CHAPITRE VIIL
La perte de Cavalier fut le premier résultat du fatal projet de d'Aigalliers, qui devait encore avoir tant de conséquences lamentables. Les Enfants de Dieu 9 par un instinct de conservation bien plus intelligent que l'aveugle vertu du baron, détestaient cet homme, qu'ils voyaient accomplir innocemment leur ruine, et faillirent l'en punir sur la montagne de Luziers. Dieu sans doute retint leurs bras. Il ne permit pas que l'insurrection répandit le sang de ce juste. Ce crime était réservé au despotisme qu'il servait. L'infortuné, accouru à Versailles, a déjà reçu du monarque une partie de sa funeste récompense : l'ingratitude et le mépris; il l'aura bientôt tout entière : L'exil , les fers et la mort.
Sans d'Aigalliers, Roland atteignait son but, en temporisant. Les bourgades avaient répondu à son appel et envoyé leurs contingents ; la légion de Cavalier était remontée à son effectif ordinaire de sept cents combattants, comme le prouve la liste qu'il en donna lui-même à Villars. Il ne lui restait que trente chevaux, mais Roland en avait soixante, qui avaient chargé vaillamment à Font-
MO HISTOIRE DES PiSTEUIIS MT DÉSERT.
inorU»; el Câlinât ^ qui en recrutait de son côté, possédait ainsi sa brigade de cavalerie. J>a troupe de Roland s'était rétabUe de même dans les basses Cévennes; Joani comptait quatre cents hommes; Larose, à qui «Castanet avait cédé le commandement nominal , trois cents v de nouvelles bandes s'étaient formées : Laforet et Saltet ( de Soustelles) en avaient une de deux cents; Beoulaîgue, de Rochaigade, une de cent; Louis Coste, une de cinquante (i). Tous les anciens chefs étaient vivants. Il ne s'agissait plus que de se maintenir, d'éviter les combats, el d'attendre la fortune des batailles du dehors. L'insurrection était wcore sauvée par Roland. C'est alors que parut d'Aigalliers. La défection de Cava* lier avait tout changé de face : rinsurreclion avait perdu avec lui son bras et sa glorieuse épée, une brigade qui Pavait suivi dans Texil, et la cohésion des autres, qu'ébranlaient incessamment ces désertions contagieuses et les séductions perfides des agents de Villars.
Cependant les hostiUtés avaient recommencé dans toute l'Europe occidentale. Roland attendait enfin l'arrivée des réfugiés auxiliaires, des vieux vainqueurs de la Boine, dont Marlborouck avait réorganisé k La Haye les bataillons ; Miremont en avait obtenu le commandement, et le cévenol Belcasiel était son major-général. Ce corps devait traverser rAllemagne rhénane et la Suisse , prendre dans les Alpes les orangeo-vaudois* et envahir le Dau^Oiiné par la vallée de Luxeme. Miremont avait JéjÀ pnWenu Roland qu U n'attendait plus pour
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partir que rapprobation de l'Angleterre ( 8 mai ); mais soit empêchement de la reine Anne, secrètement sympathique à Louis Xiy, soit mépris des lords anglais pour les pâtres cévenols , soit que l'argent manquât au cabinet deSaînt^James, il fit long-temps attendre sa réponse. M iremont la reçut enfin, et se mettait en marche, lorsqu'on appnt la défection de Cavalier. On crut que Tnisurrection tomberait par la soumission du plus ardent des cbefs camisards. L'expédition fut ajournée , le corps d'armée auxiliaire dissous, et ces exilés accourus dans l'espoir de se rouvrir les portes de la patrie , se dispersèrent de nouveau dans les états du Nord. Voilà tout ce que firent les puissances protestantes pour leurs frères du Languedoc. Ces nations aristocratiques et mercantiles furent sans entrailles pour les héroïques bandes du désert. La foi protestante s'éteignait; sa flamme ne palpitait plus que sur les Cévennes. Leurs cimes ont été le dernier autel qui, rallumé dans une tempête, ait exhalé le parfum d'un immense holocauste consumé par la foudre.
Roland, prévoyant le fâcheux effet qu'allait produire la nouvelle de la défection de Cavalier, se hâta d'écrire en Hollande pour annoncer à Miremont que ce n'était que la perte d'un homme et d'une brigade; que lui restait inébranlable, tous ses autres lieutenants fidèles , et sa troupe presque entière. Mais sa lettre arriva trop tard : l'expédition auxiliaire était déjà abandonnée. On répondit au général camisard pour le fortifier dans son généreux dessein, lui faisant néanmoins entendre que, quelque secours qu on lui promit, il ne devait compter
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que sur celui de Dieu. Cette réponse était adressée à messieurs Roland , Ravanel et Catinat : «< Mes Irès-chers et très-honorés frères...., je vous avoue que je craignais infiniment que vous ne vous laissassiez entraîner par le malheureux exemple de Cavalier; mais je bénis Dieu de vous voir dans une meilleure disposition. Je vous prie donc de ne vous laisser jamais surprendre par qui que ce soit, futce un apôtre, fût-ce un ange.... Savez-vous si vous n'êtes pas la petite pierre coupée sans main et détachée de la montagne ? Si Dieu ne veut pas se servir de vous comme d'illustres Macchabées pour tx^lablir ses lois, son pur Evangile, notre sainte réformation , qu'il a permis pour un temps qu'on ait presque éteinte, parce que nous nous en étions i^^adus indignes. L'exemple de votre frère doit vous faire voir qu'il ne faut pas se laisser éblouir aux grandeurs du monde; que Dieu rejette ces gens-là comme ceux d«Gôtléon.... Souvenez- vous donc que vous avez résolu de i-épandre jusqu'à la dernière goutte de votre sang, de vaincre ou de- mourir pour le rétablissement de la religion de Jésus- C.hrist.... Que rien ne soit donc capable de vous ôbranler. Tout le monde est surpris que vous ayez pu subsister jusqu'à présent. C'est un miracle en elïot« mais un miracle qui doit vous faire voir que c'est Dieu qui vous conserve, qui combat pour >ous. Je sais qu'on travaille à occuper partout les liiuipes qui soûl contre vous, et à vous envoyer des secoui^. Mais je ne sais s'il n'est pas mieux pour vous que vous soyez seuls. Ceux qui sont pour vous sont en plus grand nombre que ceux qui sont cv>utrc vous» Vous avez Dieu pour vous, ci
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anges vous environnent de toutes paris... De mon côté, mes très-.chers frères, je ferai de mon mieux auprès de nos amis, mais surtout auprès du grand Dieu des batailles, que je ne laisserai jamais en repos pour l'amour de vous. » (i)
Dieu et ses anges y voilà donc le seul secours assuré que promettait aux camisards la fraternité hollando-britannique. Dans cet abandon universel, un seul homme se présenta pour secourir encore les Enfants de Dieu : c'était Labourlie. Il sollicita vivement ce périlleux honneur auprès du grandpensionnaire Heinsius, et se chargea d'exécuter une descente maritime sur la plage du Languedoc. Son plan était préférable à celui de Miremont, puisque l'expédition pouvait en quelques heures arriver de Nice à Aiguemortes , et que la seule difficulté sérieuse était le débarquement, qui pouvait même être protégé par les camisards. Heinsius refusa d'entreprendre cette expédition hasardeuse; mais il offrit à Labourlie les moyens de tenter, en enfant perdu, cette périlleuse aventure. L'audacieux abbé accepta, et enrôlant un grand nombre d'officiers des régiments dispersés de Miremont , il «e rendit en Piémont, où il devait trouver d'autres troupes, des armes, de l'argent et des vaisseaux.
Victor-Amédée lui céda cinq ou six cents réfugiés français et une compagnie de suisses, qui suivirent leur chef à Nice. Hill , ambassadeur d'Angleterre, s'y rendit pour surveiller l'embarquement. M^ais au momeut de monter sur les vaisseaux , le 'oarquîs de Carail , gouverneur de Nice , déclara
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aux officiers qu'ils étaient libres de partir ou de rester; mais que l'expédition n'était pas avouée de son souverain. Alors Beaulieu, gentilhomme du Vivarais, lieutenant de Labourlie, répondit qu'ils voulaient servir sous un drapeau et selon les loîa (le la guerre « et non comme des aventuriers sans aveu y qui, « s'ils avaient le malheur d'être pris, porteraient infailliblement leurs têtes à l'échafaud. » Plusieurs de ses compagnons imitèrent sou refus, et de ce nombre furent le major suisse Marquis, de Morges; les capitaines I^marquisié, de Castres, et Saint-Brez, de Lussan, frère d'un brigadier ca* misard; les lieutenants LuUin, de Genève; les frères Ruinât , de Grenoble ; Brena y de Combovin ; Faucon , du haut Dauphiné; Montrond , du Vivarais; Grimail, de Puilaurens; Laban, deGuienne. I^bourlie employa vainement pour les retenir tout ce qu'il avait d'éloquence et de promesses de fortune et de gloire : il leur dit qu'en abordant en I^inguedoc ils arboreraient le pavillon de l'empire, dont l'aigle bicéphale était le vrai symbole de Tinsurrectiou qu'ils tentaient; laquelle, protestante et catholique à la fois, et formant un seul corps indissoluble, aurait néanmoins deux têtes, Roland et Labourlie. Mais cet oiseau impérial demeura pour ces fugitife un sinistre et funèbre augure. Les cinq cents hommes qui le suivirent montèrent sur trois tartanes. Cinq frégates devaient les escorter, chargées de dix mille mousquets, de sabres, ile grenades, de barils de poudre, d'une caisse de numéraire « de vêtements, de chaussures et de vingt jours de vivres. Le i5 juin, Labourlie monta sur sa potite tlotte; mais la mer était orageuse, et ce
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n*est que le 24 qu'il put mettre à la voile pour le T^angtiedoc. En annonçant son arrivée à Roland , il s'était fait devancer par des proclamations insurrectionnelles dans lesquelles il prenait le titre de cbef des mécontents (catholiques) et de l'armée des hauts alliés en France. (1)
Roland y qui l'attendait, se tenait sur sa montagne, l'œil vers la mer , la main sur son épée^ l'oreille à demi-ouverte aux séductions, tandis que Ravanel rompait brusquement toutes les négociations commencées, et que Catinat enlevait partout des che- ^*vaux et des armes. Mais ces préparatife de guerre étaient enveloppés de formes pacifiques. Quelques camisards rencontrant un pauvre bénédictin près d'Aiguemortes , d'où il se rendait k son monastère de Saint-Guilhem-du-Désert , démontèrent ce moi* ne tremblant ; mais en prenant son cheval, ils lui remirent son bréviaire et sa valise. Des officiers de la garnison d'Alais, escortés de leurs domestiques et bien armés, allaient régulièrement tous les soirs se baigner dans vm goudfre du Gardon. Un peloton camisard fond tout k coup sur les chevaux attachés au rivage, s'élance sur leur dos, et s'enfuit , emportant les armes, mais jetant l'argent, et rassurant de la vofx et du geste les officiers tout éperdus dans le torrent. De sorte , dit le prêtre de Saint- Germain , qu'on ne voyageait plus que snr des ânes. Massé, curé du Pdnt-de-MonIvert, éprouva aussi l'humanité camisarde : Joani l'enleva, le garda deux jonrs sur la Lozère , et le rendit aux consuls du bourg, qui vinrent les réclamer, n'ayant infligé il
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son captif que la peine assez douce d'assister à sei prêches. Mais leurclémence ne s'étendit pas jusqu'à Daudé, juge-maire et subdélégué du Vigan. C'est ce même magistrat qui, après avoir désolé tant de familles à cause de l'extase de leurs enfants, vit les siens , saisis de ce même esprit mystérieux , prophétiser contre les prêtres et reprocher à leur père ses cruautés. Ce juge barbare, accusé par ses propres enfants, trembla de partager le sort de ses victimes et de devenir à son tour la proie de Bâville. Mais sa mort était réservée aux Enfants de Dieu. Pendant la suspension d'armes convenue^ entre Roland et le maréchal, il fut se promener à sa métairie de la Valette , à un quart de lieue du Vigan, suivi du jeune Montdardier, à qui, dans cette promenade, il accorda sa fille en mariage. Il ne devait pas voir leurs fêtes nuptiales. Comme il s'en retournait, quatre camisards sortent des blés, l'arrêtent, et lui ordonnent de les suivre près de là, devant Roland. Le juge effrayé répondit que, puisque la trêve durait encore, il n'était pas nécessaire qu'il comparvit devant leur chef. Les camisards insistèrent, en lui reprochant ses barbaries, et comme il leur offrait de l'argent pour les apaiser, Fnn d'eux tira sui'lui son pistolet: la balle brisa le crâne et fit jaillir la cervelle. Ils relâchèrent son jeune compagnon , qu'ils dépouillèrent seulement de son épée, de son chapeau et de sa perruque, dont ils se partirent magnifiquement. Mais cet ornement leur devint fatal : il les fit reconnaître |>our les meurtriers du juge-mairo ; ils fiirent surpris et tués en se défenilant dans la métairie de Puechaigut , près d'Aulas. Loui^ luNtos, qui U^ avaient hébergés forcément
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peut-être, furent déclarés leurs complices. L'un d'eux prit la fuite; l'autre, se reposant sur son innocence, resta. chez lui, fut saisi et conduit devant la veuve du subdélégué „ ()ui sollicita sa mort et voulut même assister à son supplice. Pendant qu'on le fusillait; une hémorragie, extraordinaire saisit cette femme cruelle et la mit en deux jours au tombeau. Sa fin soudaine et mystérieuse parut au peuple un juste châtiment du ciel. Son fils hérita de la simarre sanglante de son père; et la part qu'il eut vingt-cinq ans plus tard au procès du jeune Roussel, d'Uzès, a donné à son nom une triste célébrité dans les complaintes cévenoles, (i)
Cependant Villars continuait d]employer simultanément la séduction, la menace et la rigueur envers les Enfants de Dieu. Dès qvril se fut débarrassé de Cavalier, le jour même de son départ (21 juin), il publia une ordonnance contre les rebelles j les menaçant d'incarcérer leurs familles, s'ils n'avaient posé les armes dans trois jours. En conséquence il fit saisir beaucoup demonde, dont il encombra les prisons du bas Languedoc. Pour donner plus d'énergie à la séduction et au châtiment, il se rendit lui-même à Anduze. Mais il redescendit bientôt en toute hâte vers la mer, sur un message ducomte de Toulouse. Ce grand-amiral de France lui mandait que la flotte anglo-hollandaise statloiuiait aux iles d'Hyères , sans doute pour protéger quelque descente en Languedoc; qu'une expédition était sortie du port de Villefranche, et qu'on l'avait vu^ passer dans la tempête. Villars et Bâville
(1) LooTrelcail/Coort. .