‹ Histoire des pasteurs du désertChapitre 33 sur 96 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Élaignons-nous un moment du Languedoc, oà nous n*aTons plus à raconter que des malheurs , et accompagnons pieusement Cavalier dans l'exil.

De Yaliabrègue au Saint-Esprit, il remonta la rive occidentale du Rhône. Il était à cheval entre son fid^e Daniel et son secrétaire Dupont. Ses deux lieutenants, en route comme à table, se tenaient toujours , avec le plus grand respect ^ à ses côtés. Ses camisards lui montraient aussi la plus parfaite soumission. Ils voulurent d'abord adoucir , en psalmodiant, les regrets du départ et les ennuis du voyage; mais, sur un mot de leur chef, ils se turent, et ne murmtirèrent plus le moindre cantique. Les populations de ces cantons, entièrement catholiques , tant de fois alarmées par le guerrier cévenol , accouraient en fonle pour le voir , curieuses, mais inoffensives. Les châtelains et tes riches bfmrgeois le saluaient et lui adressaient des civilités, pour en obtenir quelqu'une en retour. Il coucha au Saint-Esprit; et ce fut sa dernière nuit en Languedoc. Au moment d'en sortir pour toujours, le lendemain matin, le chevalier d'Aiguines ,

Itt

oonnunduit de cette viUe, dit à ces exilés que s'ib s'aTKttient , à TaTatir, d'y vouloir rentrer, il ie$ JeraitpenJre. \i Ce gec^ïer de b patrie esclave , deboot sur œ poat fonêbre , af^Hijé sur une potence, esl bien rimage TÎTante du sombre et saoglant génie qui gouvemait les Cérennes. Cet atroce adieu Alt adouci par Facrucil sympathique que, sur Fantie rive du âeuve, ils reçurent des généreuses popolatioiis dauphinoises. Ces multitudes se pressaient sur leur passa^. à leur arrÎTée et à leur dé> part, et stationnaient sons les fenêtres de l'hôld- Icrie où logeait Cavalier. Leurs halles nodnraea étaient fixées d'avance dans des villes ou des boui^ dosde ntacames.

L'érèque de Valence ( ce n'est plusCosnac, alors ardtevéqoed'Au) eovova son aumooier inviter le chef canîsard et le major de Fimarcon i souper an palais êpiscopal. Pendaot le repas , la controverse s'mga^a. . Quels sont les dognws qui répugnenl à votre raison .* • — « La Iran&iubstaoliatioQ , le purgatoire, l'intercession des saints, les indulgences, etc. • Levèque cite à leur appui saint Jérôme et saint Ambroise. Cavalier réplique par l'Ecriture, fondement unique de la foi. Le prélat enlîn termine par un argument digne de couronner lc»ute celte ihéolo^e eniamée parmi les bonteilles : il prend son verre, l'emplit de vin du Rhône, et le vide à la santé et à la prochaine conversion du héros cévenol. A Vienne , Cavalier remit une leiire du maréchal à sa sœur, abbesse

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d'un couvent. Elle lui offrit une légère collation , le soir, et se plut à montrer le chef camisard à toiUe la communauté réunie dans le réfectoire. Les pensionnaires, avec la vivacité de leur âge, lui firent mille questions , étonnées de voir si Jeune et d'une physionomie si douce ce guerrier du désert qu'elles se figuraient si terrible et qui avait épouvanté tant de monastères. Mais Tune d'elles , silencieuse, semblait en proie à une mélancolie profonde , qu'exprimaient ses longs soupirs et ses tristes regards. C'était une jeune fille noble du Languedoc, protestante orpheline, que, par des motifs d'intérêt couverts d'un voile de religion, son frère, cupide apostat, condamnait à l'état mooastique. Elle pria Cavalier de demander sa liberté à son frère, et d'intéresser à son sort le maréchal. Il ne put donner à son malheur que d'inutiles sym* pathies et d'impuissantes consolations.

Yassiniac déposa les camisards à Lyon et repartit, une heure après, pour le Languedoc. Cavalier se loue de ce major, qui, bien qu'il lui défendit de psalmodier en route, écoutait avec le plus vif intérêt le récit de leurs malheurs, de leurs combats et de toutes leurs aventures. Une nouvelle escorte les conduisit à Màcon , où ils trouvèrent l'ordre de séjourner indéfiniment. Là, Cavalier écrivit à Chamillard qu'il avait à faire au roi d'importantes révélations : c'était un prétexte pour s'assurer si le traité qu'il avait conclu avec Yillars était connu du monarque. Il désirait aussi, je pense, obtenir l'honneur qu'on lui avait promis au pont d'Avèiio, ^d^aller à Versailles. Une entrevue avec Louis XIV Ttout l'orgueil du jeune pâtre cévenol:

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cétait le couronnement de tous ses triomphes. Chamillard chargea d'Aigalliers, qui revenait de la cour, de voir quel secret Cavalier avait à révéler au roi. Il refusa de le communiquer au baron; mais il lui donna une lettre pour le maréchal , à qui il recommandait encore les forçats, les prisonniers et son vieux père, dont la guerre avait détruit la maison , pillé les biens , dispersé les enfants. Cavalier reçut enfin cette réponse du ministre : « I^e roi consent à ce que vous veniez à YeY^sailles. Le porteur de ma lettre sera votre guide; il vous conduira d'abord près de moi , pour que je vous entretienne avant d'être admis auprès de sa majesté. Que personne ne connaisse le secret de votre voyage : c'est le désir du roi. » Cavalier partit avec le courrier du cabinet, nommé Lavallée. Il s'arrêta d'abord à Paris. Son nom était connu et son passage annoncédansla capitale de la France. La foule, avide de le voir, le suivait dans les rues et se pressait dans les caf refours, qu'il parcourut à cheval* Son admiration, muette il est vrai, mais expressive, improvisa au héros cévenol un triomphe populaire. ( I ) Ainsi Paris, comme Lyon , comme Nismes , oubliait les passions religieuses pour rendre unanimement hommage au malheur, à la bravoure, à la gloire: et le peuple était d'accord là-dessus avec les plus hautes vertus et les plusbeaux génies de France. Lavallée se hâta de conduire Cavalier à Versailles, cî Quelles révélations avez-vous à faire , lui demanda Chamillard? » — a Monseigneur, répon-

(i) Lo peuple, dit Saint-Simon , était si avide de voir ce rebelU , que c*était scandai enz.

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dit-il, je ne puis les confier qu'au roi. » Le monarque était alors à la messe. Il entra bientôt dans la salle du conseil. « Sire, lui dit le ministre, voici Cavalier, le chef des rebelles des Cévennes , qui vient implorer la grâce de votre majesté. » — ce Qu'avez-vous à me communiquer? » demanda le roi. — « Sire, répondit Cavalier, que nous n'avons pris les armes que pour défendre notre vie contre ceux qui, depuis vingt ou trente ans, nous ont persécutés de la manière la plus cruelle , contre les intentions de votre majesté. » Et là-dessus, il fit rapidement le tableau de la persécution , entremêlé de protestations d'amour et de fidélité, qu'il termina par une déclaration ferme, que les protestants ne pouvaient, contre leur conscience, embrasser la religion romaine. Voyant que le monarque l'écoutait patiemment, il continua ainsi : tf Voilà, Sire, nos crimes! C'est avec le plus grand regret que nous nous sommes vus forcés de faire quelque chose de contraire à notre devoir envers un si bon et si grand roi. Mes malheureux compatriotes assurent , par ma bouche , votre majesté qu'ils sont prêts à verser pour son service jusqu'à la dernière goutte de leur sang, si sa royale clémence daigne nous pardonner tout ce qui s'est passé , et réaliser les promesses de monseigneur le maréchal de Villars. » — « Ne parlez pas de cela ! s'écria le monarque avec colère. Je vous défends d'en dire jamais un mot, sous peine d'encourir mon indignation. Si le reste des rebelles se soumet , je verrai ce qu'il convient de faire des prisonniers et des galériens. Le duc de Savoie vous a-t-il envoyé de l'argent ou des armes ?» — « Nous n'avons rien reçu

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de (>ersonne t Sire. » Le roi Taccabla de reproches pour avoir tué les prêtres, hrtAé les églises, etc. Cavalier se jeta sur les cruautés de MonCrerel et prinripalement sur le massacre du moulin de Nismes. Le roi l'ignorait : «Quelle est cette affaire? deroanda-t-il à Chamillard ! » — «Sire, répondit le ministre confus, c'est qudlque ramas de vagabonds que M. le maréchal deMontrevel a châtiés. » — « J'ai dit la vérité, Sire, reprit Cavalier fermement: la ville de Nismes peut l'attester, et, si je trompe votre majesté, je me dévoue à sa juste indignation. Je ne le nie pas : nous avons brûlé quelques villages, mais par représailles; des églises, mais celtes que l'on transformait en forteresses. C'était pour notre défense. » — Le roi parut convaincu. Il lui dit enfin : « Voulez-vous être sincèrement catholique ?» — « Sire , ma vie est entre vos mains , je suis prêt à la donner pour le service de votre majesté; mais, quant à ma religion , pour aucune considération je n'en changerai jamais !» — « Bien ! reprit le monarque ; allez , soyez plus sage à l'avenir : ce sera meilleur pour vous. » Et Cavalier suivit Chamillard dans son appartement.

Le ministre le lança vertement d'avoir accusé Montrevel; il le blâma d'avoir refusé l'honneur d'être le prosélyte du roi, et le sonda de nouveau en lui offrant une pension de i,5oo livres pour son père , et pour lui le grade de maréchal-de-camp. « Pensez- vous, ajouta-t-il, que la religion du roi soit fausse ? Dieu le bénirait-il comme il le fait ? » — «Monseigneur, répondit Cavalier, le mahométisme a possédé une grande partie de la terre. Je ne juge pas les desseins de Dieu. » — « Votis êtes, je

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le vois^ un obstiné huguenot ! » dît le ministre; et, le congédiant y il chargea La vallée de lui montrer tes curiosités de Versailles. La cour était en fête : c'était le jour où la duchesse de Bourgogne recevait après ses couches du duc de Bretagne. Cavalier vit les princes, les courtisans y le château, le jardin, les eaux qui jouaient, et Versailles parut au jeune camisard un séjour féerique. Le lendemain , il fut prendre congé du ministre à son château de TEtang, entre Marly etSaint-Cloud. Chamillard lui fit payer sa pension, et ordonna à Lavallée de le reconduire en Bourgogne (juillet 1704 )•

Cavalier séjourna près d'un mois encore à M âcon . Les camisards étaient logés chez les bourgeois, qui, bien que catholiques, lesaimaientbeaucoup,et même assistaient aux prédications journalières des prophètes. Malgré cette cordiale hospitalité bour* guignone, Cavalier était triste et plein de funestes pressentiments sur le sort que lui réservait Louis XIV. Mille bruits alarmants couraient sur tant de prisonniers mystérieux que le despotisme ensevelissait pour jamais dans Tombre des tours, et même dans les oubliettes des bastilles! Un suisse un jour prévint le chef cévenol qu'il serait enfermé, sa vie durant , dans les murs de Neuf-lirissac. Une lettre de Paris confirma l'avertissement de ce suisse. Dèslors son parti fut pris: il résolut en secret de sauver ses compagnons et de quitter la France. Effectivement, vers la fin d'août, on les dirigea vers Neuf-Brissac, forteresse sur le Rhin, que son égal éloignement des Cévennes et de la Hollande avait fait choisir pour être vraisemblablement leur éternelle prison. Le commandement en fut donné à

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Lalaiide, qui reçut son rappel du Languedoc. Mais Cavalier devait épargner à ce marquis TeiH nui d'être son geôlier. Arrivé à Onan, village à trois lieues de la frontière, pays bocager et propice à son évasion 9 le chef camisard prévint sa troupe, et, sur les 9 heures du soir , décampa furtivement avec elle , se jeta dans la principauté de Montbel* liard, puis dans le Porentrui, et de là en Suisse. Le 1^ septembre, il arriva à Lausanne; il conduisit au temple ses compagnons, et tous rendirent à Dieu, sur leur délivrance» de vives actions de grâces, comme des matelots miraculeusement sauvés du naufrage. C'est ainsi qu'à dix-neuf ans Cavalier quitta pour jamais la France, ayant, presque enfant encore, acquis un nom célèbre qui , malgré sa défection , jette un reflet immortel sur les cabanes cévenoles, (i)

( 1 ) Voyez les mémoires de Cavalier. L^entrevae da jeune chef camisard et de Loais XIV a été réyoqaée eo doate , et cela sar le témoignage de Voltaire. Lonii XIV n*aarait , selon lai , m Cavalier qne sur le grand escalier de Versailles , où on TaTsit placé an passage du monarque, qoi « frappé de sa cbétive sUtnre , haussa les épaules de mépris et de pitié. Outre que cette assertion est postérieure à Tévènement de près d*un demisiècle, elle est démentie parle caractère du monarque et détruite par le témoignage de Saint-Simon , qui , contemporain , très-assidu courtisan , et si bien instruit des honneurs rendus à Cavalier par le peuple de Paria » assure que le roi ne vit pas le chef cévenol. Or , ce témoignage irrévocable, en détruisant Tassertion de Voltaire, confirme la vérité de la relation de CaTalier , dont Ventrevue fut ignorée de Saint -Simon , comme de toute la cour, parce qu*il convenait k Louis XIV qu*elle le fut de tout le monde. Aa reste , Cavalier contribue lui-même k rendre douteuse sa véracité , en racontant un événement si glorieux pour lui , avec une vanité bien concevable dans cet illustre jeune pâtre

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