CONCLUSION
Nous avons dit (page 38) qu'il est difficile, faute de textes, d'établir la syntaxe du participe présent au x^ siècle.
Cependant on a des raisons de le croire indéclinable. En fait, on ne le trouve pas décliné et les exemples de déclinaison sont encore très rares dans l'Alexis et la Chanson de Roland. Alexis est du milieu du xf siècle. La chanson appartient au dernier tiers du même siècle et, par conséquent, n'est pas de beaucoup antérieure aux Psautiers d'Oxford et de Cambridge. M. Francisque Michel pense, en effet, que la traduction dont Eadwin a laissé le manuscrit (Cambridge) pourrait bien avoir été exécutée peu de temps après la conquête, à l'instigation de Lanfranc. Le participe se décline couramment dans les deux Psautiers, parce que les traducteurs ont suivi la syntaxe de leur temps, tandis que le diascevaste de la Chanson, en remaniant les vers que Taillefer chantait à Hastings et qui appartenaient à la fin du x^ siècle (L. Gautier, édit. classique, introd. xv) a dû naturellement conserver beaucoup de choses du premier texte. C'est ainsi que nous retrouvons, après plusieurs siècles, dans les remaniements successifs à' Alexis, les débris épars de la langue du vieux poète normand.
On a vu qu'en moyen français le participe présent avait les deux genres et marquait indifféremment l'état ou l'action. Il était dans le génie d'une langue analytique de donner une double terminaison au participe présent, souvent chargé du rôle d'adjectif et dont la destination n'était pas, comme celle du participe passé; de se pétrifier, selon l'expression de Diez, avec un auxiliaire pour former un tout. La logique populaire ne répugnait pas à dire comme en grec : une femme aimante son mari, -j^vh c^cXoiJaa Tov àv^pa. L'évolution, commencés au xii° siècle, tendait à ce but et était, à la Renaissance, très près de l'atteindre. Cela ne faisait pas le compte de la grammaire latine, qui disait uxor amans marihim: ce tour fut supprimé. Hâtonsnous de dire qu'il y a compensation : on a enrichi la langue en assignant à l'adjectif verbal une fonction déterminée et distincte de celle du participe présent.
Le gérondif est à peu près aujourd'hui ce qu'il était il y a huit siècles : mais il n'a plus de nom que dans l'histoire de la langue. Ce nom n'a pas partout la même signification ; on l'a donné au participe passé invariable.
Le participe passé, construit avec l'auxiliaire avoir, reproduit exactement le tour latin habeo cognitam amicitiam etc. Aux x'et xi" siècles, il s'accorde généralement avec le régime. Dès cette époque se révèle la tendance à fondre participe et auxiliaire en une seule formule : Habeo amatum = amavi. L'accord n'avait plus de raison d'être et l'on commença naturellement par le supprimer dans les tournures où le sentiment de la syntaxe latine, que l'on gardait encore, devait le moins souffrir de cette suppression, c'est-à-dire quand le participe se présentait tout d'abord, isolé du régime, et qu'on voulait attirer sur lui l'attention.
C/i. de Bol., 2366:
Mort m'acl mes hommes, ma terre deguastéo.
On tendit ensuite chaque jour davantage à laisser invariable le participe qui, sans être en tête de la proposition, se présentait avant le régime.
Samt Bernard, 557 : « Il ne savoit ciiy il porseuivet, et par ceu dX consent mi^éTicovàQ. »
Enfin l'on en vint, quoique timidement, à supprimer l'accord, même dans la construction qui le prend encore aujourd'hui.
Job y 502 : « Chascuns ki alcune chose a compris » .
Saint Bernard, 554 : « Coment poroit desperer por nule malice k'il aust fait, cilki croit ke Saulus fust devenuz vaissels d'élection » .
Id. 556 : « Les bénéfices k'il de lui recéut. » .
Les textes marquent fortement ce progrès, qui conduisait lentement, mais sûrement à la suppression totale de l'accord.
Mais le progrès avait contre lui les grammairiens, c'està-dire les professeurs. Ces hommes, alors en petit nombre, groupaient autour de leur chaire une multitude déjeunes gens qui passaient souvent d'une école dans une autre. C'étaient les relations de ces jeunes gens entre eux et avec leurs maîtres qui créaient et entretenaient ce qu'on appela depuis le bel usage de la langue. Ces maîtres enseignaient en latin et n'avaient garde de connaître d'autre grammaire que la grammaire latine. II n'est pas téméraire de les supposer hostiles à des tendances qui blessaient les règles de cette grammaire. On croit reconnaître la trace de leur influence dans ces réactions qui, dans Crestien de Troyes et plusieurs autres, font rétrograder la syntaxe du participe jusqu'à son point de départ. C'est à ces résistances des grammairiens, et non aux tendances particuHères de certains dialectes, qu'il faut attribuer l'arrêt de notre syntaxe dans son développement. Si les tendances dialectales avaient existé, on en retrouverait la trace dans les patois. Or, tous les patois ont à peu près achevé l'évolution commencée au xi" siècle. Ceux de l'Est, où M. Bonnard croit reconnaître un goût plus prononcé pour la tradition, sont précisément les plus avancés.
C'est dans la seconde moitié du xif siècle que l'on
paraît s'être arrêté. Les deux forces opposées se firent une sorte d'équilibre. Les poètes, plus nombreux que les prosateurs, usaient sans scrupule de la liberté que leur laissait la syntaxe. On alla ainsi jusqu'au xvi* siècle. Le génie de la langue française n'avait pu achever ses conquêtes sur la langue latine, mais il avait conservé le terrain conquis. Rien n'était donc encore perdu, et, si les grammairiens avaient étudié l'histoire de leur langue avec autant de zèle que le latin, l'œuvre de notre syntaxe pouvait s'achever régulièrement et aboutir à une harmonieuse simplicité. On pouvait supprimer partout l'accord ou ne le garder que pour marquer rétat, par opposition à racte. La première solution était la meilleure, parce qu'elle était la plus logique. C'est à elle que se sont arrêtés les patois, c'est à elle que tend la langue parlée. La syntaxe de la langue écrite en est toujours à la règle de position ! Elle a multiplié les difficultés, sans profit pour personne et au dommage du plus grand nombre. Prenons quelques exemples dans les grammaires :
La chanson que j'ai entendu chanter ;
La femme que j'ai entendue chanter ;
Les chaleurs qu'il a fait ;
Les récoltes qu'il a faites.
Sans doute la grammaire latine [cani, canentem) peut donner la raison de la ditïerence de syntaxe, mais, pour un Français, tout est là de convention et la logique ne vient point en aide à l'intelligence. A ne prendre que les deux derniers exemples, pourquoi cette différence d'écriture ? On dit : dans le premier, le pronom il représente illjul, c'est à savoir une cause indéterminée, inconnue. Soit. Une cause inconnue ne cesse pas d'être une cause et l'on n'aperçoit pas le lien secret qui rattache l'indétermination du sujet au non-accord du participe. Ce qu'on aperçoit bien, c'est le cercle plus ou moins vicieux dans lequel a tourné notre syntaxe. On a dit d'abord en latin : calores qui fuerunt ; l'esprit analytique a donné plus tard : calores (juos habet factos, et, en vieux français, les chaleurs qu'il a faites. Au xvf siècle, on se rappela le tour clas-
sique et ron trouva d'excellentes raisons pour écrire : les chaleurs qiCil a fait. On avait parcouru le cercle vicieux. Au point de vue du français, quelle différence y a-t-il entre cette phrase et celle que nous en avons rapprochée, les récoltes qu'il a faitesl II = illud dans la première ; il = ille dans la seconde, ou, si on Taime mieux, l'un est sujet déterminé ; l'autre, non. L'indétermination du sujet n'est pas, encore une fois, une raison suffisante de supprimer l'accord. La fusion de l'auxiliaire et du participe en une seule formule est, au contraire, une raison plus que suffisante, puisqu'il n'y a plus ni auxiliaire ni participe, mais une forme verbale unique.
Une autre preuve que la langue ne s'est pas spontanément donné ces règles, c'est que, dans certains cas, il est impossible de s'entendre sur leur apphcation. M. Lemaire (p. 323) cite un grand nombre d'exemples qu'il fait suivre de l'observation suivante : « Sur ces questions, l'Académie se tait, les grammairiens sont en désaccord et l'autorité des écrivains est ébranlée par les exemples ou les éditions qui se contredisent. »
La suppression totale de la règle de position ferait disparaître toutes ces difficultés. Le développement historique de notre syntaxe réclame cette suppression. C'est la conclusion forcée du travail qu'on vient de lire. Cette révolution syntaxique serait-elle de nature à porter le trouble dans la langue française, à y causer du dommage, à en diminuer les ressources? L'éloquence et la poésie auraient-elles à en souffrir? C'est une autre question, à laquelle notre thèse ne peut faire qu'une réponse indirecte: il doit y avoir profit pour la langue à cette suppression, parce qu'elle y gagnerait en logique et en simplicité.
Il faut, comme le demande Gessner, ramener la syntaxe des verbes pronominaux ou réfléchis à la règle historique: Le participe passé des verbes pronominaux s'accorde avec le sujet. Ex. : elle s'est repentie ; ils se sont aperçus de l'erreur.
Les verbes actifs ou neutres, dont le sujet agit accidentellement sur lui-même, remplacent l'auxiliaire avoir par
l'auxiliaire être et suivent la règle de position. La suppression de cette règle entraînerait l'invariabilité du participe, qui sera toujours variable dans les verbes essentiellement pronominaux.