‹ Histoire des participes françaisChapitre 6 sur 22 · X SIÈCLE · texte numérisé non relu

X SIÈCLE

Ni Eulalie ni le Fragment de Valenciennes ne nous présentent d'exemples du passé périphrastique. On lit dans le dernier : de cel mal que fait habebant. Ce n'est pas un texte qu'on puisse utilement discuter. Mais la Vie de saint Léger en contient plusieurs dont deux sont concluants, parce que le régime est au pluriel. Le régime précède le participe et l'accord a lieu : Str, 28, 3 :

Qui toz loz at il condemnets.

La Passion du Christ, de même date et de même dialecte que la Vie de saint Léger, fournit un assez grand nombre d'exemples de participes soumis à l'accord, mais déjà les difficultés commencent. Laissons parler M. Bonnard : « Viennent trois cas moins faciles à comprendre, puisqu'ils présentent le défaut d'accord entre le participe et son régime qui le suit... L'un des cas en question : Granz en avem agud errors (Str. 92), peut s'expliquer par une tendance du vieux français que nous aurons l'occasion de mettre mainte fois en lumière, tendance d'après laquelle le participe d'avoir est beaucoup plus enclin à rester invariablb que celui des autres verbes. Les formes périphrastiques de ce verbe ont sans doute été déjà envisagées comme un seul tout. — Dans le second passage :

Enter mirra et aloen

Quasi cent livras a donad (Str. 87),

il est probable que l'accord n'a pas eu lieu, parce que « quasi cent livras » a été traité comme une locution neutre, comparable au point de vue grammatical à celle que le français moderne emploie encore quand il dit « quelque vingt ans. » — La cause du troisième exemple :

« Judas, cum og manget la sopa (St. 26) » est, il est vrai, plus difficile à plaider que celle des deux

autres ; on en est réduit à invoquer les exigences du vers...

Ces explications sont ingénieuses et il est, malgré tout, difficile de les admettre : le participe d'avoir est enclin à rester invariable, mais il peut varier et varie souvent. Quasi, environ, placé devant cent livras, en peut-il faire un neutre ? On dirait aujourd'hui « les quelque vingt ans qu'il a passés, perdus à ne rien faire. » M. Bonnard convient assez volontiers que le troisième cas est inexplicable. Nous croyons qu'il y a là une tendance en elfet, mais c'est la tendance à s'alfranchir le plus possible et le plus tôt possible de la servitude de l'accord imposé par la langue latine. Nous l'avons déjà remarqué ailleurs : une manière de parler, une idée quelconque, avant de s'emparer de toute une nation, existe longtemps à l'état obscur et inconscient et ne se manifeste d'abord que par des faits isolés. Telle exception à la règle du temps présent sera elle-même la règle de l'avenir. Assurément l'accord est d'usage et le vers « cum la cena Jhesus oc faita » est tout à fait dans la règle du x' siècle et cette règle se maintiendra plus longtemps que ne le croit M. Bonnard. Mais, de même qu'on voit apparaître dès le xf siècle l'adjectif verbal, qui ne devait jouei- un rôle important qu'au xv" et plus tard, de môme le participe passé, qui devait, à la même époque, essayer de se soustraire à l'accord et y réussir en partie, révèle déjà cette tendance par des faits isolés, mais renouvelés sans cesse ei dont le nombre augmente avec l'âge de la langue. Ces réserves faites, on peut dire que le participe prend l'accord au x' siècle.

Xr SIECLE

Nous avons admis, dès le x* siècle, et nous admettrons danslexi% des exceptions à la règle d'accord et une tendance à s'en alfranchir. Mais l'existence de la règle elle-

même ne nous paraît pas douteuse : elle s'appuyait sur la traditioUj sur la connaissance du latin familier à tous les lettrés, peut-être sur des doctrines grammaticales que nous ne connaissons pas, mais qui ont du exister. Ma conviction est que ce sont ces influences réunies qui ont maintenu si longtemps l'accord dans presque toutes les constructions et nous ont définitivement infligé la règle de position. Nous reviendrons sur cette idée. D'un autre côté, c'est sans doute dans les façons de parler populaires, dans le mépris du plus grand nombre pour la règle d'accord, que les écrivains puisaient le courage de la négliger quelquefois. Quoi qu'il en soit, l'accord est un fait général au xf siècle et ce serait vouloir se tromper que d'opposer à la règle, comme quelques-uns l'ont fait, de rares et timides exceptions qui la confirment. On dit : le participe passé s'accorde souvent avec le régime direct, mais les exemples contraires sont assez nombreux pour mettre un grammairien dans l'impossibilité de rien conclure. Nous voulons bien fortifier l'objection en ajoutant que telle est, ce nous semble, Topinion de Diez [Gramm. m, p. 270), et de Léon Gautier [Chans. de Roi. Edit. classique, p. 503), avec cette difl'érence que Diez croit à la règle de position, tandis que Léon Gautier s'exprime ainsi : (( Dans les temps composés, le participe prend tantôt l'accord et tantôt non ; mais la place du régime direct n'influe en rien sur cet accord. »

Voici une première réponse à l'objection : qu'un copiste, ignorant ou distrait, oublie une lettre à la fin d'un mot, ce n'est là qu'une preuve négative ; on ne s'explique pas aussi facilement que le même copiste dénature l'orthographe de son temps en ajoutant au participe une lettre inutile : il n'est pas en notre pouvoir de ne jamais rien oublier ; nous sommes presque toujours libres de ne pas agir. L'accord, avoue M. Obry, prouve beaucoup en faveur de l'existence d'une règle, d'une tradition ; le nonaccord prouve beaucoup moins.

Si nous n'avions de l'ancienne langue que des ouvrages en prose, nous en serions peut-être réduits à cet unique

argument ; mais en poésie, l'erreur se démasque et réussit difficilement à se faire passer pour la vérité. Au lieu de prendre partout des textes pour les opposer à d'autres textes, prenons l'un des meilleurs et des plus anciens ouvrages en vers et comptons les exemples pour ou contre notre doctrine.

Dans le poème à' Alexis, le participe passé construit avec avoir comme auxiliaire est employé trente fois. L'accord, dans le texte adopté par M. Gaston Paris, a lieu vingt-cinq fois, et cela quelle que soit la position du participe, qui tantôt est placé le premier, comme i, 4 :

Tôt est mudez, perdude at sa color.

et tantôt le dernier, comme xv, 1 :

Quant sa raison li at toie tnoslrede.

Restent cinq exceptions. Voyons dans quelles conditions elles se produisent. Première except. xci, 1 :

Filz Alexis, de la toe charn tendre !

A quel dolor déduit as ta jovente !

Nous venons de voir que le poète avait écrit : perdude at sa color ; la construction est la même et rien n'empêche ici l'accord, qui ne changerait rien à la mesure. Il y a là une difficulté ; comment la résoudre ? On peut supposer que Ve final s'est perdu par la négligence du copiste. C'est peu satisfaisant : aucun manuscrit ne le donne. Le mieux est d'admettre que l'auteur avait écrit:

A quel dolor as déduit ta jovente.

L'accord détruisait alors la mesure et d'autres exemples établiront que, dans ce cas, il n'a pas lieu. Or, c'est précisément la construction que donnent deux manuscrits, et le texte interpolé du xif siècle reproduit ainsi les deux vers (1206):

Fils Alessins, de la toie car lenre !

A quel dolour a? déduit ta jovente !

Le second exemple confirme notre explication du premier. Des manuscrits donnent et l'éditeur écrit (79, 3) :

Malvaise guarde t'ai fait soz mon degret.

L'accord est sacrifié à la mesure ; mais cet accord était si bien dans les habitudes de la langue, que deux manuscrits, dont le meilleur, lui ont sacrifié le vers. Ils donnent :

Malvaise guarde t'ai faite soz mon degret.

Le troisième cas de violation de la règle s'explique comme les précédents et donne, jusqu'à un certain point, à notre explication, la force d'une démonstration. On lit

Sire Alexis, tanz jorz t'ai desirret

E tantes lairmes por le ton cors plorel.

Le verbe plorer est actif et il faudrait l'accord qu'on trouve en effet au vers 1163 de la rédaction du xii" siècle :

Et tantes larmes pour le tien cors plourées.

Mais l'auteur à'Alexis, Tedbalt de Vernon ou tout autre, est un poète instruit et curieux des règles de son art, dont la richesse de l'assonance est un des mérites, et c'est à l'assonance qu'il sacrifie l'accord du participe .

La cinquième exception :

Dame, dist ele, jo ai fait si grant perte !

s'explique comme les trois premières et il faut remarquer que le participe du verbe faire, comme celui du verbe avoir, reste souvent invariable, sans qu'on puisse donner de cette particularité une raison de tout point satisfaisante. Selon M. Bonnard (p. 34), la cause de cette invariabilité réside dans la signification affaiblie et toute générale de ces mots.

L'accord, du reste, est si bien dans les habitudes du poète, qu'on le trouve une fois avec un verbe neutre.

Mercier, Participes 4

Alexis, 94 :

Sire, tlist ele, com longe demorede Ai alendude en la maison ton pedre.

Atendre vue demorede est un latinisme comme vivere vitam, servire servitutem, ire viam, etc. Le peuple dit, et Bossuet a dit avec le peuple : Dormir un somme, dormir un bon somrneil.

Dans la Chanson de JRoland l'accord continue à être de règle, mais avec une tendance plus marquée à l'invariabilité et l'on ne peut pas toujours, comme dans Alexis, expliquer l'exception par les besoins de la mesure et de l'assonance. Cependant l'accord, dans les mille premiers vers — et la proportion est nécessairement la même dans le reste du poème — a lieu trente-cinq fois sur quarante, ce qui est décisif pour tout esprit non préoccupé. Nos grammaires classiques françaises, latines et grecques, présentent peu de règles aussi solidement établies. Ce que nous devons signaler avant tout, c'est le nombre d'exceptions afférent à chacune des trois constructions et l'on va voir que c'est précisément dans la troisième construction, destinée à disparaître de la langue, que les exceptions sont relativement nombreuses.

V^ const. — Le régime précède le participe : accord.

Chans. de RoL, 97 :

Cordes a prise e les murs peceiez.

Ibid., 193:

Li Emperere out sa rai su n te nie.

Ibid., 210 :

Faites la guère cum vus l'avez enprise.

[bid., 236:

Vus li avez tuz ses castels toluz.

IbicL, 345 :

Esperuns d'or ad en ses piez fermez.

Ibi(L, 441 :

Li reis Marsilies ad la culur muée, De son algier ad la hanste crollée.

Ibicl, 443 :

Quant le vit Guenes, mist la main à l'espée,

Guntre dous deiz l'ad de Ffuerre getée ;

Si 11 ad dit : mult estes bêle e clere ;

Tant vus avrai en curt à rei portée,

Ja ne l'dirat de France l'emperere

Que jo sulz moerge en l'estrange cuntrée ;

Einz vus avrunt li meillur cumperée.

I/nd., 499 :

Quant l'oit Guenes, l'espée en ad brandie.

Ibid., 684:

Sa rere-guarde avrat detres sei mise.

Il y aurait fatigue à continuer nos citations. Au point où nous en sommes, nous n'avons encore rencontré qu'une exception apparente à la règle (v. 524) : -

Mien escient, dous cenz ans a passet.

Le participe devrait ici s'accorder avec le mot ans, mais ce n'est pas en vertu de la règle qui nous occupe. Le reste du poème ne présente en tout que trois exceptions.

Ch.de Bol. 1384:

Lur dous espiez enz ercors li unt frait.

Ibid., 164:

La rere-guarde avez sur mei jugiet.

Ibid.,610:

Messe e matines ad li reis escultet.

Nous constatons le fait sans l'expliquer. M. Bonnard (p. 17), dit que « la distance qui sépare le régime du participe est la seule cause visible de l'invariabilité de ce dernier. » Soit ; mais au vers 584, la construction et la distance sont exactement les mêmes et l'accord a lieu. Etablissons des règles générales et avouons franchement les exceptions. Le même auteur fait une remarque très fine sur le vers suivant :

Ch.de Roi. , 2717 :

Noz chevalers i unt lesset ocire.

Nos chevalers, dit-il, est non le régime de unt lesset, mais celui cl' ocire. On voit par là que nos ancêtres apportaient dans leur manière de traiter la syntaxe plus d'analyse qu'on ne leur en suppose généralement.

La même observation s'applique au vers 160 :

Les dis messages ad fait enz hosteler.

Il est même probable que c'est l'emploi de faire dans des constructions pareilles qui a eu pour conséquence l'invariabilité fréquente du participe de ce verbe, là où l'accord aurait dû régulièrement avoir lieu.

2" coristr. — Dans la construction moderne, j'ai connu T amitié, l'accord est de règle, mais cette règle est plus souvent violée que la précédente .

Ch.de Roi., 384:

Vint i sis niés, out vestite sa brunie.

Ilml, 507 :

De nostre prud «l'ad pleme sa fcid.

Ibid., 911 :

Devant Marsilie a faite sa vanlance.

Ibid., 1819 :

Bien me le guarde, si cum Ici feluii Dp ma maisniée ad faite traïsun.

Ièid.,2982:

Caries li reis en ad prise sa barbe.

Ibid., 2988:

Isnelement ad vestue sa brunie, Lacet son helme, si ad ceinte Joieuse.

Iôid.,S934::

Quant Tierris ad venciie sa bataille.

lôid., 3988:

Quant l'Emperere ad faite sa justice.

Assurément ce n'est pas là une règle tombée en désuétude ; mais déjà les exceptions se multiplient.

CL de Roi., 267 :

Mult ont oiit e peines e ahans.

lôid., 496 :

E dist a l'rei : Guenes ad dit folie.

I6id.,8U:

Guenes li fel en a fait traïsun ;

De l'rei païen en ad oûd granz duns.

lôid., 864:

Si'n ai oïd e peines e ahans, Faites batailles e vencues en camp.

Il est remarquable que ce sont presque toujours les participes des verbes faire et avoir qui refusent l'accord. Au reste, l'exception existe, mais elle ne peut pas encore être opposée à la règle.

S" const. — Il n'en est pas ainsi dans la troisième construction, où le participe se trouve en tête de la proposition à laquelle il appartient. C'est l'accord qui, dans ce tour si vite usé, est devenu l'exception.

Ch.de Bol., 224Q\

Desur sun piz, entre les dous furcheles, Cruisiées ad ses blanches mains, les beles.

L'autorité de cet exemple ne saurait être détruite par ce fait que le participe marque un état, mais c'est à peu près le seul que l'on trouve dans le poème et l'on en peut citer plusieurs où le participe ne prend pas l'accord.

Ch. de Bol., 126:

Enquis ad mult la lei de salvetet.

md., 2148 :

Perdut avum nos seignurs e nos pers.

Ibid., 2756 :

Mort m'ad mes homes, ma tere deguastée.

Ainsi, à parler en général, le participe, au xi" siècle; s'accorde avec son régime, mais déjà la place des mots a son importance et l'on voit apparaître la règle de position.

Nous avons pensé, comme M. Bonnard, que nous devions, dans une étude de ce genre, laisser de côté le texte corrompu des Lois de Guillaume le Conquérant. Faut-il admettre avec lui que les dialectes de l'Ouest de la France ont en général abandonné la tradition latine avant ceux du Centre et de l'Est, et que, par suite, l'accord du participe s'est maintenu plus longtemps dans ces derniers dialectes que dans le dialecte normand ? Il semble, d'après cela, que la tradition aurait dû se conserver plus longtemps dans le Midi. Or, selon Diez, l'accord est rare en provençal au xif siècle, et nous verrons, par des textes lorrains négligés par M. Bonnard, que l'accord dans les dialectes de l'Est n'est pas plus IVéquent que dans ceux de l'Ouest. Ce n'est pas le dialecte normand, c'est la prose qui a commencé à négliger l'accord. Ou ne peut expliquer le lait que par des hypothèses, mais le

fait est parfaitement établi. Si la négligence des copistes a dû contribuer à l'abandon de la tradition latine, il faut supposer aussi que les copistes, en général, ont dû se conformer aux règles de la syntaxe en usage de leur temps. Les textes du xf siècle sont normands, et l'accord, dans la plupart des cas, y est de règle ; mais ces textes sont en vers et la poésie retiendra longtemps encore l'accord facultatif du participe avec son régime, même placé après, parce que c'était un moyen commode et autorisé par l'usage de satisfaire aux exigences de la mesure et de l'assonance, de varier le style et de produire certains effets. La prose n'avait pas les mêmes raisons de lutter contre les tendances de la langue et les habitudes du langage populaire, et, s'il y a quelquefois réaction, si la prose revient de temps à autre à certaines règles d'accord qui semblaient abandonnées, cela vient sans doute de l'éducation toute latine de l'écrivain et de l'influence persistante de la grammaire latine sur la syntaxe française.

Xir SIECLE

Le xii^ siècle s'ouvre par la traduction en prose des psaumes, ou Psautier d'Oxford. Ce livre, qui nous a été si utile pour l'étude du participe présent, peut à peine nous servir pour celle du participe passé. Il faut souvent parcourir un grand nombre de pages pour rencontrer un participe conjugué avec avoir. Cela tient, dit-on, à ce que l'écrivain avait sous les yeux un texte latin et se conformait aux habitudes de cette langue. A moins de reculer fort loin dans le passé la traduction des psaumes, cette explication n'est pas acceptable. Tous les ouvrages en prose au xif siècle sont traduits du latin et l'emploi du passé périphrastique y est aussi fréquent que dans la poésie. Nous avons compté plus de deux cents exemples de ce tour dans le IV livre des Bois. Le Psautier n'en contient pas vingt, et cinq seulement prennent l'accord.

On lit (80, 5) : La langue que il n'avoit aimide, oït ; et (118, 83) les tues justifications n'ai pas oblié.

Le régime précède dans les deux cas : le participe s'accorde dans l'un, dans l'autre, non.

La traduction en vers que M. F. Michel a publiée dans le même volume offre un emploi normal du passé périphrastique. Quelques exemples donneront une idée de la syntaxe suivie par l'auteur.

Psaut. dOxf., 52, 7 :

Por ce que Deux a desrumpu Les os de ceux qui ont pléu Aux hommes, es-les-vos bonis Por ce que Deus les a guerpis

Ibid.,24, 18:

Des besoignes que fai eu Me délivre par ta vertu.

A. Dieu ai mes yeulz adressiés.

Un autre poète normand, Benoist, se passe volontiers de l'accord dans la première construction et le rétablit souvent dans la troisième .

Ben., Rom. de Troie, 1372 :

Emprise avez trop grant loUe.

/<^2rf.,3403:

Tenue lai, tenir la voil.

Oïe avez la grant dolor.

Ihid., 7509:

Comparée ont sa conoissance.

Ibid., 9961:

Faite lor ont to! départie, etc.

Il prend les mêmes libertés dans la Chronique des ducs de Normandie, qui débute par l'accord d'un participe avec le régime qui suit :

Quant li mundes fu establiz E Damne Oeus out departiz Les éléments

Le plus souvent cependant Benoist suit l'usage de son temps et c'est dans la première construction que l'accord est le plus fréquent.

Ben., Bo?7î. de Troie, 9678 :

Pas ne li plaist La parole q'a entendue Iréement l'a respondue. . .

Trop avez pris grant hardement.

Qu'itel chose m'avez nonciée, ' Se la folie avez songiée . . .

Il ne faut pas oublier que Benoist a écrit un nombre etfrayant de vers et que ses vers sont à rimes plates comme la plupart de nos poésies modernes. L'accord facultatif devait lui être d'une grande ressource et il en a largement usé.

Dans le Computde Philippe de Thaûn, dit M. Bonnard, les exceptions à la première règle sont plus nombreuses que dans tous les textes que nous avons examinés jusqu'ici. Cela tient sans doute au caractère normand et même anglo-normand bien prononcé de ce poème; ex.

Ph. de Thaun, Comput, 1259 :

DoQc maiirent li blet Que bof unt labouret.

En revanche, la troisième règle est fidèlement observée ; nous n'y avons pas relevé une seule infraction.

Ibid., 79:

Fait i ont grant baée...

Un accord étrange est celui du participe du verbe aller pris dans le sens de parcourir et placé avant son régime.

IbicL, 1861 :

Kar quant il (le soleil) at alées Trestutes les cuntrées.

La syntaxe de Wace dans le Botnan de Rou est celle de Benoist, son compatriote ; l'accord est à peu près facultatif.

Wace, Rom. de Rou, 13220:

Englois ont tant Normans hasté Et tant empaint et tant bote, El fossé les ont fait ruer, Chevax et homes gambeter...

Des Englois i mourut assés Que Normant ont od els tirés.

Ibid., 13302:

Ensi avint c'une saiète...

Et Herous l'a par air traite, Getée l'a, mais ains Vout fraite.

Ibid., 622

Al traitur unt otreie La felunie et la feintie.

Jbid., \3366:

Fis et filles perdu avés, Se la mer tote ne bevés.

Wace n'est pas un versificateur ordinaire ; il se montre quelquefois poète inspiré ; sa bataille d'Hastings est une charge de chevalerie normande; c'est écrit de verve, varié, rapide. Pour se mouvoir à l'aise, il entend user de toutes les libertés, de toutes les licences poétiques : en adoptant l'accord facultatif, il changeait l'obstacle en moyen.

L'auteur normand de la Vie de saint Thomas suit la môme syntaxe que ses compatriotes Benoist et Wace : la même construction tantôt prend et tantôt ne prend pas l'accord.

St-Thomas, v. 197 :

Une voix unt die de sur eles descendre.

Ibid.,N.204.:

Durement aperneit et mult s'aveit pené ; Mais n'aveit pas long temps les écoles hanté.

Ibid., p. 5, V. 187:

Grant pitié

En a la dame oiï ; la nurice a preié K'ele covre l'enfant

lôid., p. 78:

Tuz les biens qu'il m'a fait ne purreit nuls nuncier.

Ibzd., p. 171 :

Cum Deus ot pur lui faite mainte vertu mult bêle.

La règle est si bien subordonnée au caprice de l'auteur qu'on trouve l'accord dans des constructions qui s'y refusent et où il n'est appelé que par la mesure du vers.

I6id.,i^. 160:

Unes iteles lettres li ad fêtes porter.

On vient de voir quelle était la syntaxe du participe dans les poèmes écrits au xii' siècle en dialecte normand. Li Boumans de saint Alessin, moins normand que picard, est plus fidèle à l'accord que les poésies normandes. 11 a toujours lieu dans la première construction.

Alessin, 154 :

Quant ses paroles li ot issi contées, Et la pucele les ot bien escoutées, Del couvretoir Ta puis acouvetée, Prist un anel dont il l'ot espousée...

Emsamble lui en a l'autre portée.

Ihid.,^\%\

Vint en la cambre, toute l'a desparée, Si l'a destruite comme elle ert la vesprée... Sa grant ricoise a a grant duel lornée... Contre ques nueces vous avoie parée!

Ibid., 623:

Quant issi ot ses priiéres finées Si li a Dius de irestout escoutées Qu'envers lui orent lor veues tourblées...

On trouve à peine quelques exemples où l'accord est sacrifié à l'assonance.

Si a tels letres el parcemin trouvé.

Le participe suivi de son régime prend assez volontiers l'accord, mais ce tour est plus rare dans Alessin et il y a cinq exceptions à la règle.

Dame, dist-ele, jou ai fait moult grant perte, Jou ai perdu mes nueces les nouveles.

Se li a Diu pardonné ses péciés

A quel dolour as déduit ta jovente

Mais a l'espouse ki bien avoit gardé La compaignie de son ami carnel.

Il va sans dire que l'accord subsiste dans tous les vers que le texte refait emprunte au texte primitif, et c'est à l'influence de ce texte, que l'auteur avait sous les yeux, beaucoup plus qu'à celle du dialecte picard, qu'il faut attribuer ce retour à la syntaxe du xi^ siècle.

Cette syntaxe est aussi celle du Chdtelahi de Court/, autant du moins qu'on en peut juger par les fragments de Bartsch. La première construction prend l'accord; mais il n'est de règle que dans celle-là.

Chat, de Coucy, Bartsch, Chrest., 190, 7:

fias, pour quoi l'ai de mes iez reijardee, lia douce riens ki i'ausso amie a hon, Quant de moi rit et je l'ai tant ploree.

nmL,\3:

Et c'est por ce que de cuer Vai amee.

Ibid., 191, 13:

Tote lor paine ont mise en moi trair.

IbicL, 194, 1:

A maint amant ont fait ire et damage.

Huon de Bordeaux est un texte décidément picard. M. Bonnard, qui nous paraît trop rapprocher la date de la composition du poème, a compté, dans les trois mille premiers vers, cent quatre-vingt-dix-huit cas où le participe précède son régime. L'accord a heu cent soixante et une fois et reste invariable trente-sept. C'est la règle violée une fois sur cinq et la proportion nous a paru rester la même dans les autres parties de l'ouvrage ; l'exception ne s'explique d'ordinaire que par le besoin du vers.

Se tu m'avoies cinq cenz hommes tué, N'aras tu garde par homme qui soit né.

« Dans cinq cas seulement (Bonnard, p. 48) le participe est en tête de la phrase ; il ne s'accorde qu'une fois. Sur trente-deux passages enfin, où il est placé entre son régime et son auxiliaire, nous trouvons vingt-huit cas d'accord et quatre d'invariabihté... Ce résultat doit s'expliquer par le caractère picard de l'œuvre. »

La réaction en faveur de l'accord est bien autrement prononcée dans Crestien de Troyes. M. Bonnard a trouvé quelques rares exceptions dans le Chevalier au lyon, mais dans les trois longs fragments de ce poème, de Guillaume d Engleterre et du Conte del Graal que nous avons étudiés, nous n'avons pu en noter qu'une seule. L'accord règne partout, quelle que soit la place du régime et, ce qui semble révéler chez l'auteur un étrange parti pris, on trouve au féminin le participe d'un verbe neutre et par conséquent sans régime.

Le Chev. au li/on, 1812 :

Et celé tint le chief bessié,

Qui a mesfele, ce santoit,

l3e ce que leidie Vavoit (son amie).

Le Chev. au lyon, 1763:

Si se comance a repantir De celi qu'ele avoit l}lasmee Et leidie et mesaamée.

Ez vos ja la dame changiee De celi qu'ele ot leidangiee.

Ihkl, 1945:

Et molt m'en a acoisonee,

Mes tel seurté m'a donee

Que devant li vos puis conduire.

G. d'Emjl, Bartsch, Ckrest,, 119, 16

Si ont la litière aportee

Sor coi la dame en ont portée.

Graal,iUd., 140,40:

Vos avez grant jornee faite.

Id.,iUd., 141, 3:

Si l'a au riche home randue (l'espée) Et il l'a bien demie treite.

2" construction

G. d'EngL, ibid., 122, 4:

Tant que li lous en mi la voie Lor a deguerpie la proie.

Id., ibid., 123, 4:

Li marceant de pute orine Qui m'ont tolue la roine.

G. d'Engleterre^ Bartsch, Chrest, 121 :

Mais trové i a une beste

Grant comme lous, et lous estoit.

Tant que je délivrée l'aie.

Id., V. 5612 :

Ne de rien hleciez ne les ot.

Le Chev. au lyon, 2151 :

Prise a la dame de Landue.

Il est vrai que le participe n'est pas partout en tête de la phrase et que le poète ne vise pas à produire un eifet. La persistance de l'accord n'en est pas moins chose surprenante.

Dans Aliscans, le traitement du participe est encore un peu celui du xi^ siècle. Des trois constructions en usage, la première prend l'accord.

Alise, 3969:

Droit vers Orange a s'ost acheminée.

La seconde le prend ou ne le prend pas selon le besoin du vers.

Alise, 2023:

Dame Guibors li a çainte l'espée.

Ibid., 343:

Quant Viviens ot fine s'orison.

La troisième ne le prend jamais.

/ÂzV/.,8351:

Vencu avons Sarrasins et Esclers.

Rien de changé à la syntaxe du xi* siècle qu'une tendance un peu plus marquée à supprimer l'accord dans les deux dernières constructions et même dans la première.

Msc, 5791 :

Molt ont paien nos François agrevé.

Ibid., 5846 :

Mes, par la foi que j'ai Guiborc porté.

IbicL, 5039 :

Encor n'a mie xxv ans passé.

On dira que dans ce dernier exemple le participe marque l'action et doit logiquement rester invariable: logiquement, oui ; mais une fois sur deux la logique cédera à la î^ègle de position.

Du reste, il est vrai, comme l'a remarqué M. Bonnard, que les poètes picards et français, surtout Crestien de Troyes, sont beaucoup plus attachés à la tradition et en prennent avec elle moins à leur aise que les poètes normands. Les uns et les autres admettent cependant des exceptions et, ce qui est plus grave, chacun d'eux a sa manière d'entendre la tradition. C''est ainsi que Crestien recherche l'accord dans la troisième construction, où les autres semblent s'entendre pour le supprimer. Avant donc que d'admettre l'hypothèse d'une fidélité plus grande à la tradition dans les dialectes du Centre et de l'Est, nous allons étudier les prosateurs du xii^ siècle, dont trois sur quatre ont écrit dans le dialecte bourguignon. Nous les comparerons avec le Livre des Bois écrit en dialecte normand.

M. Bonnard a fait un tableau complet des formes participiales du premier livre des Bois; nous avons compté toutes celles du quatrième livre et relu avec soin l'ouvrage tout entier. Ce premier hvre, dit M. Bonnard, renferme cent trente-deux participes (non compris ceux des verbes neutres, réfléchis ou passifs). Dans soixante-dix-neuf exemples, le participe est précédé de son régime ; il

s'accorde avec lui soixante-quatre fois et reste invariable quinze fois (à peu près un cinquième). Dans un seul de ces quinze cas, le régime se trouve placé entre le verbe et le participe. Lorsque le régime précède le verbe et le participe, la proportion est de quarante cas d'accord contre huit d'invariabilité, quand le complément est un pronom, et de seize contre six quand c'est un substantif. Il semble donc que le pronom exerce sur le participe une plus grande influence que le nom lui-même.

Voici des exemples de ces différentes catégories :

Rois, I, p. 14: Mis pères ad la terre tniblée e la victorie deshirbée.

IbicL, 25 : David out ses messages à sun seigneur enveied.

IbicL, 20 : La sajete que Jonathas out traite.

Ibid., 15 : Kar il m'a guerpi e ma parole n'en ad acumpli.

Ibid., 15 : Cette parole que Deus li out dit.

Lorsque le participe précède son régime sans être en tête de la phrase, il ne s'accorde que cinq fois et reste trente-cinq fois invariable. Si au contraire il ouvre la proposition^ il s'accorde deux fois sur treize.

Rois, 15 : Mais menée e retenue as la preie.

Ibid., 12 : Kar veu avez les merveilles que fait ad entre vus.

Ibid., 3 : Perdu aveit la veue de vieillesse.

Ces calculs nous montrent que, si l'emploi du participe passé construit avec l'auxiliaire avoir est plus fréquent dans la Traduction des quatre livres des Rois que dans le Psautier d'Oxford, il n'y est pas pour cela mieux réglé. La syntaxe nous a paru se rapprocher davantage, dans le IV' livre, de celle duxi' siècle. Le passé périphrastique y est employé cent soixante-douze fois. Cent-six exemples ne peuvent rien prouver. Le régime, féminin ou pluriel,

Mercier, Participes. 5

précède quarante-six fois le participe. Il y a douze exemples d'invariabilité et trente-quatre d'accord. Sur ces trente-quatre exemples, vingt-quatre présentent le pronom comme régime direct et ce régime est un substantif dans les dix autres ; il est placé quatre fois entre l'auxiliaire et le participe, et l'accord dans ce cas a toujours lieu. Le participe précède dix fois le régime placé immédiatement après lui, et neuf fois le participe reste invariable. Le participe est en tête de la phrase dans sept exemples et ne prend l'accord dans aucun. Quelques citations sont ici nécessaires.

i° Régime avanl le participe

Rois, IV, p. 347 : Sulunc la parole que Hélyes out miistrée.

IhuL, 369 : La haire que li reis out vestiie. Ibid., 382: La parole que il out dite, ïhid., 349: Respundi Hélyes: fort chose as requise. Ibid., 362 : Pur quei as ta vesture descirée. Ibid., 366: Jo aveie ceste cuigniée enpruntée. Ibid., 348: Cinquante des tîz as prophètes les ourent sewid.

Ibid., 351 : Il ostad les ydles e les simulacres Baal que ses pères out fait.

Ibid., 390 : Celé asise que Moyses out fait.

Ibid., 427 : Les chevals ostad que li rei de Juda ourent faiz.

Ibid., 428 : Le ydolâtrie que Jéroboam oui faite.

5° Régime après le participe

Bois, IV, p. 349 : A ces paroles que il out fait mentiufi Héive.

de Hélye

Rois, VI, p. 389 : De riches aurnemenz del temple aveient honured la mahumerie Baalim.

Ihid., 413 : Cume li reis Ezéchias out receud cez lettres, si' s ont oies.

Ihid., 413 : Li reis de Assirie imt cimquis tûtes terres.

Ibid., 424 : Cume li reis out oïd les dures paroles.

Ibid., 352 : Halas ! Deu ad assemblez nus treis reis pur iius livrer as mains Moab.

5° Participe en tête de la phrase ou séparé de son régime.

Rois, IV, p. 361 : Pris ourent en terre de Israël une pulcele petite.

Ibid., 381 : Aported imt tuz les chiefs as fiz le rei.

Ibid., 417 : Oï out ses uresuns e vend ses lermes.

Notons encore deux exemples où le participe passé construit avec avoir s'accorde avec le sujet :

Rois, IV, p. 357 : E il cumanda Giézi que ces paroles déist à la dame : tu m'as servie suvenièrement. . .

Ibid., 361 : Pur lui mustrer cume ont parlée la pulcele de Israël.

En résumé, l'accord est de règle générale dans la première construction; la seconde le prend rarement et la troisième ne le prend jamais ou presque jamais.

Le Livre de Job, écrit à la fin du xii*" siècle en dialecte oriental, emploie la construction périphrastique beaucoup plus que le Psautier d'Oxford, beaucoup moins que la Traduction du Livre des Rois. L'accord a lieu d'ordinaire quand le régime précède le participe. Ex.:

Job, p. 465 : Et si sent on com grant paiz cez choses soient cui il a perdues.

Ibid., 469 : La deventrième lumière cui il a perdue.

L'auteur aime surtout à ftiire accorder le participe du verbe faire.

Job, 459 : Quant nos ramenons à nostre cuer les malz cm nos avons faiz.

Ihid., 4r31 : Si vinent à ramembrance li mal cui ele a faiz.

Ibîd., 462 : La culpe cui nos faite avons. Ihid., 4Q2 : Cil plorent les malz cui il ont faiz.

Les exceptions à cette règle sont aussi nombreuses que dans le iv* livre des Bois.

Job, 458 : Tu nos as abaissiet el liu d'affliction.

Ibid., 502 : Nule de cez choses n'avient ke'A avoit devant 'porvéut.

Ib?d., 476 : Sainz Paules avoit pluisors choses humiliment dit à ses oors.

Ibid., 488 : Diet nos queil chose il ait apris de celé oïe.

« On comprend, dit M. Bonnard, que le sens vague du mot chose ait dû de bonne heure faire considérer comme neutre les locutions où il figure. C'est encore ainsi que le français moderne traite quelque chose. » Nous ne partageons pas cette manière de voir. Quelque chose traduit le latin aliquid et les grammairiens en ont fait un neutre. Le mot chose n'est pas dans le même cas et l'auteur du livre de Job l'emploie toujours au féminin.

Job, 559 : Por ce ke la chose ki est enveloppeie est de toz costeiz co verte.

Le participe suivi de son régime prend volontiers l'accord, mais ne le prend pas toujours.

Job, 448 : Qui en un forfait culpables est de toz, mîmes se il avoit gardeie tote la loi.

Job, 469 : Nostre sires at toloit à nos la lumière do la vision.

Nous n'avons point trouvé d'exemples de la troisième construction, qui, d'ailleurs, ne pourrait rien prouver en faveur du dialecte oriental, puisque la régie consiste à supprimer l'accord.

Les Sermons de saint Bernard sont encore un autre texte bourguignon ou lorrain, dont la syntaxe embarrasse fort les partisans du système d'une fidélité plus grande à la tradition dans les dialectes orientaux. La règle d'accord y est rare, presque inconnue, et M. Bonnard n'en a cité qu'un exemple.

St-Bern., p. 556 : Et si ont porprises les forteresses...

Il y en a d'autres.

Ibid., 537 : Celé nature... cui il avoit entachie et porprise.

Mais ce qui était la règle ailleurs est ici une rare exception. Ce n'est pas un parti pris : l'accord a lieu quelquefois; ce n'est pas ignorance : l'auteur, saint Bernard ou un de ses disciples, est un homme lettré, un orateur de grand style. A qui fera-t-on croire qu'il y avait au xif siècle des ignorants capables d'écrire le Sermons communs qui se trouve à la page 566 de Leroux de Lincy et que Bartsch a reproduit dans ses Fragments ?

« Granz est ceste mers, chier frère, et molt large, c'est ceste présente vie ke molt est amere et molt plaine de granz ondes, où trois manières de gent puyent solement trespesseir... »

Et cet autre sur la Nativitet Nostre Signer... « Le voiz de léece at doneit son suen en nostre terre. Li voiz d'enjoïssement et de salveteit, ens tabernacles des péchéors. Oye est li bone parole, li parole de solas et plaine de déléit et digne qu'ele de totes parz soit recéue. Montaingnes, jubileiz la loenge, et tuit li arbres des booz, eslevez de joye vos mains davant la fazon nostre Seignor, car il vient. Ciel, oyez, et terre rezoif en tes oreilles. Esbahiz-

vos, totes créatures, et si loez, mais tu plus que totes les altres, o tu hom ! Jhésu-Criz li filz de Deu, naist en Belleem Judé ! »

En dehors de tous les systèmes, il y a quelques faits à retenir :

Tout le monde parlait français dans la seconde moitié du xif siècle.

Saint Bernard a prêché en français, notamment à Vezelay.

Un homme de ce caractère et de ce zèle n'a pas dû négliger de nourrir du pain de la parole de vie une partie du troupeau qui lui avait été confié, et l'on ne peut guère douter qu'il n'ait souvent adressé la parole aux frères^ hors d'état, à cette époque, d'entendre le latin.

On voit dans la légende de Gérard de Royssillon et ailleurs, que c'était l'usage de passer dans les églises la nuit qui précédait les grandes fêtes. Les châtelains se rendaient au moustier voisin avec leurs familles et les paysans n'y devaient pas manquer. C'est à tout ce monde que saint Bernard a dû souvent parler en langue vulgaire. 11 a écrit ou dicté ses sermons, ou bien encore il a chargé un de ses moines de les sténographier par les moyens alors en usage. Que sais-je ? Un de ses clercs a pu les reproduire à son insu pour servir de lecture spirituelle aux laïques, qui manquaient de livres en leur langue. Dans tous les cas, on ne les aura réunis en volume qu'après la mort de l'abbé, ce qui explique l'épithète du manuscrit : Sermons de saint Bernard. Quoi qu'il en soit, l'homme qui a parlé au xif siùcle cette langue si aisée, si élégante et si hardie, n'était pas un ignorant et on lit avec quelque surprise cette phrase de M. Bonnard : « On saisit la différence que présente au point de vue de l'orthographe un texte copié sur un autre et un texte qui ne s"appuie que sur la mémoire de celui qui l'a entendu débiter. » Ce qui demeure, c'est que l'accord est absent des Sermons de saint Bernard et que k^s sermons de l'abbé de Cluny sont écrits en dialecte de l'Est.

Un heureux hasard a mis sous nos yeux un autr<^ texte

de la même époque et du même dialecte. C'est la traduction faite au xii^ siècle dans la Voge du Dialogus A?dme conquerentïs et Rationis consolantis, et publiée par M. Bonnardot dans la Romatiia y, page 254 : Quelques exemples pourront paraître douteux, parce que, dans ce texte, la désinence féminine eie (lat. ata) est presque toujours réduite en ei. Dans quelques-uns même, la réduction va d'un degré en avant et produit é = ei = eie = eiei. Cette remarque est de M. Bonnardot et les précautions que nous avons prises nous font espérer que nous n'avons pas commis d'erreurs considérables.

Le passé périphrastique se présente quarante fois dans le Dialogue. Vingt exemples ne prouvent rien. Le régime précède douze fois le participe, et l'accord a lieu cinq fois seulement. Sur six exemples où le participe précède le régime, il n'y a qu'un seul cas d'accord. Le participe est en tête de la phrase deux fois et ne s'accorde pas. C'est six cas d'accord sur vingt où il serait possible à la rigueur.

Te.Tf.e lorrain, Roman, v, 279, v, 15: Ma voisce et ma parole ai repressée.

Ibid.j V, 15 : Ma langue ai restroite de parler.

Ibid.j,28\, VII, 14: Mente ienceon a portée.

IbicL, 298, xxvii, 44: L'ire de s' indignation oXespandue sor moi.

Ibid., 211, III, 5 : Nullu moleste ?iai fait.

Ibid., 281, VII, 12 : Mentes choses aisofert.

Ibid., 297, xxv, 8 : Ou vos, larmes, et vos, fonteines, ou vos avoiz sustrait 1

Ibid., 299, xxvii, 36 : Fluors ai entachié, perdanz moi maïmes et pervertie à falonie par mauvaises mors.

(po

Texte lormin, Rom., v, 279, vi, 8 : Tremblement et pavors iint quassée m'anme.

Ibid., V, 14 : J'a mis vurcle... à ma boche.

Ibid, 281, viii, 2 : Por quoi, cliatis, ai veii ceste lumire l

Ibid., 295, XXIII, 3 : M'ai dené espérance de vie en pénitance.

Ibid., 299, xxYii, 42 : Trop est iriz sor moi, et at empli sa farsoennerie em moi.

Ibid., 301, XXVII, 76 : Ai buitX^ félonie ciimme l'ave.

Ibid., 803, XXVIII, 2 : J'ai espamlu larmes a ton plor.

Ibid., XXV, 11 : Vencu ai les paines de toz feluns par ma félonie.

Si l'on veut bien se rappeler les analyses que nous avons données ci-dessus, on en conclura sans doute avec nous que les poètes du xii" siècle ont cherché avant tout dans la syntaxe du participe passé, certaines facilités de versification et ont beaucoup moins songé à la tradition qu'au parti qu'ils pouvaient tirer de l'usagée et du génie de la langue. Le langage parlé faisait peu ou ne faisait point l'accord : M. Bonnard l'a remarqué et l'étude du participe passé dans les patois nous le prouvera. On peut facilement en donner la raison. Un homme versé dans l'étude du latin disait et écrivait volontiers : J'ai douée ma foid ou J'ai ma foid donée, parce qu'il avait dans l'esprit habeo datam fidem. Le peuple, qui ne savait plus le latin et qui n'avait pas de scrupules grammaticaux, sentait d'instinct que j'ai doué était, au passé, une locution équivalente au présent je doue, que les deux mots étaient soudés l'un à l'autre et n'en taisaient plus qu'un. Le clerc aussi, à la réllexion, comprenait que doué, qui

avait été un mot et l'était encore quelquefois, devenait dans /ai doné l'une des parties d'un tout composé, mais unique. Il se demandait quelle force, quelle clarté l'accord du participe donnait à l'expression totale et préférait souvent à la tradition la logique et la liberté. L'auteur du roman d'Alessin et Crestien de Troyes ont reproduit, pour des raisons différentes, la syntaxe du xf siècle déjà un peu libre. Ils n'ont pas été suivis et la même tentative, renouvelée plusieurs fois, n'a jamais réussi.

La prose du xii' siècle se montre encore moins soucieuse de l'accord. Le Psautier d'Oxford ne le connaît pour ainsi dire pas. La traduction du livre des Rois ne le fait pas régulièrement, même dans le cas où nous le faisons aujourd'hui. Le texte bourguignon ou lorrain des Moralités sur Job y est un peu plus fidèle, mais se donne de grandes libertés; l'auteur des Sermons de saint Bernard, écrits dans le même dialecte, en prend encore plus à son aise : on peut l'opposer à Crestien de Troyes ; enfin le texte lorrain publié par M. Bonnardot témoigne de peu de zèle pour la tradition latine, qui perd également du terrain dans tous les dialectes à la fois.

M. Bonnard a étudié quelques ouvrages dont nous n'avons pas parlé : Le Comput de Philippe de Thaûn, le drame d'Adam, Jourdains de Blaivies, etc. Ces études ne peuvent rien changer à nos conclusions et des parties importantes d'autres ouvrages que nous avons lus ont fortifié notre conviction. C'est ainsi que la Bible de Sapience, de Herman de Valenciennes, sacrifie l'accord à l'assonance et le reprend quand l'assonance l'appelle.

H. DE V'^AL., Bible de Sap., Barïsch, C lires t., 70, 20:

Osanna, vien avant dedens cheste chité, Tuit sommes i, biax sire, mult nous as oublié.

Ibid., 71, 7 :

Mult estions dolent qu'il nous ot oubliés ; Mais or sommes tuii, lié qu'il 7ious a visités.

Roman de Tristan, Ibid., 115, 8 : Ele escoutoit le chant des oisiaux qui ja avoient comencié la matinée,

IhkL, 115, 31 : Quant la royne ot l'espeeaportee. Cette dernière règle est la seule qui soit à peu près respectée de tous au xii' siècle.

Xllf SIECLE.

Le xiif siècle est l'âge classique du vieux français : on y est curieux de correction et de beau style et les différences dialectales tendent sensiblement à disparaître. Le traitement du participe est généralement chez les poètes le même qu'au siècle précédent. Nous avons remarqué chez certains prosateurs une réaction en faveur de l'accord. Nous commencerons par la poésie et nous choisirons le plus possible des textes non étudiés par M. Bonnard, dont nous reproduirons d'ailleurs les jugements si fortement motivés.

M. P. Meyer a publié dans la Romania, v, page 1, un récit de la première Croisade composé dans les premières années du xiii*' siècle ou tout à la fin du xii*. « Je ne sais rien, dit M. Meyer, de l'auteur du poème. Je ne suis même pas en état de déterminer avec précision sa nationalité... On peut, je crois, tenir pour certain qu'il était, sinon un Français ou un Normand du continent, au moins un Normand d'Angleterre, ayant conservé le bon usage de la langue, les fautes nombreuses que nous rencontrons dans les deux manuscrits de son œuvre devant, selon toute probabihté, être portées au compte des copistes. » [Roman., v, 7). Le poème offre d'énormes lacunes. Nous avons étudié le premier morceau qui contient près de 650 vers.

Le passé périphrastique est d'un emploi fréquent dans le poème. L'accord a lieu 38 fois sur 43 exemples probants. La seconde construction est rare et l'accord y est toujours observé. Nous n'avons noté qu'un exemple de la troisième construction et, selon la règle, le participe y est invariable. Sauf cinq exceptions à la règle la plus générale, nous avons ici la syntaxe du xr" siècle.

I" Construction

Récit de la première Croisade, Rom. v. 9, 31 (il y a dans ce poème un certain nombre de vers faux) :

Ore vos comencerai l'estoire qui mult est bien rimée Tute faite par mètre, sanz sillabe tausée.

Idid.,S6:

Uns clers provencel l'ad premiers lalinée. En ûst un grant livre ou Baudris l'a trovée, L'arcevesques de Dol qui mult mielz l'a ditée Et solunc le language en romanz trestornée...

Idid., 12, 154:

Ore vos conterons la maistre baronie

Qui por porter la croix ont lor terre guerpie.

Li bers Huges li maines l'a as premiers saisie.

Ibid., 17, 370 :

Gom il ont la terre arse et le païs guasté.

Ibid., 19, 445 :

Al plus bel que il pot l'a li bers ordenée ; (la maisniée) Thancré bailla s'enseigne qui mult bien l'ad portée.

Ibid., 22, 558 :

Li bons dux Godefrei ad la parole oie.

Ibid., 15, 268 :

Quant les Lumbarz les voient grant joie en ont eu.

Ibid., 16, 303 :

Ore vos voil conter comm il les ont servi.

Ibid., 21, 525:

Et les ad présenté Godefrei al vis lier.

Nous ne comptons pas, bien entendu, parmi les excep-

lions, un grand nombre d'exemples où le participe du verbe faire construit avec un infinitif est constamment invariable, ce qui prouve que l'auteur était versé dans l'analyse de sa pensée et de sa langue.

Récit de la première croisade, Rom., v, 14, 203 :

Mult i trova croisiez qu'aveit fet aiesler Li riches empereres

Uid., 21, 505:

Et furent bien set mile que aveit fet asenbler.

Ibid., 522 :

Trestuz fussent occis, quant les ad fait laissier Baudoin

2' Construction

lôid., 10, 63 :

Et de sun veir sepulchre u il se velt cuchier, Unt faite crèche a boes et les i funt mangier.

lùid., 12, 120:

Quant li bons messagiers ot dite sa raison.

3* Construction

lôid., 9, 7 :

Vcncu ad conveitise qui lut le niund suzprend.

Pour jeter quelque variété dans un travail qui en comporte si peu, nous allons donner, à mesure qu'ils se présentent dans le poème, des exemples extraits du Biaus Desconneus, édité par M. Hippeau. On verra que la syntaxe ditfère peu de celle de l'ouvrage précédent.

Li hiiiiis Drsciiunciis, 1 1 :

A (lliarliun, (|ui siot sur nior, Se laisoit li rois coroner.

A une cort iju'il ut mandre.

Ibid., 57 :

A la cort ont l'auge (aquam) criée.

Et li "vallet Vont, aportée.

IbkL, 127 :

Por ce que nature i ot mise

Treltoute hiauté à devise,

Si k'en lui se remire et luist.

Ibid., 345 :

Cauces de fer li ont caucies A cofdièles li ont loilies.

IbkL, 446 :

Il a mis la main a l'espée Quant a Valaine recovrée.

IbkL, 459

Va Blioblieris lassant

Par le sanc qu'il aloit perdant

De la plaie qu'il avait prise.

IbkL, 466 :

Amont sur l'elme, de l'espée Li a donée grant colée, Qu'a genillons le fait venir.

IbkL, 587 :

Le jor, ont faite grant jornée.

IbkL, 799 :

Si li a tolue la vie

A lui traist l'espée forbie.

Ibid., 805

L'elme fors de cief li esrace, Puis li a desceinte l'espée Quant ot la tète desarmée.

Ibid., 857

Sa colo De joie

Le poème, d'un style un peu lâche, est d'une lecture

Sa color avoit recovrée, De joie qu'ele ert di'^livrée.

agréable. Il est écrit tout entier dans cette manière : l'auteur aime à faire accorder le participe avec le régime qui le suit ; mais, si l'accord devient gênant pour la mesure, le poète y renonce volontiers. Rien ici du dialecte normand, et le participe y est, à bien peu de chose près, traité comme dans le Récit de la première Croisade.

M. A. Wesselofsky a publié dans le T. vi de la Romania un poème en dialecte picard intitulé le Dit de rEmpereur Constant. C'est, en 630 vers, le récit merveilleux des premières années et de l'élévation au trône de Constantin-le -Grand. Le participe passé y est souvent construit avec avoir. La syntaxe de l'auteur ne se révèle que dans neuf exemples et l'accord a lieu dans tous. Il y a sept exemples de la première construction et deux de la seconde.

Dit de rEmp. Coustant, Rom., vi, 163, 104:

M'ont toute ma joie tolue.

Ibid., 165, 225 :

Dous cens besans a demandés.

Ibid., 167, 410 :

Mant et commanc que aussitos Que ces lettres avrés oiics.

Que del messagier, qui baillies A vous les avra de par moi...

Ibid., 168, 563 :

C'est pour les noeces de Coustant Qui prise a Sebille vo fille.

La rédaction rimée au xiif siècle de Li Vie saint Alesin, dont le copiste, sinon l'auteur, était d'après M. G. Paris, de la Flandre française, suit de très près la syntaxe du xi' siècle. Les principes de grammaire sont raisonnes et on les applique heureusement. Nous avons expliqué plus haut comment, au xf siècle, on avait été amené à dire [Alexis, 94) :

Sire, dist ele, com longe demorede Ai atendîide en la maison ton pedre.

Le rimeur flamand du xiii" siècle a bien vu que longe demoréde n'était pas un véritable régime direct et a laissé le participe invariable, quoique la mesure lui permît de le faire accorder. Il écrit donc [Yie saint Alesin, 1195):

Frère Alexis, con longhe demoree T'ai atendut en le cambre chelee.

Ibid., 896 :

Dis el siet ans i a si convierset = vécu.

Quand l'auxiliaire a deux régimes de genre différent, l'auteur a soin de rapprocher du participe celui des deux avec lequel il veut le faire accorder.

Ibid.,\\^b'.

Lor a le non et le vie contée Et le sien père et se mère nomée Et le puchiele que il out esposée.

C'est toujours chez lui le terme principal et jamais le complément, quelle que soit d'ailleurs son importance, qui domine la phrase et détermine le genre du participe.

Ibid., 1138

Et le moitiei de l'aniel ont trovée Ens en le cartre très bien envolepée.

Une fois cependant le poète a manqué de logique ou a sacrifié la logique à la mesure du vers.

Ibid., 98:

Le cambre font enchenser et joincier Et kant s'en issent si l'ont faite vuidier.

La règle d'accord est si bien observée que sur quatrevingt-huit exemples de la première construction, elle est appliquée quatre-vingt-quatre fois.

Ibki., 141 :

Dist li puchiele : or sui raout eswarée ; La m'en reporte dont tu m'as aportée... Por coi me lais kant tu m'as esposée ?

Vie i,aiïU Alesin., ^18 :

Au samedi anchois le coc cantant Revient droit l'arme a le fosse criant, Le puant cors moût Ibrment maudisant Ki l'a conluilc en cliel torment si içrant.

Ibid., 405 :

Guert en le cambre, lote l^a deskirée.

Il y a quatre cas d'invariabilité dans cette construction. Deux fois l'accord a été sacrifié à la mesure et deux fois à la rime.

Ibid., 549:

Te sainte vie tu nos as chelel tant.

Ibid., 1160:

Moût maie warde t'ai l'ait sos men degret.

Ibid., 42 :

Et en lor cuer en ont tant sospiret Et en lor ieus tantes larmes plord.

Ibid., 1199:

Sire Alexis, tant jor t'ai awardet

Et tantes larmes por le tien cors ploret !

Dix exemples, dont cinq ne peuvent rien prouver. Sur les cinq qui restent, le participe s'accorde deiLx fois seulement.

Jbid., 212:

Ki chi aront vescut en casteet Et maintenue droiture et caritet.

Hml., 71

Or veut ke prenge mollier en scn vivant, Il en a ('uisc une moût avenant.

Vie de saint Alesin, 402 :

Fius, tu t'en vais, s'as laissiet fesposée.

IbicL, 960 :

Si ont mandet de Rome tos les ordenes, Et tôt le puele, les mauvais et les povres.

Ibid., 892 :

Eles li ont luerpit et panlonet Ire et descorde et maie volontet.

Dans ce dernier exemple l'accord est évidemment sacrifié à la rime ; il ne gênait, dans les trois autres, ni la rime ni la mesure.

Deux exemples seulement et, selon la règle, le participe est invariable dans les deux cas.

3kl., 985 :

Et vint au conte, si conte sa raison : Ghiertes, dist-il, fait as grant mesprison.

Ibid., 469:

Pierdut avomes un gentil baceler.

Nous citons ce dernier exemple pour être complet ; mais évidemment il ne prouve rien. M. Bonnard, qui le cite aussi, n'a voulu que ce que nous voulons, c'est-àsavoir, donner une preuve de son zèle et de son souci des moindres détails. La syntaxe du vieux français est à faire et probablement elle ne sera faite que longtemps après nous. 11 faudra pour cela beaucoup de patience et de modestie.

C'est après avoir vérifié, contrôlé et souvent critiqué les travaux de M. Bonnard que nous nous décidons à lui emprunter son étude sur le Roman de la Rose. Nous avons dit que nous n'aimons pas à refaire ce qui a

MERCIER, Participes. 6

été bien fait et nous n'avons aucun espoir de faire mieux. « L'accord, dans le Roman de la Rose, est loin d'avoir subi d'aussi graves écliecs (il vient de parler d'Otinel et d(^ Floovant) et cela non seulement dans la première partie du poème, dans l'œuvre de Guillaume de Lorris, qui date do la première moitié du siècle, mais dans celle de Jean de Meung, composée entre 1270 et 1275. Il semble (M. Bonnard n'a pas dépouillé les auteurs publiés par la Romania) que nous assistions à une réaction en faveur de l'ancien ordre de choses. L'invariabilité du participe précédé de son régime devient presque une rareté. En voici cependant quelques exemples.

Rose, 18432 :

Cil qui tex choses ont veu.

IbicL, 20812 :

Selonc les errements

Que leu vous ai ça arrière.

Même les participes d'avoir et de fah'e ne résistent pas à la tendance générale.

IbkL, 1867 :

Il a celé tloiche a moi traite

Qui m'a ou cuer grand plaie faite.

IbicL, 17612 :

Et s'il en eust la science Ausinc bien eue avant.

L'exemple suivant (355) :

Les oreilles avoit mossues

Et trestotes les dents perdues,

montre combien, à cette époque, le sentiment de l'identité à' avoir, auxiliaire, et d'avoir, verbe actif exprimant la possession, était encore vivant. Inutile de dire que, de nos jours, une construction pareille ne saurait être tolérée. Même lorsque le participe est en tête de la phrase, l'accord ne laisse pas que de se rencontrer :

Rose, 8010:

Car tant achalés les avoie.

Ibki., 16415 :

Voire escrile la vous eusse.

Emprise a merveilleuse paine.

La majorité des cas n'en reste pas moins acquise à l'invariabilité.

lôicL, 4130:

Perdu les ait, si Dieus me gart.

IbicL, 16696 :

Car maintes fois oï les ai.

IbkL/1612:

A ceux qui prié les auront.

En revanche, lorsque le participe suit son auxiliaire en précédant son régime (2" construction), la balance, rompue dans d'autres ouvrages en faveur de l'invariabilité, se rétablit. L'accord semble même l'emporter.

IdkL, 1702:

Que parmi l'oel m'a au cuer mise La sa jeté par grand raidor.

Ibid., 3981 :

Si crieng ausinc avoir perdue Et m'esperance et m' a tendue.

Ibid.^lU:

Onques mes n'avoie veiie Celé iaue qui si bien coroit.

Ibid., 1191:

Ou il ot faite por s'amie Mainte jouste et mainte envoie.

Il a endementièros prise

Une autre, tloiche que moult prise.

On remarquera que, dans tous ces exemples, l'accord est d'autant plus inattendu, que le participe, quoique suivi innnédiatenient de son régime, ne se trouve cependant pas dans le même vers. »

A ne prendre du xiif siècle que les ouvrages que nous avons étudiés jusqu'à présent, on croirait à une réaction énergique en faveur de la tradition latine. Cette hypothèse peut être soutenue : les raisons qui avaient poussé Crestien de Troyes à maintenir l'accord du participe ont dû exister pour d'autres que pour lui. Des grammairiens sont probablement intervenus dans les écoles où se formait la jeunesse. Il ne faut pourtant pas se hâter de conclure : Berthe aux grands pieds. Flore et Blanceflor, Parise la Duchesse, Aimeri de Noirbone, Gui de Bourgogne, Otinel et Floovant font bon marché de la syntaxe du xf siècle. Les exemples cités par M. Bonnard ne prouvent pas que l'accord soit plus négligé dans ces ouvrages que dans ceux du siècle précédent : il reste subordonné au caprice des auteurs et au besoin de la versification ; en d'autres termes, il est facultatif.

C'est ainsi que com^prenait la syntaxe l'auteur du Roman de Renart: il fait volontiers l'accord, et le supprime quand il devient un obstacle à sa facile versification.

Renart, 891 :

Bien li ont les jambes lorchies, Et les anguiles escorchies.

Ibid., 1056 :

Renarz qui bien le tint por fol L'aitve hoiliant li a gitée, Dessus la teste 7-envcrsée.

Lors s'en issit par une traite Qu'il ot derrier la porto faite.

Renan, 887 :

Apres li a close la porte.

Ce dernier exemple nous présente l'accord dans la seconde construction ; on le supprime ailleurs et dans celle-là et dans la première :

lôicL, 6208 :

A cest mot li a fait la moe

IbicL, 970 :

Mais de tôt ce ne li fu rien, Aiiiçois li a fait sorde oreille.

lôki., 780:

Que de lamproies et d'anguiles Qu'il orent acheté as viles Bien fu chargiée la charrette.

Ibid., 3645 :

Qui grant pitié en a eii.

Il nous paraît inutile d'étudier un plus grand nombre de poètes du xiif siècle. Nous venons de relire les fragments de Bartsch : c'est partout la même syntaxe que cidessus :

Pastourelles, Bartsch, Chrest., 304, 21 :

Sire, or m'avez essaieie Mais pou i avez conquis ; Mainte autre en avez proieie, Ci ne l'avez pas apris.

La Houce partie, ibid., 277, 28 :

Si l'a au bacheler donee.

Et li vallés l'a espousee. . .

Ibid., 280:

Por qoi le m'as tu recopee (la houce) ? Ton père le m'avoit donée.

Jeh. Bodel, ibid., 290, 9 :

Tel grasse li a diex donnée.

Jeli. Bodel, Bartsch, Chrest., 292, 34 :

Oiiés quel lecherie a dite !

Chans. à boire, ibid., 308, 13 :

Ki ainmet valor Et met sa pansée A leaul amor Et il l'ait trovee, Bien ait sa joie doblee.

Chans. d'une Dame, ibid., 311, 16 :

La fVoidor ne la jalee Ne puet mon cors refroidir ; Si m'ait s'amor eschaufee, Dont plaing et plor et sospir.

Car toute )ne seux donee

A li servir.

Muels en deusse estre amée

Par désir De celui ke tant désir, Ou j'ai mis ma pensée.

Nous avons reproduit cette strophe tout entière, surtout à cause du cinquième vers. II répond, selon nous, à une question que s'était posée Littré, sans pouvoir la résoudre , à savoir à quelle époque on avait commencé à employer l'auxiliaire être avec le participe d'un verbe actif, quand le verbe avait une signification accidentellement réfléchie. Je me mis doimée est de tout point l'expression moderne : je me suis blessée , je me suis blâmée ; ils se sont déchirés . Le poète aurait dit nécessairement, au présent de l'indicatif, je me donne. Nous y reviendrons.

Nous allons maintenant étudier la prose du xiip siècle et y insister plus que ne l'a fait M. Bonnard, qui n'a parlé que de Ville-Hardouin. (( La capitale de l'empire grec, dit-il, ayant été prise en 1204 et le récit ayant été écrit presque immédiatement après, c'est à peine à la langue du xiif siècle que nous avons aifaire. Aussi ne pouvons-nous qu'y retrouver tous les principaux caractères de la période précédente. » Nous ne partageons pas cette manière de voir. Ville-Hardouin commence.

mais il devance le siècle de Saint-Louis, que nous voudrions bien rapprocher un peu plus qu'on ne le fait d'ordinaire du siècle de Louis XIV. Ville-Hardouin fut ce qu'avait été Hérodote : si les événements qu'il raconte s'étaient passés en France au lieu d'être, à l'étranger, l'œuvre de la chevalerie française, les faits auraient acquis une importance énorme et le génie de l'historien n'en serait pas écrasé. Cet homme, deviné par les siens dès le début de la Croisade, a toutes les vertus qui font les grands hommes. Un tel homme ne pouvait pas être et n'est pas en effet en retard sur son siècle. La langue se rapproche beaucoup plus de celle de Joinville que de celle des traducteurs du siècle précédent. C'est même tout à fait la syntaxe de Joinville, surtout la syntaxe du participe. A lire Ville-Hardouin un peu rapidement, on affirmerait qu'il fait partout accorder le participe, placé devant ou après. On débute dans cette lecture par les exemples suivants (Edit. de Wailly) :

Ville-Hardouin, 2 : Tos les péchiez que il avoient faiz.

IhicL, 16 : Signer, je ai veues vos I êtres.

Ibid., 19 : Grant chose nos ont conquise.

Ibid.y 25 : La requeste as messages que il lor avoient faite.

Ibid., 26 : Maintes gens qui nés avoient aine mais veuz.

Ibid., 27 : Li baron de France nos ont a vos envoiez.

Ibid., 27 : Et por ce vos i ont eslis.

Ibid., 29 : Signer, véez l'onor que Diez vos a faite.

L'exemple suivant est le premier où l'accord n'ait pas heu:

Ibid., 29 : Ont guerpi tote l'autre gent, et ont requis vostre compaignie.

Ibid., 30 : Gautier s'en aloit en Puille conquerre la

terre sa famé, que il avait espousée puis que il ot la croix prise.

Ibid., 35 : Et quant cil li ot contée la novèle.

En résumé, sauf trois ou quatre cas, le participe s'accorde avec le régime quand il en est précédé et deux fois contre une avec le régime qu'il précède. Chose remarquable, on voit dans la même phrase le participe soumis au régime qui le suit, rester invariable dans la proposition suivante, quoique précédé de son régime. Il est vrai que le second participe est celui du verbe faire.

Ibid., 451 : Il orent à garison menez lor grains de Veroi, qu'ils avoient fait en l'ost.

On pourrait croire, et cela a pu se produire quelquefois, que le rapprochement du régime et du participe détermine l'accord. Notons cependant que l'accord a lieu avec un régime sous-entendu.

Ibid., 453: Avoittrives à l'empereor Henri... et ne li ot mie bien tenues, ainz li ot fausées et brisiées.

La Légende de Girard de Rniis^illon, mise en français, dit M. P. Meyer, vers le milieu ou la tin du xiif siècle, a été pubhé dans la Romania, T. vu, d'après un manuscrit exécuté en Bourgogne vers la fin du môme siècle. Un tel manuscrit publié par M. Meyer doit olfrir toutes les garanties qu'exige un sujet comme le nôtre. Nous étudierons ce document avec tout le soin qu'il mérite.

Le passé périphrastique se rencontre soixante-cinq fois dans la traduction. Trente-quatre exemples ne prouvent rien. Sur dix-huit cas où le régime précède le participe, il y on a quinze d'accord : dans la seconde construction, où le participe est suivi de son régime, il y a huit cas d'accord et cinq d'invariabihté. Il n'y a pas d'exemple du participe en tote do la phrase. Ex.:

Remania, \u, p. 179, 31: Li rois de France Challes li Chauves, rautre seror niaindrc^ de celi havoit prise a

feme par leal mariai ge, et liavoit mis en son reaume a grant compaignie real.

IbicL, 207, 21 : La salut de son baron qu'ele havoit desirrée.

Ibid., 181, 41 : Li rois havoit aillez touz ses princes por faire grant soUempnité.

Ibid., 183, 18 : Quant la reyne ot die ces choses.

Si le copiste n'a pas oublié l's final, l'accord, ce qui n'est pas rare, se fait ici avec le sujet.

Ibid., 183, 38 : Puis que li très nobles cuens ot receïie sa propre terre.

Ibid., 187, 23 : Quant li messaiges ot dite sa parole.

Ibid., 191, 22: Il liavoit engendrez ii enfanz.

Ibid., 215^ 30: i jour que cil meïsmes foibles otper faite s'oroison de dovocion.

Ibid., 223, 30 : Tu as receûe santé por ses mérites.

Ibid., 224, 28 : 11 hont doné toutes lour choses pour nostre seignor.

Ibid., 209, 26 : Quant. . . il lour heiist dit aucunes choses de sa mort.

Cette syntaxe est celle de Brunetto Latini dans son grand ouvrage écrit en français et intitulé li Trésors. Maistre Brimez Latins, comme il se nomme lui-même (p. 46), était venu à Paris vers l'âge de quarante ans et avait appris par règles laparleure dans laquelle il composa son encyclopédie. L'accord est de règle générale dans son livre, même quand le participe précède le régime, pour peu qu'il en soit rapproché.

hi Trésors, p. 308:Chasteez est un habiz qui jadis a eues molt de victoires contre les batailles des charnelles convoitises.

Ibid., p. 46 : Endem entiers Julius César porchaça tant amont et aval, après ce que il avoit eues tantes victoires et maint pays soumis au commun de Rome , que il se combati encontre Pompée.

Même syntaxe encore dans le Livre de Justice (p. 25) : Il fiist preudom et honeste, et bien avait menée sa juridiction ou profit du pueble.

Ibid. G5 : Beaumont dit qu'il no quide pas que cil soit juges qui a esté ostez d'estre baillif par son forfet, ne n'a pas recovrée sa dignité.

L'accord, quand il y avait ainsi rapprochement du participe et du régime, ne fut sans doute jamais de règle absolue, mais il paraît avoir été fort en usage à cette époque.

Cartul. de Saint Jean lès Amiens, (de Lincy. Introduct. au liv. des Rois, 73) : J'ai baillies ces présentes letres... en l'an del incarnation mil et CC et cinquante et set.

Archives du Royaume, m' 869, n° 12: Et en tesmoing de ce, nous avons seelées ces lettres de nozséaus. Ce fut en l'an de l'Incarnation mil et ij cens et sessante V ou mois de juin.

De tout cela, nous concluons et nous espérons que le lecteur conclura avec nous que l'accord fut, en général, beaucoup mieux observé au xiif qu'au xif siècle, surtout en prose. C'est que la langue s'était formée et qu'on s'occupait de grammaire. A la fin du siècle, les dialectes avaient d''ailleurs en partie disparu et tendaient à devenir ce qu'ils sont aujourd'hui, c'est-à-dire des patois. Nous ne comprenons pas pourquoi M. Bonnard a écrit que « au xiii" siècle, l'invariabilité du participe fait de grands progrès, » et que « le trait saillant de cette époque, c'est une tendance à l'affaiblissement de toute règle. » Le tort qu'a eu M. Bonnard de n'étudier qu'un ouvrage en prose ne suffit pas à expliquer l'erreur de sa conclusion.

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