‹ Histoire des pasteurs du désertChapitre 11 sur 96 · UT. TU, CHAP. III · texte numérisé non relu

UT. TU, CHAP. III

mières par les faubourgs du Pont et du Bourguet, où il mit le feu. La garnison et les milices firent une sortie; il les refoula dans la ville; elles tirèrent le canon du château, mais sans effet, parce que lescamisards étaient à couvert des volées de Tartillerie. Ce fut comme un canon d'alarmes qui, tonnant dans le silence de la nuit, épouvanta les populations voisines et parvint même à Toreille du commandant de la citadelle de Montpellier, lequel courut en avertir le maréclial. Cavalier fut encore deux heures à batailler contre les cordeliers, qui se défendirent bravement dans leur couvent, et à effrayer les nonnes, dont il entendait les gémissements dans leurs cellules. Peut-être eût-il forcé la ville ; mais craignant que les garnisons voisines n'accourussent à l'appel du canon, il se retira. Fléchier, qui, trouvant que les chaleurs d'août n'étaient supportables que sous les ombrages du Vidourle , passait, avant l'insurrection , tous les étés auprès des nonnes de Som mières, eut bâte de les consoler: c Quelle fut pour vous cette nuit fatale ! Vous comprîtes par la voix confuse d'une populace effrayée qui demandait d'être secourue, que vous aviez besoin des secours du ciel ; une troupe nombreuse de meurtriers et d'incendiaires se jetait tumultueusement dans le faubourg; le chant des psaumes était pour eux un commencement de fureur, et comme un signal de massacre; vous voyiez allumer des feux dont la sombre et triste lueur perçait jusqu'à l'obscurité de vos cellules, et dont les flammes dévorantes consumaient les maisons et les églises; vousdites alors avec le roi-prophète: «Les douleurs delà mort nous ont environnées, et les torrents le l'iniquité vinrent nous troubler. »

*Q HISTOiaB DBS PiSTinJES DU DÉ8IET.

Moiitrevel ne savait plus ou donner de la tête, au milieu de ce tourbillon de camisards. Il rappela momentanément Julien des Cévennes; Julien courut après les camisards, et n'en vit pas même Tonibre d'un seul. Bâville s'irritait; les autorités se plaignaient; les évoques gémissaient. « Tout se ralentît, s'écrie Fiécliier; tous les bras tombent sans savoir pourquoi ; et Ton nous dit : Il faut avoir patience ! on ne peut se battre contre des fantômes qui se rendent invisibles!» Ce gémissement de Fiécbier est comme une accusation indirecte du clergé contre l'inactivité du maréchal, (i)

A peine Julien fut-il descendu, que Castanet et Joani attaquèrent Vébron et les autres villes de refuge. Roland brûla Saint-Julien-des-Points et Sainte-Cécile-d'Andorre, deux repaires de florentins, auxquels il fit une rude chasse. Julien remonta en hâte aux Cévennes , pour protéger les démolisseurs; il continua la dévastation, travail long, triste, périlleux, désolant. Ces hameaux et bergeries étaient disséminés à de très-grandes distances; on perdait une partie du jour à les chercher sur les rochers, dans les ravines, au fond des bois; plusieurs n'avaient de sentier accessible qu'aux seuls pieds de l'homme et de la chèvre. La seule paroisse de Saint-Germain avait neuf lieues de tour, cent onze hameaux renfermant deux cent soixantequinze familles, dont neuf seulement étaient catholiques; l'église nouvelle, bâtie au centre de la paroisse, était à une lieue et demie des deux extrémités, cr Dans une visite générale que je fis, dit le prêtre de Saint-Germain, qui opérait un dénom-

(i) Fiéchier, lettre l^6, *3 oct.

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brement de ses paroissiens, allant de maison en niaison, j'employai dix-sept jours, au mois de sep^ tembre, quoique je partisse de bon matin , que je ne me retirasse qu'à l'entrée de la nuit, et que je fusse à cheval. » Saint-Etienne était une paroisse f^us étendue d'un tiers, plus populeuse, ayant moins de chemins encore. On était en automne; des pluies glaciales tombaient par torrents ; d'ailleurs les démolisseurs étaient très-mal nourris; ils avaient deux livres de pain par jour, mais pas de 60tipe, faute de marmite; pas de vin ; seulement un peu de mouton et de porc grillé, et de l'eau. Le soir, après avoir pioché tout le jour, ils trouvaient k peine de 4a paille pour se coucher dans les granges, «ans un hôte à l'accueil amical, sans le sourire d'une hôtesse. Un grand nombre déserta; beaucoup tombèrent malades de privations, de fatigues, de mélancolie; et Julien lui-même, qui resta néanmoins à son poste, voyant diminuer le nombre des travailleurs, représenta au maréchal que par la saison des pluies et des neiges la dévastation serait interminable si l'on n'employait le feu. Mont rcv^ y consentit. « Aussitôt cette expédition fut comme -une tempête qui ne laisse rien à ravager dans un champ fertile ou dans une vigne féconde: les maisons ramassées, les métairies écartées, les granges, les baraques, les cabanes, les chaumières , tous les bâtiments tombèrent sous l'activité du feti, comme les fleurs champêtres, les mauvaises herbes et les racines sauvages tombent sous le tranchant de la charrue » (f). La fatigue, la souffrance, la

(i) LoQ^releofl.

UT. ia, CHU. m. IS

bine, près du vieux chiteaii de Fan, doDt le nom indique qu'il occupe la place d'un temple gaulois ou romain; de là il écrivit aux quarante principaux bourgeois de Lussan ce billet : « Messieurs, vous ne manquerez point de nous préparer, demain , le dîner, sous peine d'être assiégés et mis à feu et à sang; qu'aucun de vous ne sorte du lieu ce soir. Je suis tout à vous. Cavalier. »

Le peuple de Lussan, qui bien que protestant ne sympathisait pas, il parait, avec les camisards, barricada ses portes à ce message HMSiarant; il n'avait que vingt fusils, mais il s'arma de Ëiux, de broches, de haches, de fourches de fer, et résolut de se défendre jusqu'à l'arrivée du marquis de - Vergetot. La difficulté était défaire parvenir au général le billet de Cavalier; personne n'osait se rendre à Uzès. Enfin un paysan se risqua pour deux louis d'or et trois ay mines de touzeÙe. Il arriva vers minuit à Uzès, d'où trois heures après Vergetot partit , avec son régiment et quarante officiers irlandais. Cependant, le curé, du haut de la tour, épiait , dès l'aurore, si Vergetot n'apparaissait pas encore à Thorizon ; mais il n'apercevait que seize camisards qui , pendant deux heures, psalmodièrent dans la prairie sous le château de Fan. Ils cessèrent leurs cantiques, et leur capitaine , suivi de trois soldats, s'approchant jusqu'au pied des murailles de Lussaa, cria aux sentinelles de la tour: « Je viens de la part du frère Cavalier; nous ne vouions pas de vos armes, car nous en avons assez! mais il nous faut des vivres pour toute la troupe qui va se rendre ici tout à l'heure ! Fermez l'église, chassez. Je prêtre ! Si vous n'exécutez pas cet ordre, »« 3

34 HI5T0IAB B£g PÀSTEUAS 09 OÉSEIT.

nous ferons un carnage horrible dans le bourg ! » — «Nous voulons parler à Cavalier; qu'il vienne! » répondirent les sentinelles, et aussitôt elles firent feu. Le capitaine camisard tomba mort de son cheval, et ses gardes furent blessés. Il est vraisemblable que Cavalier courroucé vint assiéger Lussan ; et je ne sais quelle contenance avaient ses habitants lorsque, un quart d'heure après, la sentinelle de la tour annonça l'arrivée de Vergetot.

Cavalier fit ses préparatifs de combat. Lui et Ravanel occuperont le pont de l'Aiguillon , où doit passer Vergetot; dès qu'il aura attaqué, Catinat passera le ruisseau et chargera le flanc de Tennemi; et, pour lui ôter toute retraite, une autre brigade se saisira de la hauteur rocailleuse de Gamène. Vergetot se présente au pont; les grenadiers veulent s'ouvrir un passage; mais Cavalier et Ravanel les refoulent impétueusement et tuent leur capitaine, Leblanc, d'Avignon ; Catinat alors passe le torrent; Vergetot, chargé de front et de flanc, est troublé, rompu , culbuté. Il fuit vers Gamène. Le brigadier camisard posté sur ce monticule, voyant venir à lui les fuyards, que Catinat harcelait au galop et saisissait aux cheveux, descendit pour leur barrer le chemin. Il devait au contraire les repousser de son rocher et les livrer dans la plaine au sabre de la cavalerie : ils y eussent tous péri. Mais profita^ de celte faute, Vergetot se réfugia sur la hauteur, y rallia ses débris et s'y retrancha parmi les murs qui hérissent ses flancs et sa cime. Il eut été difficile de l'en débusquer: aussi Cavalier dit qu'il ne l'essaya même pas. Mais Louvreleuil, qui assure le contraire, |)rétend que le chef camisard combattit

LIT. VII, CUP. m.

encore ciaq heures durant, mais sans succès, autour de ce monticule. Quoi qu'il en soit, forcé de se contenter de sa victoire incomplète , il laissa , perché stir son rocher, le triste Vergelot. Il eiJt voulu sans doute revenir châtier le peuple de Lussan ; mais ses soldats n'avaient plus de poudre , et leurs estomacs étaient aussi vides que leurs mousquets. C'est pourquoi il les mena prendre quelque aliment à Sejrnes , et de la poudre à Bouquet. Le combat principal se donna au Mas des Horts, d'où une traînée sanglante s'étendit jusqu'à Gamène. (i)

Cavalier redescendit dans ta Vannage. Le 1 3 novembre, un millier de personnes de cette petite Chanaan vinrent prier avec les Enfants de Dieu au bourg même de Nages. Pendant la prédication du prophète, les vedettes annoncèrent l'approche de troupes royales. C'était le marquis de Fimarcon accourant de Pfismes avec ses dragons et un bataillon d'infanterie de Soissonnais. I/oraleur s'interrompt; les prières cessent. Cavalier ne pouvait abandonner aux soldais cette foule pieuse, ni la protéger, car il n'avait alors que peu de ses camisards; il se résout pourtant à la sauver ou à périr. 11 1 poste sa troupe avec ce peuple désolé, monte à cheval, et s'en va seul reconnaître l'ennemi. Il retournait par un chemin profond et ombragé, lorsque d'un champ d'oliviers sortent tout à coup un cornette et deux dragons : « Vous êtes Cavalier, lui crie l'officier catholique en s'élançant sur lui au galop, rendez-vous, et vous aurez bon quartier !» — « Je n'en veux point ! » répondit le chef camisard , qui

ita da CinHari LsDTrekail ,

3% HisToiBX MIS risnuu do vémmmj.

d'abord s'était cru perdu , mais qui s'eahardissant de la grandeur même du péril , prend son fusil , et, à bout portant, abat le cornette ; les deux dragons le tirent, le manquent, et s'élancent sur lui le sabi*e à la main; mais Cavalier, sans se déconcerter avait déjà empaumé ses pistolets: il tue le premier de ses adversaires, met l'autre en fuite, le pour* suit, et le couche aussi raide mort. Après ce brillant début, présage heureux de la victoire, il rejoint paisiblement sa troupe, postée sur un monticule demi-circulaire et coupé de murs. La multitude était couverte par les lignes camisardes qui en hérissaient la crête. L'infanterie royale commença l'attaque, et sa fusillade effraya d'abord les femmes, qui poussaient de grands cris et mettaient le désordre dans les rangs; mais bientôt elles se rassurèrent et même excitèrent les combattants par leur fermeté, leurs discours, leur psalmodie. Fimarcon ne put entamer cette masse immobile sur ce sommet comme une tour; plusieurs fois repoussé, il se retira toujours sanglant, et enfin déconcerté; Cavalier s'en aperçoit, descend du monticule, se précipite sur l'ennemi, et le refoule de mur en mur. Les femmes, mêlées aux combattants, le poursuivent en lançant des pierres. Un dernier parapet protège encore Fimarcon; une jeune fille de dix-huit ans, à la tête des Enfants de Dieu, l'escalade, en expulse les troa{>es royales, saisit le sabre d'un dragon mort et s'élance après elles en criant : «Tue ! tue ! Vive l'épée de Cédéon ! vive l'épée de i'Ëtemei. Cavalier poursuivit les fuyards vers Boissières et le Puech-de-Saint-Dionise ; mais un peloton de neuf ou dix cauiisards ne cessa de les harceler

Li?. ni, GBAP. m: S7

jusqu'au chemin de Biz<ic. Là, Fimarcon fut renforcé par la garnison et les milices de Calvisson; de sorte que ces neuf ou dix braves se trouvèrent aux prises avec une petite armée. Cavalier sans doute les dégagea, rallia ses combattants , rentra dans NageSy acheva les prières interrompues et rendit gràcesà Dieu de la victoire. Il loua beaucoup ie courage des femmes, et surtout celui de la jeune héroïne, nommée Lucrèce- la -Yivaraise (i). Le combat dura cinq heures; les pertes de Fimarcon furent considérables, et ce colonel, militaire dis<^ tingoéy n'échappa plusieui*s fois aux camisards et h la mort que par de brillants coups de sabre.

De Nages, Cavalier descendit à Saint-Dionise; il enrôla tous les jeunes gens de ce bourg, et les arma avec les mousquets des vaincus. Il vint diner à Clarensac, y prêcha et fit abattre les murs d'on^ ceinte. Cependant Fimarcon, grossi des garnisons et dçs milices voisines , revint aussitôt chercher Cavalier à Nages; ne l'ayant pas trouvé ^ il ramassa dans la plaine ses blessés et ses morts, et les rap* porta à Calvisson, Parmi ces derniers était le major de Soissonnais, tué aux Carreaux; il gisait auprès d'un Enfant de Dieu nommé Ricard, de GiillargueS|

brave entre les plus braves. Le major fut inhumé, et le camisard laissé dans la terre de la Chastre, où la nuit même il fut à demi dévoré par les chiens et les corbeaux. Le soir^ deux cents soldats de Royal- Comtois vinrent de Sommières renforcer encore

(i) LonÎM Goignon. Cette belliqnefite fille était Traisemblablement la sceor de deax caïuisarda célèbres par leor Terto romaine, et , toof les trois» eofants de ce misérable qai trahit CaTalier k Bellot.

S8 BUTOIEB DB8 PAITEUR D€ DÉBBH.

Fimarcon , qui se mit de nouveau sur les traces de

Cavalier. Après avoir séjourné trois heures à Cla-

rensac, ce dief s'était retiré au bois de Cannes (i) ;

mais son adversaire, impatient de prendre une

revanche sanglante , s'attacha dix jours durant à

ses pas; il le joignit enfin à Vergèze (a3 novembre),

où Cavalier s'était rendu escorté seulement de

quatre-vingts chevaux. Après le prêche, le prophète

s'était arrêté pour juger un maçon surpris à relever,

malgré la défense, Tenceinte du bourg. Comme il

inierrogeail ce malheureux, Fimarcon arrive au

galop et le surprend dans Vergèze. Le chef cami-

sard ii*a que le temps de monter à dieval, et,

dissimulant sa faiblesse par l'audace, il s'élance

impétueusement à la rencontre du colonel ; ce cboc

^1^ cavalerie fut court , mais meurtrier ; Fimarcon

v^ompu , culbulé , se réfugia sous la prolection de

infanterie , accourant à son secours^ Mais, satis-

it de s^étre ouvert un chemin , Cavalier se posta

a^mi bord dun bois d^olîviers; le colonel n'osa ïj

aàtlaquer^ soupçonnant quelque embuscade. U pilla

Veri^èae el se retira, emmenant tout ce cjnll avait

trouxf^ de chevaux et de mulets , qui furent pris

pour eamisardsH. comme tels, vendus à Xi$mes.(a)

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