CHAPITRE YIl
Après la dévastation, couronnement de son système militaire, car qui eût osé exécuter un massacre universel, le maréchal était à bout; la fortune Tahandonnait, et avec elle, ses amis et ses flatteurs ; lo silence et la solitude se faisaient autour de lui; Bàville^ qu'il avait imprudemment relevé, Bàville lo minait profondément à la cour; lesévé* qiiea, dont'nous avons entendu les plaintes dans la bouclie tlo Fléoliior, ot qui n'avaient que faire d'un génf^ral impuissant à los sauver, ocrivirenl à Versailles certains propos imprudents du hautain et léjçer Montrovol: ^ // >v Jcshonoriut , aurait-il dit, fit ii'nrr /V/»<v rontn^ th\< i^McV/.r, contre li^s gens de StiC H i/r* x\>ni^ c a ,^,,,if ],nfHwiNe Je les déiruirt^ car #7 en ao/Ywi/ </c-,c /.irions de l enfer, etc. m Ces |>arolos« qui doooKuonl' sa iaiblosso se couvrant de «c>n oi^uoiL tuuni transnùsos comme Texpres- «um dt^ SA mauvaise xolonic. IVur fortitier laccu- «ation . ou n^lcxa,l sa valeur oi sa capacité. Si donc lin avait |va> alviiiii l insurrection , cest quU ne lavait pas xoulu. cest qud sVntendait avec les canusards. tVs nouinIcs intripies de Imtendant et
du dcrgé revinrent aa marédial; mais soit qu'il crût inutile et même périlleux de se heurter contre les évéques, soit qu'il (ut plus Tivement blessé de l'ingratitude de BàTille, c^est sur lui que sa colère éclata. U se plut à le vexer; il ne parlait de lui qu^en lui jetant les qualifications injurieuses de rabin , d^avocat rtnfoixx; il rappelait incessamment de Montpellier à Alais; il le laissait des heures entières dans son antichambre ; après quoi il lui donnait un ordre ridicule. Ces petites colères n'émouvaient pas Baville, impassible comme un écueii. Un jour, après Favoir congédié de la sorte , Montrevel ajouta d'un ton violent et amer, s'adressant indirectement aux oflKciers réunis dans le vestibule : « Un quidam s'efforce de me faire'quitter la province; mais il déguerpira avant moi! • Bâville, qui ^ait sourd , se fit répéter ces paroles par ces mili* toîresy et, les réunissant autour de lui : « Avant deux mois, dit-il, monsieur le maréchal ne sera plus ici. 9 Et ces courtisans, doués de Hnstinct des rats, qui se hâtent d^abandonner avant leur chute
elfirent cortège an triomphant Bâville. Tels sont les bruits que Cavalier, qui se prétend bien informé , nous a transmis et que nous répétons comme de vagues rameurs répandues alors en Languedoc. Toujours est41 que la faveur de Montrevel ne tenait plus qu'a Familié capricieuse du monarque, qui même lui avait déjà manifesté son mécontentement. Pour se justifia, il écrivit à la cour (de Quissac, i4 mars) une apolo^ede sa conduite; il se rejetait sur l'iusuffisance de ses troupes qui pourtant étaient énormes, et, avec p/cis de raison , sur la iléfection du duc de
Savoie, qui, en diminuant les forces matérielles de l'armée royale, avait accru les forces morales de TinsurrecUon camisarde. La vérité était que toutes ses manœuvres avaient été rompues par l'habileté de Roland, la valeur et l'indomptable ténacité des cévenols, (i)
Dans cette extrémité, le malheureux maréchal revint au système des enlèvements et des dévastations partielles. Les bourgades voisines de Saint*- Hippolyte furent incendiées et leurs peuples parqués dans ses murs ( fin de janvier ). Le colonel , marquis de Menou, bisaïeul d'Abdalla Menou, le général républicain y enleva du seul bourg de Quissac cent cinquante personnes; Tournon, tous les jeunes gens des villes de refuge, et Julien ceux du paysd'Uzès. Ceux qui furent capables de porter les armes, furent enrôlés dans les armées royales; les vieillards , les femmes et les enfants furent déportés auz'iles Sainte-Marguerite.
Julien fit deux captures importantes. Il partitd*Uzès avec six cents dragons , miquelets et soldats de marine, et dans la nuit du nS au ng février, il investit Saint-Chaptes. D'après des indications sûres, ses soldats levèrent un coffre posé sur la fermeture d'une voûte, descendirent dans ce souterrain, et y saisirent la grande Marie; de là le général se rendit à Castelnau , et surprit dans son lit le brigadier Louis Jonquet. Marie Michel, surnommée la Grande, à cause de sa haute taille, était de Lussan. Emprisonnée avant l'insurrection, puis
(i)BliBoîret do CaraUer, page i48 et t48; Braeys, tome • , page 960 ; Loafrtleaîl 1 tome 3 , page 1 s .
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remise en liberté, la courageuse prédicanle appela le peuple aux armes, et entra elle-même avec ses frères dans la troupe de Cavalier, dont elle devint le principal oracle. Ces camisards terribles obéissaient à la voix de la jeune fille, qui commandait la prière, dirigeait les expéditions, prononçait les arrêts de mort , prophétisait les victoires. Cavalier essaya de la sauver , en enlevant la sœur de Lefèvre, lieutenant de Termite; il espérait l'échanger contre Marie, comme Tavait été naguère une dame de Valleraugue contre la femme deCastanet. Le maréchal y consentit d'abord; puis, craignant de rtndre à Tinsurrection la plus influente de ses prophétesses , il la retint. Marie fut condamnée au gibet, Jonquet k la roue, et Fun et Tautre exécutés à Nismes ( 6 mars ). Au milieu de la démoralisation des catholiques , les Enfants de Dieu étaient pleins d'une énergie que leur donnait l'impuissance de leurs ennemis, des succès récents et l'espoir du prochain renfort des réfugiés auxiliaires. Ils attendaient Miremont avec le printemps. Ce prince avait fait répandre un écrit intitulé : L'Europe esclave^ si les cévenols ne sont promptement secourus. Il était principalement adressé à la sérénissime , la pieuse y la victorieuse reine Anne y non-seulement défenderesse de lafoi^par un titre héréditaire y mais mère nourrice de r église par un titre extraordinaire de la Providence. Mais Anne s'intéressait faiblement aux £n- ÊEintsdeDîeu; Stuarte et reine, un secret penchant l'en traînait vers Louis XIV, le généreux protecteur desStuart détrônés, et le glorieux modèle des rois; puis dans ce siècle aristocratique on méprisait une insurrection purement populaire. L'accès des Ce-
mmwmB bm Msnau m désjbet.
IM« pir les Alpes paraissait naturellement trèsjîcîle si non impossible; et Miremont n'avait pleinement satisEait le cabinet de Londres , !• point précis où il devait passer le Rhône; uy^wa il reçut Tordre d'aller se mettre à la tête ^ corps d*armée auxiliaire qui se formait à La Haye. La détresse de ces réfugiés touchait même le cœur tks M^^ ^^ Ghamillard : « Je vous assure , écri- ^ajeat-ils» que c'est grande pitié de voir tant de |i|i|^vet officiers français venus d'Angleterre, d'Ir- Imde» et de tous les endroits de l'Europe , se promener sans savoir quelquefois où aller diner. » Belcastel fut nommé major-général de l'expédition, tt Ifiremont reçut un passe- port de l'empereur pour le passage de ses troupes en Allemagne.
Malheureusement Miremont trouva à La Haye un nouveau concurrent, redoutable par son esprit et son audace: c'était Labourlie. Sorti de France, il continuait à l'étranger sa conjuration échouée en Rouergue ; il se donnait pour le premier instigateur de l'insurrection , le collègue et Tami des chefs cévenols, et sous ces titres, revendiquait le commandement du corps d armée auxiliaire; mais, selon lui, ce corps d'armée devait être des deux religions. Protestant, et conduit par Miremont, il soulèverait contre lui les Français catholiques, et produirait une guerre religieuse dans laquelle succomberaient tôt ou tard les camisards, écrasés par lu nation entière réunie au monarque ; mais protestant ensemble et catholique, et commandé par lui, Labourlie, s'annonçant comme le vengeur du peuple, des parlements, de la noblesse, il ralliait toutes les croyances, toutes les classes, provoquait
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une insurrection nationale ^ universelle, et seule capable de réduire ou de renverser Louis XIY. Le grandiose, la hardiesse de ce projet exposé dans un langage audacieux , étincelant d'esprit , fortifié de notions neuves , positives sur les Cévennes et les camisards , et soutenu du souvenir récent des aventures de Labourlie , écrasait le pian terne et vague de Fhonnéte Miremont. Le marquis , par défiance sincère ou par rivalitéjalouse,.représentalt son brillant adversaire comme un agent de Bâville ; mais Labourlie se justifiait en montrant -deux lettres imposantes, Tune du duc de Savoie, qui Tencourageaitet lui offrait des secours, et l'autre de Cavalier, qui l'agréait comme un des membres de la confédération insurrectionnelle du Midi. C'est ainsi qu'ils remplissaient de leurs rivalités les anti* chambres de Heinsius et de Malborouck, et donnaient aux étrangers le triste spectacle de deux bannis qui se déchirent dans l'exil, (i)
Néanmoins, dès que le général anglais ouvrirait lar campagne, aux premiers jours de mai, le corps d'armàs auxiliaire devait se diriger vers les Alpes , où l'attendait la division orangeo-vaudoise, prête à entrer en France. Tout à coup des biniits se répandirent simultanément, à l'étranger, d'une insurrection imminente en Dauphiné, et, dans les Cévennes, d'une prochaine descente de Yaudois. Déjà, depuis Montélimar jusqu'à la hauteur d'Ânnonay, s'opéraient, le long du Rhône, des mouvements mystérieux ; des conciliabules belliqueux , présidés
(i) y^f9% 4mm let GtHoiM de Rolhîère» ime lettre corleuM d*Dn «fent
80 mSTOIEB DSS PA8TEUBS DU DÉSEBT.
par le prophète Jolicœur, se tenaient fréquemment dans les îles deLavoulte et du Pouzin, reo* dez-vous limitrophes des peuples du Yivarais et du Dauphiné; les pécheurs de ces iles, tous protestants, conduisaient des passagers nocturnes d'une rive à l'autre du fleuve ; c'étaient des contrebandiers savoyards qui, vendant du tabac et de la poudre, servaient d'émissaires à l'armée vaudoise; ils chuchotaient mystérieusement à l'oreille des vrais fidèles l'arrivée prochaine de leurs frères des Alpes; et le Dauphiné et le Yivarais apprêtaient leurs armes.
C'est vraisemblablement pour tendre la main aux réfugiés auxiliaires que Roland voulut encore tenter l'insurrection du Vivarais. Il en chargea Saint-Jean 9 de Chalençon, député des Boutières. Ce guide de l'expédition de Cavalier partit avec deux brigades cévenoles , et plus heureux ou plus prudent que le jeune chef, passa l'Ardèche au pont naturel d'Arc, où l'attendait Abraham Charmasson, deChâmes; ils montèrent ensemble dans le haut Vivarais , où se joignit à eux Louis Mercier , dit Descombes, homme influent dans ces cantons, encore palpitants, prétendait-il, des prédications d'Astier et du martyre d'Homel. Il le croyait; mais les compagnons du vieux ministre et du jeune prophète s'étaient refroidis , ou furent découragés peutêtre en voyant arriver, au lieu de Cavalier qu'ils attendaient , l'inconnu Charmasson , sous le nom du célèbre guerrier camisard. Cent vivaraisiens seulement répondirent à leur appel ; ils formèrent avec les cévenols trois brigades, à la tête desquelles les trois chefs proclamèrent néanmoins l'insurrection.
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Ils commencèrent leur campagne incendiant les maisons des traîtres et des lâches , afin qu'à défaut dmthousiasme ta terreur les décidât à prendre les armes; résolution fatale et désespérée ! Puis ils détruisirent les insignes et les monuments du catholicisme dans les bourgades situées entre TErieu et le Doux. Ce soulèvement tumultueux surprit le subdélégué Dumolard y qui, toutéperdu^ demanda éa secours au maréchal. Julien partit aussitôt avec six cents grenadiers de Hainault , dragons de Saint- Semin et miquelets; il remonta avec sa rapidité ordinaire la rive droite du Rhône, prit à Privas Dumolard et les milices du bas Vivarais, et s'élança à la poursuite des insurgés. Ils avaient brûlé les églises de Gluiras, de Saint-Maurice, de Saint- Fortunat, de Saint-Julien^le-Roupt , de Bruzac, de Saint-Jean-Chambre et de Saint-Barthélemi-le-Pin ; enlevé quelques armes à fikrres, et attaqué inutilement Tonmon. Après les avoir traqués au nord de r£rieu y Julien redescendit sur leurs traces au sud de cette rivière; il apprit enfin qu'ils n'étaient qu'à trois quarts de lieue de là, au village de Franchesin. Pour leur couper la retraite, il jeta Kouville sur la droite, et Saint-Semin sur la gauche, dans un bois; il garda ses grenadiers et plaça ses mique* iets à l'avant-garde, afin que les insurgés les prissent, à leur uniforme gris, pour les milices , qu'ils méprisaient. Un monticule couvrait sa marche jusqu'à trois cents pas du village, situé sous ce rocher, dans un vallon. Les insurgés, alors en prière avec les habitants, n'aperçurent l'ennemi que lorsqu'il descendait déjà la montagne ; ils sortirent à sa rencontre, avec ordre et en psalmodiant, II 6
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et se postèrent sur un chemin, entre deux murailles qui leur servaient de parapet; delà , ils crièrent aux miquelets, dont fTf témoignèrent ne pas fairt beaucoup de cas : « Avance! avance! » et ils cornmencèrent le feu. Après un combat où ils perdirent soixante hommes , ils disparurent dans des précipices. Quatre camisards talonnés par les miquelets se retranchèrent dans une bergerie et s'y défendirent, à la baïonnette, avec un acliurnemeut prodigieux. On crut reconnaître parmi les morts un des chefs à sa belle épée et à son chapeau bordé d'argent,
Julien pilla et brûla Franchesin, massacra ses habitants, et s'établit dans le Yivarais, pour étouffer l'insurrection. Les Suisses de (^ourten descendaient alors le Rhône; il les retint, en envoya un bataillon sur l'Ardèche, pour fermer aux camisards leur retour dans les Cévennes, et parcourut avec les autres le pays, qu'il terrifia. Puis il adressa aux protestants une ordonnance, pareille au fond à celles du maréchal , mais barbouillée d'un froid et cruel pharisaisme. L'apostat leur ordonnait de rebâtir immédiatement, et à leurs frais, les églises où Von adore le vrai Dieu; il les rendit responsables de la vie des personnes consacrées qui ont soin du salut des ornes. Il mit à cent écus la tête du faux Cavalier, et à cinq cents celles de Saint-Jean et de Descombes. I^s trois chefs étaient vivants , et leur défaite eût été réparable avec le concours du pays; mais le pays ne bougea pas; tapis dans l'ombre, ils attendirent donc la descente prochaine des Yaudois. (i) yl^iivih^l
(i) LooTnleail.
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Ainsi échoua la troisième insurrection du Yivarais. Ses conséquences eussent été incalculables , si ses succès eussent répondu aux victoires des cévenols, au moment même où les deux brigades auxiliaires rentraient fugitives au camp de Cavalier.
g4 HISTOIRE BBS PASTEURS DU Dl-SERT.