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amour-propre j Lalande lui écrivit de sa propre main une lettre dans laquelle il lui demandait une entrevue. Il lui donna sa foi pour sauf- conduit inviolable et sacré. Le général ajoutait que s'il refusait cette conférence, il serait regardé comme l'ennemi de la paix, et qu'il répondrait devant Dieu et devant les hommes du sang versé à l'avenir. Selon ses prévisions, cette lettre toucha vivement le camisard, surtout à cause de l'honneur qu'elle lui offrait de traiter tête à tête avec un général du roi. Il lui répondit qu'il acceptait l'entrevue, lui indiqua le lieu et l'heure, etCatinat, vêtu de son costume le plus magnifique , porta sa réponse à Alais. Lalande était à table quand Câlinât se présenta à son hôtel. Il fut aussitôt admis devant le général , qui , remarquant l'étrange uniforme et la figure farouche de l'étlsinger, lui demanda qui il était. — aCatinat, répondit-il fièrement, brigadier de la cavalerie camisarde. » — « Quoi ! c'est donc vous Catinat ! s'écria Irlande étonné et menaçant; ceCatinatqui a tué tant de monde dans le territoire de Beaucaire?» — « Oui ! c'est moi; je l'ai fait et j'ai cru devoir le faire! » — «Vous êtes bien hardi d'oser vous montrer devant moi ! » — « Je suis venu sur la bonne foi, persuadé que vous êtes un honnête homme , et sur la parole que mon frère Cavalier m'a donnée, qu'il ne me serait fait aucun mal. Je viens vous remettre une lettre de sa part. » Lalande, qui peut-être avait eu la tentation de faire saisir par ses laquais l'audacieux camisard , se radoucit au nom de Cavalier. <k II a eu raison,» répondit-il; et après avoir lu la lettre: « Retournez auprès de Cavalier, dit-il à Catinat,
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assurez-le que dans deux heures je serai au pont cTAvène, avec dix officiers et trente dragons seulement. Qu'il s'y trouve avec le même nombre de camisards. » — « Il n'y viendra qu'avec sa troupe, répondit Catinat. » — « N'importe! ajouta Lalande, je n'aurai que trente dragons; je me fierai à lui, puisqu'il se fie à moi. »
C'était le lundi la mai; Irlande partit avec le colonel de Menou, dix officiers, trente dragons, Lacombe, et le fi*ère de Cavalier, qu'il tira des prisons d'Alais, pour mieux toucher le chef camisard. Le lieu de la conférence était un pont à ime demi* lieue au sud d'Alais, sur TAvène, torrent qui prend sa source au Mazel , et se jette dans le Gardon. Laissant une partie de sa troupe à Massanes , Cavalier, escorté de trois cents fantassins et de soixante dragons camisards, arriva en même temps que Lalande. Dès que les deux chefs s'aperçurent, ils arrêtèrent leurs escortes, mirent pied à terre, et suivis de quelques officiers, s'avancèrent l'un vers l'autre : « Monsieur, dit Cavalier, faites reculer vos dragons; car s'ils faisaient le moindre signe provocateur, je ne répondrais pas de mes camisards. » — « Monsieur» répondit Lalande, mes dragons ne bougeront pas, je vous en réponds; contenez seulement vos camisards. » Puis ils se saluèrent , et après les premiers compliments d'usage, le général présente son frère à Cavalier : « Le roi vous le rend,» lui dit-il. Les deux frères, qui ne s'étaient pas ▼us depuis la mort de leur mère, s'embrassèrent en pleurant. Cavaher remercia le général; et laissant leurs officiers , ils se retirèrent seuls sur le pont. « Le roi« dit Lalande, souhaite, dans sa clémence.
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terminer la 'guerre qui existe entre ses sujels, guerre allumée et entretenue par ses ennemis, et qui ne peut qu'entraîner la perte de son royauipe. Quelles sont vos prétentions et vos demandes ? » — c Elles consistent en trois choses , répondit Cavalier: i* la liberté de conscience; ^* la délivrance de nos frères retenus dans les prisons et les galères ; 3* si l'on nous refuse la première demande, la (acuité de sortir de France. » — Laissant passer comme inaperçues les deux premières conditions, Lalande saisit au bond la troisième, et interrompant Cavalier : a Combien de personnes voudriezvous emmener hors du royaume ?» — « Dix mille, de tout sexe et de tout âge. » — a Dix mille ! c'est impossible; on pourrait vous en accorder deux, mais non pas dix. » — « Je demande un passe-pori pour dix mille personnes, continua Cavalier, avec la condition ex|iresse qu'il nous sera accordé trois mois pour disposer de nos effets et de nos biens, et permis de nous retirer ensuite sans être inquiétés. S'il ne plait pas au roi de nous laisser sortir du royaume, qu'il veuille au moins, dans ce cas, rétablir nos édits. » — « J'en rendrai compte à M. le maréchal. Je serais très-(aché si Ton n'arrivait pas à une conclusion. Maintenant, ajouta-t-il gracieusement, à quoi puis-je vous être utile? Voilà cependant une bourse dont je vous fais présent. » — « Je ne veux pas d'argent, répondit Cavalier, mais je veux nos édits, ou des saufs-conduits pour Tétran* ger. 9 Après cela, Lalande le pria de lui montrer ses camisards, qui, ainsi que les dragons, ne pouvant entendre la conversation des deux chefs, avaient taché d'en saisir le sens à leurs gestes et à
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leurs mouvements. Les catholiques avaient remarqué Tair fier et résolu de Cavalier; il affectait une parfaite égalité avec le général , se couvrait ou se découvrait comme lui, et répondait à ses politesses en soulevant son chapeau. Arrivé devand les camisardsy qui se rangèrent en bataille, Lalande jeta devant eux une bourse de cent louis : ce Voilà , leur dit-il, pour boire à la santé du roi. » — « Nous ne voulons pas d'argent, s'écrièrent-ils, mais la liberté de conscience !» — Il n'est pas en mon pouvoir de vous l'accorder , répondit le général, mais vous ferez bien de vous soumettre aux volontés du roi. » — « Nous sommes prêts à obéir à ses ordres, pourvu qu'il nous accorde nos justes demandes; dans le cas contraire, nous mourrons les armes à la main ! o L'entremetteur Lacombe ramassa la bourse 9 et la garda. Enfin il fut convenu que le marquis porterait ces propositions au maréchal , et qu'en attendant la réponse de la cour, une suspension d'armes aurait lieu. La conférence dura deux heures. Lalande revint à A lais, partit dans la nuit pour Nismes, et en rendit compte au maréchal qui envoya aussitôt le chevalier de Saint-Pierre un de ses aides-de-camp, en porter la nouvelle à Versailles, (i)
Lorsque Cavalier rejoignit ses compagnons : ce Enfants , leur dit-il, si vous avez des parents en prison , nommez-les-moi : je vous promets de les faire sortir bientôt. » Les camisàrds lui demandèrent ce qu'il avait résolu avec Lalande. On a vu par
( I) CavftUer , Loavreleail , Sœar Denicre». Ce chevalier de Stinl-Pierre éuit le frère de cet abbé de même nom fameux par ses utopies sur la paix perpétuelle.
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la relation de Cavalier, que j'ai suivie, qu'il n'avait point été question de choses secrètes. Cependant il leur répondit indiscrètement : a Je puis si peu dire ce qui s'est passé , que si mon chapeau le savait, je le jetterais au feu. » C'est que Cavalier n'a pas tout avoué dans ses mémoires : il y avait un mystère. Il avait été à l'épreuve de l'or , et non pas à celle de la louange et de la gloire. Lalande lui avait fait des offres merveilleuses ,' celles vraisemblablement de former im régiment de camisards et d'en être nommé colonel ; il le flatta par la gloire d'être seul le pacificateur de son pays, après en avoir été le héros; il lui fit entendre les bénédictions des peuples , auxquels il pouvait rendre le repos et leurs libertés ; mais que pour cela il ne fiallait pas avoir la prétention de traiter avec le roi; qu'il convenait d'abord de se soumettre et d'implorer sa clémence. Le jeune chef fut séduit. Venu à cette conférence le représentant des Enfants de Dieu, il en sortit l'homme de Yillars. Il se sentait coupable puisqu'il en cacha lesconventionis secrètes à ses frères et à Roland. Cavalier fut un enfant dupe de ses rêves de gloire.
Plein de ses espérances , qui n'étaient peut-être pas sans remords, il vint le soir à Vézenobre. Lacombe, chargé de l'entretenir dans ses illusions, l'accompagnait. De Vézenobre , et sur les instances de son ancien maître , il écrivit une lettre de soumission à Yillars, soumission dont il n'avait pas fait l'aveu à Lalande. Il prêcha au peuple et à ses soldats, réunis dans le temple du lieu, encore debout; il fit une prière si touchante que tout son auditoire fondit en larmes , ému de l'ère de bon-
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heur dout il entrevoyait Taurore, et qu'il croyait devoir à Cavalier.
C'est ainsi que, par le ministère de Lacombe, Bàville et les évéques ravirent à d'Aigalliers le fruit de son entreprise. Parti d'Uzes le 5 mai, le baron avait été toute une semaine à la recherche du chef camisard , qu'il ne découvrit que le soir même de la conférence du pont d'Avène; mais il venait trop tard. Néanmoins il lui donna rendez-vous à Saint- Jean-de-CeirargueSy où l'un et l'autre se rendirent le matin du 1 3 mai , et où ils passèrent ensemble une partie du jour. Laissons d'Aigalliers raconter leur entrevue : a Nous nous embrassâmes comme si nous nous fussions connus depuis long-temps. Ma petite troupe se mêla avec la sienne; elles se mirent à chanter des psaumes, pendant que nous parlions» Cavalier et moi. Je fus très-satisfait de sa conversation , et n'eus pas de peine à le faire convenir qu'ils devaient se soumettre [>our le bien de leurs frères; qu'ils pourraient prendre le parti qui leur conviendrait le mieux, de sortir du royaume ou de servir le roi; mais que je croyais meilleur le dernier , pourvu qu'on nous laissât prier Dieu selon le sentiment de notre conscience, parce que j'espérais qu'en servant fidèlement Sa Majesté, elle connaîtrait qu'on lui en avait imposé , lorsqu'on nous avait dépeints auprès d'elle comme de mauvais sujets; et que par là nous pourrions obtenir la même liberté de conscience pour le reste du peuple; que je ne voyais pas d'autre ressource pour faire changer notre état déplorable; que pour eux, ils pourraient bien se maintenir encore quelque temps dans les bois et sur les montagnes; mais quils
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n'étaient point en état d'empécher les habitants des villes et de tous les lieux fermés de périr. »
Cavalier répondit : a Quoique les catholiques n'aient guère accoutumé de tenir parole à ceux de notre religion , je veux bien hasarder ma vie pour le soulagement de mes frères et de toute la province. J'espère pourtant qu'efl me confiant à la clémence du roi, pour qui je n'ai jamais cessé de prier Dieu, il ne m'arrivera aucun mal. i» D'Aigalliers prit l'engagement de partager leur fortune , de servir ou de quitter la France ; et pour que Lalande n'eut pas tout l'honneur de la reddition de Cavalier, il engagea ce chef à lui remettre pour le maréchal une lettre de soumission au roi. Après quoi, il lui dit adieu , partit aussitôt pour Nismes , et le soir même à huit heures, il remit à Yillars cette lettre ainsi conçue :
«Monseigneur, quoique je me sois donné hier Chonneur de vous écrire, je ne saurais m'empécher de recourir encore à votre Excellence , pour vous sopplier très-humblement de m'accorder la grâce de votre protection ponr moi et pour ma troupe , qui brûlons d'un zèle ardent de réparer la faute que nous avons commise en prenant les armes, non pas contre le roi , comme nos ennemis nous Font voulu imputer , mais pour défendre nos vies contre nos persécuteurs, qui les ont attaquées avec une si grande animosité, que nous n'avons pas cru que ce fût par ordre de Sa Majesté. Nous savons qu'il est écrit dans saint Paul que les sujets doivent être soumis à leurs souverains. Si malgré ces protestations, le roi demande notre sang, nous serons prêts, dans peu de temps, à remettre nos personnes
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à sa justice ou à sa clémence. Nous nous estime* rons très-heureux. Monseigneur» si Sa Majesté » touchée de notre repentir , à Texemple du grand Dieu de miséricorde dont elle est l'image vivante sur la terre, veut nous faire la grâce de nous pardonner ou de nous recevoir à son service. Nous espérons que par notre fidélité et par notre zèle , nous acquerrons l'honneur de votre protection , et que sous im illustre et bienfaisant général tel que vous, Monseigneur, nous nous ferons gloire de répandre notre sang pour les intérêts du roi. C'est par là que je souhaite aussi qu'il plaise à votre Excellence de me permettre que je me dise avec un profond respect et une parfaite soumission, votre très-humble et très-obéissant serviteur. Cavalieb.»
Yillars.fut sensiblement touché de celte lettre, dont il témoigna sa gratitude à d'ÂigalIiers; mais Lalande en devint furieux ; et le lendemain, s'étant trouvé avec d'AigalIiers et l'intendant chez le maréchal , il s'écria que le baron dérangerait la négociation si bien commencée par Lacorabe. Sa parole était tellement amère, que Bâville crut devoir prendre le parti du baron, et dit au maréchal : «Monsieur d'AigalIiers devrait retourner près de Cavalier pour l'engager à venir lui-même conférer avec votre Excellence à Nismes. » lidlande repoussa cet avis, assurant que Cavalier ne viendrait pas. Mais le maréchal adopta l'idée de Bâville, et d'AigalIiers partit pour reparler au chef camisard , qui , dans une fascination continuelle, descendait de branche en branche dans la gueule du dragon.
Roland, au contraire, comme pour ignorer les négociations de son lieutenant ^ qu'il se proposait
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au besoin de trancher avec Tépée , était remonté dans les hautes Cévennes, où il restait sous les armes. Le 12 mai, le jour même où Cavalier conférait au pont d'Avène, le comte de Tournon, commandant-général des bourgs de refuge, descendit de Florac, escorté de trois cents hommes de son régiment, de Froulai et de Labourd, et de quarante miquelets. Arrivé à Saint Jean-du-Gard, il renvoya son escorte, sous la conduite de son beau-frère, le lieutenant-colonel Courbeville. Roland, réuni ce jour-là à Joani, s'embusqua sur son passage, au plateau de Fontmorte, lieu déjà célèbre par le premier combat des insurgés et par la capture de leur chef, le prophète de Magestavols. Il se posta sur la gauche , vers le chemin qui mène au hameau d'Escouto-si-Plau ; Joani , sur la droite, dans le bois qui regarde Cassagnas; et Saint-Paul et la cavalerie, composée de soixante chevaux, vers le château de Ladevèze. Joani laissa Courbeville s'engager tranquillement dans l'embuscade; mais Rolland commença d'amorcer par quelques balles les miquelets d'avant-garde. Courbeville accourut à leur secours, et reçut en travers toute la fusillade de Roland. Le colonel se retourne pour l'enfoncer à la baïonnette; mais il est assailli à la fois, en tête par Saint-Paul , et en queue par Joani. Le malheureux Courbeville tombe des premiers; quatre capitaines, six lieutenants restent sur le champ de bataille. Les miquelets s'esquivèrent parla descente de Yergougnous ; les capitaines des milices Ladevèze et Sarrasin, de Saint-Germain, et Âudhonélis, du Vigan , se dérobèrent aux camisards en se blottissant dans les grands genêts en fleurs qui couvraient