CHAPITRE IV
Le Languedoc fui alors consterné par la mort tragique de madame de Mîramand , bni du baron de Florac, de St-Ambroix et fille du baron de Mevrar^es, d*Uzès. £lleélaitnéecatboliqne,de parents nouTeaox convertis probablement, mais alliés cettainement à des fiimilles protestantes, entre autres â nUustre maison de Toiras. Dans la confîision de son origine religieuse, cettejeune femme avait, ace qu*il semble, puisé le sentiment chrétien plus haut que dans l'une et Fautre église, dans TÉvangile même , sa source c^este. Au milieu de ce tumulte sanglant, restée sereine et tendre . elle priait, elle consolait, elle soignait les innombrables malhci:reux; son angéliqne charité les couvrait tous indistinctement de ses ailes. Les secours qi^elle accordait aux prisonniers protestants lui avaient attiré Taffection de Enfants de INeu. Plusieurs fois se rendant de Saint-Ambroix,oû elle était mariée, à Uzês.sa ville natale , elle avait passé au milieu des brigades de Cavalier y et soit reconnaissance, soit l'intérêt qn'inspirait une si jeune et si belle dame s'aventarant au milieu des partis en armes , ces farouches
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guerriers du désert, la prenant sous leur inviolable sauvegarde, escortaient son carrosse pour la protéger contre les florentins. Elle était dans sa maison paternelle lorsqu'elle reçut une lettre de son mari qui la rappelait a Saint-Ambroix. Ses parents ne purent la retenir; elle refusa une escorte , et même des armes pour ses gens; elle rappelait en riant, pour rassurer sa famille, l'ascendant qu'elle avait sur ses bons amis les osards. Elle partit le matin (aa novembre), en chaise roulante, avec un vieux cocher, un grand laquais, une femme de chambre et une nourrice qu'elle amenait à sou enfant. Hélas, elle ne devait plus le revoir ! Laissons le prêtre de Saint-Germain raconter sa triste aventure. « A un port de mousquet de Vendras, qui n'est qu'à une lieue de Saint-Ambroix , elle fut arrêtée par trois scélérats, qui se saisirent d\ibord du cocher et du laquais, qu'ils attachèrent ; ensuite ils firent sortir celle dame de la calèche, et la lièrent avec ses deux femmes de service. S'étant jetée à leurs pieds toute tremblante, les larmes aux yeux, elle leur demanda la vie. Ces malheureux lui dirent qu'elle ne devait appréhender rien pour elle, mais que le Saint-Esprit leur avait inspiré de faire mourir ces deux hommes. Madame de Miramand les supplia en vain de leur donner quartier; elle leur offrit même inutilement sa bourse, où il y avait 5o louis d'or qu'elle avait touchés le jour précédent, avec ses pierreries , qui étaient d'un grand prix, et dont une partie avait été à madame la maréchale de Toiras. Ces meurtriers furent inflexibles. Au moins, dit-elle, ne les tuez pas devant moi ! A quoi ils répondirent : Eh bien ! madame , nous vous contenterons ^
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» Alors deux de ces assassins menèrent le cocher et le laquais bien avant dans le bqU de Bouquet ^ pendant que l'autre gardait la dame et ses servantes, en leur tenant le pistolet à la gorge. Etant arrivés à un ruisseau, ils détachèrent le cocher pour le déshabiller ; mais celui-ci sauta sur un de ces bandits et le jeta dans Feau. Ce scélérat cria à son camarade : Â moi, mon frère, à moi ! L'autre, qui avait commencé de dépouiller le laquais, après ftvoir lâché ses liens, voulut courir à son secours; le laquais, profitant de cet heureux moment ^ s'enfuit à toutes jambes au village d'Anzon, où il se fit détacher entièrement par le fermier de M. le baron d'Alais. Il n'eut pas fait cent pas qu'il entendit tirer au même endroit où il avait laissé le cocher, et, quand il eut marché un peu plus^ il ouït encore tirer trois coups de fusil là où était sa maîtresse. Enfin » à demi-mort , il arriva , sur les huit heures du soir, à Saint-Ambroix. Aussitôt on le fit saigner et on lui donna un bouillon; ensuite, il raconta ce qui s'était passé. Dans ce même temps, on fit partir deux compagnies, à qui on donna deux louis d'or, pour aller incessamment au lieti que ce laquais indiqua, et M. le baron d'Alais leur en promit autres dix,. pour exciter leur diligence, s'ils sauvaient cette jeune dame , ou s'ils prenaient et fusillaient ces impies , au cas qu'ils l'eussent égorgée.
» Le lendemain matin , a3® de ce mois , à sept heures et demie , on vit paraître comme un spectre à la porte de la ville. Tout le monde y accourut avec des cris et des lamentations. Ayant reconnu que c'était la fille de chambre de madame de Miramand , on la fit entrer dans une maison voisine ; on
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la mit sur un lit ; on la trouva toute percée de coups de baïonnette et de sabre, et on la pansa très-à-propos. Lorsqu'elle se fut un peu reposée et rafraîchie, elle fit le récit suivant : Ces malheureux nous avant obligées de marcher dans les bois, pour nous écarter du grand chemin , ma pauvre maîtresse se trouva si lassée et fatiguée, qu'elle pria le bourreau qui la conduisait qu'elle s'appuyât sur son épaule; à quoi il répondit : Nous n'irons guère plus loin. En effet, dès que nous fumes arrivés au petit espace couvert de gazon qui devait être le lieu de notre martyre, il lui dit : Asseyez-vous là. Madame ï Elle s'assit, et nous nous assîmes , la nourrice et moi, auprès d'elle , pendant environ une heure. Ma chère maitresse ayant prit la parole, dit à ces barbares des choses si touchantes et d'une manière si douce, qu'elle aurait fléchi peut-être un démon; elle leur donna sa ceinture d'or, sa bourse et un beau diamant qu'elle tira de son doigt; bien davantage ! elle ouvrit sa malle, que j'avais portée sur ma tête dans ce bois, leur fit voir ses nippes magnifiques et les leur offrit : l'un d'entre eux prit une fontange d'or, et promit de nous garantir; mais il ne tint pas sa promesse.
» En ce même temps nous aperçûmes quatre autres brigands qui venaient à nous. Ma bonne maîtresse s'effraya tellement, qu'elle eut besoin de sentir de l'eau de la reine d'Hongrie, et, se jetant à leurs pieds, elle les conjura de lui donner la vie. Mais un de ces tigres lui dit : Je veux tuer tous les catholiques, et vous tout à celte heure. Eh ! donnezmoi la vie, s'il vous plaît ! Que vous reviendra-t-îl de ma mort ? répliqua Madame. Non , non ! c'est
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fait de vous, répondit ce brutal camisard, vous mourrez de ma main ! Faites votre prière , et ne songez plus à discourir; il est déjà tard j il faut vous dépécher. — Alors ma pauvre maîtresse se mettant à genoux, pria Dieu tout haut de lui faire miséricorde, et à ses meurtriers; et , comme elle continuait sa dévotion, elle reçut un coup de pistolet au téton gapche qui la jeta par terre, un coup de sabre qui lui coupa en travers son beau visage, et un coup d'une grosse pierre qui lui fit une grande blessure à la tête , d'où il coula un ruisseau de sang. Un autre de ces scélérats tira un coup de pistolet à la nourrice, qui demeura sur le carreau; et, soit qu'ils n'eussent point d'armes chargées, ou qu'ils voulussent épargner la munition , ils se contentèrent de me percer de plusieurs coups de baïonnette, comme vous voyez, et de me donner un léger coup de sabre; mais si je n'avais pas fait semblant d'être morte, en fermant les yeux à demi, serrant les dents, écumant et mettant un main sur ma poitrine, afin qu'ils ne vissent pas la palpitation du cœur, ils m'auraient sans cloute achevée. Croyant donc qu'ils n'avaient plus rien à faire , et craignant apparemment que le laquais ne publiât leur action, ils s'enfuirent bien vite et emportèrent la malle.
» Quelque temps après, ne les entendant plus, je me traînai vers madame de Miramand; je l'appelai, et elle me répondit d'abord en me disant à voix basse : Ne m'abandonnez point, Suzon, jusqu'à ce que j'aie expiré! Je meurs pour ma religion, et j'espère que le bon Dieu aura pitié de moi ! Dites à mon époux que je lui recommande notre petite.
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Après cela , elle ne s'occupa que de Dieu, par des oraisons courtes et tendres, jusqu'au dernier soupir, qu'elle rendît , à l'entrée de la nuit, à mou coté. Quand elle fut morte, je la baisai trois fois fondant en pleurs; ensuite je me levai , et je m'efforçai peA à peu de sortir du bois , ne doutant |)as que nos assassins ne se fussent retirés à Vendras, IjR pluie* qui tombait à verse, m'incomroodai( beaucoup , mais elle me donnait du courage, en sorte que, ayant moins de crainte , je prenais haleine de temps en temps. Ainsi, par une grâce extraordinaire de Dieu, je suis arrivée ce matin ici.
» Dès qu'elle eut fini sa narration , M. le baron d'Alais envoya douze nouveaux convertis réfugiés à Saint-Ambroix, qui avaient tous des enfants ou des parents parmi les rebelles attroupés, pour aller chercher le corps de celte dame. Il leur fut donné à chacun un écu , et il leur dit que s'ils ne l'ap* portaient pas, ils seraient fusillés à leur retour; en même temps, il fit mettre en prison quelques*uns de leurs enfants, pour y être en otages, avec menaces qu'ils porteraient la peine de leur désobéissance. Il n'en fallait pas davantage à ces paysans pour les animer à la recherche de ce corps. Ils ne le trouvèrent néanmoins que le vingt-cinquième du même mois , à six heures du matin. Ils le portèrent sur un brancard , avec respect, à Siint^Ambroix. On fit aussitôt un rapport de toutes ses blessures. Quoiqu'il eût été exposé dans le bois, avec une pluie presque continuelle , pendant trois jours et trois nuits, non seulement les bêtes sauvages no l'avaient pas touché, mais même la mort ne l'avait point changé. Sa face paraissait riante; ses beaux
yeux étaient ouverts et brillants ; ses plaies rouges comme Sk corail , et ses traits uniformes : il sem« blait qu'elle fût en vie. Elle était encore habillée, chaussée, gantée et coiffée; elle avait ses pendants de diamant aux oreilles.
» Il £rilut mettre sous les armes une compagnie de soldats pour faire retirer le peuple qui venait ea foule pleurer sur ce corps admirable, afin qu'on pût le préparer pour la sépulture. Lorsqu'on fut en état de lui rendre les derniers devoirs , on disposa ainsi leconvot funèbre : M. le baron d'Alais et quelques gendlshommes du voisinage portèrent un grand 4rap noir aux anmes de M. de Miramand et de cette illu6tt% défunte; quantité de pauvres, qu'on avait habillés de neuf, marchaient autour du corps avec de gros cierges à la main , et il y eut un bon nombre de prêtres qui firent solen* ndlement l'office, après avoir célébré, chacun en particulier, la messe pour elle. On distribua des charités extraordinaires. L'église, toute vaste qu'elle est, se trouva trop petite pour le monde qui la remplissait et qui ne pouvait y être contenu. On eut beaucoup <le peine à mettre ce précieux corps datis la tombe des ancêtres de son époux ; on n'entendait q«ie des cris et que des gémissements ; les pauvres surtout ne pouvaient se consoler de la perte qu'ils faisaient , étant privés de cette charitable dame, qui, par son âge de vingt ans , leur aurait fait espérer tin secours de longue durée. » ( i )
XO Loirtreleàîl , fanât, renoov. «tome a, page i5o; Sœur Deiuercx. 1» Mlatioo do pvélre «t celle de la religieuse , nédigées sor un nirme dtoco méat ongîml, aont parfaiiement semblables ; mais la noime , plus diffuse , a moiiia de aimpUcité et de naturel.
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A cette nouvelle lamentable , un cri général de réprobation s'éleva contre les camisardJ^tar tout les accusait, le meurtre avait été commis à Bouquet, la foret de Cavalier , et par des hommes dont le jargon mystique imitait le langage usité au désert. Cavalier livrait alors à dix lieues de là le combat de Yergèze. Il repassa le Gardon , et apprit par la clameur publique ce tragique événement. Il fut moins révolté de l'accusation portée contre ses compagnons qu'affligé de la perte de celle que tous les Enfants de Dieu vénéraient comme Tange consolateur de leurs frères prisonniers. Leur affection respectueuse pour cette dame était tellement connue, que le peuple de Fons, craignant d'être soupçonné de ce crime , se hâta de prévenir leur vengeance en envoyant , pour se justifier , des messagers au camp. Ils signalèrent les assassins, indiquèrent leur refuge et offrirent même d'y conduire un peloton chargé de les saisir dans la foret de Bouquet. Ils partirent avec vingt camisards, comman* dés par le capitaine Desplantes. Ces brigands, qui se disaient leurs amis, accoururent à leur rencontre en se glorifiant du meurtre de la dame catholique. Desplantes les fit garotter et traîner devant Cavalier, qui les attendait à Saint-Maurice-de-Cazevieille, bourgade située non loin et à l'orient d' A lais. Trois furent condamnés à mort; le quatrième, qui , de l'aveu des coupables, s'était opposé, autant qu'il l'avait pu, à leur crime, fut acquitté. C'était celui sans doute qui , sur la promesse de sauver madame de Miramand , avait reçu d'elle une fontange d'or. Cavalier fit fusiller les trois assassins, a Je leur aurais certainement fait souffrir une bien plus
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cruelle mort, dit-il , si j'avais eu un seul de ces innombrables bourreaux qui entouraient Bâville. » Puis, il écrivit au maréchal pour se justifier , ainsi que les Enfants de Dieu , lui apprendre le supplice des assassins et lui offrir de lui livrer leurs cadavres. Le maréchal l'approuvai et c'est sans doute sur son refus que le chef camisard fit exposer luimême leurs cadavres avec cet écriteau : Meurtriers de madame de Miramand^ mis à mort par les ordres de Cavalier ! Toute sa conduite dans cette circonstance si délicate, et surtout l'empressement des habitants de Fons à se justifier devant Cavalier , plutôt qu'auprès de Bâville et de Montrevel, démontrent pleinement que les Enfants de Dieu furent étrangers au meurtre de cette jeune dame infortunée, qui, victime de la rapace férocité de quelques brigands désavoués de tout le monde , obtint à la fois les regrets des peuples catholiques et des tribus du désert, (i)
(i) Cavalier, Anonyme.
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