XIV SIECLE
Le traitement du participe ne subit dans la première moitié du xiv* siècle aucun changement. Joinville s'éloigne peu de Ville-Hardouin qui l'avait précédé d'un siècle. M. Bonnard, qui suivait l'édition de M. Francisque Michel, a compté huit exceptions à la règle d'accord du participe précédé de son sujet. C'est peu dans un long ouvrage et il ajoute : « encore, dans plusieurs exemples, c'est le verbe faire qui est en cause et, dans d'autres, ce sont des locutions employées comme neutres [grant partie, ces choses) qui ont empêché l'accord. » On peut donc affirmer que, dans ce cas, la règle est généralement observée. Elle l'est même souvent avec le participe du verbe faire dans l'édition de M. N. de Wailly, que nous suivons. Ex. :
JoiNv. 95 : Ces haies, Henris d'Angleterre les avoit faites pour ses grans festes tenir.
Ibid., 26 : Ceste response que vous avez faite.
Reste la seconde construction, car la troisième a désormais disparu, sauf quelques traces restées dans la langue moderne et dont nous parlerons plus tard. M. Bonnard n'en trouve qu'un exemple, et, circonstance fâcheuse, avec accord : « Le Sarrazin qui sauvez nous avoit » . L'accord y est dans la proportion de cinq contre trois. Ex. :
JoiNv. 68 : Avons ci-ariere escriptes partie de bones paroles.
Ibid.., 85 : Tant que il eussent vuidie la contée de Champaigne.
Ibid., 137 : Uns forz venz ot rompues les cordes des ancres.
Ibid., 141 : Et avoit faite une merveille.
Ibid., 479 : Apres ce que nous avérons eue victoire.
Ibid'., 510 : Et vous ai aportée ceste espée.
Jninv., 84 : Et il qui avoit mandci toute sa gent.
Ih'nL, 94 : Li roys avoit veshi une cotte de samit.
Ihid., \21 : Li veiiz nous ot tolii la veue de la terre.
Ibid., 490 : Quant li grans roys des Tartarins ot receu les messaiges et les presens.
Le texte de La Guerre de Metz en 1324, poème du xiv" siècle, n'inspire pas une grande confiance à M. Bonnardot. Un texte en vers, revu par une main aussi sûre, laisse néanmoins à Terreur, surtout à notre point de vue particulier, peu de chance de se produire. L'accord, dans la première construction, est dans la proportion de trois contre un de non-accord, et, dans la seconde construction, de un contre un. Ce calcul a été fait sur les cent premières strophes, qui sont de sept vers. C'est assez pour s'assurer que nous avons toujours alïaire à la même syntaxe. Voici quelques exemples :
Guerre de Metz, i, 7 :
Une matière ai entaillie.
Ibkl., XIX, 1 :
S'aulcuns porte denrée estrainge A Metz on l'ait tost achetée.
Ibid., XLi, 1 :
Il ont la guerre commencée.
Ibid., XXXVII, 2 :
Mainz deniers ont certe presleit.
Ibid., IV, 1 :
(lil de Metz ont bien viaintenxie En sa franchise leur citeit.
Ibid., L, 3 :
Lors a chescuin mise sa cure Do raparier a sa conirée.
Ibid., XLiv, 1 :
Et s'ont hei'i mainle tinancc De nos citains.
Quelques années après la guerre de Metz un rimeur du pays de Caux écrivait en quatrains alexandrins monorimes la quatrième rédaction de la Vie de saint Alexis. Cet Alexis est de soi peu de chose, mais il a le mérite de continuer une série de transformations qui ne devait pas s'arrêter au xiv" siècle. On chante encore dans le pays de Caux, et ailleurs sans doute, une Complainte de saint Alexis, dont le fond n'a pas varié depuis le xi" siècle. D'après le texte de M. Pannier, le participe précédé de son régime prend l'accord quarante fois contre deux ; sept ou huit exemples sont douteux, c'est-à-dire ne peuvent rien prouver par suite de la nature du régime. L'accord n'a Ueu que deux fois dans la seconde construction, mais il n'y a non plus que deux ou trois cas, où, étant possible, il ne se soit pas fait. Par exemple, dans ce vers bizarre (T/l, 4) :
Pour l'amour de Dieu a souferl mainlez duriez.
Les deux vers où cette construction prend l'accord ont, au contraire, une allure aisée.
Ibid., 165, 2 :
Il a prise la lestre, le saint li a lessie.
Ibid., 89, 3 :
Bien s'en cuida fuir, mez le clerc a hapée Sa main
C'est avec le régime le plus rapproché que se fait l'accord dans l'exemple suivant.
Ibid., 42, 2 :
Dont te vint tel pensée
Qu'as lessié père et mère et ta famé espousée.
Le participe s'accorde deux fois avec le mot oindre pris au genre féminin.
Ibid., 35, 1 :
En droit lez cos chantans a so)i ordre guerpie.
Alexis, 4' rédact., 102, 4 :
Il a dis et set ans que son ordre a guerpie.
Nous n'avons pu lire que des fragments de Baudouin de Sebourc. Voici comment en parle M. Bonnard qui paraît avoir étudié les xxv chants de ce poème interminable : « L'accord du participe avec le régime qui le précède, n'est que très rarement troublé... En revanche, l'accord du participe avec le régime qui le suit est beaucoup plus fréquent que dans les autres poèmes du xiv' siècle. Ex. :
Baiid. de S., xiii, 861 :
Vous venes quant avons vaincue l'estormie.
Ibid., XXIII, 933 :
Ont gerpie la table ; en estant sont sali.
Ibid., VIII, 495 :
Puis a traite l'espée...
Ibid., IX, 231 :
Quant Anemis ara faites ses volentés.
Ibid., I, 46 :
8us cesiui Bauduin ay prise ma chanson.
Ibid., I, 23 :
En sa main li a mise Toute son hérité qu'il tint jusqu'à Falise
Ibid., XIV, 1248 :
Que si tost que j'aurai faite m'entencion.
La Curne de Sainte-Pakiye a publié dans ses Mémoires sur l'Ancienne chevalerie (t. m, p. 119), un poème d'environ 500 vers intitulé : Leus veus du Hairon, qui paraît avoir été écrit vers le miheu du xiv* siècle. L'action se passe au palais d'Edouard III, l'an 1338. C'est une œuvre originale, où les sentiments qui poussèrent la Cour d'Edouard à entreprendre la funeste guerre de Cent-
Ans, sont pris sur le vif et reproduits avec une naïveté qui épouvante. La syntaxe du xiif siècle s'y retrouve tout entière : le participe s'accorde le plus souvent et ne laisse pas d'être facultatif.
Vœu du Héron, p. 122 :
Deux maistres de vicies a quens Robers saisis.
Ibid., 129 :
Godemars du Fay l'a longuement gardée.
Ibid., 129 :
Et les trois Ménestrels ont leurs cordes tiré.
Ibid., 128 :
Quant la gentix pucelle ot faite sa pensée.
Ibid., 128 :
A Wautier de Mauny a dite sa pensée.
Il n'y a qu'une exception à la seconde règle : Ibid., 128 :
Pour che qu'il ot perdu la nohile contrée.
L'accord, dans cette construction, devient de plus en plus rare à mesure qu'on approche du xv^ siècle. Un conte en vers publié par Méon [Nouv. Recueil de Fabliaux et Contes, t. II, p. 394), olïre partout l'accord dans la première construction et nulle part dans la seconde. Ex. :
Le Sénateur de Rome, v. 136:
Que s'acoutumance i ot mise.
Ibid., 307 :
La chose avez bien divisée.
Ibid., 364 :
Quant la Pape l'ot antendue.
Ibid., 466 :
En l'onor de la dame sainte Qui bonté li ot faite mainte.
Le Sénateur de Rome, 282 :
Mains an prisa (moins en) Ses bailliz que (jardè n'avoient Sa cité miex (jue ne faisoient.
Même syntaxe dans le Tournoiement aux Dames (Méon, Nouv. Rec. t. I, p. 392).
Tournoiement, v. 241 :
Geus de Gui lie ont mal menées Et vilainement démenées.
Ibid., 310:
Or vous ai les resons contées Par qoi fu le tornoiement.
On en prend si fort à son aise avec la règle que le même mot prend quelquefois l'accord de genre sans prendre pour cela l'accord de nombre : on sacrifie tout à la versification. Ex.
Tournoiement, v. 1 13 :
. . . S'est bien atornée
La contesse, et si a mandée
Toutes ses dames sans eschars.
Ainsi, à parler en général, on peut dire que la syntaxe du XIII* siècle s'est maintenue jusqu'aux premières années de la guerre de Cent- Ans. La quatrième rédaction de la Vie de saint Alexis et le poème du Vœu du Héron terminent, à ma connaissance, cette époque syntaxique.