'abord distingué dans sa forme le verbe essentiellement réfléchi de celui qui ne l'était qu'accidentellement. On trouve cependant quelques cas de
habere. Diez (m, 291) se demande si ce n'était pas toujours hahere. La difficulté en serait augmentée, car il faudrait expliquer ce changement. Mais il n'en a pas été ainsi. Toujours esse a été employé, même avec les verbes transitifs. Ex.:
Fragm. de Valencienncs : Quant il se èrent convers de via mala.
Ch. de RoL, 3778 :
Vengiez m'en sui, mais n'i ad traisun.
Ihid., 2053 :
Sempres murrai, mais chier me sui venduz.
On a de nombreux exemples à^ habere.
La Vie Saijit Alexis, 58, 3 :
Parfitement s'ad a Deu comandet.
Job, 451, 4 : Dunkes qui unkes est enileiz en soi^ cil soi at dedenz soi mis en hait.
Ibid., 445 : Et en cel requerremenz fiert-il celui plus grivalment ki soi at espar gniet plus molement.
Ibid., 469, 1. 33 : por ce que nostre sires a toloit a nos la lumière de sa vision, soi at il en un repunailh de ténèbres devant les oez de nostre pensé mis.
Ibid., 484, 22 : La humaine airme. . . at perdut la lumière des nient veables choses, et si soi at tote espandue en l'amur des véables.
Ibid., 488, 1. 18 : Et por ce que la humaine pensé. . . soi ait estendue.
Ibid., 515, 1. 13 : Tant les rezoit plus fortement quant eles vinent que il voiseusement s'en at davant armeit.
On voit que habere ne se trouve qu'avec les verbes transitifs et accidentellement pronominaux. Les exceptions sont rares.
DoLOPATHos, V. 9378 : Ele ne s'an a pas aperceue.
Or si esse est véritablement l'auxiliaire préféré avec les verbes essentiellement réfléchis, il s'ensuit qu'on les distinguait un peu de ceux qui ne le sont qu'accidentellement.
Gessner combat la théorie de Littré : elle manque, ditil, de simplicité. Le verbe réfléchi est tout moderne et il est dangereux de chercher chez les anciens des formes analogues qu'ils n'avaient pas. Si le pronom se n'est pas accusatif, pourquoi faut-il le prendre comme accusatif pour expliquer la flexion du participe que Littré ne laisse pas d'expliquer par l'influence du régime qui précède l II n'est pas heureux dans l'explication des verbes /a/je/'ceyo/r d'une chose, se connaître en une chose. Selon lui, ces verbes sont neutres, le pronom se ne donne qu'une relation verbale et ne change pas la construction; en réalité, ces verbes réfléchis résultent de verbes transitifs dont le régime a été obhgé par le pronom se de se changer en génitif.
Une particularité remarquable dans le vieux français, c'est que le pronom personnel est souvent supprimé.
Vrai Aniel, p. 29, v. 164:
Quant vous les verres esgoïs Et que cascuns des encantés lert de son fans aniel vantés.
Du reste on y regardait les verbes réfléchis comme intransitifs et par suite le participe s'accordait avec le sujet, c'est-à-dire se mettait au nominatif, même dans le cas où le verbe avait un régime direct autre que le pronom.
Fierabras, v. 876 :
Grans caus se sunt doné.
Des traces de l'ancien usage se remarquent encore dans les écrivains des xvi' et xvif siècles. Ainsi :
Montaigne: Jusques aux enfants qui se soiit donnez la mort.
MERCiEii, Participes. 10
Rabel : Ils se sont frottés leur main (Voy. Chabaneau, Con/iig. française, nouv. ëdit. p. 24). — Corn. : Nous nous sommes rendus des preuves.
La conclusion pratique de Gessner, c'est qu'il faut, en général, donner à l'accord des verbes réfléchis la règle historique : le participe des verbes réfléchis est en accord avec le sujet; cependant, si le pronom réfléchi est évidemment au datif, la langue moderne renonce à l'accord.
Nous osons à peine espérer de n'avoir rien omis d'important dans ce très remarquable travail. Tous nos efforts ont tendu à cette fin. Un savant professeur d'Augsbourg, M. Stiebel, délégué par le gouvernement bavarois à l'exposition de 1878, a bien voulu consacrer de longues heures à nous Hre et à nous commenter l'article du Jahrbuch. Puissions-nous avoir tiré le meilleur parti possible d'un secours si gracieux et si inespéré !
M. Chabaneau (nouv. édit., 23) justifie pleinement la théorie de Gessner, qui fait du pronom se un accusatif. (( Conjuguer avec l'auxiliaire^//'*? des verbes ayant, comme ceux-ci, un complément direct, ne constitue nullement une anomalie, comme le croient des grammairiens. L'erreur de ces derniers provient de ce qu'ils ne se rendent pas compte du rôle de l'auxiliaire en composition, rôle qui se réduit à tenir lieu de flexions. Au parfait comme aux autres temps composés, nos verbes ont leurs flexions séparées du thème ; cette flexion, qui est «/si le sujet est agent, se change en suis s'il est en même temps patient ; mais il n'y a rien de changé pour cela dans les rapports du verbe avec son complément : dans je me suis frappé, par exemple, me est le complément de suis frappé, comme il le serait de ai frappe dans la phrase supposée plus correcte je niai frappé, comme il l'est de frappe dans je me frappe, et Ton n'est pas plus fondé à le considérer comme le complément de suis dans le premier cas et de ai dans le second, qu^on ne le serait, dans le troisième, à séparer du thème la flexion e pour le lui attiibuer comme régime. Je me suis vengé, pour prendre
un autre exemple, est identique, pour la forme comme pour le fond, à me ultus siim. Dira-t-on aussi que me est ici le complément de sum ? évidemment non ; ou qu'il est anormal de donner un complément direct à un verbe auquel un temps de sum sert de flexion 1 Evidemment encore personne ne s'en étonne. Qu^on ne s'étonne donc pas davantage de voir en français des verbes conjugués avec être, dans les temps composés desquels cet auxiliaire ne joue pas d'autre rôle que sum dans ceux des verbes déponents latins, recevoir comme ceux-ci un complément direct. » Ce commentaire français de la théorie de Gessner est admirable de justesse et de clarté. Nous n'avons rien à y reprendre, rien à y ajouter.
La théorie de Diez conduit à admettre que je me loue répond au latin me laudo et je me suis loué à mihi laudavi, ou, comme d'autres l'ont proposé, kego mihi sum laudatus (Gessner, loc. cit.).
C'est sans doute pour échapper à cette conclusion que Littré suppose un régime indéterminé sans cas déterminé. Il oublie que l'idée de cas est exclusive de l'idée d'indétermination. On peut diminuer le nombre des cas et même les supprimer tout à fait; mais en rappeler la notion, c'est rappeler un mot fléchi au génitif ou au datif, etc., suivant la langue et toujours dans un but parfaitement déterminé. Mais n'y a-t-il rien à garder de la théorie de M. Littré? Dans les verbes essentiellement pronominaux, la logique permet de n'accorder au pronom se que la valeur d'une particule significative du sens réfléchi, comme la particule à'v, en grec, est le signe du conditionnel; comme shall ei will, en anglais, sont signes du futur ; comme être et wmr déposent, en français, leur signification temporelle pour ne plus jouer que le rôle d'une simple flexion. On pourrait invoquer à l'appui de cette théorie la facihté avec laquelle le vieux français emploie ou n'emploie pas la particule sans modifier, d'une manière appréciable, la signification du verbe. Il va sans dire que la particule se est formellement un accusatif comme le veut Gessner ; mais le français lui a de bonne
heure retiré la signification qu'elle avait en latin et qu'elle conserve dans d'autres constructions.
Dans les exemples suivants, on ferait un contre-sens si l'on laissait au pronom se toute la signification qu'il a dans le latin classique.
Eidalie :
Por 0 s' furet morte a grant honestet. Enz en l' fou la gettorent, com arde tost, Elle colpes non avret, por o no s' coist (1).
Furet c'est fiierat, et cw're, au troisième vers, est pour brûler, coquere. Ainsi nous avons d'une part, elle se fut morte, et de l'autre elle ne se ciàtpas, c'est-à-dire le pronom se construit avec un verbe neutre et avec un verbe actif, l'un et l'autre avec la signification réfléchie. La locution elle se fut morte est étrange, mais n'est pas rare.
Meyer, Textes, i, p. 136 : E can se foron disnat, comandet li que tornes al legh.
Quand ils se furent dinés est une construction identique à elle se fut morte, et il nous semble que ni dans l'un ni dans l'autre exemple le pronom n'a conservé sa valeur. 11 en est de même dans :
Rois, 15 : Aparcéurent sei que l'arche fud venue en l'ost.
Roncisv., 9082 : Mais li solaus se prinst à esconser.
Rois, 13 : De redhiei s' apparut Deus en silo.
Ch.de Roi. , 1345:
E Oliver de ferir ne se target.
Saint Bernard, 537 : // se combat jà encontre tes anemis.
On a déjà dit que dans le vieux français ce pronom s'exprime ou se retranche à volonté. On dit se noier ou noier, se dormir ou dormir, s'ester ou ester, etc.
Saint Bernard, 521 : Certes semblant sunt àceoskiplongiet sunt en aucune grant awe et ki en péril sunt de noier.
(I) Nous mettons le signe ' après s, l, pour faciliter la lecture du texte.
Ch. de RoL, 2521 :
Par tuz les prez or se dorment li Franc. Berte, xiii :
Anuit avecques moi ferai Bertain dormir.
Ch. de Boi., 501 :
Enz el' vergier s'en est alez ii reis.
IbkL, 165 :
Desuz un pin en est li reis alez.
IdkL, 2105 :
Li Empereres s'estud, si l'esculta.
lôid., 671 :
Sur l'herbe verte estud devant sun tref. Puisque tel est le rôle du pronom, le participe sera traité comme s'il était seul, c'est-à-dire s'accordera avec le sujet du verbe être avec lequel il est construit. Le tableau suivant rend sensible la convenance de l'accord avec le sujet.
Elle (se) est abstenue;
Elle (se) est repentie;
Elle (se) en est allée;
Elle (se) est débattue ;
Elle (se) est aperçue.
Ce n'est là qu'une démonstration indirecte; la preuve directe, impossible en français moderne, peut se faire en vieux français. On sait que le singulier masculin prend un s au nominatif et n'en prend point au cas régime ; que le pluriel, au contraire, prend un s au cas régime et n'en a point au nominatif. Ex. :
Ch. de Bol., 2087 :
E dist un mot : Ne sui mie vencuz ; Ja bons vassals n'en iert vifs recreûz.
Boncisv., 1950 :
Parmi le cors li mait le fer tout nu, Plaine sa lance, l'abat mort estandu.
Ch.de Bol. ,U1Q\
Quant Caries veit que tuit surit mort païen.
Roncisv., 2134 :
Touz les ont morz, ocis et confundus.
Le participe des verbes pronominaux suit exactement cette syntaxe. Ea:. :
Sujet singulier
Ch. de RoL, 2041 :
A cels d'Espaigne mult s'i est cumbatuz.
Sempres murrai, mais chier me sui vendus.
IhkL, 2083 :
Turpins de Reins, quand se sont abaluz.
Roncisv., 1822 :
As pors d'Espaigne s'en est entrés RoUans.
Sujet pluriel Ch.de Roi. ,2S10:
Païen d'Arabe des nefs se sunt issut.
Rondsv., 1790 :
Si com.li ranc se lurent rencontré.
Rois, 24 : Il sourent que assemblé se furent li iiz Israël.
Cette théorie, qui laisse le pronom personnel à l'accusatif et lui attribue pour fonction principale do marquer la signification rétlécliio du verbe, est-elle bien celle que concevait Gessner quand il disait de l'ancien pronom se : C'est le cas qui transporte Paction du verbe du dedans au
dehors ? Nous n'oserions l'affirmer. On peut être vague en allemand; mais le français veut être clair, au risque de se tromper.
Participe passé construit absolument
Nous avons vu que le participe présent peut former une proposition dite absolue. Il en est de même du participe passé. Cette construction est fréquente à l'origine de la langue. C'est le tour latin, moins l'ablatif, qui se trouve remplacé par le cas régime. Ex. :
Meyer, Textes, I, p. 33 : E fâcha la céna, cum diables ja agués mes eu cor que Judas lo trais = et ccena facta, cum diabolus jam misisset in cor ut traderet eum Judas.
La langue d'oil suit en cela le provençal.
Ch.de Roi. , v. 083 :'
Kar à mes oilz vi treis cent mille armez, Osbercz vestuz, alquanz helmes fermez.
Ibid., 695 :
Si recevrai la lei que vus tenez, Jointes ses mains, lert vostre cumandez.
Tbid., 710 :
Païen chevalchent par cez greignurs valées, Osbercs vestuz e brunies endossées, Helmes laciez e ceintes lur espées, Escuz as cols e lances adubées.
Roncisv., 730 :
Vint i Rollans, son aubert endossé.
Le français moderne a gardé ce tour.
Corneille, D. S anche, i, 3 :
Je lui fis si longtemps bouclier de mon corps, Qu'enfm autour de lui ses troupes ralliées. Celles de l'ennejni furent sacrifiées.
Si l'on veut bien se rappeler ce que nous avons dit du participe passé des verbes neutres, on comprendra pourquoi le français possède une ressource que n'avait point le latin : il peut construire absolument le participe passé des verbes neutres. Ex. :
Eux venus, le lion sur ses ongles compta.
(La Fontaine.)
L'air devenu serein, il part tout moribndu.