‹ Histoire des pasteurs du désertChapitre 20 sur 96 · LIV. TU, CflAP. Tllf · texte numérisé non relu

LIV. TU, CflAP. Tllf

traces à Briguon^ qu'il trouva désert ^ puis à Liascoursy où il fit massacrer un homme , une femme et deux jeunes filles , qu'il crut être des prophétesses de Cavalier. Sur le refus des habitants d'indiquer le chemin tenu par les camisards , il livra le bourg au pillage, et ses soldats passèrent quelques heures dans left festins. Cependant Cavalier cessant de longer le Gardon, remontait la rive droite d'un de ses affluents , nommé la Droude. Il apprend bientôt les meurtres et le pillage de Lascours ; mais affaibli d'unepartiede ses combattants, notamment de deux brigades alors dans le Vivarais , il n*ose rétrograder pour venger ses malheureux hôtes. Frémissant de colère et de douleur, il continue son chemin, fait halte au sommet d'une petite colline, et ne tarde pas à voir se réfugier près de lui les habitants éplorés de Lascours. « Mes frères , dit-il aux camisards, nous n'irons pas plus loin! Avec l'aide de Dieu , nous mettrons un terme à tant de cruautés et de désordres ! Songeons à combattre encore vaillamment pour nos libertés et notre foi ; mais d'abord invoquons l'Etemel, le Dieu des armées I » Une acclamation unanime accueille cette courte allocution; les Enfants de Dieu se prosternent, et H^avalter fait la prière des batailles.

U passe la Droude , et s'embusque aux Devoisde-Martignargues, dont le nom semble indiquer que ce désert, destiné à devenir bientôt un champ de carnage , avait été consacré par les Romains au dieu Mars ( Dévia Martis aggera , champs solitaires de Mars). Un ravin couvre son front de bataille; lui-même forme le centre , Ravanel l'aile droite , Catinat l'aile gauche ; toutes les deux sont masquées

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par des bois derrière lesquels se tient en prière le peuple désolé de Lascours ; et là Cavalier , seul visible avec sa faible brigade y attend fièrement Ten- Demi. Quelques dragons d'avant-garde parurent bientôt , et, après avoir examiné sa position , retournèrent au galop prévenir le général, qui passait la Droude au moulin d'Alison. Lajonquière accourut ; < Courage, mes enfants ! s'écria-t-il ; les voici enfin ces malheureux que nous avons tant cherchés! » et sur-le-champ il dispose ses troupes pour Fattaque. Il met deux compagnies de grenadiers et cent soldats aux ailes , les dragons en tête, et formant le centre, il marche à Tennemi. I^s grenadiers commencent le feu; mais, aux éclairs des mousquets, les camisards,avec une merveilleuse agilité, se couchent comme des roseaux sous un vent d'orage : ce nuage de balles passe presque tout entier sur leur tête. Croyant qu'ils tombent sous la fusillade, Lajonquière ordonne aussitôt de franchir le ravin et de fondre sur eux à la baïonnette; mais voilà Cavalier qui se relève , aux yeux étonnés des dragons , et sa mousquetade fait trébucher dans le ravin, qu'ils traversaient, les hommes et les chevaux. L'épouvante redouble, lorsque des bois, qu'ils croyaient inoccupés, éclata tourà tour le feu des deux ailes camisardes. Les dragons , horriblement écharpés, tournent le dos , et dans leur fuite troublent le centre, commandé par lajonquière; ils se débandent en tous sens vers le Gardon. Pour rassurer l'infanterie, les officiers mettent pied à terre ; mais vainement. Cavalier , Catinat , Ravanel , entonnant le cantique des batailles, s'élancent des bois, franchissent le ravin, et chargent irapétueu-

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semeotrennemi. Les grenadiers résistent vaillamment; mais les troupes de mer ne forment plus qu'une cohue tumultueuse, qui tourbillonne en hurlant : « Nous sommes perdus ! » Elles se dispersent comme un troupeau de brebis ; Catinat les sabre sur les chemins, et les refoule dans l'écluse du torrent. Entraîné par les fuyards , I^jonquière, obligé de franchir un mur, n'échappe qu'en abandonnant son cheval. Il trouve un cheval vagabond , s'élance sur son dos, et disparait à la suite des dragons, qui déjà pastent à la nage le Gardon. Cependant le cercle foudroyant des Enfants de Dieu s*est fermé sur deux ou trois cents hommes : ils tombent en foule sous son feu incessant. Au milieu de ce monceau de morts, il ne reste enfin debout qu'une vingtaine d'officiers : les camisards éblouis ne voient plus que des écharpes, des panaches, des ancres d'or. Cavalier fait cesser le feu , et s'avance vers ces officiers: «Rendez-vous, messieurs, leur dil-il, rendesK-vous! Il y a bon quartier! Mon père est prisonnier à Nismes ; vous demanderez sa liberté au maréchal ! » Mais ces gentilshommes, indignés de rendre leur épée à un pâtre, l'en menacèrent avec un regard furieux et un refus hautain. Cavalier fit un signe, et tous tombèrent aussitôt.

Dans ce combat périrent un colonel, un major et trente-trois capitaines ou lieutenants, tous gentilshommes, très'hien faits et gens de mérite {i). Un seul était d'une grande maison féodale , le chevalier de Sabran des Adrets, descendu peut-être du fameux Beaumont, le héros calviniste du Dauphiné

(i) LAbaome et LosTreleail.

gg HISTOIEK DES PASTEUES DO DÉSERT.

au i6" ftiècle. Les chroniqueurs catholiques évaluent à quatre cent cinquante morts les pertes de Lajonquière , et à vingt environ celles de Cavalier, qui les réduit lui-même à douze blessés, dont deux seulement succombèrent. Ces deux nombres comparés complètent le tableau de ce combat, qui , par Vaccord parfait des moyens et des résultats si décisifs et si brillants, est la plus belle victoire des Enfants de Dieu : c'est la bataille de Cannes de Cavalier. Il ne mesura pas au boisseau les bagues des vaincus, mais il recueillit néanmoins une grande quantité de pierreries, dor. d'argent, de riches épées, de magnifiques vêtements, d'écharpes, de plumes; il s'adjugea le superbe cheval de LajoD* quière, qu'il monta depuis dans ses guerres des Alpes et d'Espagne ; il prît encore un grand nombre d'autres chevaux , toutes les armes et les habits des morts, ceux des fuyards, qui les jetaient pour être plus agiles, enfin Ténorme butin de Lascours. Ce pillage leur fut fatal , car, à ce qu'il parait, le vin qu'ils avaient bu abondamment les livra à demîvaincus à C^avalier, et nonobstant la valeur camisarde, explique leur e£froi , leur fuite, et ce caniage presque sans combat. Les habitants de Lascours accoururent féliciter leurs vengeurs et rendre avec eux» sur le champ de victoire, des actions de grâces au Dieu des batailles. Cavalier les reconduisit dans leur bourgade, alla coucher à Vêzenobre, et le lendemain escorta jusqu'à Bouquet ses mulets chargés de son butin et de ses trophées.

Cependant I^ajonquière « suivi de sepi à huil officiers, dans le plus profond ilésespoir, s'éuil réfugié au château de Boucairan. Il mil A»

ur. m, CBAP. Tiir. 89

sagonsen course de tous cotés, pour avoir des noo- Tdles de ses ctôbris; il apprît qu an iieulMaot et cent cinquante hommes environ s'étaient jetés dans le château de Saint^Césaire, qu'ils avaient pillé. Il aumda un courrier au maréchal pour loi annoncer son mfiottnne et lui demander du secours. HeurensoBwntLalande, ignorant le combat, vint une heure après avec sept cents hommes à Ners, d'où il envojmun ncmveau détadiement relever, à Boucairan, cdui de Soissonnais, qui loi apprit la dé&ite de la ■aarioe. Il accourut sur le champ de bataille, où i^écail plus Cavalier, et recueillit les débris réfugiés 4 Sainl<Césaire.^ontrevel avait reçu le messager de LaJoDqoière i mie lieue dUzès, comme il leionraail à 9 ismes ; il se détourna , vint coucher à Saint4?ihaplfs^ et le lendemain, prenant, en panaoty Lalande k Moussac, arriva de bonne heure ao chapip de bataille. Son étonnement fut grand de ^mr tant de morts amoncelés sur un si petit terrain. Il les fit ensevelir par les peuples de Saint- Gésaire,de Lasconrset de Ners, et après leur avoir rendu les honneurs fiuid[>res, se retira le soir même iAhiis.(i)

L'efiet moral de cette sanglante délaite fut imlense en Languedoc. Les évéques étaient consternés, les catholiques frappés de stupeur, les prolestants exultants d'one joie non moins naturelle qu'imprudente, et que leurs ennemis prirent pour une insulte i leur douleur. Quant à Lajonqnière , je ne sais où il cacha sa honte. Il continua de Cnre la guerre : après celle des Cévennes, le

(i ) LabmK , LMw^roa , CaTalkr , Ta

90 flisToiAC »es risiecss mi tÉSEir.

malheur le suivit partout :eo 1709, il se laissa prendre à Port-Mahon par les Anglais. Louis XIV le fit traduire devant une cour militaire séante à Toulon ; il fut cassée dégradé des armes, privé de •es croix ^ dépouillé de ses pensions, et enfermé, sa vie durant, dans un château de Franche-Comté, (i) Montrevel retourna à Nismes, où depuis quelque temps il résidait davantage, et chargea Lalande, qui commandait dans le diocèse d*Alais, de pourcliRHser vivement Cavalier. Ce marquis était un composé ridicule, bizarre, pervers; à cinquante nus, il commençait de paraître dans le monde, avec den prétentions galantes et romanesques; mais la rusticité de sou esprit et la sauvagerie de HA figure éloignèrent de lui les dames d'Alais, aciM>utumées*aux grâces exquises du marédial. Pour HO les rendre proprices, il s'avisa d'un moyen singulier et terrible, celui-là même, dit d*AigaUiers, fyiii ohlifif* f^"^ IfuUrns à sacrifier au diable. Il allait d<>toiu|>s )^ autres brûler leurs métairies, enlever lf>ur« tix>upcaux« tuer leurs colons comme camisards; puis i) leur rt'udait visite, et sans autres formalités, At.^it sn |H>rnique. se ix^iflfait d'un bonnet de sme, ol sVtfndaut dans son fauteuiK une jambe sur l'iMqiHf Ivr»:!^ du sié^, il racontait ses prouesses uùUlAuv.^ Kt cets tUnv^ d'applaudin de peur ^fOLÎk wt^ x^\\\\X t\\<xvct^ bnMer lettre moissons oa liîHU'^ \%lixi^^r^ U n<^ sxmpalKi^il qu*: \W SàwK ^ ^^xi^^K' dWUis ^ di^rvie d^ètr^ le

^ . ^ Si%i^ Ni«»sf^

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rermîte, les florentins et les miquelets, leurs sicaires. Il est inutile de prévenir le lecteur que la pkmie passionnée qui a peintces deux personnages, est celle d'un contemporain véridiqne et vertueux, mais irrité par Tinjustice et Tinfortune (i).

Lalande, à la poursuite de Cavalier, fit halte à Andoze.Deux paysans, vraisemblablement envoyés par Roland^ viennent l'avertir que le général rebelle se montre au pont de Salindres, sur le Gardon: c'est un défilé étroit et tortueux, vrais thermopyies céveools, ou cent camisards arrêteraient toute l'armée royale; à droite est la montagne, haute, nue, escarpée; à gauche le Gardon bouillonnant dans UD abîme. Roland, instruit du succès de son stratagème , divise sa troupe en trois corps : le premier se poste sur les cimes , le second au pontdeSalindres, le troisième, invisible, à l'entrée de la gorge; Roland, qui le commande , laisse le général catholique s'y engager paisiblement, et l'y enferme aussitôt Tout a coup l'ennemi est chargé entête et en queue, écrasé par une tempête d'énormes roches qui du sommet de la montagne roulent de bond en bond sur les malheureux bataillons broyés sur le chemin et emportés par lambeaux dans le torrent. Au-dessus du tonnerre de la mousquetade, du fracas des rochers, des clameurs des vaincus, s'élevait la psalmodie des vainqueurs, grossie par les échos, dont le confus mugissement redoublait le tumulte effroyable de la bataille. Cette gorge eût été le tombeau du général et de Tarmée rojrale, si Roland eût pu occuper un sentier descen-

(i) D-AîgalBm.

^ HlSTOliS DES PASTtCRS DO DÉSERT.

vIauI» âiir rescarpemeiit de la rive, vers un moulin lnàU dans le Gardon. Lalande découvrit celle unique issue, s'y précipita avec ses débris , et passa la rivière sous le feu camisard. Il fut serré de si près, qu'il n'eut pas le temps de ramasser son chapeau à plumes blanches, enlevé par un coup de vent, et qui devint un trophée camisard. Il se sauva avec sa perruque brûlée, dont l'étrange désordre excita , malgré un si grand désastre, le rire de ses ofBciers. Ce combat , h vré deux ou trois jours après celui de Martignargues, aussi meurtrier et plus tumultueux encore , est pourtant moins célèbre. Cavalier seul en dit qudques mots, qui l'ont sauvé de l'oubli. Le soir, dans cette vallée naguère si bruyante, on n'entendait plus, dans l'alûme, que la voix du Gardon bouillonnant parmi des rochers et des cadavres , et sur les cimes , que Thymne de triomphe des Enfants de Dieu.

Chante au Seigneur un cantique , Chante en ce jour solennel , 0 Salem , 6 temple antique , O cilë de l'Eternel !

Sion sur sa haute cime Ainsi qu'une tour sublimo S'élève au septentrion !

Sion , la gloire du monde, Qui marche , en la nuit profonde , A son céleste rayon !

Dieu protégeait de ses ailes Sion , son unique autel , Lorsque des rois infldèlos

LIT. TU , CHIP. Tfif. 93

S'a? ançait le camp mortel !

Dès qa*ib obI va sea murailles, lia oot senti leurs eotrailles Foudre d*épouvantement !

lia ont senti fuir leur éme, Ploa ëperdua qu'une femme An jour de Tenfantement !

GMnmele vent de l'anrore

Brise les nefs sur f écneil ,

Seigneur , ton sodfle dérore

Ces rois, leurs eampa, leur orgueil !

Selon la Toii des oracles

Noos arons tu tea miradea

Dans tes murs, 6 Roi des dîeui !

Laor base est indestructible ,

£l ta gloire indéfectible

S'épandra sous tous les cieui !

Triomphe donc , Ston sainte !

Vierges, guerriers, tour à tour.

Chanta, protégea Tenceinte !

Vieillards , montes sur la tour !

Et du Seigneur, dans tos Teilles, Pères , contes les merveilles A nos fila qui vont venir!

Dites-leur : Ici réside Le Dieu qui sur nous préaide.

Le seul Dieu dans l'avenir ! (4)

(i) PMiUBe xLTiit. Vojex, sar le comlMt de Salindres, Cavalier et ranoiijme.

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