XV SIECLE
Froissart traite le participe comme les deux derniers poèmes dont nous venons de parler. Le participe s'accorde quand il est précédé de son régime; mais M. Bonnard relève de nombreuses exceptions. 11 n'a trouvé que deux exemples de l'accord dans la seconde construction. Je n'en trouve point dans le Voiage (foultre ?ner du comte de
Pontieu (Méon, nouv. Rec, t. i, p. 437), tandis que l'accord a toujours lieu quand le régime précède.
Volage, p. 441 : Il leur dit que larons les avoient encontrés ki ainsi les avoient atomes.
IbicL, p. 442 : Et il lui dist qu'il l'avoit ramenée, et autel joie et autel honneur con il l'en avoit menée.
IbicL, p. 449 : Pour le grant honte qu'il avoit veu que ele avoit soufferte et rechut devant lui.
On ne s'explique pas l'invariabilité du second participe et il est probable qu'elle n'a de raison d'être que la négligence du copiste.
Alain Chartier est un classique. « Nous avons rencontré dans ses poésies, dit M. Bonnard, un certain nombre de cas où le participe s'accorde avec son régime postposé. »
Al. Chart., p. 797, édit. 1G17 :
Tre&'percée As mon âme de douleur.
lUd., 657 :
Ainsi ouye M'avez de desplaisir fournie.
lUd., 703 :
Tant que perdue eust sa franchise.
IbicL, mO'.
Quant il a entreprise Une si gracieuse emprise.
IbicL, 499 :
Avez V De l'an
IbicL, 618
Icil qu Leur b
IbicL, 566
Avez vous prise cette adresse De l'amer tousjours sans rappel.
Icil qui n'ont pas maintenuz Leur bons faiclz ne bien retenuz
Quant il eut dite L'opinion qu'après luy je récite.
Mercier, Participes
Ou remarquera que, dans la plupart de ces exemples, le participe est à la rime, ce qui explique en une certaine met^ure son accord. Les cas d'invariabilité, lorsque le rt'g'ime précède, sont moins fréquents (pie dans Froissard.
La syntaxe de Villon est toute moderne. Le^ vers suivants la résument.
Edit. Prompsaut, p. 309 :
La pluye nous a debuez el lavez
Et le soloil dessccliez et, noircis;
Plus, corbeaulx, nous ont Us yeux cavez
El arraché la barbe el les sourcilz.
M. Bonnard n'a, de son côté, relevé qu'une seule infraction aux règles actuelles.
Grand Test., 461 :
Tollu m'as la baulie franchise Que beauté m'avoit ordonne.
Le ])em(ltinie jour daoust, l'an mil iiii'^lxvii, au château de Comper, le comte de Laval fit achever la rédaction des iisemens et coustitmes de la forest de Brécélien. M. de Courson a publié ces Usemens d'après le manuscrit original dans ses Eclaircissements au Cariulaire de Redon. C'est un texte sûr, dont nous nous sommes déjà servi pour l'étude du participe présent. Les Usemens, signés 0 Lorenze, sont très probablement l'oeuvre d'un jurisconsulte de la court de Brecelien (p. 387, 1. 7). Il n'y a pas, dans ce long- travail, une seule exception aux règles modernes du participe passé. Ex. :
P. 381 : S'il n'ont escript leurs dictes bestes en pasnaige; et s'il les ont escriptes, il pevent prandre yerre et houx.
P. 385 : Quant les forestiers ont fait aucunes prinses de bestes non escriptes et qu'ilz les ont gardées xxiv heures, et, après ycelles xxiv heures, les ont merchées à sang en l'oreille gauche.
P. 38() : Qui leur ont donné les droiz et privilèges.
P. 387 : Après que les auront repceiix et seront signés par les officiers.
P. 391 : Une moyttié es dictes ruches de quelle part que les aint eues.
L'autenr distingue parfaitement le régime direct du verbe principal de celui du verbe subordonné. Il n'y a pas accord dans le dernier cas.
P. 389 : Des escriptz que autrefois l'on avoit acoustumé à faire en la dicte forest.
Il suit également la règle moderne dans les propositions dites absolues : le participe placé en tête de la proposition reste invariable. Ex. :
P. 389 : XVI jours ouvragers et continuez entre la Toussains et Pâques, non conté les jours des délivrances.
Nous remarquons ici pour la première fois, peut-être parce que nous n'avons pas étudié la langue des jurisconsultes, un usage mauvais qui s'est conservé longtemps, sui'tout chez les iemmes; nous voulons parler de la confusion du participe passé avec l'infinitif de la première conjugaison. Ex. :
P. 385 : S'aucun s'avanczoit les prandre ou nemenez.
P. 390: Hz pourront en usez à charette à bras.
Notons aussi la disparition de Y s au cas sujet et l'invasion des consonnes parasites, que quelques-uns ont attribuées à tort au xvf siècle. Cette orthographe, qu'on pressent dès le milieu du xiv'' siècle, est celle de Villon; c'est aussi celle d'Olivier Maillard, dont M. Arthur de la Borderie vient de donner une superbe édition [Œuvres françaises, Nantes, 1877). Olivier Maillard écrit le saulueur du monde ; la mittre; il conuiendra qu'il soit gectê en enffer {Serm., p. 2), comme 0 Lorenze dit « traverczans la dicte forest (p. 384, 7); et quant aucun deulx debcède (387, 1. 13); s' aucun s' avanczoitj etc. »
Le participe passe, dans les Sermons français d'Olivier Maillard, s'accorde toujours avec le régime préposé.
Œuvres, p. 8 : Nous aurons une belle question théologale... nous l'avons notée de noz maistres.
P. 22 : Estre ingratz des biens de Dieu qu'il nous a faictz.
P. 22: Tous les péchiez que l'on a faictz... quant on les a remys à mémoire.
P. 26 : Comme il avoit demonstré en sa résurrection la gloire de résurrection qu'il a promise à ses amis, tout ainsi il deuoit demonstrer l'ascension qu'il a promise à ses membres.
P. 29: Pourquoy l'avez vous laissée en ceste misère?
L'accord n'a pas lieu avec le régime postposé.
P. 4 : Nostre Seigneur nous a monstre tous les signes d'amour.
P. 1 1 : Quiconcques aura gardé toutte la loi.
Le participe, cependant, s'accorde une fois dans cette construction :
P. 33 : Apres doncques que le saint Esperit est appelle par Oraison, et que Obéissance luy a ouverte la porte. . .
Dans V Imprimerie en Bretagne au xv" siècle, M. de la Borderie a donné en partie le TrépassemetU de la Vierge, poème écrit peu de temps avant d'être imprimé, et cet incunable, dont on donne un fac-similé, est de l'an mil iiiic iiii vingte et quatre.
C'est à peu près l'orthographe et la syntaxe des ouvrages dont nous venons de parler.
Luy ay faict supplication, Demandé bénédiction.
IbkL, p. 15, 10 :
Quant les apoustres ont cogneu
Ce qu'à Thomas est auenu
Et que la saincture ont cognue.
IbicL, p. 16, 1 :
Et beaucoup de choses secrètes Que j'ay a celle fin detraictes.
La même année on imprimait à Bréhant-Loudéac les Lois des Trépassés. Le traitement du participe n'offre de remarquable que le vers suivant où le régime placé après le participe lui impose cependant l'accord.
U Imprimerie, etc., p. 21, 11 :
Hz vous ont hastie maison.
C'est, comme dans Olivier Maillard, le seul exemple qu'on y trouve avec l'accord dans cette construction. Il n'y a pas d'ailleurs d'exception à la première règle et la troisième construction a disparu depuis longtemps. Nous la retrouverons sous une autre forme.
XVr SIECLE
Nous venons de voir queUe fut la syntaxe du participe passé construit avec l'auxiliaire avoir : depuis le milieu du xiv'' siècle jusqu'à la fin du xv% elle n'a pas changé. Les auteurs font quelquefois encore accorder le participe avec le régime postposé, comme pour affirmer un droit dont ils pourraient, mais ne veulent plus user. Cette syntaxe fut celle du xvf siècle et l'on nous pardonnerait difficilement d'apporter ici une longue série d'études où nous ne pourrions que reproduire des exemples semblables et affirmer les mêmes règles. M. Bonnard se borne à citer des exceptions. Nous nous emparons des exemples produits par lui et nous les réunissons à d'autres que nous avons recueillis pour essayer d'établir qu'il y eut au xvf siècle une tendance, irréfléchie peut-être, à laisser le participe
invariable toutes les fois que, précédé ou suivi de son régime, il marque une action sans é<i'ard à ses conséquences, et à le faire accorder quand il marque que l'acte a eu des conséquences durables, en d'autres termes, quand il marque l'état. Cette tendance ne se révèle ni chez Amiot, ni chez Montaigne, ni chez Marot; mais on croit la remarquer chez Ronsard et surtout chez Rabelais.
1" Participe invariable
RoNS., Odes, I, XVII :
Mignonne, allons voir si la rose...
A point perdu, ceste vesprée, Les plis de sa robe pourprée...
Id., Franc, p. 155 :
Qui fil, aiguille et ouvrages légiers Âvoient laissé pour voir les étrangers.
Rabelais, i, 31 : Aviez, toy et tes pères, une amitié avecques luy et tous ses ancestres concea.
Id., IV, 26 : Si paour il /la eu durant ce colle horrible, ie ne l'en estime un pelet moins.
Td., ibid. : A son trespas fut excitée ceste horrible tem-peste qu'avez patij.
Id., ibid., 26 : Faictes par les archiers de ma guarde, esquelz j'en ay expresse commission donné, tuer tous ces nobles.
Id., I, 20 : Car péremptoirement lui furent déniées, par autant qu'il les avoit eu de Gargantua.
Id., I, 24 apud Ménage : S'exerceans le corps comme ils avoient les âmes auparavant exercé.
2° Participe variable marquant l'état RoNS., Odes, I, XVII :
Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce malin avoit dcsclose
Sa robe de pourpre au soleil
RoNS., Amours, ii :
J'avois escrite au plus haut de la face, Avec la honte, une aiïréable audace Pleine d'un franc désir.
Ici., Franc, p. 155 :
J'auray toujours esprùe
D'un souvenir l'àme qui vit en raoy.
Ibid., p. 107 :
Lorsque voicy les fantosmes de ceux Dont la grand mer en vagues départie Avait les corps et la vie engloutie.
Rabel., I, 31 : Laquelle (amitié) jusqiies à présent, comme sacrée, ensemble aviez inviolablement maintenue, guardée et entretenue.
Ronsard et Rabelais sont loin de suivre toujours cette direction, et je crains bien qu'ils n'aient jamais nettement conçu une règle ainsi formulée : le participe invariable marque l'action, et variable, l'état.
On peut ici demander si la syntaxe italienne du participe passé n'a pas eu, au xvi^ siècle, quelque influence sur la nôtre. Nous croyons que cette influence fut alors peu considérable sur le traitement du participe français . C'est vers le milieu du xiv'' siècle que notre langue a adopté d'une manière à peu près générale la règle de position. On se souciait peu, à cette époque, de l'Italie et de l'italien, et c'est seulement à partir de Charles VIII que la syntaxe italienne aurait pu agir sur la syntaxe française. Ce fait ne se produisit pas, puisque le xvi^ siècle traite le participe comme le XIV^ La réforme de Rabelais, si même Rabelais a songé à une réforme, ne serait pas une importation italienne, l'italien ne distinguant pas le participe qui marque l'action de celui qui marque l'état. Mais nous admettons volontiers que nos grammairiens empruntèrent à l'Italie certaines particularités syntaxiques, comme l'idée un moment en faveur de supprimer l'accord quand le sujet vient après le participe passé (Diez, m, 21\):Le fatiche che hanno sofferto i soldati, et la manière
de concevoir le rôle de ce participe suivi d'un infinitif (l)iEz, ihiil.) : la rmluzioiie che avcie presa de andare alla campagna; la lettera cli cgli ha cominciato a scrivere. — L'ho veduta dephigere, l'ho udita cantare en opposition à riio veduta dephigere, l'ho udito cantare. Le vieux français en prenait plus à son aise avec ces distinctions.
Verbes neutres
Toute construction admise pour une espèce de mots devient un moule dont tous les mots de même espèce devront bon gré mal gré recevoir la forme. On disait avec le participe du verbe passif, haheo cognitum, fai connu, on voulut dire et l'on dit haheo erratum, fai erré ; habeo statum, j'ai été. Ces participes, pris isolément, étaient considérés comme des formes passives ; mais comme le temps composé devenait le passé d'un verbe neutre, il n'y avait pas lieu à l'accord, excepté dans quelques idiotismes, comme :
Rois, 145 : La parole que tu as parlée, furnis la.
Cet emploi du participe neutre est aussi ancien que la langue.
Ch. de Roi, 266 :
En cest païs avez estel set ans, Mult uni oiit e peines e ahans.
Le dernier vers montre que avoir se construisait déjà au xi" siècle avec son propre participe, fai eu, haheo ha- Intum. On employait quelquefois avoir avec des verbes (jui lu; le prennent plus depuis longtemps, (^n disait fai allé, ce qui était parfaitement logique, puisque le verbe marque une action.
Roncisvals, édit. Fr. Michel, v. 365 :
Deus, dist li cons, dame sainte Marie, Tant a aie que li ruis me castie.
Lég. de Gir. de Roiissillon, Romania vu, 211, 29 : Cels meïsmes qui havoient aie contre ses establissemenz.
Cet emploi de l'auxiliaire avoii' avec un participe neutre, quand le temps composé est précédé de qiœ, est devenu une source de difficultés dans la syntaxe française. L'analogie de la construction poussait à l'accord ; des écrivains le firent et l'on expliqua leur syntaxe en introduisant une distinction entre la signification propre et le sens figuré de plusieurs verbes, comme courir, peser, valoir, coûter.
Courir et peser, quoique neutres, sont pris quelquefois dans le sens ^affronter, examiner. Ils se trouvent alors élevés au rang de verbes actifs. Coûter, valoir sont toujours neutres, mais on les emploie au figuré, et l'usage, malgré l'Académie et Littré, souiFre l'accord du participe avec le régime direct ou considéré comme tel. Nous n'avons point trouvé dans le vieux français ces verbes avec la signification active ou figurée. Joinville, qui fait si souvent accorder le participe avec le régime qui suit, dit sans accord :
JoiNv., 25 : Il avoit tiez atours brodez de ses armes qui li avoient coustei huit cenz livres.
Ihid., 562 : Je esmai que la porte qu'il avoit fait faire li avoit bien coustei cinq cens livres. . . et il me dist que la porte que li pans li avoient coustei trente mille livres.
Verbes impersonnels
Le latin classique avait la locution dene habet, c'est bon, cela va bien, suffit. Le verbe habere n'a ici ni sujet ni régime, mais il peut prendre l'un et l'autre sans changer de signification : res bene se habet. La langue populaire fit de cette locution un usage tout à fait singulier.
P Elle employa avoir sans sujet et lui donna un régime direct ;
2° Le verbe fut accompagné de l'adverbe i, y (=: ibi). comme si, ne pouvant désigner l'acteur, ou avait voulu désigner la scène ;
3° Elle construisit, au besoin, le verbe avoir avec un participe j)assé ;
4° Le participe s'accorda avec son régime, absolument comme dans les temps composés du verbe actif. Ex. :
Ch.deJioL,226S:
Quatre perntns i ad de marbre faiz.
Uid.,221\ :
Hait sunt li pui e mult hait siint H arbre. Quatre perruns i ad, luisanz de marbre.
On peut voir, par la comparaison du vers 2271 avec le précédent et le suivant, que l'auxiliaire ad conserve sa fonction de verbe actif et prend à l'accusatif le participe et son régime. L'analyse donne : Quatuor gradus ibi habet de marmore factos. La construction s'accentue plus fortement encore en français dans ces vers du Roncisvals :
Ueué ! tantes hanstes i ad par mi brisées, Escuz [misez et broingnes dcsmaillées !
C'est la construction amîciliam habeo cognitam, amitié ai connue. Le français moderne a introduit dans cette construction le pronom il (= illud). Ce sujet, tant vague soit-il, est de trop, et la langue du xiif siècle ne le connaissait point. Même en introduisant ce sujet, il fallait encore conserver l'accord, si l'on voulait rester dans la tradition et dans la logique ; car, pour être indéterminé, un sujet ne change pas la nature du verbe. Malheureusement les grammairiens et écri\ains de la Renaissance, tout en conservant le tour français, songeaient à la construction latine qui emploie ici le verbe être : quatuor lifi fuerunt gradus marmorei. Nous avons ainsi tourné dans un cercle vicieux : on a quitté la construction latine pour une construction fi-ançaise, et l'on a ensuite analysé le français en se plaçant au point de vue latin. L'analyse, en effet, remplace le verbe avoir par le verbe être employé par les Anglais : Il y a d(^s houunes do bien (jui. . . (lUud ibi haltet vii'os bonus (pli) Ihcre are good mon who. . .
Participe absolu
Notons encore clans l'histoire du participe passé l'application à la proposition participe de la règle de position. C'est M. Bonnard qui, à ma connaissance, a le premier bien établi que, en vieux français, (( lorsque le participe est en tête de la phrase et qu'il est suivi d'abord de l'auxiliaire, puis du régime, il reste invariable. » (Le Participe passe, etc., p. 27.) Or, nous disons depuis longtemps : J'ai brûlé toutes ces lettres, excepté la vôtre; j'ai brûlé toutes ces lettres, la vôtre exceptée; vu les circonstances, etc. Cette fois les grammairiens sont d'accord avec la tradition. Par analogie avec la construction vencu avons Sarrasins et Esclers [Alise, 8351), on a dit d'assez bonne heure dans la construction dite absolue :
De Courson, Cart. de Redon, p. cclxxii, Docum. du xiif siècle : Ceux poient lour seignours firger (fustiger, cipper, emprisonner, batre et chastier à volunté, salve à eux les vies (1).
Ibid., Usemens et coustumes, p. 389 : xvi jours ouvragers et continuez entre la Toussains et Pâques, non conté les jours de délivrances.
Arn. Greban, Le Myst. de la Passion, v. 4827 :
J'ai, passé huit jours, oy dire
Qae je ne sçay quel grant seigneur...
(l) Nous croyons ce texte moins ancien.